‹ Joseph de MaistreChapitre 49 sur 81 · APRES LA BERESINA · texte numérisé non relu

APRES LA BERESINA

Saint-Pétei"sbourg, 17/29 décembre 1812.

J'ai laissé Napoléon de l'autre côté de la Bérésina. Pour traverser cette rivière, il lui en a coûté des milliers d'hommes et presque tout le butin de Moscou. A peine eut-il mis le pied sur la rive droite, qu'il ordonna de rompre le pont. On lui montra tout ce qu'il laissait derrière lui; il répondit : u Que m'im-

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portent ces crapauds! qu'ils se tirent d'afîaire comme ils voudront ». Il est charjiiant. Ici s'élèvent de grands cris contre l'amiral Tchitchagoff qui , venant de Minsk, où on l'accusait déjà d'être arrivé trop tard, aurait pu, dit-on, arrêter et prendre Napoléon. Comme il a beaucoup d'ennemis, que ses malheurs domestiques et les faveurs de l'Empereur avaient un peu assoupis, ils se sont réveillés à cette occasion et l'ont extrêmement maltraité. Il a bien échappé à Sa Majesté de dire en très petit comité : Le plan est manqué; mais il n'a point fait tomber sa critique sur l'amiral en particulier, et jamais il ne lui a donné aucun signe de mécontentement, soit que réellement il n'ait pas tort, soit qu'il exerce toujours la même influence sur l'esprit de l'Empereur, soit que le maître veuille soutenir son ouvrage. Autant que j'en puis juger, je crois bien que les troupes russes n'ont point de supérieurs dans le monde pour la valeur et l'impétuosité de l'attaque. Quant à ce qu'on appelle manœuvre, je les crois un peu en arrière, et je doute que Napoléon démentît cette opinion. Enfin Napoléon passa la Bérésina près de la petite ville de Studianka, le 29 novembre (toujours nouveau style), et il continue sa marche sur Vilna toujours suivi et harcelé par les troupes russes. Pour aller droit aux résultats, je dirai seulement que, dans son chemin de la Bérésina à Vilna inclusivement, l'ennemi perdit encore près de 30 000 hommes et 400 pièces de canon. 11 paraît certain que Napoléon n'est point entré à Vilna, mais seulement dans ses faubourgs. Du reste, on s'accorde peu sur la route précise qu'il a tenue et sur les précautions qu'il a prises pour sauver sa personne. On s'accorde assez à dire qu'en s'éloignant de Vilna il n'avait parmi ses affidés que son beau-fils le vice-roi. Murât et Berthier; qu'il était vêtu d'un simple frac sans aucune distinction; qu'Eugène au

contraire était en grande tenue, et que toute sa suite se réduisait à lo lanciers polonais et 14 g-ardes napolitains. Je ne réponds daucun de ces détails, et dans les grands événements il ne faut s'attacher qu'aux masses et aux grands résultats. Les Français ne croyaient pas, à beaucoup près, que les Russes fondraient sur Vilna avec tant de célérité; ils ont été trompés à cet égard au point qu'ils prirent l'avantgarde des Russes pour l'arrière-garde française qui n'existait plus, et qu'un aide de camp de Davoust envoyé pour la reconnaître fut extrêmement surpris de se trouver prisonnier. Cette extrême célérité a produit un grand bien, c'est que les Français n'eurent le temps de commettre aucun désordre et ne purent brûler aucun magasin. Les Russes ont trouvé à Vilna des provisions immenses de tous les genres. La poursuite a continué jusqu'à Kowno sur le Niémen, et dans cet intervalle ils ont encore fait 5 à 6 000 prisonniers et pris 22 canons, parce quil ny en avait pas 23, comme on l'a dit ici à la cour. Grodno est occupé; les Russes marchent sur Varsovie et Kœnigsberg, et comme on ne sait point encore quel parti aura pris Napoléon, ce qu'il aura fait de 1 oOO hommes à peu près, nus et alTamés, qui ont passé le Niémen avec lui, et quelle sera la résolution des nations qu'il doit traverser, il faut s'arrêter ici. Le 25 juin dernier, il est entré en Russie avec 480 000 hommes; plus de 100 000 sont venus le joindre; il a brûlé ou fait brûler l'ancienne capitale, après avoir parcouru en triomphateur l'immense espace qui la sépare de la frontière; il a efl'rayé la Russie et l'Europe; il a forcé le chef de l'Empire à nous avertir qu'il ne se croyait pas sûr à Saint-Pétersbourg, et à préparer publiquement le transport de tout ce qu'il avait de plus précieux; il avait amené des femmes, des enfants, des ouvriers de toute espèce pour fonder une colonie française; il

