‹ Joseph de MaistreChapitre 21 sur 81 · INTRODUCTION XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXI

mentaires qui tentent d'unir la lijjerté et l'autorité. Il bâtit son système religieux comme un jacobin bâtit une constitution. Mais précisément l'essence de la vie est dans le changement et l'association des contradictoires. La mort est dans l'immobilité aussi bien que dans le bouleversement. Joseph de Maistre a cependant bien compris la constitution anglaise, dont l'aspect est si composite et où tant de siècles et d'esprits divers ont travaillé. Il en exprime le développement complexe et majestueux dans une période ample, étoffée et soutenue. Les faits parlaient; et il s'inclinait devant eux. Une religion aussi, pourrait-on lui dire, est pareille à ces grands édifices que des âges successifs ont construits : au-dessus des lourds piliers romans, massifs, sombres et tristes, la nef gothique se dresse dans la lumière avec ses fines colonnettes; le portail fleuri tord ses flammes de pierre dans un élan désespéré. Toutes ces parties portent l'empreinte de génies bien différents; et cependant qui niera la beauté de l'ensemble? Toutes les générations ont parlé leur langage propre, et c'est une même prière, immobile et gigantesque, qui se dresse dans le ciel. Ainsi le Christianisme, pour ne point sortir de la forme catholique, a su admettre en son sein le mysticisme ardent des Orientaux, le goût du réel que l'on trouve dans le paganisme, les aspirations vagues et indéterminées qui appartiennent aux races septentrionales. Tour à tour classique et romantique, en France il a dogmatisé avec Bossuet et rêvé avec Chateaubriand. Qui sait, à le prendre dans son sens le plus large, de quoi il est capable? 11 peut contenir l'infini. Tous les systèmes absolus sont mauvais, qu'ils partent d'un ami des nouveautés ou d'un conservateur. Je me demande si le double échec de la réforme et du gallicanisme n'a pas gravement compromis l'avenir religieux de notre pays, comme le caractère trop rigoureusement métaphysique de la Révolution a mis, pendant un siècle, dans sa vie politique, l'incertitude, l'hésitation et le trouble.

La rage du démon s'est tout entière déchaînée au xviii^ siècle. Les sectes n'étaient que son coup d'essai. Joseph de Maistre a fort peu de goût pour le rationalisme et l'esprit scientifique, qui sont les deux grandes formes de la pensée humaine lorsqu'elle s'exerce indépendamment de toute religion, en s'appuyant sur la seule raison et la seule expérience. Jérusalem, d'où vient la foi, et Rome, d'où vient l'autorité, sont pour lui les deux grandes cités. Surtout Rome, avec son sénat loué par le Saint-Esprit, le rempht d'admiration. Mais la Grèce, la patrie des libres esprits, des artistes et des phi-

Page 1