‹ Joseph de MaistreChapitre 6 sur 10 · SES DERNIÈRES ANNEES · texte numérisé non relu

SES DERNIÈRES ANNEES

tiuiré. Certes ce pouvoir lui paraissait médiocre : il sentait que son vieil ennemi l'esprit révolutionnaire était toujours vivant et jouissait même de plus de liberté sous un gouvernement paternel que sous la main puissante de Napoléon ; mais il espérait, et n'entrevoyait pas l'avenir — ses lettres de Paris en font foi — avec le j)essimisme dont il fut animé plus tard. Peut-être faut-il attribuer cet état d'esprit à la joie qu'il ressentait de se sentir dans un milieu où l'on rendait à son talent un hommage qu'il n'était pas habitué à rencontrer, ni de la part de la cour de Turin, ni de la part des Russes eux-mêmes, à de rares exceptions près. Le monde de la cour et celui des Lettres le fêlaient à l'envi. A l'Institut, il fut admis aux honneurs de la séance. A la ville, les personnes que l'été n'avait pas encore chassées dans leurs terres, se disputaient le plaisir de le recevoir. Ce fut pour lui une source de curieuses observations dans ce Paris de 1817, si différent de ce qu'il avait été jusqu'alors et de ce qu'il devait devenir plus tard. Des hommes d'origine et d'opinions diverses qui avaient, chacun dans sa voie, traversé la période révolutionnaire et impériale, assistaient à la reconstitution de ce qu'ils avaient aimé ou abhorré. Nul ne pouvait être indifférent aux questions politiques, après les secousses que le pays avait traversées et qui avaient fait sentir dans les couches profondes de la nation un ébranlement effroyable. Une universelle lassitude avait pu un instant calmer les passions, mais elles n'étaient

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pas mortes. Les anciens officiers de l'Empereur et les jacobins, les partisans de l'ancien régime elles ex-prêtres assermentés, les révolutionnaires trop convertis et les émigrés qui ne l'étaient pas assez, constituaient une société hétérogène et bigarrée, où se dissimulaient, sous des dehors hypocrites, les haines, les regrets, les aspirations. Et dans cette fermentation générale se formait cet esprit brillant, généreux , enthousiaste qui devait se manifester bientôt par une floraison littéraire incomparable. Maistre comprit ce qu'avait de si intense la vie intellectuelle de la P'rance d'alors. Dans une lettre qu'il écrivit quelque temps après au vicomte de Bonald, son aller ego, son Sosie moral, lequel était dans ses terres du Rouergue pendant le séjour de Maistre, il donne son impression la plus intéressante sur la vision rapide et unique qu'il eut de Paris. « Le tourbillon, dit-il, m'a saisi et ne m'a quitté que lorsque, tout étourdi et tout haletant, je suis monté dans ma voiture pour me rendre à Turin. La cour, la ville, les Tuileries, les variétés, les musées, les montagnes, les rainistnes, les marchands, les choses et les hommes se sont si fort disputé ma pauvre personne, qu'il me semble aujourd hui n'avoir rjen fait et n'avoir rien vu et que je ne suis pas même bien sûr d'avoir été à Paris. Je crois maintenant en y pensant sincèrement que réellement j'y ai été et que j'ai pu même y faire quelques observations. J'ai bien senti par exemple ce je ne sais quoi qui fait de Paris la capitale de l'Europe. Il est certain qu'il y a dans

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colle ville (iuel([ue chose ([ui ii'esl pas dans les autres ... Mais je ne veux pas faire un essai sur Paris. » — C()ini)ieii il est regrettable que cet essai n'ait pas été fait!

