‹ Joseph de MaistreChapitre 6 sur 81 · INTRODUCTION XIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIII

blesse extrême, les espérances les plus sacrées de notre espèce.

Rodolphe de Maistrc est un soldat. Chevalier-garde dans l'armée russe, il prend part aux combats les plus meurtriers du premier Empire. Son père ne vit plus : ce sont des angoisses perpétuelles. Après Friodiand, il croit Rodolphe mort. Seul, avec un valet de chambre qui pleure devant lui, il se jette comme un fou tantôt sur un lit, tantôt sur un sopha. Pendant les campagnes de 1812 et de 1813, il sent les mêmes appréhensions. Cependant il lui envoie toujours de mâles conseils. « Allez bravement votre chemin, mon cher Rodolphe. Vive la conscience et l'honneur! Cèlera dis permitlenda. «

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux,

disait le vieil Horace. Le comte de Maistre fait songer ici au père de la tragédie cornélienne.

Ce n'est point non plus un ami médiocre. Ses sentiments ne sont point de surface : ils viennent des profondeurs les plus intimes de l'âme. Ils sont plus larges que ses idées. lia un commerce assidu avec des protestants genevois, avec des schismatiques russes. Son départ de Saint-Pétersbourg est un déchirement. « En quittant des amis de quinze ans, je ne saurais exprimer... ce que j'ai éprouvé. Je donne à cette séparation éternelle le nom d'amputation. • Les égoïstes, au xviii'" siècle, avaient trouvé une excellente méthode pour se rassurer sur leur propre bonté. Ils se déclaraient les amis du genre humain et se dispensaient des affections particulières qui auraient été des injustices. Je ne suis pas sûre que la race ait disparu. Au contraire, Joseph de Maistre connaissait les faiblesses et la misère de ses semblables. Il ignorait ce qu'était la conscience des coquins : celle des honnêtes gens suffit à l'épouvanter. Et cependant il aime les hommes. Il les aime activement, ce qui est la meilleure manière. Il s'emploie pour eux, leur rend mille bons offices. Quand il parle de l'amitié, jamais il ne reste froid. Il est moins attendri que son frère Xavier; mais son accent est bien sincère, pénétrant et chaleureux.

Peu à peu, il s'est accoutumé au pays étranger qui l'a gardé si longtemps. Quand il les a quittées, les « glaces du pôle » ne l'effrayaient plus. C'est qu'il y avait noué de solides et cordiales relations. 11 n'aimait pas seulement les Russes, il aimait aussi la Russie. 11 n'était point homme à la traiter avec une légèreté méprisante. 11 en fait, dans le Pape, un

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