‹ Joseph de MaistreChapitre 8 sur 81 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

la place. Ailleurs il faut compter avec la Révolution. On ne peut gouverner après comme avant. On doit faire la part du feu. Les chartes sont déplorables, mais il faut passer par là, en attendant mieux. Les temps veulent qu'on prêche ■> aux peuples les bienfaits de l'autorité, aux rois les bienfaits de la liberté ».

La nation russe l'intéresse donc grandement; restée par bien des côtés à demi barbare, souvent elle l'étonné, et quelquefois elle le choque. Sa correspondance nous montre qu'il en a bien saisi l'originalité. Le récit de la mort de Strogonoff est bien frappant. L'ancien favori de Catherine, dans ses derniers jours, couche encore à la façon ordinaire des Russes, sur une manière de lit de camp, dans le premier appartement venu de son palais. Il se fait transporter dans sa galerie de tableaux, pareil à Mazarin expirant, donne des conseils sur une copie qu'on exécute, se fait lire un morceau du Voyage d'Anacharsis, écoute une romance et l'applaudit. Cela sent son païen de la Renaissance. Mais quand il voit que son heure est venue, il envoie chercher les prêtres, et fait une fin qui édifie tout le monde, excepté Joseph de Maistre. Après la cérémonie de l'église de Casan, où le mort a été exposé, splendidement vêtu, sous un poêle de velours cramoisi chargé d'ornements en or, après l'enterrement au cimetière de Newsky, plusieurs assistants prétendent avoir vu l'âme de Strogonoff sous la forme d'une poule blanche et d'un grand et magnifique papillon. Benningsen, un des meurtriers du tsar Paul, est en grande faveur. Joseph de Maistre trouve ce spectacle intolérable, et il y a de quoi. Mais n'oublions pas, dit-il, « que nous sommes au milieu d'une race asiatique qui s'est avancée en Europe ».

A la cour, il étudie, il observe les hommes. Il fait de curieuses rencontres. C'est le plénipotentiaire français, le général Caulaincourt, « fort commun sous sa broderie », <■ raide en bonne compagnie comme s'il avait du fil d'archal dans les jointures ». Il affiche un luxe écrasant de parvenu, et par des propos de soudard scandalise les envoyés des vieilles nations monarchiques. C'est un malheureux ambassadeur de Perse qui est assuré d'avoir la tête tranchée à son retour si sa mission n'a pas de succès. C'est dans un grand bal, un négociant de Cachemire, qui parle à tout le monde sa langue comme si on pouvait l'entendre; et, dans le même lieu, un chef serbe, /Georges le Maudit, assassin de son père et de son frère, véritable plante du » fumier musulman ». Enfin le comte de Maistre assiste, quelquefois de fort près,

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