A Turin, le serviteur si dévoué de la monarchie sarde fut reçu poliment par le roi, sans que rien fît prévoir qu'il fût destiné à obtenir quelque faveur plus sérieuse que le titre brillant dont il avait été décoré avant son départ de Russie, a Ma philosophie, écrivit-il à Bonald en novembre 1817, fait rire le roi, qui me dira son mot quand il voudra. En attendant, le public, dans sa bonté, me donne tous les jours un emploi auquel il ne manque que les lettres patentes. » C'est seulement à la fin de 1818 que Victor-Emmanuel parla : le premier président de ses cours suprêmes fut appelé à la direction de la grande chancellerie du royaume, avec le titre de régent. Nous dirions aujourd'hui gérant. En un mot il fut garde des sceaux, sans en avoir le titre, ni sans doute aussi les émoluments. Modestement installé à Turin à son arrivée, il garda cette modeste installation, toujours en butte comme à Pétersbourg, quoique à un moindre degré, aux difficultés de la vie matérielle. La famille dut même se diviser et J. de Maistre n'eut pas la joie d'avoir auprès de lui pendant les dernières années de son existence sa fille

préférée. Constance était restée à Chambér}^ dans la famille de sa mère.

Peu à peu, l'âge aidant, la tristesse le ressaisit. La restauration des trônes légitimes qu'il avait prédite n'aboutit pas au triomphe de ses doctrines. Les faveurs sont pour les anciens, serviteurs du régime français. Victor-Emmanuel attire à lui les anciens chambellans de l'Empereur comme à Paris Louis XVIII s'entoure de maréchaux et de régicides convertis. Maistre manque de la souplesse nécessaire pour prendre part aux intrigues de la politique et du scepticisme indispensable pour n'en pas trop souffrir. Ce régime dont il a tant souhaité le retour, il le stigmatise dans les épanchements de ses lettres confidentielles avec la même sévérité qu'autrefois le régime impérial. « La Révolution est plus terrible que du temps de Robespierre, écrit-il. En s'élevant, elle s'est raffinée. La différence est du mercure au sublimé corrosif. » Et plus tard : « La Révolution est debout; non seulement elle est debout, mais elle marche, elle court, elle rue ». Il voudrait agir, mais il se sent sans influence, isolé, impuissant. « Je ne suis rien dans l'État, écrit-il à Constance, en 1819. Je ne puis rien. 11 n'y a rien de plus nul que ma place. On m'appelle chef de la magistrature . Je puis t'assurer qu'un substitut du procureur général a plus d'influence que moi. » Sa fidélité chevaleresque, ce haut sentiment de l'honneur qui l'avait soutenu dans les plus douloureuses épreuves à Saint-

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Pétersboiirg, l'empêchent seuls de rompre le silence, de dire hautement ce qu'il pense. Au tcmj)s de l'Empereur, il pouvait soulager son ame en attaquant les révolutionnaires : mais depuis qu'il voit les hommes qu'il respecte le plus se faire inconsciemment, sous l'œil des rois restaurés , les champions des principes de la Révolution, il ne peut que se taire et gémir.

Il n'avait à ce cruel état d'esprit qu'un remède, l'étude : aussi consacrait-il à ses travaux préférés, l'histoire et la philosophie, tout le temps qu'il pouvait dérober à la besogne administrative pour laquelle il était si peu fait, aux commissions, aux comités, aux conseils, à la signature. Il entreprit de publier le manuscrit du Pape, vaste et éloquent ouvrage, où du moins il se consolait lui-même, en annonçant le triomphe de l'Église, un heureux millénium, auquel il croyait aussi fermement que jamais, malgré les démentis quotidiens que recevaient ses principes, comme après léna, après Wagram, il avait continué de croire à l'instabilité du pouvoir impérial. Le retour à la théocratie réalisée un moment sous Innocent III lui paraissait l'aboutissement nécessaire des bouleversements de la société. Le Pape fut imprimé à Lyon en 1819, sous la surveillance d'un M. Déplace, ancien niiilitaire, grand ennemi de Napoléon, grand ami des Bourbons, qui paraît avoir été un de ces esprits gravement mystiques, appliqués, sérieux et sincères, que cette ville a produits en grand nombre. La correspondance de Maistre

avec M. Déplace montre combien le grand écrivain attachait peu de prix aux questions de pure forme. 11 est touchant de voir avec quelle facilité il accepte les conseils d'un homme droit et simple, chez qui seulement il sentait un entier dévouement à sa personne et à ses idées. Au dernier moment, il se décide à retrancher un long chapitre, sur ou plutôt contre l'Eglise gallicane, estimant que le Pape soulèvera d'assez violentes polémiques et qu'il vaut mieux reserver pour une publication spéciale ^qui fut faite après sa mort) certaines considérations tro|) contraires aux doctrines admises chez la plupart des membres du clergé français.

