INCENDIE DE MOSCOU
Au roi de Sardaignc.
(Fragment.)
Saint-Pétersbourg, 8/20 octobre 1812,
Je puis enfin avoir l'honneur d'apprendre à Sa Majesté, avec une certitude parfaite, que l'incendie de Moscou est entièrement l'ouvrage des Russes, et n'est dû qu'à la politique terrible et profonde qui avait résolu que lennemi, s'il entrait à Moscou, ne pourrait s'y nourrir ni s'y enrichir. Dans une campagne très proche de la capitale, on fabriquait depuis plusieurs jours toutes sortes d'artifices incendiaires, et Ion disait au bon peuple qu'on préparait un ballon pour détruire d'un seul coup toute l'armée française. M. le comte Rostopchin, avant de partir, fit ouvrir les prisons et emmener les pompes, ce qui est assez clair; ce qui ne l'est pas moins, c'est que sa maison a été épargnée et que sa bibliothèque même n'a pas perdu un livre. Voilà qui n'est pas équivoque. En y réfléchissant, on voit qu'il ne convenait nullement à Napoléon de brûler cette superbe ville, et en réalité il a fait ce qu'il a pu pour la sauver; mais tout a été inutile, les incendiaires observant trop bien les ordres reçus, et le vent à son tour ne servant que trop les incendiaires. La ville a brûlé constamment du 3 au 7, et de 10 000 maisons (parmi lesquelles 800 hôtels) il ne reste qu'un peu plus de 2 000. Napoléon a fait exécuter à mort, je ne sais de quelle manière, une grande quantité de Russes dont il a fait suspendre les cadavres, portant l'inscription : incendiaires; il a fait exécuter aussi un grand nombre de ses soldats; mais le tout a été vain. Je doute que depuis l'in-
cendic de Rome, sous Néron, l'œil humain ait rien vu de pareil. Ceux qui en ont été témoins ne trouvent aucune expression pour le décrire. Il me suffira de dire qu'à la distance de quatre-vingt-quatre verstes on apercevait distinctement celte espèce de splendeur livide que les nuées réfléchissent dans les grands incendies, et qu'un naturaliste allemand attaché au comte Alexis RazumofTsky lui écrit qu'à une distance de quinze verstes il lisait aisément au cœur de la nuit, à la triste lueur de cet embrasement. Je répète que la perte en richesses de toute espèce se refuse à tout calcul; mais la Russie et peut-être le monde ont été sauvés par ce grand sacrifice. Le comte de Rostopchin, avant de quitter la ville, a fait venir devant lui deux détenus : l'un. Russe, dont le nom m'échappe en ce moment, était convaincu d'avoir traduit en russe une proclamation française qui annonçait l'arrivée de Napoléon : celui-ci l'avait comblé de bontés dans un collège de Paris où ce marchand avait été élevé. — Le grand comédien sait bien ce qu'il fait, comme on voit. — L'autre était un nommé Mouton, Français, convaincu d'avoir tenu des propos séditieux. Rostopchin a dit au premier : Vous êtes un scélérat abominable, un traître indigne même d'être puni par le knoul et la Sibérie^ comme la patrie punit les traîtres; je vous livre à la vengeance du peuple. Aussitôt la foule, avertie ou non, Dieu le sait, a percé ce malheureux de mille coups, et a traîne par les pieds dans toutes les rues son cadavre sanglant. Le gouverneur, d'autre part, dit à Mouton : Vous êtes coupable, mais je vous pardonne; allez chez les vôtres leur dire comment nous traitons ici les traîtres. Ce second jugement avait visiblement pour but d'adoucir les Français; le premier est une infamie au premier chef, aussi éloignée de l'état de civilisation que le lit de Procuste ou le taureau de Phalaris. Le comte de Rostopchin est le beau-
frère de la princesse Alexis Gallilzin et ami intime des Golovin; mais quoique je sois très assidu dans ces deux maisons, où je suis comblé d'amitiés, j'observe cependant que depuis plus d'un mois on ne m'y nomme plus ce personnage qui est en effet inexcusable sous ce rapport.
