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ROLE DE LA FRANCE

(Extrait d'un mémoire sur la silualion du roi de Sardaigne, n/29 décembre 1812.)

Après tout ce que la France a fait souffrir à nous et à l'Europe, le sentiment qui nous écarterait d'elle serait assez naturel; cependant ce sentiment serait trompeur, et l'axiome prêché depuis dix ans semble

plus vrai que jamais : Point de salut que par la France.

Lorsqu'on examine les Français un à un, lorsqu'on réfléchit sur les inconcevables extravagances dont leur histoire est remplie, on se demande à quoi tient donc cette espèce de suprématie qu'ils exercent sur les autres peuples? Cependant il est impossible de la nier. Par leurs armes et par leur langage, ils dominent en Europe. C'est un fait qu'il faut prendre comme il est et dont il faut tirer parti, puisqu'il n'y a pas le moindre signe qu'il doive changer.

Les Français ont surtout deux privilèges bien extraordinaires : celui d'entrer chez les autres quand ils le veulent et de ne laisser entrer personne chez eux, et celui d'être destinés par la Providence à frapper d'une manière plus ou moins décisive toutes les puissances qui menacent l'indépendance des autres. Ils ont arrêté Attila, ils ont arrêté les Sarrasins en Europe. Ils sont allés depuis attaquer le Croissant chez lui en Asie et en Afrique; ils ont fondé un empire français à Constantinoplc et un autre à Jérusalem. Ils ont fait dans tout l'Orient une telle impression sur tous les esprits qu'on y appelle encore tous les Européens Francs, et que le Tasse lui-même appelle constamment l'armée chrétienne il popolo franco. Quelle puissance que celle de l'Autriche sous Charles V ! Elle semblait marcher droit à la monarchie universelle. La France n'était point son égale à beaucoup près; cependant, dans une lutte d'abord inégale, sous François I" elle arrêta d'abord sa grande rivale; bientôt, avec son Richelieu, elle reprit la supériorité; au commencement du xviii'' siècle, quoique totalement épuisée d'hommes et de trésors, et humiliée même par de grandes défaites, elle parvint à la couper en deux; enfin, au commencement de notre siècle, elle a brisé l'équilibre au point de nous faire douter s'il pourra jamais être rétabli. Une réflexion

seule peut nous tranquilliser : c'est que le Français, excellent pour conquérir, n'a pas à beaucoup près le même talent pour retenir, et qu'il a toujours laissé échapper ses conquêtes lointaines avec autant de facilité qu'il se les était procurées ; mais de là à l'espérance de l'humilier et de le dépouiller, il y a loin. Il n'y a pas de siècle peut-être oi^i l'on ne se soit flatté d'écraser ou de morceler la France. Quelles espérances n'avait-on pas conçues à cet égard au commencement du dernier siècle! Tout annonçait qu'on était sur le point de réussir, et plusieurs Français, même parmi les plus sages, commençaient à perdre courage : cependant tout changea en un clin d'œil; le trône d'Espagne resta aux Bourbons, et le territoire français demeura notablement augmenté.

Dans le moment présent, où nous voyons la France épuisée d'hommes et d'argent, où Bonaparte vient de perdre en quatre ou cinq mois cinq cent mille hommes, mille pièces d'artillerie et sa réputation, il est naturel de spéculer de nouveau sur l'affaiblissement de la France et d'espérer que c'en est fait de sa prééminence; on sera cependant trompé aujourd'hui comme on le fut alors, et tant pis pour les puissances voisines qui auront appuyé des plans sur cette vaine espérance.

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