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APRÈS LA BATAILLE DE LA MOSKOWA

Au comle de Fronl{'?).

14 septembre.

Je croyais, monsieur le comte, terminer ici ma dépêche, lorsque les plus grandes nouvelles m'obligent de reprendre la plume.

AAant de partir de la capitale, la nuit du 20 au 21 août, le prince KutusotT dit à sa femme : Nous nous reverrons heureux, ou jamais; il se prosterna sur le parquet et se recommanda à Dieu en pleurant. Ceci, monsieur le comte, vous paraîtra s'accorder peu avec d'autres endroits de ma lettre; mais ces sortes de disparates sont fort communs dans ce pays, et je pourrais vous en raconter de plus singuliers. Il arriva à l'armée le 29, et tout de suite il lui donna une nouvelle disposition, qui fut très agréable aux Russes, parce qu'elle se trouvait plus conforme à leurs anciens usages. Prenez une carte, monsieur le comte, cherchez le bourg de Mojaïsk, à quatre-vingt-dix-neuf verstes au sud-ouest de Moscou, à la pointe d'un angle assez aigu que forme la Moskowa ; à dix verstes plus haut, sur la rive droite de cette rivière, se trouve le village de Borodino, trop insignifiant pour être désigné sur les cartes, mais qui vient d'acquérir un renom immortel.

Le prince avait en face ce village, et devant lui encore un ruisseau qui se décharge dans la Moskowa; sa droite était adossée à cette rivière, qui donne son nom à l'ancienne capitale de l'empire; à l'égard de sa gauche, il disait lui-même à Sa Majesté Impériale^ dans sa relation du 3 septembre : elle est un peu en l'air, mais Vart peut la soutenir; en effet, il la flanqua par quelques fortications d'usage; cette gauche était

commandée par le général en chef prince Bagralion ; derrière lui étaient les généraux TouczkolT et comte de StrogonolV, plus bas encore les milices de Moscou; enfin le prince Kulusoff avait caché dans les bois, et toujours du même côté, une grande quantité de troupes et d'artillerie; le centre occupait des hauteurs en face du ruisseau; le prince avait derrière lui une profonde colonne de sept corps, entre autres toute la garde. A la droite étaient les chasseurs.

Le 3 septembre, le prince parcourut l'armée; il fit porter dans les rangs l'image miraculeuse de Smolensk; il dit aux soldats : Frères (c'est le mot russe), il 7i'ij a plus que vous entre Vennemi et la sainte ville (Moscou). On s'écria de tous côté : Nous mourrons tous oii lu nous as placés. Pendant cette espèce de revue, un aigle plana sur la tête du prince : il ôta son chapeau et le salua; sur quoi tout ce qui l'entourait cria : Hurrah! Le o septembre, la gauche fut attaquée, comme on s'y attendait; le combat fut déjà long et acharné, mais le prince Bagration en sortit vainqueur et prit même seize pièces de canon; le lendemain se passa en escarmouches où l'on ne fit que se tâter; mais le 7 était le jour fixé par la Providence pour une des plus mémorables batailles qui se soient jamais livrées. Les Français vinrent fondre sur la gauche et sur le centre, et rencontrèrent les Russes qui venaient à eux. La gauche des Français, comme vous le sentez assez, et la droite des Russes ne demeurèrent pas oisives, et il résulta de là des attaques obliques et un certain pêle-mêle dont nous n'aurons pas de sitôt une idée juste.

Le combat, c'est-à-dire la boucherie, commença à quatre heures du matin et ne cessa de sévir que vers la nuit. 1 500 pièces d'artillerie tiraient du côté des Russes; cela vous paraîtra exagéré, mais lorsque j'ai voulu dire huit cents à l'homme le plus à portée de

savoir cela, il m'a dit en riant : doublez. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'artillerie était formidable et qu'elle a été servie avec une terrible précision. Napoléon avait dit, avec l'inébranlable obstination qui est le fond de son caractère : Ou toute mon armée y périra, ou je tournerai cette gauche; et les Russes, de leur côté, avaient dit : A'ous ij périrons tous ou tu ne passeras pas. Ceux-ci ont gagné leur formidable pari, au prix de trente mille vies, car ils n'avouent pas un moindre nombre de morts, en soutenant que l'ennemi ne saurait en avoir perdu moins du double ; on s'est battu corps à corps, la même batterie a été prise et reprise jusqu'à cinq fois, mais, à la fin, la valeur russe l'a emporté; ils ont repoussé les Français à 12 verstes et leur ont pris 30 canons. Sept généraux russes ont été blessés, mais la Russie môme l'a été dans la personne du prince Bagration : une balle s'est logée profondément dans l'os de sa jambe; on l'a transporté à Moscou, d'où il écrit lui-même : Je ne sais s'il faudra me couper la jambe. Quand on pourrait la sauver, l'armée n'en serait pas moins privée de lui pour toute la campagne, et c'est un grand malheur : c'est un compagnon de Souvarof, il a beaucoup d'expérience et il est l'idole des soldats. 22 officiers du régiment des chasseurs de la garde ont été tués ou blessés; on a fait peu de prisonniers sur les Français, l'acharnement n'ayant rien épargné. Je pense, monsieur le comte, que vous lirez avec intérêt la courte lettre qu'un homme d'esprit a écrite à son ami pendant la bataille; la voici : « Lundi 26 (N. S.). Avant-hier, une affaire de héros; hier, une escarmouche insignifiante; aujourd'hui, combat de héros. La terre tremble à dix-huit verstes. Les Français ont été attaqués sur leur flanc droit, étant en marche sur notre gauche et attaquant en outre. J'espère en Dieu et en nos braves, et que demain nous recevrons l'ordre d'avancer ; mais

