A M. LE BARON VIGNET DES ETOLES
Lausanne, 28 octobre 1794.
Rien ne marche au hasard, mon cher ami; tout a sa règle, et tout est déterminé par une puissance qui nous dit rarement son secret. Le monde politique est aussi réiïlé que le monde physique; mais comme la liberté de l'homme y joue un certain rôle, nous finissons par croire qu'elle y fait tout. L'idée de détruire ou de morceler un grand empire est souvent aussi absurde que celle d'ôler une planète du système pla-.
notaire, quoique nous ne sachions pas pour({uoi. Je vous l'ai déjà dit : dans la société des nations comme dans celle des individus, il doit y avoir des grands et des petits. La France a toujours tenu et tiendra longtemps , suivant les apparences , un des premiers rangs dans la société des nations. D'autres nations, ou, pour mieux dire, leurs chefs, ont voulu profiter, contre toules les règles de la morale, d'une fièvre chaude qui était venue assaillir les Français, pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit que non; toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement, à mon avis : notre inclination pour ou contre les Français ne doit point être écoutée. La politique n'écoute que la raison. Votre mémoire n'ébranle nullement mon opinion, qui se réduit uniquement à ceci : « Que l'empire de la coalition sur la France et la division de ce royaume seraient un des plus grands maux qui pussent arriver à Thumanité ». Je me suis formé une démonstration si parfaite de cette proposition, que je ne désespérerais pas de vous convertir vous-même, mais non par écrit, car ce serait un traité dans les formes.
Je vous remercie cependant très fort de ce mémoire, qui est une très bonne pièce historique : faites attention, au reste, que vous prenez presque tous vos exemples dans un seul règne, ce qui n'est pas juste : d'ailleurs, quelle nation n'a pas abusé de son pouvoir quand elle l'a pu? Si vous écoutiez des natifs Mexicains ou Péruviens, ils vous prouveraient que les plus exécrables des hommes sont les Espagnols. Qu'est-ce que l'Europe n'eut pas h soulïrir de Charles V, qui l'aurait toute conquise, sans les Français? Tout ce que vous reprochez à Louis XIV ne peut entrer en comparaison avec trois cents vaisseaux pris par les Anglais en 1756 sans déclaration de guerre, encore
moins avec Fexécrable partage de la Pologne. Enfin, mon cher ami, je vous répète que nous sommes d'accord sans le savoir. Il est naturel que vous désiriez les succès de la coalition contre la France, parce que vous y voyez le bien général. 11 est naturel que je ne désire ces succès que contre le jacobinisme, parce que je vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacres, la sanction des maximes du plus odieux machiavélisme, l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine, et même, ce qui vous étonnerait beaucoup, une plaie mortelle à la religion : mais tout cela exigerait un livre.
Quant à l'autre point sur lequel, à mon véritable regret, il me semble que nous ne sommes pas parfaitement d'accord, c'est la révolution (quelconque) qui me paraît infaillible dans tous les gouvernements. Vous me dites à ce sujet que les peuples auront besoin de gouvernements forts, sur quoi je vous demande ce que vous entendez par là? Si la monarchie vous paraît forte à mesure qu'elle est plus absolue, dans ce cas Naples, Madrid, Lisbonne, etc., doivent vous paraître des gouvernements vigoureux. Vous savez cependant, et tout le monde sait, que ces monstres de faiblesse n'existent plus que par leur aplomb. Soyez persuadé que, pour fortifier la monarchie, il faut l'asseoir sur les lois, éviter l'arbitraire, les commissions fréquentes, les mutations continuelles d'emplois et les tripots ministériels. Voyez, je vous prie, ce que nous étions devenus, et comme on avait repoussé vos idées même de bon ordre, quoique très modérées et ne touchant nullement à la prérogative de la couronne.
Tout à vous, mon cher ami.
A MADEMOISELLE ADELE DE MAISTHE
Turin, 3 juin 1797.
J'ai été très content, ma bonne petite Adèle, de l'extrait du ItêdarJeitr que tu m'as envoyé. Il est très bien choisi, et contient des vérités intéressantes. Quand on cite les journaux, il faut citer le jour et l'an, et même le numéro, si l'on peut, pour le retrouver à volonté; par exemple : Rédacleur du samedi 27 mai 1797, n" 185. Quand il s'agit de livres, on cite le tome, le chapitre, et quelquefois la page. Voilà, mon enfant, une petite leçon que je te donne en passant; car, en te louant sur ce que tu fais de bien, je tûche toujours de te conduire à faire encore mieux, rien ne me faisant plus de plaisir que d'avoir de nouvelles raisons de t'aimcr.
