A MONSIEUR
Chambéry, 20 février 1786.
Si je ne vous ai pas parlé de M"^ Saint-Val, votre parente, c'est que j'ai rarement de temps de beaucoup parler par lettres. J'ai trouvé sa réputation prodigieusement exagérée, comme tout ce qui vient de France. Elle rend très mal les sentiments tendres, excepté dans Mérope, où l'amour maternel parle assez bien par sa bouche. Quant à lamour tout court, elle n'y entend rien. Elle pleure les déclara-
lions; je vous assure que je n'ai jamais rien vu d'aussi faible. Ses gestes en général sont faux, guindés, monotones, et tous faits devant le miroir. Parce qu'elle n'est pas jolie (est-ce notre faute?), elle est continuellement cachée derrière ses gestes. Un mouchoir éternel, en paravent, brave toutes les lorgnettes, et nous n'avons pas encore vu les mains de cette actrice au-dessous de son front. Sa prononciation n'est pas non plus à l'abri de la critique; elle est souvent affectée et emphatique, ses accents graves ne valent rien. Elle fait sentir désagréablement certaines consonnes finales. Dans hélas! murs, fers, plus, fils, etc., Y s siffle comme un serpent dans la canicule ; mais son plus grand défaut, c'est une certaine exclamation de son invention et qui ne ressemble à rien. C'est un cri qui prend la place des ehf et des o/i.' très communs dans la tragédie. M""" de Morand, qui la contrefait parfaitement, vous donnera ce plaisir quand vous la verrez; en attendant, imaginez un vigoureux Auvergnat qui assène son coup de hache. Prenez la bouffée de respiration qu'il lance du creux de son poumon pour se soulager, joignez-y le ton pleureur, c'est à peu près cela. Les poètes durs sont précisément ceux qu'elle rend le mieux. Elle ne sait pas déclamer Racine, elle rend mieux Voltaire, parce qu'il est plus sentencieux et moins naturel. Elle ne nous a rien donné de Corneille, ni de Crébillon, parce qu'apparemment ces petits écrivains ne sont pas dignes de son talent : mais Du Belloi, Lemierre et compagnie, voilà ses bons amis, et certainement ils lui doivent une statue. Malgré ces défauts, votre belle-sœur peut passer pour une grande actrice, pourvu qu'elle ne sorte pas de son genre. Elle exprime fort bien la fureur, la jalousie, le désespoir, en un mot tous les sentiments fougueux et déchirants ; il faudrait seulement l'avertir de ne pas s'em-
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poiior, car alors elle hurle cl fatigue Toreille. Pour parcourir lonl son catalogue, elle a clé atlcndrissante, vraie, même admirable, dans Mcrope et Ilypermneslre, passable dans Alzire et Aménaïde, grande, excellente dans Zelmire (ceci est sur parole), mais dans (îabrielle de Vergi, naturelle, admirable, déchirante, sublime. Le cri qu'elle fit lorsqu'elle reconnut Raoul n'était pas de l'Auvergnat; c'était celui de la nature, et il résonne encore dans mon oreille; enfin elle me donne une idée delà perfection, et, après ce que je vous ai dit, vous pouvez m'en croire! Conclusion : son talent est grand, mais mêlé de grands défauts, et la sphère en est assez étroite. Il est vrai qu'on a dérogé en sa faveur aux idées patriciennes, au point de la faire inviter solennellement à un bal de noblesse. Le bal était superbe et cette puissante reine de tout pays en fut surprise. Elle eut le bon esprit de venir dans la plus grande simplicité : robe noire, chapeau tout uni, et point de diamants. Il était fort question d'un souper au Casin, mais on n'a pu s'accorder. Oh ! c'est cela une grande affaire. A propos de fèlc, on vous aura sans doute parlé de celle qui a été donnée l'autre jour chez le marquis d'Yenne, par vingt souscripteurs dont j'étais. On l'a baptisée journée anglaise. On s'est assemblé à midi pour se séparer le lendemain à quatre heures du matin. Sur mon honneur je n'y comprends plus rien : je crois qu'à mesure que nous nous ruinons, nous devenons plus grands seigneurs; c'est un assez beau phénomène, mais qu'il faut cependant croire. D'abord, thé, café, chocolat, beurre, etc., jeu de société et concert. A cinq heures, le dîner, soixante-cinq personnes à table, trente autour, et sur la table, tout le premier chapitre de la Genèse. Tout ce qui rampe, tout ce qui nage, tout ce qui vole, tout ce qui chante, tout ce qui beugle, tout ce qui bêle y était. Pour vous
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diverlir, je vous envoie le menu. Cent personnes servies en vaisselle plate (môme les assiettes), et le dessert en vermeil, couteaux, fourchettes et cuillers (en conscience). Ensuite bal, tous les bonbons possibles, et la macédoine. Que manquait-il à cela? Vous, mon cher, vous, bon citoyen, qui prenez tant de part à ce qu'on fait de bien ici, et qui êtes fait pour embellir toutes les fêles. Si par hasard embellir vous paraît convenir trop à une femme, effacez, et mettez dessus compléter.
J'aurais encore tout plein de choses à vous dire sur la journée anglaise, qui nous coûte 100 louis, par parenthèse, mais je n'ai ni temps ni papier. Adieu, cher et bon ami. Tout à vous. Baisez pour moi la couvée; et comment se porte la poule? Je la prie d'agréer mes respects. Mes frères vous redisent mille choses tendres.