‹ Joseph de MaistreChapitre 11 sur 81 · INTRODUCTION XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIX

les pervers, et c'est là le grand mystère du monde, et c'est là une idée qui obsédera Joseph de Maistre et qui fera le fonds même de sa philosophie. Les vengeances dureront jusqu'à ce que la nation cesse d'être aveuglée, jusqu'à l'heure de la miséricorde et du pardon. Dieu châtie les rois et les grands par les peuples et les peuples par eux-mêmes. Bossuet ne montre pas autrement, dans l'Oraison funèbre d'Henriette de France, le plan surnaturel de la révolution anglaise. Les rois ont failli en amenant la Réforme chez eux, et la fureur de disputer des choses divines. Us ont eux-mêmes travaillé à s'aliéner leurs sujets. On ne borne pas à son gré l'esprit d'examen, et qui se révolte contre l'Église est bien près de le faire contre la monarchie. Le crime de Henry VIII a rejailli sur Charles I". Et dans les deux nations les bourreaux se sont égorgés entre eux, et — Joseph de Maistre eût pu le dire quelques années plus tard — toutes deux ont renié leurs maîtres légitimes pour courir à une plus étroite servitude. Dans les mêmes circonstances, la Providence suit souvent les mêmes voies. A coup sur, on peut contester cette manière de voir : on n'en saurait méconnaître la singulière grandeur.

Descendons de ces hauteurs. A le prendre humainement, Joseph de Maistre a bien vu la grande faiblesse de la Révolution française : je veux dire le caractère artificiel et métaphysique de ses lois. Il y a eu d'autant plus de mérite qu'il part lui-même de conceptions absolues, et que la famille d'esprits où l'on peut le ranger n'est pas celle dont fait partie Montesquieu, mais bien plutôt celle dont Jean-Jacques Rousseau est chez nous le représentant le plus illustre. Comme l'auteur du Conlrut social, la Révolution, fille de l'esprit classique, a cru que l'on pouvait faire une législation universelle, convenant à l'homme partout et toujours. Trop souvent elle a écrit la charte idéale d'un peuple chimérique. Elle a oublié qu'une nation est un être vivant, et, pour parler le langage d'aujourd'hui, un organisme dont on ne peut hâter l'évolution ni méconnaître les lois sans s'exposer aux plus graves désordres et aux plus décevants retours. Le goût de l'abstrait et du général peut mener loin. « La Constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour l'homme. Or il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan; mais quant à l'homme je déclare ne l'avoir jamais rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu. » Aussi a-t-on bâti sur le sable. « Elle ne vit pas.

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