‹ Joseph de MaistreChapitre 46 sur 81 · RETRAITE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

RETRAITE DE RUSSIE

Saint-Pétersbourg, 8/20 novembre 1812.

Il serait inutile de s'appesantir sur cette foule d'affaires particulières qui ont lieu depuis que Bonaparte est en retraite. La plus remarquable est celle du 27 octobre (8 novembre), dans laquelle le général Platow a pris 62 pièces de canon aux Français. Des relations telles que celles que j'envoie ne peuvent guère marquer que les résultats. Depuis l'atïaire de ^^''iasma, du 22 octobre (vieux style) , on a fait 10 000 prisonniers sur les Français. Le major de Beckendorf ayant eu le bonheur d'intercepter deux lettres du vice-roi d'Italie à Berthier, l'Empereur les a fait imprimer; je les joins à cette relation, afin

qu'elles amusent au moins en passant Son Excellence M. le comte de Front. On y voit une véritable agonie mililaire, et en eHet, la défaite du vice-roi date du lendemain. Le combat eut lieu sur la grande route de Smolensk, près du village de Sapritino, entre Dorogobourg et Duchowschtina; les Français y perdirent 3 000 prisonniers, 62 canons et une grande quantité d'hommes tués par les Cosaques, qui ne firent pas de quartier. Platow, à la fin de son dernier bulletin, parle comme se tenant à peu près sûr de prendre le beau-fils Eugène, mais s'il n'échappe pas, ce sera un homme embarrassant : il vaudrait mieux qu'il fût tué. D'un autre côté, le comte de \\'ittgenstein vient de battre encore les maréchaux Saint-Cyr et Victor; j'en reçois la nouvelle en écrivant ceci, mais les détails ne nous parviendront que demain. Avant ce dernier coup, la route n'était pas fermée, puisqu'un renfort de 2 000 hommes de la garde a pu arriver de Vilna jusqu'à une distance assez médiocre de Smolensk; mais là il a été enveloppé par le général comte Orloff-Denisoiï, et obligé de mettre bas les armes, avec 69 officiers. La cause de ces désastres et de tous ceux qui suivront se trouve dans l'inflexible obstination de Bonaparte, qui n'a jamais écouté un seul avis; ces sortes de caractères font merveille pendant qu'ils ont le vent en poupe; mais, s'il vient à tourner, leur nature intraitable amène d'incalculables désastres. Ses généraux lui avaient dit : « Sire, vous ne pouvez sauver l'armée qu'en sacrifiant l'artillerie » ; jamais il n'y a eu moyen de le persuader; il pertira l'armée et l'artillerie. Tout ce qui suit est incontestable : il a commencé la guerre avec 390 000 hommes et une artillerie immense; avant de commencer, les préparatifs seuls lui coûtaient 200 millions; au moment où j'écris, les Russes tiennent 70 000 prisonniers, 246 pièces d'artillerie bien comptées, et il faut

de plus tenir compte de celles qui ont été précipilées ou enterrées : la lettre du vice-roi montre que le nombre en est grand. Celui des hommes morts parle fer, les maladies et l'intempérie, ne peut s'élever à moins de 100 000 hommes. Je ne crois pas qu'il reste à Napoléon, de Vilna à Smolensk, plus de 80 000 hommes, ni que dans cette dernière ville il en ait plus de 50 0(X) autour de lui. Quant à l'artillerie, il est difficile de savoir ce qu'il lui en reste; on me soutenait qu'à la bataille de Borodino il y avait 2 000 pièces de chaque côté : quoique je ne sois pas militaire, cela me paraissait absurde, cependant je ne savais que répondre aux personnes qui me l'affirmaient; maintenant je vois beaucoup moins encore ce qu'on peut objecter aux bulletins français qui nous annoncent 500 pièces de chaque côté. Je regarde comme certain qu'en s'avançant sur Moscou Napoléon avait laissé en arrière toutes ses pièces de position ou à peu près; tout cela sera revenu à Smolensk. Depuis ses malheurs, il a perdu au moins 300 pièces de canon; je crois que si on lui en accorde autant de tout calibre et sur toute la route jusqu'à Vilna, c'est encore beaucoup. Mais que faire de pièces déposition dans une retraite précipitée? Et d'ailleurs, où sont les chevaux? La lettre du vice-roi prouve qu'il en a perdu l ^'10 dans deux jours. L'état des Français ne peut s'exprimer; on en raconte des choses qui ressemblent au siège de Jérusalem. Ils passent universellement pour avoir mangé de la chair humaine. On assure qu'on les a vus faire rôtir un homme; toutes les relations au moins, tant écrites que de vive voix, s'accordent pour affirmer qu'on a vu des Français couchés sur une charogne de cheval et la dévorer à belles dents. Voici encore qui est sûr : on a fait prisonnier un soldai vétéran portant sur sa manche les chevrons brisés, marques d'un service ancien et dis-

