‹ Joseph de MaistreChapitre 5 sur 10 · DEUMERES A^•NEES DE J. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

DEUMERES A^•NEES DE J. DE MAISTRE

Le sf/jour du comte de Maistre en Piussie marque l'apogce de son talent. La profondeur et la vivacité de son esprit se reflètent sur son visage, qui ne fat jamais plus exj)ressif et plus beau qu'à cette époque. Strictement rasé, ce qui mettait en lumière les traits de sa bouche dont Lamartine a dit qu'elle était « façonnée comme à plaisir par la nature pour l'éloquence », l'œil fier et vif, le front haut et surmonté d'une^uréole de cheveux blancs, il avait une physionomie sévère qui s'animait tout à coup quand il parlait. C'est un peu plus tard qu'un gentilhomme sicilien disait en le voyant : « Pare il nostro Etna : ha neve in testa ed il fuoco in bocca ». Le portrait qui figure en tête de ce volume date de ce temps : c'est l'œuvre d'un peintre allemand qui jouissait d'une assez grande renommée au commencement de notre siècle, Yogel von Vogelstein, qui habita quelques années la

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Russie à l'époque du premier Em|)irc. Ce léger et élégant crayon se- trouve entre les mains d'un des petits-lils du comte de Maistre, après avoir orné le salon de Mme Swetchine, à qui son illustre ami l'avait offert avec un joli quatrain qu'on lit au verso :

Docile à l'appel plein de grâce De l'ami lié qui vous attend, Volez, image, et prenez place Où l'original se plaît tant.

Ces vers ne mentaient pas. Maistre se plaisait beaucoup dans quelques salons amis qu'il fréquentait depuis si longtemps. Et, si vif que fût son désir de revoir son pays, le départ ne laissa pas que d'être douloureux.

Le Tsar offrit au ministre de Sardaigne de prendre place à bord du Hambourg, grand vaisseau de guerre qui faisait partie d'une escadre chargée de rapatrier les débris de la Grande Armée. Le 27 mai 1817, Maistre s'embarqua avec Mme et Mlles de Maistre, après quatorze ans d'un séjour ininterrompu sur le sol russe.

« En quittant des amis de quinze ans, écrit-il, je ne puis exprimer ce que j'ai éprouvé. Je donne à cette séparation éternelle le nom d'amputation : en vérité, c'en est une. On m'a accordé de bien honorables larmes, que je ne pourrais payer que par les miennes et qui ne doivent jamais sortir de ma mémoire. » L'Empereu'r et la cour l'avaient comblé des plus aimables attentions. « Sa Majesté Impériale

m'a traité magnifiquement, dit-il, dans les présents qu'elle a bien voulu me destiner et qui dépassent de beaucoup le taux fixé pour les envoyés extraordinaires. La boîte qu'elle m'a fait remettre vaut plus de 20 000 roubles. Je la porte à Turin. Leurs Majestés les Impératrices m'ont traité de même, ainsi que ma famille, avec une rare bonté. Je n'ai pas assez d'un cœur pour répondre à tout ce que je dois à cette cour, yj

J. de Maistre, outre ses nombreux amis, laissait derrière lui son fils Rodolphe et son frère Xavier. Rodolphe, que le roi avait admis dans l'armée sarde, avec son titre de lieutenant-colonel gagné dans l'armée russe, ne restait que provisoirement en Russie, comme gérant intérimaire de la légation sarde. Il en était autrement de Xavier qui, devenu général, conservateur du musée de la marine, venait de se rattacher davantage encore à son pays d'adoption par un mariage qui lalliait à quelques-unes des familles les plus distinguées de la société russe. Sa réputation décrivain était déjà fondée par son Voyage autour de ma chambre et par le Lépreux de la cité d'Aoste. C'est à sa plume aussi, assure-t-on, que sont dues les exquises pages descriptives par lesquelles , à la façon de certains dialogues de Platon, débutent les Soirées de Saint-Pétersbourg. Xavier de Maistre ne devait plus revoir son frère aîné, à qui il survécut plus de trente ans.

Sur le Hambourg qui le rapatriait dans l'Europe occidentale , Maistre avait embarqué les cahiers où

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il avait riKil)ilucle de Iransci'ire les |)assages (jiii !<■ frappaient dans ses lectures. Il emportait aussi avec lui des manuscrits nombreux, fruit de l'iinmeuse la!)eur auquel il s'était livré pendant les longues années de son séjour en Russie, notamment les deux grands ouvrages qui devaient mettre le sceau à sa réputation en faisant connaître le fond de sa pensée : les Soirées de Saint-Pétersbourg, commencées en 1809, mais qui ne devaient voir le jour qu'après sa mort, et le Pape^ qu'il allait publier bientôt.

Après quelques semaines de voyage, la famille de Maistre fit son entrée à Paris. L'auteur des Considérations sur la France n'était jamais venu dans cette ville : s'il avait franchi jadis la frontière française, c'était seulement pour visiter des amis dauphinois, ou pour assister aux réunions des Martinistes lyonnais. Il aspirait depuis longtemps à voir la ville qui était pour lui la capitale du monde pensant et le peuple qui était toujours au centre de ses préoccupations. Il n'eut pas de déception, bien au contraire. « J'ai trouvé à Paris, écrit-il à M. de Vallaise, un accueil extrêmement aimable et cette espèce de séduction dont tous les voyageurs parlent et qu'on ne rencontre qu'à Paris. 11 est difficile d'en sortir. Cependant il faudra bien que j'en sorte, sans avoir presque rien vu, tant les hommes m'ont distrait des choses. Un caractère particulier de la France et surtout de Paris, c'est l'art de célébrer. On prend ici plus de peine pour faire valoir toutes les espèces

de mérite qu'on ne prend ailleurs pour les contrarier et les étouffer. Je ne doute pas que ce ne soit là la sorte de magie qui attire tous les hommes célèbres à Paris, et dont peut-être ils ne s'aperçoivent pas bien clairement. L'araour-propre ne se trompe pas sur ses intérêts , quand même il ne sait pas toujours se rendre compte de ce qu'il fait. «

Joseph de Maistre fut flatté et séduit. Il fut reçu par le roi et par la famille royale. Louis XVIII devait bien quelques remerciements à celui qu'il avait consulté dans les moments les plus douloureux de l'exil, à celui surtout qui n'avait jamais douté de l'avenir de sa maison. Il fut aimable : Maistre trouva sa conversation « toute semblable à son style », c'est-à-dfre « aisée, élégante, lucide, toute pleine de rovale courtoisie ». Mais le vieux roi spirituel et sceptique, qui ne croyait guère qu'en son droit, s'il y crovait encore, n'avait pas entièrement pardonné au philosophe le Principe générateur des Constitutions. Eh quoi! cette charte octroyée^ il n'avait pas le pouvoir de l'octroyer, et en l'octroyant il empiétait sur le droit de la Providence! Il ne put s'empêcher de faire une allusion assez mordante, mais sans amertume, à sa constitution.

A coup sûr, Maistre n'en garda pas rancune. Dans son admiration religieuse pour la maison de Bourbon, il ne cessait d'encourager ses amis et les personnes avec lesquelles les circonstances le mettaient en rapport, à appuyer énergiquementle pouvoir reS"

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