INTRODUCTION XXVII
grité, et qui soit investie d'une juridiction suprême : alors on sortira d'embarras. Or cette souveraineté existe, et c'est l'Église. Il n'est rien de plus haut. C'est l'Église qui déposera les rois indignes.
Comme l'État est rendu visible par le roi, l'Église est rendue visible par le Pape. C'est le Pape qui décide en dernier ressort, assisté, non dirigé par le concile. Il est infaillible, comme toutes les souverainetés, qui sans cela ne seraient pas. Il faut toujours qu'on s'arrête à un tribunal au delà duquel il n'y ait rien. Sans quoi, d'appels en appels, on irait à l'infini. Mettre rinfaillibilité dans le concile, qui peut se partager en tant d'opinions diverses, c'est le morceler, et le souverain n'est plus un. Mettre l'infaillibilité dans le concile, qui ne peut se réunir que rarement, c'est la rendre intermittente, et le souverain n'est plus continu. Or « une souveraineté périodique ou intermittente est une contradiction dans les termes; car la souveraineté doit toujours vivre, toujours veiller, toujours agir. Il n'y a pour elle aucune différence entre le sommeil et la mort». Contre l'infaillibilité, on ne peut arguer du pouvoir faible et contesté des premiers papes, car les grandes institutions ont d'humbles débuts; ni de quelques erreurs, fort rares et douteuses, comme celles de Libère et d'Honorius, car il ne faut pas chicaner sur le détail, mais regarder les résultats généraux. Or, entre les mains des papes, la tradition n'a jamais varié, et ceux-là même qui furent de « mauvais sujets », comme Alexandre VI, restèrent quand même dans la pure orthodoxie. Ainsi se complète l'organisation sociale rêvée par Joseph de Maistre. Le Pape est au sommet, et il est le lien entre l'univers et Dieu : il assure à tout instant de la durée l'unité de l'univers en Dieu. Le grand écrivain théocrate ressuscite les conceptions grandioses d'un Grégoire VU ou d'un Innocent III.
Dans un pareil système, quelle matière est proposée à l'activité humaine? La propagation de l'Évangile, qui nous a tirés de la barbarie. Il faut amener le règne universel du Christ. Quand il commandera partout, les hommes vivront paisiblement sous leurs rois patriarches. Ils seront protégés par les souverains pontifes. Le monde immobile attendra l'heure de Dieu. Nous avons une plus haute ambition. Sans doute il faut reconnaître et admirer les immortels services que le christianisme nous a rendus. Aidé de la conquête romaine et du stoïcisme, il a dilaté l'horizon étroit de la pensée antique. Il a mis au-dessus des cités humaines la cité
XXVIII INTHODUCTION
de Dieu. Nous nous sommes pour ainsi dire élevés au-dessus de nous-mêmes pour supprimer l'esclavage, rapporter un décret de la nature, et rendre quelque dignité aux races déchues. Dans l'adoration du Christ et dans la haine des Infidèles, des foules entières, plus vastes que des nations, ont communié. Enfin, en ouvrant devant nous les vastes perspectives de l'au-delà, il a donné à notre vie une haute signification et imprimé à nos cœurs un élan qui n'est pas près de s'arrêter. Mais rien n'est fixe ici-bas, pas même les symboles. L'univers est en marche vers un but obscur encore et bien lointain, relégué dans les profondeurs de l'Infini. Il faut que peu à peu notre rèvc divin s'élargisse, et qu'il soit constamment égala toutes nos découvertes et à toutes nos aspirations.
Contre les ennemis de l'unité dont il s'est fait le soutien et parfois le héraut solennel, Joseph de Maistre bataille vigoureusement. On a bien raison de dire qu'on se déteste surtout pour des nuances. Plus les ennemis restent proches de l'Église, plus il se montre intraitable. Le livre où il attaque le jansénisme, dans son ouvrage suri'Église gallicane, est d'une violence inouïe, et le pamphlet contre Bacon semble par comparaison fort modéré. Cette secte, dit-il, « est la plus dangereuse que le diable ait tissue ». C'est un calvinisme hypocrite, d'autant plus funeste, et qui passe le temps à protester de son orthodoxie. Joseph de Maislre l'accuse de décourager l'homme et d'en faire un automate aux mains d'un Dieu capricieux; en quoi il n'a pas tout à fait tort. Et là-dessus, il s'emporte; il instruit le procès de Port-Royal « avec une suite enragée >■, comme aurait dit Saint-Simon, et il se livre aune diatribe épouvantable. « Je te vomirai », dit l'Écriture à la tiédeur. Elle le dit aussi à la médiocrité. C'est la plaie de Porl-Royal. Et Joseph de Maistre nous montre dans les illustres solitaires des cuistres ennuyeux, secs, lourds, incapables d'onction et d'éloquence, et gonflant leurs livres indigestes de perpétuels plagiats. Voici une galanterie à l'adresse de la Mère Agnès Arnauld : il appelle son Chapelet secret du Sainl-Sacrement un « livre pondu par une des grandes femelles de l'ordre ». Les religieuses ne sont que des « vierges folles ». 11 dépense tout un grand chapitre à i-avaler Pascal : il en fait un savant médiocre et peu scrupuleux, un écrivain condamnable, un sectaire têtu et impénitent. Louis XIV disperse Port-Royal : c'est encore un traitement trop doux. Racine déplore cet événement : Joseph de Maistre trouve son pathétique « impayable ». Louis XIV aimait mieux