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avait remis son entrée publique à Saint-Pétersbourg au printemps prochain, il s'en tenait sûr, etc.; — et le 10 décembre de la môme année, c'est-à-dire trois mois après son entrée à Moscou, il est sorti de Vilna comme un bandit subalterne, sans argent et sans soldats. Il s'est trompé sur tout, et cependant il a fort bien raisonné; voilà le grand phénomène qu'on n'aura jamais assez admiré. Dans les malheureuses conférences d'Erfiirth et de Tilsitt, il s'était convaincu, avec trop de raison, de son ascendant sur l'Empereur. Il disait, avant de commencer cette dernière guerre : « C'est un enfant; je le ferai pleurer en larmes de sang ». 11 l'a répété dans une lettre qui est tombée en original entre les mains de l'Empereur. C'est lui qui a pleuré en larmes de sang congelé; mais qui le lui aurait dit? Voici donc la suite de ses pensées : 1° mon génie écrase celui d'Alexandre, il n'osera pas me résister; 2** je romprai les négociations par une attaque brusque, et je lui ferai perdre la tête; 3° je couperai un ou plusieurs de ces corps disséminés avec tant d'imprudence sur un espace de plus de huit cents versles et je les enlèverai avec leurs magasins; 4° je livre une grande bataille qui termine la guerre avec un prince aussi timide; 3° j'appellerai tous les paysans à la liberté, et l'insurrection sera générale; 6° le prince Bagration étant coupé de Barclay de Tolly, jamais ils ne pourront se réunir, car en Russie comme ailleurs, pour se rendre d'un point à l'autre, la ligne droite est la plus courte; 1° les Russes, pour sauver leur capitale, livreront une bataille qu'ils perdront sûrement, eu égard à leur infériorité incontestable, surtout en cavalerie; 8° Moscou qui renferme un peuple, et ce peuple qui renferme la plus nombreuse et la plus opulente noblesse de l'univers, me fournira seul assez de trésors pour achever la conquête de la Russie et de

l'Europe; 9° si tout me manquait enfin, le chancelier est à moi et je ferai la paix. — Chacune de ces propositions est plausible; réunies, elles semblent rigoureusement démonstratives, et cependant toutes Tout trompé. L'Empereur a dit : « Je me rappelle un de ses discours d'Erfiirth : à la guerre, c'est r obstination qui fait tout, c'est par elle que fat vaincu^ je lui prouverai c{ue je me rappelle ses propres leçons ». La noblesse et le peuple se sont également sacrifiés. Les noms d'impôts, de contributions, de subventions, etc., sont trop faibles; celui de partage même ne suffit pas : on a donné sans bornes comme sans murmures. Mais c'est Moscou qui a perdu Napoléon; s'il avait suivi le conseil de ses généraux, de ne pas y entrer et de voler sur le maréchal à Kalouga, c'en était fait de la Russie ou de son honneur, suivant toutes les apparences, vu l'infériorité notoire du maréchal et la désorganisation de son armée qui était telle qu'après la bataille de Borodino il y avait 17 000 maraudeurs sur lesquels il fallut enfin faire feu, et que dans une lettre confidentielle dont j'ai eu connaissance, Kutusofî écrivait : « Mon armée me donne plus d'embarras que l'ennemi ». Mais Napoléon voulut entrer à Moscou. Trois motifs purent le déterminer : l'orgueil, l'espoir du pillage, et celui de la paix qu'il croyait pouvoir acheter là plus commodément; — mais tout devait le tromper. Rien ne le surprit d'abord autant que l'absence de toute autorité. Il passa trois jours à attendre des députations qui ne se présentaient point. Son étonnement était extrême. — Mais où sont donc les autorités? — Il n'y en a point. — Le gouverneur? — Il est parti après avoir ouvert les prisons et emmené les pompes. — Et le Sénat? — Il a disparu de môme. — Mais les officiers subalternes, civils et militaires, le clergé, les chefs de quartiers, etc.? — Tout est loin. — Enfin, l'homme le plus marquant