lingué, et qui a fait toutes les campagnes de Bonaparte, y compris celle d'Egypte ; depuis plusieurs jours il n'avait vécu que d'un peu de chair morte, et depuis deux ou trois, il n'avait rien mangé du tout. Il a été présenté à M. DemidofT, homme puissamment riche, qui a levé un régiment à ses frais et qui sert comme volontaire; un dîner élégant était servi; il a dit au Français prisonnier qu'il pouvait s'asseoir et manger. A la vue de cette vaisselle, de ces vins, de ces mets délicats, le pauvre soldat a été saisi d'un tremblement subit et universel, tel que certainement il n'en avait jamais éprouvé devant l'ennemi; — c'est un singulier effet de la faim; — ensuite il a dit : Esl-il -possible qu'un officier russe me fasse Vhonneur de m^inviter à ce bon repas, après foules les horreurs que nous avons commises dans les Etats de son Empereur? J'ai interrogé une foule de témoins oculaires sur l'état moral de cette foule de prisonniers, dont on ne sait que faire ; on m'a répondu diversement. Les uns m'ont dit qu'ils étaient toujours fort impertinents, et que surtout ils ne demandaient jamais rien ; d'autres m'ont dit le contraire. Une dame de ma connaissance ayant offert un billet bleu (cinq roubles) à Tun de ces prisonniers, il a répondu : Madame, je l'accepte et je vous remercie infiniment • si jamais vous venez en France, mes parents s'empresseront de vous les restituer. Mais un exemple n'est qu'un exemple. D'ailleurs il pourrait se faire, grâce à la conscription, que cet homme fût d'une étoffe plus ou moins distinguée. Un point sur lequel on s'accorde assez, c'est qu'ils ne se plaignent pas de leur maître. L'un d'eux disait : « Il est trop ambitieux » ; le jugement n'est pas sévère.

Il est bien prouvé maintenant que Moscou, du moins en très grande partie, n'a été brûlé que par les Russes; il y a même des doutes sur le palais de

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Pétrosky ; le seul crime direct de ce genre qui demeure inconlesliiblemenl à la charge de Napoléon, c'est la deslruclion du Kremlin. Au reste, si les Russes ont brûlé leur capitale de désespoir, le crime ne retombe pas moins indirectement sur le féroce envahisseur.

Il est impossible desavoir où se trouve ce moderne Attila. On aime à croire qu'il s'est arrêtée Smolensk; dans ce cas, il est pris. Il peut bien encore faire cette faute après toutes celles qu'il a commises. Celle de profanation des églises est du genre le plus grossier : dès qu'on arrivait dans un village, l'église était convertie en écurie ou en boucherie ; on égorgeait quelque animal et l'on pendait les entrailles sur les images des saints. 11 faut avoir perdu le sens commun pour agir ainsi, et cette conduite, indépendamment du crime, est encore l'excès du ridicule de la part d'un homme qui a eu tant de bontés pour la religion mahométane.

Monseigneur le grand-duc est parti pour l'armée il y a deux jours, et il passe pour certain que l'Empereur le suivra de près; on veut apparemment le rendre témoin de quelque triomphe. Et il y a moins d'un mois et demi que nous fûmes avertis officiellement de faire nos paquets, après que l'Empereur aurait fait les siens!

Que dire? Que penser? Dans l'attente de ce qui peut arriver, on a peine à respirer. Je suis obligé de finir, mais d'autres dépêches se feront peu attendre. Je laisse toujours M, le comte de Front parfaitement libre, en lui renouvelant mes hommages, de supprimer dans mes dépêches tout ce qu'il croirait superflu ou pou nécessaire.

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