SES DERNIERES ANNEES
paroxysme Des larmes s'écliappent des yeux du vieillard écrivant à sa fille, et des mots navrants tombent de sa [)lume. « L'anathème est sur le nom, et la tristesse dans le cœur », écrit-il dans une de ces heures de découragement auxquelles plus souvent que jamais son ardente imagination le condamnait. Le mariage de son fils Rodolphe lui apporta une heureuse diversion. Ce fut sa dernière joie. Elle eût été plus vive encore s'il eût pu prévoir que de cette union sortirait une postérité nombreuse d'hommes qui perpétueraient, avec son nom, ses croyances et ses principes, et qui tous se sont rattachés à cette France dont il aimait la langue et le génie, autant qu'il en haïssait la politique révolutionnaire.
A celte époque, grâce à sa merveilleuse vitalité, et à cette mobilité d'esprit, que nous avons observée si souvent en lui, il retrouvait encore par instants, devant des étrangers surtout ou devant des amis d'autrefois de passage à Turin, sa verve de jadis. Ses lettres sont parfois encore semées de fantaisies imprévues, de traits comiques. Il a conservé la faculté rare d'échapper en quelque sorte à lui-même par la force de l'imagination.
La merveilleuse divination dont il avait ^ût preuve en plusieurs circonstances l'encourageait dans le goût naturel qu'il avait toujours eu de devancer en esprit le cours des temps. Et avec la vieillesse les habitudes s'accentuent. En 1820, malgré la recrudescence des symptômes révolutionnaires, il n'avait pas le moindre doute sur le triomphe final de ses
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idées. Mais l'heure de ce triomj^he lui échappait. Contrairement à Stendhal, qui avait aussi le goût de prédire et qui fixait toujours une date à ses prédictions, jNlaistre n'assignait jamais d'époque à la réalisation de ses pressentiments. Il pensait que lère de paix et de bonheur serait précédée d'une nouvelle période de bouleversements et de troubles.
Un Français qui eut l'occasion de le fréquenter à Turin pendant l'année 1820 a laissé sur ses entretiens avec lui quelques notes curieuses. Un soir, comme on venait d'apprendre la chute du ministre Decazes : « Les royalistes triomphent, dit Joseph de Maistre. Ils ont raison sans doute, mais le principe révolutionnaire momentanément frappé n'acceptera pas sa défaite. Il réagira plus vivement contre la monarchie, et la famille royale sera chassée encore une fois de France. » Et comme quelqu'un s'étonnait, il ajouta : « Ne croyez pas que je sois un prophète. Je suis simplement un homme qui tire les conséquences naturelles de ce qu'il voit. » C'est en constatant ces pronostics menaçants que, se sentant lui-même près de la tombe, il écrivit au vicomte de Bonald son mot fameux : « Je meurs avec l'Europe » — parole amère et hautaine, échappée dans une heure de découragement , mais qui n'implique en rien l'abandon de son rêve.
Au dernier conseil des ministres où il assista, le régent de la grande chancellerie prit la parole pour combattre certains projets et termina sa harangue par ces mots : « Messieurs, le sol tremble et vous
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voulez bâtir! » Il avait raison. Deux ou trois semaines plus tard éclatait la révolution de Piémont, qui ramena de nouveau les Autrichiens dans les Etats du roi de Sardaigne. Le chagrin de voir celte nouvelle révolution qu'il pressentait fut éj)argné au comte de Maistre. Frappé d'apoplexie, il fut emporté en quelques jours, le 26 février 1821. Ses dernières paroles, alors qu'il n'avait presque plus conscience de lui-même, furent l'expression brutale de sa haine contre les gallicans et les jansénistes qu'il avait si rudement traités dans ses ouvrages.
« Le chevalier Maistre, écrivait un contemporain bien placé pour observer les choses, est arrivé juste à temps pour voir expirer son grand frère, dont la mort n'a pas fait plus de sensation que celle de ton gardeur de vaches s'il se fût rendu à Turin pour cette opération. Ceux qui se sont aperçus que le comte Maistre n'existait plus n'ont su dire autre chose à sa louange, sinon que c'était un radoteur enthousiaste et qu'on était heureux d'en être débarrassé dans un moment où il embarrassait plus qu'il n'était utile. C'est vraiment duperie que d'avoir de la sagesse, de l'esprit, du génie \ »
Nul n'est prophète en son pays, a dit l'Écriture. Jamais ce proverbe ne s'est trouvé mieux vérifié. Mais la postérité s'est chargée de venger glorieusement J. de Maistre de l'indifférence de ses concitoyens.
1. Voir la Jeune^e de Charles-Albert, par le marquis de Costa de Beauregard, p. 106.
CoQORDAN. — Joseph de Maistre. 9