Quand le livre parut, Maistre, à Turin, attendait avec impatience le jugement de ce Paris qui l'avait séduit et dont il admirait l'esprit ouvert à toutes les manifestations de la pensée.

La publication fit du bruit, mais moins dans le grand public, que l'assassinat du duc de Berry, objet de toutes les préoccupations, absorbait en entier, que dans le monde de la cour et du clergé. Les éloges ne vinrent guère que d'un petit groupe de penseurs et d'écrivains, de ceux surtout dont le Défenseur était l'organe, et qui comptaient Maistre comme leur inspirateur et leur maître. Ce dernier dut être satisfait des premières lettres qu'il reçut de Chateaubriand, de Fontanes, de Marcellus, de Bonald, de Lamartine, de Lamennais surtout, « l'un des principaux complices de notre bande », comme il l'appelait un jour. « Vous aurez été surpris,

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lui écrivait Lamartine le 17 mars 1820, que les journaux, surtout ceux qui devaient pi-incipalement adopter vos idées, soient restés presque dans le silence à votre égard; mais cela lient à quelques préjugés du pays dont vous savez admirablement les ridicules prétentions gallicanes, et à un mot d'ordre qu'on a cru devoir religieusement observer. « Voilà donc le grand apologiste de l'Église suspect aux catholiques français. Ils organisent autour de lui la conspiration du silence, et cela bien qu'il eût retranché de son livre la partie consacrée à la réfutation du gallicanisme. 11 en conçut une profonde tristesse, qui s'accrut encore quand une lettre de Lamennais lui apprit la vérité tout entière. « La vive impression que votre bel ouvrage a faite sur plusieurs personnes commence à s'affaiblir, écrit ce dernier au mois de mai de la même année. Il n'avait d'abord été question de rien moins que d'une censure. Je ne sais pas comment on s'y serait pris pour éviter, en la rédigeant, le scandale et le ridicule. Il y avait, disait-on, dans votre livre trois ou quatre hérésies. On nommait des gens qui les avaient vues : mais l'embarras était de les retrouver. On n'a pu en venir à bout et ce grand bruit a fini par un silence

profond Le bien que vous avez fait est immense,

poursuit Lamennais, il restera. » Et cette opinion flatteuse fut éloquemment exprimée dans le Défenseur par le futur auteur des Paroles d'un Croyant. \ En somme, à Paris, le clergé, encore tout pénétré des traditions gallicanes, fut irrité de les voir si

durement condamnées. Le roi, de son côté, plus gallican que catholique, ne pouvait admettre volontiers la suprématie sur les couronnes dont Maistre gratifiait le pape. Ce dernier, d'ailleurs, n'y tenait pas davantage. C'était encore Pie VII qui occupait la chaire de Saint-Pierre. Le vieux pontife au cœur si noble, qui gardait encore au prisonnier de Sainte- Hélène un peu de la tendresse que lui avait ins])irée le signataire du concordat, qui, après une vie si cruellement traversée, jouissait du bonheur de régner de nouveau à Rome, n'était pas d'humeur aventureuse. Il ne songeait qu'à mourir en possession du domaine qui lui avait été rendu. Les perspectives qu'ouvrait Joseph de Maistre à son ambition n'étaient pas pour le séduire. Le livre du Pape ne satisfit pas plus l'hôte du Quirinal que celui du château des Tuileries. — A Turin, malgré la réputation de l'auteur et la notoriété que lui donnait sa haute position officielle, il passa presque inaperçu. Le vieux prophète allobroge, comme il s'appelait volontiers lui-même, paraissait un revenant d'une autre époque et, bien qu'il ne fût pas d'un très grand âge, se survivre à lui-même.

Sa correspondance avec sa fille Constance révèle une autre cause de tristesse : il craignait de mourir sans, comme il disait, « élever le flambeau conjugal » dans sa maison. Des projets de mariage s'ébauchaient et échouaient pour des causes misérables : il en souffrait cruellement. Son chagrin, exaspéré par des incidents pénibles, va parfois jusqu'au

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