‹ Joseph de MaistreChapitre 23 sur 81 · INTRODUCTION XXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXIII

du fléau et saisi la filiation qui unit, en passant par les sensualistes du xvin' siècle, Bacon et Cabanis, a-t-il dirigé contre le père de l'expérience, le plus acerbe et le plus violent des pamphlets. Bacon, dans son livre, devient un docteur de farce, une manière de charlatan bizarre et saugrenu, un ambigu d'Épicure et de Diafoirus. J'avouerai que ce long réquisitoire est fort injuste; mais j'avouerai aussi qu'il est parfois bien amusant.

Cette vaste enquête sur les causes secondes à laquelle se livrent les modernes a quelque chose de mesquin dans son allure et ses procédés. « Sous l'habit étriqué du Nord, la tète perdue dans les volutes d'une chevelure menteuse, les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se traîne souillée d'encre et toute pantelante sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son front sillonné d'algèbre. » Voilà ce que devient pour lui la Mélancolie du vieux maître allemand. C'en est proprement la caricature. Elle se traîne péniblement sur la roule de la vérité. Hélas! il le faut bien! Mais aussi, n'est-ce point par là qu'elle est sublime? D'un tout autre air marche, selon Joseph de Maistre, la vraie science, la science primitive : « On la voit libre et isolée, volant plutôt qu'elle ne marche, et présentant dans toute sa personne quelque chose d'aérien et de surnaturel. Elle livre au vent des cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale; Vcphod couvre son sein soulevé par l'inspiration; elle ne regarde que le ciel, et son pied semble ne toucher la terre que pour la quitter ». C'est une belle apparition à coup sûr, mais aussi décevante qu'elle est belle.

Joseph de Maistre est dur pour les savants, auxquels il préfère les alchimistes qui au moins avaient de la religion. Ce n'est point aux savants que revient l'empire du monde. Qu'on les confine dans leurs officines, et qu'on ne leur jjci*mettepas d'en sortir trop souvent. « Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'État d'être les déi^ositaires et les gardiens des vérités conservatrices ; d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral et spirituel : les autres n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières. Ils ont les sciences naturelles pour s'amuser. • La science a donc besoin non pas d'être protégée, mais d'être surveillée. De là l'utilité de l'Inquisition. Joseph de Maistre fait de cette institution une apologie passionnée, et s'évertue à prouver que les Inquisiteurs étaient de fort bonnes gens. Que n'ont-

Xxxiv Introduction

ils éleudu leur juridiction à toutes les nations européennes! On iicùt vu paraître ni Luther, ni Calvin, ni Voltaire. D'ailleurs il serait bon que la science lut aux mains des prêtres, seuls capables d'en réprimer les excès, d'ctouITer une hypothèse trop hardie, ou de retarder réclosion d'une vérité dangereuse si elle est prématurément répandue. La religion inspire, modère la science, est « le grain d'aromate <iui l'empèchc de se corrompre ». On doit charger de liiislruction en Europe ceux-là même qui jjropagent la foi chez les sauvages; et ce sont les « janissaires sacrés » de la Compagnie de Jésus.

Tel est, dans son dessin général et avec ses déi'enscs, le système religieux de Joseph de Maislre. 11 semble bien que ce soit surtout un système de police sociale. A Dieu ne plaise que je révoque en doute la loi chrétienne de ce théologien laïque! Le paradoxe serait fort, assurément. Mais enlin sa religion n'est ni consolation, ni espérance, elle est discipline et bien plus discipline pour les nations que pour les particuliers. ÉvidemniL-nt, elle déconcerte; on y cherche en vain celte douceur et ces attraits célestes qui ont fait pendant tant d'années l'enchantement des hommes. Je ne saurais exprimer à quelle distance nous sommes du Sermon sur la montagne. Joseph de Maislre a écrit sur la prière des pages fortes, subtiles et ingénieuses : on ne voit pas qu'il sache prier. 11 n'a pas avec le Christ ces dialogues intérieurs de Vlinilation, où Tàme tout entière semble se fondre. Il ignore la tendresse, l'effusion d'un saint Bernard, d'une sainte Thérèse, les nuits ardentes de Pascal, le mysticisme exquis et délicat de saint François d'Assise, environné, sur la montagne, de ses frères les oiseaux, et bénissant le Père des humbles créatures qui goûtent auprès de lui la vie et la lumière. A plus forte raison ne rencontre-t-on i)oint chez lui ee christianisme sentimental, embelli de nature et de passé, qui est celui de Chateaubriand. Nous devons revenir à la religion catholique, non parce que de délicieuses nostalgies nous y ramènent, parce que nous regrettons le chant des cloches et la mélodie des cantiques d'exil qui flotte dans cette vallée de larmes, mais parce qu'il est nécessaire et terrible, pai'ce qu'il s'impose à nous avec une évidence impérieuse, et qu'un effroyable décret d'anéantissement pèse sur les peuples qui s'en sont séparés.

Aussi son Dieu n'est pas le Dieu des miséricordes, mais le Dieu des vengeances. Joseph de Maistre affecte de ne voir en lui que le créateur du mal, et c'est par l'existence du mal qu'il prouve son existence. Le monde, dans son état pré-

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