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œuvre qu'il juge sainte. Il veut, autant qu'il est on lui, gagner à son niaîlro de persévérantes amitiés, lui rendre les Etats de terre ferme alors qu'il est réduit à la seule Sardaigne, et contribuer, pour sa part virile, à refaire sa patrie morcelée. ^
L'ingratitude et la malveillance de la cour, la pauvreté, les blessures d'amour-propre étaient ses moindres souffrances. 11 avait pour les siens une affection ardente et profonde, et il était séparé d'eux. Son fils Rodolphe le rejoignit en 1805. Mais M"" de Maistre et ses deux filles, Adèle et Constance, n'arrivèrent qu'en 1814. 11 vit alors, pour la première fois. Constance âgée de vingt ans. Dans son exil, le souvenir des absents associé au souvenir des morts l'entretient dans une perpétuelle tristesse. • Les idées poignantes de famille me transpercent. Je crois entendre pleurer à Turin ; je fais mille efforts pour me représenter la figure de cette enfant de douze ans que je ne connais pas. Je vois cette fdle orpheline d'un i)ère vivant.... Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne. » Amer et découragé, il « regarde les minutes qui tombent l'une après l'autre dans l'éternité ». Une mélodie lui fait monter les larmes aux yeux. Le son du clavecin le trouble. Le sentiment de l'irrévocable pèse sur lui. « Le jamais ne i)laît jamais à l'homme. Mais qu'il est terrible lorsqu'il tombe sur les amis, la patrie et le printemps! •■ J'aime à me figurer le vieil homme d'état dans sa chambre solitaire, assis au milieu de ces livres austères où il se plaît, de ces cahiers célèbres où il amasse du savoir humain ce qui convient le mieux à sa pensée. Les harmonies du soir, bruit lointain des cloches, murmures vagues de la grande ville qui s'endort, arrivent jusqu'à lui. Sa vue est fatiguée. Il cesse de lire un moment. Aux lueurs douteuses du crépuscule, il se met à songer. C'est l'heure de la nostalgie. Les souvenirs des jours évanouis renaissent en foule dans sa mémoire. Autour de lui planent des ombres augustes et chéries. Il revoit ceux qui ne sont plus et ceux qui sont si loin. Et son âme est brisée et triste jusqu'à la mort.
Cependant il demeure au poste qui lui est confié. Il souffre, mais il ne se révolte pas. Il pratique la résignation. Il accepte sans murmurer la destinée qui lui est faite. Il se courbe sous la main de Dieu qui l'éprouve. Au jour du Jugement, il pourra se présenter sans crainte. Né d'un sang fidèle à la couronne, il est assuré que les races choisies sont obligées par leur noblesse même. Se donner la peine de naître ne suffit pas : il faut se montrer digne de sa naissance. Il fait son métier
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de gentilhomme comme Louis XIV faisait son métier de roi. Alfred de Vigny a-t-il pensé à lui lorsque, dans un des plus beaux écrits de notre langue, il créait la majestueuse figure de l'amiral Gollingwood? Le vieil homme de mer, pour obéir aux lois de son pays, chargé d'honneurs, chargé d'années, vivait dans un isolement plus sinistre encore, au milieu des grandes eaux, loin de ses deux filles qu'il adorait et que peut-être il ne reverrait plus.
L'effrayante distance qui le sépare de ses filles semble aviver sa tendresse. Comme elle se fait ingénieuse, souriante, émue, inquiète! Autrefois, de Cagliari, il écrivait à sa fille Adèle, alors au couvent : « Si l'on ne t'avait sagement exceptée de la loi du décachètement, je me serais servi de voies détournées pour t'écrire; je ne veux point que des profanes viennent mettre le nez dans nos petits secrets ». Plus tard, il la plaisante galamment : « Te voilà à peu près convaincue d'une bonne inclination pour un vieux radoteur de cinquante ans, ce qui est bien, sauf respect, l'excès du ridicule ». Et quelles jolies gronderies amicales lorsqu'il voit poindre chez ses filles un peu de coquetterie, un grain de vanité, un soupçon de prétention ou de bel esprit! « Mais, dis-moi, petite vaurienne, petite-fille d'Eve, que signifie cette grande crainte que le portrait ne me paraisse moins joli que loi? Est-ce que tu aurais de la vanité, par hasard, ou la prétention d'être jolie? Pas possible ! .lamais une demoiselle n'a eu de pareilles idées. » Voilà de quel air il leur écrit. Il les adore en toute simplicité. Il le leur dit d'un ton cavalier qui leur sied à ravir. Il a le bon goût de n'être ni sentimental ni larmoyant. On ne songe en le lisant ni à Marmontel, ni à Diderot, ni aux tableaux de Greuze. C'est à la fin du xviii" siècle un rare mérite. Il vaut mieux être un homme de cœur qu'un « homme sensible ».
Il veille constamment sur ses filles, leur donne des conseils, les guide dans leurs études. C'est un excellent directeur, d'un bon sens aiguisé. Il a sur l'éducation de la femme des dées très justes, qui aujourd'hui plus que jamais seraient de saison et mériteraient d'être méditées. 11 rejoint Molière, Fénelon, M"" de Maintenon. C'est dire qu'il est en fort bonne compagnie. La femme ne saurait avoir les hautes visées de l'homme, ou alors elle force son talent et sort de son rôle. Elle est avant tout une épouse et une mère. Mais qu'on y prenne garde : si Joseph de Maistre semble se souvenir des Femmes savantes, il ne part point du même sentiment que Molière. Les Gaulois de race et de tempérament — et notre grand poète comique en était un — tiennent l'esprit de la