lout ceci, les détails de l'armée vous l'apprendront bien mieux. Quant à moi, je vous raconterai que le premier jour oi^i le prince KutusofT a reconnu la position, un aigle a plané sur sa tête; il le salua et la troupe dorée cria : Hurrah! Quand les Romains combattent, il faut citer les augures. » : Signé Ansted (de Strasbourg), personnage employé à la diplomatie de l'armée.

Vous pensez bien, monsieur le comte, qu'on ne saurait encore avoir rien de certain sur le nombre des morts, mais, pour se former une idée de cette bataille, il suffît de citer les expressions de ceux qui l'ont vue ou qui en étaient près. L'un dit, comme vous voyez, la terre tremblait à dix-huit verstes', un officier qui a combattu dit que Preisich-Eylau fut un jeu d'enfants, comparé à Borodino. Un officier général d'un grand mérite et de ma connaissance particulière mande en propres termes : Ceux qui ont vu celte bataille ont une idée de V en fer.

La nuit du 10 au 11 septembre fut terrible pour l'Empereur et pour nombre d'autres personnes, que le premier courrier du prince Kutusoff avait instruits de la bataille commencée, et qui ignoraient le succès. Enfin, le 11 au matin, jour de la fête de l'Empereur (heureux hasard!), le courrier triomphant arriva. Tout de suite on nous invita à un Te Deum; mais plusieurs ne furent pas avertis à temps. L'Empereur a fait le prince KutusofT maréchal et lui a donné 100 000 roubles; sa femme a reçu le portrait; c'est de part et d'autre le nec plus ultra des honneurs. L'Empereur a donné de plus 100 000 roubles au prince Bagration et o roubles à chaque soldat qui a combattu à Borodino.

Cette bataille, monsieur le comte, ne saurait être assez célébrée; elle a été livrée avec une valeur audessus de tout éloge, contre l'ennemi du genre

humain, et poar tout ce qui reste dans l'univers de religion, d'indépendance, et de civilisation. Tout homme, et surtout tout Européen, doit de vives actions de grâce à ceux qui l'ont gagnée. Cependant, si Votre Excellence me demande où nous en sommes, je me garderai bien de répondre autrement que par ces mots : Je nen sais rien.

L'opinione regina del mondo est reine surtout à la guerre, et surtout encore depuis que les armes à feu ont égalisé les hommes,

Et qu'un plomb dans un tube enchâssé par des sots Comme un soldat obscur va tuer le héros.

Peu de batailles sont perdues physiquement. Vous tirez, je tire : quel avantage y a-t-il entre nous? D'ailleurs, qui peut connaître le nombre des morts? Les batailles se perdent presque toujours moralement ; le véritable vainqueur, comme le véritable vaincu, c'est celui qui croit l'être. Les bataillons qui avancent savent-ils qu'il y a moins de morts de leur côté? Ceux qui reculent savent-ils qu'ils en ont davantage? La bataille d'Austerlitz, donnée en Moravie, fut perdue quatre jours après à Ujhely, en Hongrie, sur quatre feuilles de papier; celles de Pultusk et de Preisich- Eylau furent bien gagnées matériellement dans toute la force du terme; des causes purement morales annulèrent ces victoires complètement. Et précédemment, à Marengo, n'avait- on pas eu l'ineffable talent dejjerdre une bataille gagnée"! Il faudrait donc savoir avant tout quel sentiment la bataille de Borodino a laissé dans les cœurs des deux partis. Le Russe a-t-il dit dans le sien : Le Français ne peut me résister? Celuici a-t-il dit : Cest vrai? Voilà la question; mais le temps seul peut la résoudre. Si le découragement s'approche seulement du cœur des Français, ils sont perdus; s'ils tiennent bon et s'ils peuvent avancer,

nous pouvons encore voir d'étranges malheurs. Les événements nous ont révélé un grand et terrible secret, celui de l'infériorité du nombre de notre côté; elle est grande, monsieur le comte, et Dieu veuille qu'elle diminue. Cependant l'Empereur payait au mois de janvier 9ii000 hommes. Où sont-ils? J'en parle souvent à des Russes fort instruits, et qui cependant ne savent pas répondre. Le grand-duc a dit ouvertement, et môme il a répété : A quoi nous sert celle grande victoire? à n'avoir plus d'armée. Ce discours est étrange dans cette bouche. Le prince KutusofT n'a pourtant employé qu'un bataillon de chaque régiment; il lui reste plusieurs corps intacts, entre autres la garde, et la plus grande partie des miliciens de Moscou, dont les compagnons ont déjà fait des merveilles.

Dans l'espoir d'adresser bientôt à Votre Excellence un heureux supplément, je la prie d'agréer la haute et respectueuse considération avec laquelle je suis, etc.

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