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de Moscou se trouva être le directeur de je ne sais quelle maison d'orphelins, qui n'avait pas voulu quitter ces pauvres enfants. On alla chercher cet homme, on l'habilla et on le présenta à Napoléon. Ce fut sous celle brillante escorte qu'il entra dans la grande capitale. Cet abandon total rendait excessivement difficile toute communication avec le peuple environnant, dont il ne pouvait absolument se passer : il voulut bien envoyer des députés dans les villages voisins pour avertir les paysans que tout était tranquille, qu'ils pouvaient amener leurs denrées, que tout serait payé exactement, etc.; mais les paysans massacrèrent les députés, quoique russes, et n'apportèrent rien. En môme temps les flammes s'allumèrent. Il faut l'avouer : ces flammes ont brûlé la fortune de Napoléon. Richelieu, conseillé par Machiavel, n'aurait pu inventer rien de plus décisif que cette épouvantable mesure. Dans son dépit, Napoléon fit juger par une commission militaire vingt malheureux qu'il appelait incendiaires, et il en fit exécuter huit ou dix qui n'avaient fait qu'exécuter des ordres légitimes. Cependant il s'obstina encore dans la capitale détruite. Il s'amusa à loger dans le Kremlin et à y faire des bulletins. Qu'est-ce qui se passait dans cette tête infernale? C'est ce qu'on ne saura jamais peut-être, du moins parfaitement. Quelques personnes pensent que le maréchal-prince de Smolensk, qu'on n'appelle point en vain le vieux renard, a joué Napoléon, ce qui n'est pas un petit honneur; qu'il est faux que le premier ait répondu à celui-ci d'une manière aussi tranchante et aussi hautaine qu'on le disait universellement et que je l'ai écrit moi-môme ; qu'il répondait au contraire qu'il ne pouvait, lui Kutusolî, rien j)rendre sur lui, suivant les ordres qu'il avait reçus • que tout ce quil pouvait faire, c'était d'envoyer à Pétersbourg, et,

EN ATTENDANT, DE NE RIEN ENTREPRENDRE (voilà le

renard!). Je n'ai pas de peine à me prêter à cette supposition, yuoi qu'il en soil, Napoléon passa trente-huit jours à Moscou, et pendant ce temps le maréchal organisa parfaitement son armée, se procura 60 000 hommes d'excellentes recrues, en plaça derrière lui un nombre pareil (dont même il n'a pas eu besoin) et se procura une ambulance de 30 000 chevaux. De ce moment l'équilibre fut rompu, et jamais Napoléon n'a pu le rétablir, quoiqu'il ait trouvé 50 000 hommes sur sa route à Orcha. Il paraît sûr qu'a3'ant enfin mesuré de l'œil le précipice qui s'ouvrait sous ses pas, il avait pris la résolution d'abandonner sa ligne d'opérations, devenue plus que chanceuse parles manœuvres décisives du comte de Wittgenstein sur Polock et sur Wittebsk, et de se jeter sur les gouvernements riches et plantureux de Toula et de Kalouga. De là l'attaque du 24 octobre sur Malojaroslawetz (gouvernement de Moscou), dont on n'a pas assez parlé parce qu'on n'a pas vu d'abord que c'était le plus haut point d'une parabole qui allait rebrousser. On nous dit même que c était une fausse attaque; mais quand on fait une fausse attaque, on ne revient pas huit fois à la charge. Enfin, il fallut reculer, et ce moment commence une suite de calamités que je crois sans exemple. Pour trouver quelque chose de semblable on remonte jusqu'à la défaite des Sarrasins par Charles-Martel, à celle des Huns par Clovis et Aétius, à celle des Cimbres et des Teutons par Marins; on s'élève jusqu'à Cambyse, mais sans trouver de comparaison parfaite. En cinq mois, ou pour mieux dire en trois, nous avons vu disparaître un demi-million d'hommes, 1 .jOO pièces d'artillerie, 6 000 officiers, tous les bagages, tous les équipages, des trésors immenses, tout ce que les Français emportaient et tout ce qu'ils avaient apporté. On m'a nommé un régiment de Cosaques,

