XIV INTRODUCTION
grand éloge : « Ce peuple est éminemment brave, bienveillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux imitateur, parleur élégant, et possesseur d'une langue magnifique, sans mélange d'aucun patois, même dans les dernières classes. » Et en elTet les bons Slaves, avec leur absolu dévouement et leur religieuse obéissance, n'étaient pas pour lui déplaire. 11 salue ces nouveaux venus dans la civilisation euroi)éenne. Malheureusement ils y sont entrés par une mauvaise porte. C'est le xviiio siècle incrédule et perverti qui a fait leur éducation. Autre disgrâce, et des plus fâcheuses, leur Église est séparée de Rome. Josepli de Maistre, en maint endroit, déplore ravilisscment du clergé russe, ce qui est, selon lui, l'inévitaljlc résultat du schisme.
11 fait le plus grand cas de l'empereur Alexandre. Mais pourquoi un mauvais destin lui a-t-il donné pour précepteur Laharpe? Et pourquoi s'avise-t-il d'être novateur? Joseph de Maistre en est tout scandalisé. 11 cite de lui des mots qui le font frémir. Un jour on présente à l'empereur une monnaie à son effigie. Il la rejette en disant : » Cette monnaie n'est pas a moi, mais à mon peuple ». Cela se peut-il supporter? et si les princes eux-mêmes sont atteints de phiiosophisme, où allons-nous? Cependant le sang des vieux tsars ne i)cut pas mentir. Ce descendant d'une race à demi orientale, ce chef mystique d'un peuple mystique se croit une sorte de mission. Et par là il attire Joseph de Maistre, pour qui d'ailleurs il a le goût le plus vif. Ils ont ensemble de longs entretiens. Le comte de Maistre en profite pour lui donner de bons avis. 11 veut beaucoup de bien à la Russie, mais à sa manière. Et même il écrit un fort curieux mémoire pour montrer comment il entend que la grande nation soit gouvernée. Il ne faut pas trop encourager le développement des sciences positives, qui rendra l'homme impropre à l'action, impatient de l'autorité, ami des changements. Surtout si le culte national s'ébranle, qu'on ne laisse pas le protestantisme s'établir à sa place. Car du protestantisme on tombe dans le déisme, et du déisme dans le « riénisme » quicstla fin de toute religion et de toute société. 11 n'y a pas dans ce mémoire, dit l'auteur, « un seul atome d'esprit de parti ». Cela se voit de reste. Et voilà le politique qu'on accusait à Cagliari de libéralisme et de jacobinisme!
La vérité, c'est que Joseph de Maistre, quelle que soit sa foi dans le passé, possède à un haut degré le sens du réel. — La Russie n'est point encore infectée du mauvais air : gardons-la saine et sauve. N'introduisons pas l'ennemi dans