J'ai aussi été très content du vcrhe chérir que tu m'as envoyé. Je veux le donner un petit échantillon de conjugaison, mais je m'en tiendrai à Vindicatif, c'est bien assez pour une fois.
Je te chéris, ma chère Adèle : tu me chéris aussi, et maman te chérit : nous vous chérissons également Rodolphe et toi, parce que vous êtes tous les deux nos enfants, et que vous nous chérissez aussi également l'un et l'autre; mais c'est précisément parce que vos parents vous chérissent tant, qu'il faut tâcher de le mériter tous les jours davantage. Je le chérissais, mon enfant, lorsque tu ne me chérissais point encore; et ta mère te chérissait peut-être encore plus, parce que tu lui as coûté davantage. Nous vous chérissions tous les deux lorsque vous ne chénssiez encore que le lait de votre nourrice, et que ceux qui vous chénssaient n'avaient point encore le plaisir du retour. Si je t'ai chêne depuis le berceau, et si tu m'as chéri
depuis que tu as pu te dire : Mon papa m'a toujours chérie ;■&{ nous vous avons chéris également, et si vous nous avez chéris de même, je crois fermement que ceux qui onf tant chéri ne changeront point de cœur. Je te chérirai et tu me chériras toujours, et il ne sera pas aisé de deviner lequel des deux chérira le plus l'autre. Nous ne chérirons cependant nos enfants, ni moi, ni voire maman, que dans le cas où vous chérirez vos devoirs. Mais je ne veux point avoir de soucis sur ce point, et je me tiens pour sûr que votre papa et votre maman vous chériront toujours.
Marque-moi, mon enfant, si tu es contente de cette conjugaison, et si tous les temps y sont (pour l'indicatif). Adieu, mon cœur.
A MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE
Cagliari, 13 janvier d802.
Mon très cher enfant, il faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance, comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que les miens ne l'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi : quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me traiter de même, ma chère
petite, afin que lu sois tout accoutumée à m'aimcr quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous étions jamais perdus de vue : pour moi, je pense continuellement à loi; et pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabrique dans ma lèle une petite fififure espiègle, qui me semble être ma Constance. Elle a bien quelquefois certaines petites fantaisies; mais tout cela n'est rien, je sais qu'elles ne durent pas. Ma chère petite amie, je te recommande de tout mon cœur d'être bien sage, bien douce, bien obéissante avec tout le monde, mais surtout avec ta bonne maman et la tante, (|ui ont tant de bontés pour toi : toutes les fois qu'elles te font une caresse, il faut que tu leur en rendes deux, une pour toi et une pour ton papa. J'ai bien ouï dire par le monde qu'une certaine demoiselle te gâtait un peu ; mais ce sont des discours de mauvaises langues que le bon Dieu ne bénira jamais. Si tu en entends parler, tu n'as qu'à dire que les enfants gâtés réussissent toujours. Je ne veux point (|ue tu te mettes en train pour réponrlrc à cette lettre; je sais que la bonne maman veut ménager ta petite taille, et elle a raison. Tu m'écriras quand tu seras plus forte; en attendant, je suis bien aise de savoir que tu aimes beaucoup la lecture, et que tu sais ton Télémaque sur le bout du doigt. Je voudrais bien parler avec toi de la grotte de Calypso et de la nymphe Eucharis que j'aime bien, mais cependant pas autant que toi. Je voudrais aussi te demander si tu n'as point eu peur quand tu as vu Mentor jeter ce pauvre Télémaque dans l'eau tête première, pour l'empêcher de perdre son temps. Ah! jamais ta tante Nancy n'aurait fait un coup de cette sorte. Un bon oncle, que tu ne connais pas encore, te portera bientôt de ma part un livre qui t'amusera beaucoup : il est tout plein de belles images, et, dès qu'on t'aura expliqué comment il faut se servir du livre, tu pourras t'amuser
toute seule. Adèle et Rodolphe s'en sont bien divertis ; à présent, c'est ton tour : je te le donne, et quand tu le feuilletteras, tu ne manqueras jamais de penser à ton papa.