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(le 500 hommes environ, dont chaque sohiat a pour sa part 81 ducats. On a donné des hcrHnes pour 50 rouljk's et des montres de Bréguet pour 25. Mais les soulVrancesde l'homme passent toute imagination et ne laissent, même à l'égard du plus féroce ennemi, de place que pour la pitié. Les hommes les plus irréligieux sont frappés de cette épouvantable catastrophe à la suite d'une guerre qui a pris plaisir à faire des plus révoltants sacrifices un chapitre de sa lactique; et pour moi, je crois que jamais Dieu n'a dit aux hommes d'une voix plus haute et plus distincte : c'est moi. Les Français ont fait les plus grands et les derniers efforts de bravoure et de patience, ils ne se sont surtout jamais révoltés (chose incroyable 1) ; mais que peut l'homme contre le fer, la faim et le froid réunis? 11 a fallu périr et rendre les armes par milliers, 300 000 hommes sont morts; 200 000 sont lirisonniers et répandus jusque sur la frontière de la Sibérie; 1000 canons sont au pouvoir des Russes, et vont former un monument pyramidal à Moscou; plus de 500 autres ont été enfouis ou précipités dans les rivières parles Français eux-mêmes. Ceux qui ont vu le spectacle de près ne savent comment s'exprimer. L'un écrit : J'ai fait deux cents verstes sur des cadavres. L'autre : Nous sommes entrés à Vilna à travers un défilé de cadavres^ etc. Je suis persuadé que Sa Majesté lira avec intérêt une lettre qui lui tiendra lieu de toutes; elle est de mon frère Xavier, et je la choisis parce qu'elle part d'un témoin oculaire et d'une plume étrangère à l'ombre même de l'exagération.

« Vilna, 9/21 décembre. Je ne puis te donner une idée de la roule que j'ai faite. Les cadavres des Français obstruent le chemin qui, depuis Moscou jusqu'à la frontière (environ huit cents verstes), a l'air d'un champ de bataille continu. Lorsqu'on approche des

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villages, pour la plupart brûlés, le spectacle devient plus effrayant. Là les corps sont entassés, et, dans plusieurs endroits où les malheureux s'étaient rassemblés dans les maisons, ils y ont brûlé sans avoir la force d'en sortir. J'ai vu des maisons où plus de 50 cadavres étaient rassemblés, et parmi eux trois ou quatre hommes encore vivants, dépouillés jusqu'à la chemise, par quinze degrés de froid. L'un d'eux me dit : Monsieur, tirez-moi d'ici ou tuez-moi; je m'appelle Normand de Flageac, je suis officier comme vous. Il n'était pas en mon pouvoir de le secourir. On lui fit donner des habits, mais il n'y avait aucun moyen de le sauver ; il fallut le laisser dans cet horrible lieu. Un comte Berzetti de Turin s'est dit mon parent et m'a fait demander des secours. Je lui ai envoyé aussitôt et mon cheval et un Cosaque pour l'amener, mais le dépôt des prisonniers était parti : je ne sais ce qu'il est devenu. (Je le fais chercher de tout côté.) De tout côté et dans tous les chemins on rencontre de ces malheureux qui se traînent encore, mourant de faim et de froid; leur grand nombre fait qu'on ne peut pas toujours les recueillir à temps, et ils meurent pour la plupart en se rendant aux dépôts. Je n'en voyais pas un sans songer à cet homme infernal qui les a conduits à cet excès de malheur. » La lettre touche la circonstance la plus affreuse, c'est l'impossibilité déporter des secours. Qu'on imagine un désert où l'on ne voit que de la neige, des corbeaux, des loups et des cadavres; voilà la scène depuis Moscou jusqu'à la frontière, et l'humanité n'y peut rien. Le prisonnier meurt de froid et de faim, et il est tué par la chaleur et par les aliments. Monseigneur le grand-duc Constantin a fait conduire luimême quelques-uns de ces malheureux dans ses propres cuisines, donnant ordre qu'on en eût tout le soin possible : aux premières cuillerées de soupe ils

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sont morts. Vivant depuis deux mois et plus de nourritures abominables, de charognes d'animaux et même d'hommes (car il n'y a plus de doute sur ce point), ils exhalent pour la plupart une odeur si fétide que trois ou quatre de ces malheureux suffisent pour rendre une maison inabordable. L'immense quantité de cadavres a justement attiré l'attention du gouvernement : à Moscou, où chaque maison a son puits comme à Turin, chaque puits était encombré de cadavres français. On a ordonné qu'on achèverait de les combler avec des matériaux et qu'ils seraient irrévocablement fermés, sauf à en ouvrir d'autres. Les commissaires du gouvernement ont compté à Borodino et dans les environs 42 000 cadavres de chevaux, et quand on songe que tout cela n'est rien en comparaison des cadavres humains, on pâlit. Le gouvernement a pris le parti de les brûler, mais il faut des forêts et beaucoup de temps. Déjà de plusieurs côtés se sont manifestées des maladies assez malignes, tandis que la peste continue ses ravages à Odessa. Dieu nous soit en aide!

