A MAD.\ME CONSTANTIN, SA SŒUR
Chambéry. 17 février l'i92.
Non, je ne me priverai point du plaisir d'adresser une lettre à Madame Constantin. C'est une jouissance pour moi et j'en veux écrire la date dans mon journal. Eh bien! ma douce Thérésine, te voilà donc chez toi. Oh! le grand mot et qu'il est agréable à prononcer! Dis moi, donc, mon cœur, combien as-tu fait de tours dans la campagne? Combien as-tu de chambres et de cabinets? Combien as-tu de journaux de terre, de bœufs, de vaches, de moutons, de poules et de coqs? J'espère bien qu'on ne dira pas de loi comme de Perrette : « Adieu, veau, vache, cochon, couvée » . Tu ne bâtiras point de châteaux en
i. Elle venait de se marier.
Kppagne : plus lioiireux que Perrelle, tu liens des réalités, et je tiens pour sur que la sagesse les fera fructifier. Oh! qu'il me tarde de l'embrasser chez toi, ma bonne amie, et d'y voir le bonheur fixé par ta bonne conduite! Après le moment où j'ai vu la certitude de ton établissement, il n'y en aura pas de plus doux pour moi, que celui où je sauterai à bas de ma voiture dans la cour.
Courez, volez, heures trop lentes Qui retardez cet heureux jour.
J'ai joui dici de ton entrée triomphale à la Roche. Quel temps! quel soleil fait exprès! et la preuve que la Providence s'en mêlait, c'est que, d'abord après ton arrivée l'hiver est revenu de plus belle nous faire la guerre à oulrance; on se souffle dans les doigts comme au mois de janvier, et môme davantage; car il s'est élevé une bise noire ou grise qui nous perce comme cinquante millions d'aiguilles de Paris. Ce qu'il y a de vraiment fatal, c'est que si elle continue à faire la diablesse, elle va nous priver d'une mémorable mascarade, qui doit avoir lieu lundi prochain. Trente chevaliers modernes, habillés en chevaliers anciens, courront la ville et rompront des lances comme dans le xir siècle; on portera une bannière, et sur la bannière on lira : Le roi, Vhonneur et les dames. Les dames seront aussi masquées, je ne sais comniont; enfin, ce sera une belle chose, Dieu aidant : mais j'ai peur que quelque cheval ne s'abatte, et que les bourgeois ne disent que la chevalerie est à bas. Enfin nous verrons, et nous introduirons certainement Madame Constantin de la Bâtie, que j'embrasse de tout mon cœur, avec un attachement fraternel, paternel, éternel.
A vous, monsieur Constantin.
Tout est commun entre époux, mon cher ami, jus-
qu'au papier : ainsi, je vous fais la pn-scule sur la même feuille, pour vous dire que pour les femmes comme pour les montres on a six mois d'essai; aussi, mon très cher, si tu n'es pas content de la tienne (femme), si elle ne marche pas exactement, si elle a des quintes, si la répétition t'ennuie, tu peux me la renvoyer. Si, au contraire, tu en es content à midi et à minuit, il faut aussi m'en faire part, que je puisse te témoigner ma satisfaction de voir que tu aies trouvé une bonne pièce dans mon magasin. Raconte-moi un peu ton entrée à la Roche. Sans compliment, ta moitié a-t-elle eu bonne façon à pied le long de cette superbe rue? S'est-on mis aux fenêtres? a-ton approuvé ton choix? ma vanité est aussi intéressée que la tienne à toutes ces nouvelles; aussi, je veux êlre instruit. Embrasse Bans et la bonne Nanne. Ces deux personnages sont-ils sages chez toi? S'ils font du désordre dans la paroisse, et si le curé n'en est pas content, je ne les laisserai plus sortir sans moi. — Adieu, très cher frère; ma pensée passe une partie du jour à Truaz, et ton bonheur est devenu pour moi une de mes affaires les plus capitales.