Ta maman, ton frère, ta sœur t'embrassent de tout leur cœur; et moi, ma chère enfant, juge si je t'embrasse, si je te serre sur mon cœur, si je pense à toi continuellement! Adieu, mon cœur; adieu, ma Constance. Mon Dieu, quand pourrai-je donc te voir?
A MADAJfE LA BARONNE DE PONT
Saint-Pétersbourg, ... juillet 1S04.
Avec tout le respect que je vous dois. Madame, je ne puis être de votre avis sur le grand événement qui fixe les yeux de l'Europe, et qui me paraît unique dans l'histoire. Vous y voyez l'établissement définitif, la consolidation du mal; moi je persiste à le regarder comme un événement heureux dans toutes les suppositions possibles. Un examen approfondi n'a fait que me confirmer dans ce sentiment, et voici mes raisons :
Tout le monde sait qu'il y a des révolutions heureuses et des usurpations très criminelles dans leur principe, auxquelles cependant il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par une longue possession. Qui peut douter que Guillaume d'Orange ne fût un très coupable usurpateur? Et qui peut douter encore que George III ne soit un très légitime souverain?
Si la maison de Bourbon est décidément proscrite {quod abominor), il est bon que le gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que simple conquérant. Cette farce impériale
n'ajoute rien du tout à sa puissance, cl tue sans retour ce qu'on appelle proprement la révolution française, c'est-à-dire Vesprit révolutionnaire, puisque le plus puissant souverain de l'Europe aura autant d'intérêt à étouffer cet esprit, qu'il en avait à le soutenir et à l'exalter lorsqu'il en avait besoin pour parvenir à son but. Nous n'avons plus à craindre que des révolutions tamerlaniques , c'est-à-dire des conquêtes. Mais, à cet égard, le titre n'y fait rien, le danger était le même, et plus grand encore; car le titre légitime (même en apparence) en impose jusqu'à un certain point à celui qui le porte. N'avez-vous pas observé, Madame, que dans la noblesse, qui n'est, par parenthèse, (\\i'\xn prolongcmenl de la souveraineté , il y a des familles usées au pied de la lettre? La même chose peut arriver dans une famille royale : il y a môme une raison physique de cette décadence, raison sur laquelle on s'obstine à fermer les yeux, et qu'il serait cependant très bon de connaître, puisqu'on peut la prévenir; mais ce sujet me mènerait trop loin. La maison de Bourbon est-elle arrivée au point de répéter la chute inévitable des Carlovingiens? Les partisans du nouvel fiomme le disent en France; mais j'ai de très bonnes raisons de croire le contraire, et je me complais à le penser; car c'est la maison à laquelle je suis le plus attaché après celle à laquelle je dois tout. Il y a cependant quelque chose à prendre dans toutes ces déclamations de Paris. Les Bourbons français ne sont certainement inférieurs à aucune race régnante, ils ont beaucoup d'esprit et de bonté; ils ont de plus cette espèce de considération qui naît de la grandeur antique, et, enfin, l'utile instruction que donne nécessairement le malheur; mais, quoique je les croie très capables âe jouir de la royauté, je ne les crois nullement capables de la rétablir. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie qui ait la
main assez ferme et même assez dure pour exécuter cet ouvrage. Ses crimes même y servent infiniment : il y a deux choses qu'une puissance légitime ne peut exécuter. Qu'aurait fait le roi au milieu de tous ces décombres? Soit qu'il eût voulu transiger avec les préjugés ou les fouler aux pieds, ces préjugés l'auraient de nouveau et irrévocablement détrôné. Laissez faire Napoléon. Laissez-le frapper les Français avec sa verge de fer; laissez -le emprisonner, fusiller, déporter tout ce qui lui fait ombrage ; laissez-le faire une Majesté et des Altesses impériales, des maréchaux, des sénateurs héréditaires, et bientôt, n'en doutez pas, des chevaliers de l'ordre; laissez-le graver des fleurs de lis sur son écusson vide, etc., etc. Alors, Madame, comment voulez-vous que le peuple, tout sot qu'il est, n'ait pas l'esprit de se dire : « Il est donc vrai qu'une grande nation ne peut être gouvernée en république! 