L'Empereur, qui est arrivé à "Vilna le 22 décembre (N. S.), mande qu'il n'oubliera de sa vie l'horrible spectacle dont il a été témoin. Tout de suite il a chargé le général comte de Saint-Priest, officier français du plus grand mérite (au service de la Russie), de l'inspection générale sur tous les prisonniers, afin qu'on leur fasse le moins de mal et le plus de bien possible. Les premiers pourront être sauvés, mais pour tous ceux qui ont été faits depuis deux mois, j'en doute. Il y en a tout au moins 200 000. Oui sait si 20 ou 30000 seulement re verront leurs foyers?

Plusieurs noms très distingués se trouvent danscette funeste barque. Le comte Alfred de Noailles, aide de camp duprince de Neuchâtel (Berthier), a été tué sur la Bérésina. On a trouvé sur lui le portrait de sa femme.

Je ]'ai vu. Le sang de rinfortuné jeune homme a pénétré dans la boîte et formé un hideux croissant au bas du portrait. 11 avait vingt-sept ans et sa femme en a vingt. Pendant qu'il était tué sous les drapeaux de Bonaparte, son frère cadet (le comte Alexis) s'échappait de France et se rendait ici pour passer de là en Angleterre et tacher de servir de quelque manière son maître Louis XYIII. — Lun sera pris et l*aulre sera laissé.

Sa Majesté Impériale a donné à Vilna mille preuves de bonté et de munificence. Le prince de Smolensk a reçu le grand cordon de Saint-George, qui est le nec plus ullrà des honneurs militaires. Il a dit aux seigneurs polonais : « Messieurs, j'ai tout oublié ; passons l'éponge sur tout ce qui s'est passé; j'espère qu'à l'avenir... » On raconte diversement la fin de cette phrase; mais comme les souverains, obligés de dire ces sortes de choses, les disent mieux que les autres hommes, on leur doit de ne pas les répéter, à moins qu'on ne les ait entendues ou qu'on en soit très sûr.

Où est Napoléon, et que va-l-il faire? C'est ce que tout le monde demande sans savoir répondre. L'un dit qu'il va à Vienne, l'autre à Dresde, l'autre à Paris tout droit. — Il n'y a rien de sûr encore. Quelques personnes croient qu'il pourra refaire une armée; mais la chose paraît impossible. Oui voudra le suivre après cette épouvantable catastrophe? La France et l'Allemagne sont en deuil. Je ne considère qu'un seul objet, celui des officiers : tout bien examiné, il en a perdu à peu près 8 000. C'est toute la science et toute l'expérience française. Comment remplir cette terrible lacune? etc. — Enfin, nous verrons.

Voilà un beau champ ouvert à la diplomatie si elle est sage. L'Empereur a dit à Vilna : Messieurs, nous avons vaincu; maintenant il faut prouver que nous

sommes dignes de la vicloirc. — Je le désire et l'espère de tout mon cœur.

Que fera rAulriche? L'Empereur sera-t-il père ou souverain? Que feront les Français? Je vois un parti républicain qui n'est pas mort; un parti constitutionnel de quelques ambitieux qui s'empareront du poupon pour régner par une régence; un parti royaliste, etc. Que fera l'Angleterre, qui craint la Russie en se servant d'elle, et qui a pour intérêt d'empêcher que les deux couronnes de France et d'Espagne n'appartiennent à la même famille? Que fera l'Espagne, qui, en quatre ans de révolution, n'a pas encore produit un véritable talent dans Tordre militaire comme dans le civil, et dont la constitution n'est qu'une œuvre d'avocats?

Il serait téméraire de prophétiser sur des événements qui seront décidés par tant d'intérêts et de passions combinées et mises en jeu. Ce qu'il y a de plus probable, c'est que la Révolution continuera comme elle a continué jusqu'ici, c'est-à-dire sans que les étrangers puissent s'en mêler efficacement; que les Français soutïriront beaucoup, comme il est extrêmement juste, mais qu'ils rétabliront les Bourbons en France et en Espagne et le Pape à Rome; et qu'en acceptant d'eux ou en leur arrachant par la victoire de grandes possessions, on ne les privera pas cependant d'une grande augmentation de territoire.

Je dis, comme le préteur romain, Varet. L'avenir jugera ces conjectures.

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