‹ Joseph de MaistreChapitre 3 sur 81 · INTRODUCTION IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION IX

11 partit pour son long voyage dans un carrosse vermoulu qu'on fut obligé de réparer plusieurs fois en chemin, Victor- Emmanuel, qui l'avait acheté deux cents piastres, s'était fait voler. Sa femme et ses trois enfants ne purent l'accompagner et durent rester éloignés de lui pendant de longues années : la Révolution l'avait ruiné, il ne pouvait subvenir aux frais de la route. Son roi, qui ne l'aimait pas, le maintenait dans le dénùment. Arrivé à Saint-Pétersbourg, il vit dans la gène la plus cruelle. 11 ne peut sortir à pied, n'ayant que la pelisse grossière qui sert pour le carrosse. Le ruban de sa croix est usé : il ne i)eutle remplacer. Il a peine à se loger : il reprend l'appartement d'un dentiste, puis celui d'un chanteur d'opéra. On lui refuse l'habit de chambellan. On ne lui accorde (ju'à la dernière extrémité la grande croix des saints Maurice et Lazare, qu'on lui devait. Ses lettres sont pleines de détails lamentables : « Lorsque je mange chez moi, la femme d'un soldat qui sait à peine faire une soupe me présente deux plats de domestique suffisants pour exister... Je ne bois chez moi que d'assez mauvaise bière et un petit verre de porto à la iin du repas comme nous buvons les liqueurs ». Il se refuse « jusqu'à une tasse de café ». On lui envoie son fds comme gentilhomme de légation sans lui donner de grade, et il est indisi)ensable en Russie d'en avoir un. « C'est à peu près, dit Jose])h de Maistre, comme si on m'ordonnait de le présenter en chemise un jour de gala. » Ce sont tous les jours de nouveaux affronts, des humiliations nouvelles. Il est traité « comme un polisson ramassé dans une antichambre ».

Ce n'est pas tout. La cour se défie de lui. Elle lui ôte toute liberté d'action. « Un chasseur qui écrirait chez lui pour savoir s'il faut tirer le gibier qui passe à tire-d'aile serait moins risible que moi, si j'attendais pour présenter mes notes des instructions de Rome ou de Londres. » Pourtant la volonté du roi l'y contraint, on le met en tutelle. On lui impose la direction de M. de Front, ambassadeur en Angleterre. M. de Front use et abuse du pouvoir qui lui est accordé : pour un esprit médiocre, c'est toujours une joie divine que de pouvoir opprimer un esprit supérieur. Souvent la patience échappe à Joseph de Maistre. 11 offre une démission que toujours on refuse. Mais, héroïquement, il reste dans le devoir. En vain l'empereur Alexandre, qui l'apprécie, lui fait des offres brillantes pour l'attacher à sa personne : il se ruine, lui et sa famille, au service d'un roi qui ne lui sait aucun gré de ce sacrifice. Il se dévoue sans compter à une

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