11 est donc vrai qu'il faut nécessairement tomber sous un sceptre quelconque, et obéir à celuici ou à celui-là! Il est donc vrai que l'égalité est une chimère! » Des idées aussi simples se présenteront à tous les esprits; mais, je vous le répète, jamais le roi n'aurait pu les faire entrer dans les têtes; il n'y aurait eu qu'un cri : Le voilà qui revient avec ses ducs^ ses cordojis, etc. Quelle nécessité de rétablir des distinctions odieuses? etc. Aujourd'hui les Français voient ce qu'il en est, et il ne faut pas autant d'esprit qu'ils en ont pour être parfaitement convertis. L'esprit de l'armée surtout ne peut être mis en question que par des hommes qui n'ont nulle connaissance. — Je reprends donc mon terrible dilemme : — Ou la maison de Bourbon est usée et condamnée par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison, et, dans ce cas, il est bon qu'une nouvelle race commence une succession légitime, celle-ci ou celle-là, n'importe à l'univers; — ou
cette famille auguste doit reprendre sa place, et rien ne peut lui être plus utile que l'accession passagère de P)onaparte, qui liàlera sa propre chute et rétablira toutes les bases de la monarchie sans quil en coule la moindre défaveur au prince légitime. Je ne sais pas ce qui arrivera, mais je sais bien que ceux qui disent : C'est fini\ n'y entendent rien. Au contraire, le couronnement de Bonaparte augmente la chance en faveur du roi. Ce prince a malheureusement de très grands préjugés contre lui. Il y a longtemps que je les ai combattus, suivant mes forces, dune manière qui m"a valu de sa part une très honorable approbation que je n'attendais nullement; mais passons. Je dis que chaque mouvement de haine envers iusurpateur se tourne en amour pour le prétendant. C'est ainsi, je Tespère, que se formera l'opinion dont le roi légitime a besoin.
Quant au rétablissement de la maison de Savoie, je persiste toujours à le croire impossible, tant que le D.'emonium meridinnum tiendra le sceptre; il faut qu'il soit renversé, ou par la maison de F'rance {quod felix faustumque sil], ou par un autre pouvoir quelconque, avant que je puisse songer à revoir Turin.
Au reste, Madame, je sens à merveille que je puis être trompé par mon inclination bien naturelle pour la maison de F'rance, dont la restauration serait la cause immédiate de celle de Savoie. Cependant, en me dépouillant, autant qu'il est possible à l'homme, de toute espèce d'illusion, de devoir et d'inclination, je crois qu'il est impossible que Bonaparte établisse une nouvelle dynastie.
Si celte lettre était un livre, et si je pouvais m'enfoncer dans une certaine métaphysique que je me suis faite, peut-être que je vous ferais partager les mêmes opinions; mais prenons la voie la plus courte de l'expérience. La politique est comme la physique;
il n'y en a qu'une de bonne : c'est l'expérimentale. Je dis donc : Ouvrez l'histoire, et montrez-moi un simple particulier qui soit monté subitement au rang suprême, et qui ait commencé une dynastie royale : cela ne s'est jamais vu ; donc je suis fondé à croire que la chose est impossible : autrement, comment serait-il possible que, parmi les chances infinies des événements politiques, celle-là ne se fût jamais présentée? Charlemagne était Pépin, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus grand dans l'Europe. Il touchait au trône, et la force seule des choses l'y avait pour ainsi dire placé. Hugues Capet, qui remplaça à son tour les Carlovingiens, était duc de Paris, premier pair de France, fils de Hugues le Grand, et son origine se perdait dans les siècles. Les Stuarts furent renversés par un autre prince, et leur sang môme ne quitta pas le trône, puisque la reine Anne était Stuart; enfin, ces familles étaient, pour ainsi dire, mûres pour la royauté. Mais voyez Gromwell, qui était dans le cas de Bonaparte, sa race n'a pas tenu : « C'est parce que son fils ne voulut pas régner », disent les bonnes gens. — 0 bella M — Est-ce qu'il n'y a pas une cause à tout? Mais je dis que ces familles ne tiennent pas, et c'est tout ce que je puis dire : je me crois donc bien fondé à croire que la commission de Bonaparte est de rétablir la monarchie, et d'ouvrir tous les yeux en irritant également les royalistes et les jacobins, après quoi il disparaîtra, lui ou sa race : quant à l'époque, il serait téméraire de conjecturer; tout homme sage doit dire : « Nescio dieni neque horam ». Mais, à voir la manière dont les choses vont, il est bien permis de faire des suppositions favorables.
Vous voyez, Madame, que si je me trompe, c'est au moins sur de bonnes raisons, et après avoir examiné