INTRODUCTION XXI
« ùtcr une planète du système planétaire ». Les émigrés doivent se réjouir de ses victoires. Il la comprend à merveille, avec SCS défauts et ses qualités. D'ailleurs il ne la flatte pas. Les Français sont des badauds. Le récit imaginé d'une restauration possible, dans les Considérations, est un petit chef-d'œuvre, une excellente scène de comédie historique et qui pourrait être d'un Tacite en belle humeur. Quatre ou cinq personnes donnent un roi à la France. En s'é veillant, Paris apprend cette intéressante nouvelle : « Est-il possible? » s'écrie-t-on. Par quelle porte entrera-t-il? Il s'agit de retenir des fenêtres. Et tout le reste est à l'avenant. Les Français sont exagérés en tout; ils sont tout ensemble capables de l'extrême licence et de l'extrême servitude. « Rien n'égale la patience de ce peuple qui se dit libre. » Les maîtres que par caprice et entraînement irréfléchi il s'est une fois donnés le mènent où ils veulent. Voici qui est frappant, surtout si on songe que Joseph de Maistre écrivit ces lignes plusieurs années avant le Consulat : « Les Français réussil'ont toujours à la guerre sous un gouvernement ferme qui aura l'esprit de les mépi'iser en les louant, et de les jeter sur l'ennemi comme des boulets, en leur promettant des épitaphes dans les gazettes ». Que nous voilà bien, avec notre humeur à la fois changeante et docile, et notre goût pour le despotisme, même le plus pesant, lorsqu'il nous apparaît dans un décor glorieux! Malgré ces faiblesses, la France est à la tète de l'Europe, et son influence y est souveraine. Plus encore que par ses armes, elle règne par sa langue et par ses idées. On peut lui appliquer le mot d'Isaïe : « Chaque parole de ce peuple est une conjuration ». Ses épigrammes font le tour de l'univers. « La pointe française pique comme l'aiguille pour faire passer le fil. » L'esprit de prosélytisme anime la France tout entière, « depuis la marchande de modes jusqu'au philosophe ». Il a tout pouvoir, même d'imposer des sottises, Quel fléau redoutable, s'il est aux mains de l'erreur! mais quel merveilleux instrument, si la vérité en use! Si cette nation a reçu de pareils dons en partage, c'est qu'elle a une mission; et cette mission, telle que la France l'a entendue et remplie dans le passé, Joseph de Maistre la décrit à plusieurs reprises, et magnifiquement. On trouve la France partout devant ceux qui menacent l'Europe dans sa civilisation, dans son indépendance, devant Attila, devant les Sarrasins, devant Charles Quint. Elle marche vers l'Orient à la tête des Croisés. Elle ne doit point périr. Sa destruction amènerait « l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine ». Elle est l'ouvrière
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de la Providence, et, comme l'a dit Shakespeare, le soldat de Dieu. Uo quf'lque laiton qu'on le prenne, il n'est pas de plus bel élog<". De momr que ceux-là seuls sort- nt de l'amas vulgaire des vivants inuldes qui se sont élevés au-dessus d'euxmêmes pour suivre un idéal désintéressé, de même les peuples les plus grands devant l'histoire sont ceux qui, négligeant leur prospérité domestique, ont travaillé, lutté, souffert pour riiumanité prise dans son ensemble, et collaboré aux fins obscures de l'univers. Les nations, même composées d'individus fort i>olicés, ne sont guère éloignées de la brutalité primitive. Ce sont, suivant un mot célèbre, des animaux de violence et de gloire, animalia (jloriœ. Honneur à celles qui ont su sortir de la nature et avoir de belles heures de générosité! il leur sera beaucoup p.irdonne par l'avenir. Que reste-t-il de Carthagc? Le jour où le second Africam l'a prise, elle est morte tout entière. L'àme d'Athènes, l'âme de Jérusalem sont immortelles. C'est que la meilleure part des deux grandes cités n'était pas dans leurs murailles. Elle est dans le cœur et dans l'esprit des honmies. Elle voltige à tout jamais sur leurs lèvres.
Mais Joseph de Maistre n'aime pas seulement la France en elle-même. Il compte sur elle pour refaire son pays, lui donner une pleine existence, l'affirmer devant l'Europe. II appelle de ses vœux ardents la reconstruction de l'Italie. II croit que par la France seule s'accomplira cette œuvre, et, en dépit de la Savoie et du Piémont envahis, de ses biens confisqués et de son maître chassé de la terre ferme, il garde une foi inébranlable dans les auxiliaires futurs des rois Sardes. Il est partisan des groupements nationaux. En théorie comme en pratique, il est patriote. Un état n'est point le produit artificiel d'une délibération. C'est un être vivant. Il dirait volontiers avec Plutarque dans le traité qu'il a lui-même traduit : « Un état... est une même chose continuée, un tout, semblable à un animal qui est toujours le même, et dont Fàge ne saurait altérer l'identité ». Si on lui demandait ce qui constitue une nation, il répondait volontiers avec le poète :
C'est limmémoriale et sévère hyménée
D'une race et d'un champ qui se sont faits tous deux.
Cette vérité avait été profondément méconnue par le xviii' siècle, et le crime de la Pologne partagée avait obtenu rapi)laudissenient des philosophes. Mais de toutes parts le Sentiment national renaissait, en France, devant FEurope con-