Mon aimable compatriote, saint François de Sales, défendant quelque part de dire même du diable plus de mal qu'il ne faut, je dois dire que Napoléon a fait ce qu'il a pu pour éviter le comble du malheur. Il est allé lui-même dans les hôpitaux, il a parlé aux blessés russes et a fait ce qu'il a pu pour alléger de si grands malheurs; mais il pouvait peu, et il a été peu obéi. Quant au pillage, outre qu'il était puissamment favorisé par l'incendie. Napoléon ne pouvait l'empêcher, car c'était la grande proie dont il avait leurré son armée, et il n'avait plus d'autres moyens de prévenir une révolte plus que commencée. La destruction du Kremlin est purement son ouvrage. L'explosion fut épouvantable; un mot suffit : elle détacha la cloche de Veliki-Ivan, qui tomba. Le clocher lui-même est demeuré sur pied, ainsi que la cathédrale, mais c'est uniquement parce que les mines ne partirent pas, soit qu'elles eussent quelque défaut, soit que les Cosaques, par une heureuse témérité, aient pu couper les boyaux de communication, comme on me l'a assuré sans me persuader beaucoup.
Les Français, en entrant, envoyèrent une sauvegarde de cinq hommes à l'église catholique de Saint- Louis; c'est la seule qui ait été épargnée, et elle a servi d'asile à beaucoup d'hommes et de choses. Tout le clergé russe avait disparu, excepté un seul pope qui était demeuré en place et qui vint demander au curé catholique s'il lui conseillait de célébrer. Celui-ci l'y exhorta beaucoup. Le pope alla demander la permission — et il l'obtint — de célébrer librement, comme
il rentendrait. Il pria pour son Empereur, et le jour de la naissance de ce prince, au milieu des flammes, il chanta le Te Deum\ ce trait est beau, mais il est unique. Il prouve après mille autres que le courage de la conscience a de grands droits toujours et partout.
Il peut être intéressant d'observer que dans une armée de iOOOO hommes il n'y a jamais eu un seul ministre de la religion ni aucun signe de culte quelconque, ce qui, je crois, ne s'est jamais vu, môme chez les peuples païens. A Moscou, aucun Français n'a paru dans l'église pendant les six semaines du règne français, excepté (ceci est remarquable) cinq ou six officiers appartenant à des maisons de l'ancienne noblesse de France. Le reste ne paraît avoir aucune idée quelconque de religion; quelques-uns, à ce qu'on m'a rapporté, ont dit : Qu'est-ce que Dieu? que voulez-vous dire'! Et ce qu'il y a d'extrêmement singulier, c'est qu'ils paraissent encore tenir au baptême, on ne sait pas trop pourquoi. Tous les enfants nés pendant ces six semaines ont été portés à l'église et baptisés.
Je sortirais du style des relations et je prendrais celui de la poésie si j'entreprenais de décrire les cinq ou six premiers jours. Toutes les caves enfoncées à la fois; une innombrable quantité de brigands déchaînés et furieux; le sang coulant dans les rues avec le vin et l'eau-dé-vie; les deux partis s"entr"égorgeant au milieu des flammes ; des m.alheureux brûlés dans leurs maisons; les autres fuyant sans savoir où ils allaient, et dépouillés dans les rues des lambeaux qu'ils emportaient pour se couvrir, etc., etc. Aucune langue ne peut rendre ce spectacle ni même en approcher. Malheur mille fois à l'homme exécrable qui a causé ces effroyables malheurs s'il ne les a pas voulus expressément! Au reste, le bélier immolé était sans prix, mais il paraît qu'Isaac est sauvé!
De tout côté on se demande : Où est Napoléon? On a voulu dire qu'il avait échappé, mais rien ne le prouve et tout fait croire le contraire. Depuis Tarrivée de l'amiral à ]\Iinslv un homme seul passerait difficilement. Le moment solennel de la vengeance divine est-il arrivé? Il m'en coûte beaucoup de fermer ce paquet sans pouvoir répondre, mais je l'ai toujours annoncée comme certaine et inévitable; la date seule me tenait en suspens. Ouoi qu'il doive arriver, je crois de mon devoir de laisser un peu courir ma plume et de ne rien laisser ignorer sur l'un des plus grands événements du monde.
Voilà la vérité à l'égard de Moscou : Sa Majesté peut y compter comme si elle avait été témoin de tout; je la tiens de l'autorité la plus irrécusable et sous le sceau du plus grand secret, car ici il faut dire que les Français ont tout fuit, quoique les gens sensés ne me semblent guère les dupes de cette jonglerie politique.
Napoléon a donné 6 000 roubles à un Russe, qui a eu la lâcheté de les accepter, pour détacher la croix fixée sur le faîte de Veliki-Ivan et qui a été portée à Paris comme un trophée. On m'a assuré de plus qu'à quelques pas de-la tour cet homme si lâchement courageux a été dépouillé par les brigands, qui ne lui ont pas laissé un kopeck.