A MONSIEUR LE VICOMTE DE BONALD
Turin, 15 novembre 1817.
Monsieur le vicomte,
Ce qu'on appelle un homme parfaitement désappointé, ce fut moi lorsque je ne vous trouvai point à Paris, au mois d'août dernier. Comme on croit toujours ce qu'on désire, je m'étais persuadé que je vous rencontrerais encore; mais il était écrit que je n'aurais pas le plaisir de connaître personnellement l'homme du monde dont j'estime le plus la personne et les écrits. Pour me consoler, autant que la chose était possible, ma bonne fortune me présente deux de vos ouvrag-es : votre fils et vos pensées, rendues plus intéressantes encore, parce que le second ouvrage était présenté par le premier. Il m'eût été bien agréable, monsieur le vicomte, de pouvoir jouir à mon aise de la société de M. l'abbé de Donald; mais il m'est arrivé ce qui arrive à tous les étrangers : le tourbillon m'a saisi, et ne m'a abandonné que lorsque, tout étourdi et tout haletant, je suis monté dans ma voiture pour me rendre à Turin. La cour, la ville, les Tuileries, les variétés, le Musée, les Montagnes, les ministres, les marchands, les choses et les hommes se sont si fort disputé ma pauvre personne, qu'il me semble aujourd'hui n'avoir rien fait et n'avoir rien
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VU, et que je ne suis pas môme bien sûr d'avoir été à Paris. Je crois néanmoins, en y pensant mûrement, que réellement j'y ai été, et que j'ai pu même y faire quelques observations. J'ai bien senti, par exemple, ce je ne sais quoi qui fait de Paris la capitale de l'Europe. 11 est certain qu'il y a dans cette ville quelque chose qui n'est pas dans les autres; il n'en est pas, je crois, où l'étranger soit plus à son aise, plus chez lui, si je puis m'exprimer ainsi; sans doute je n'ai pu y séjourner assez pour... Mais je ne veux pas faire un essai sur Paris. Je cours à vos pensées, dont j'ai été enchanté : elles sont tour à tour jolies, belles, fines, consolantes, profondes, pointues, etc., etc., etc. Il en est aussi qui sont des thèses, des sujets de discours; mais, en choisissant celles qui appartiennent plus particulièrement à la classe des maximes ou qui s'en approchent, on en ferait encore un excellent volume qui vous mettrait à côté des plus excellents pmsiers français. Après vous avoir exprimé ainsi mon jugement avec une parfaite franchise, je ne sais comment faire pour vous exprimer aussi le plaisir que m'a fait éprouver une coïncidence d'idées telle que peut-être il n'en a jamais existé : j'ai peur qu'il y ait de l'impertinence à faire cette observation. Mais, bon Dieu! je ne sais qu'y faire. La chose est ainsi; et si j'avais l'inexprimable plaisir de vous voir au milieu de tous mes papiers, je vous amuserais vous-même, monsieur le vicomte, en vous montrant dans mes griffonnages ce que les théologiens appellent /oca /9ara//e/a. Dites-moi, je vous prie, si vous n'avez point senti que je vous sautais au cou après avoir lu ce que vous dites en deux ou trois endroits de ce détestable Condillac, l'idole fatale de la France, et l'instituteur de votre jeunesse. Vous faites aussi bonne justice de monsieur son frère, et même de Buffon. Mais Buffon me rappelle une anec-
dote que je veux vous conter. Je m'entretenais un jour (il va bien longtemps que ce jour est passé] avec un terrible répétiteur piémontais, sans goût, ni grâce, ni linge blanc; mais, du reste, profondément instruit. Bufïon m'ayant passé dans la tête je ne sais comment, je dis à mon savantasse : Abbate mio, cosa pensate del nostro gran Buffon? Alors, avec un ricanement à faire peur, il me répondit, en haussant les épaules et jouant sur le mot : Gran Buffone!
Je vous ai trouvé excessivement Français dans quelques-unes de vos pensées. On vous en blâmera ; mais pour moi, je vous pardonne. Je le suis bien, moi qui ne le suis pas. Pourquoi n'auriez-vous pas le même droit? Buffon, dont nous parlions tout à l'heure, et qui était au moins un très grand écrivain, a dit, dans son discours à l'Académie, que le style est tout Vhomme. On pourrait dire aussi qu'î/ne nation nest qu'une langue. Voilà pourquoi la nature a naturalisé ma famille chez vous, en faisant entrer la langue française jusque dans la moelle de nos os. Savez-vous bien, monsieur le vicomte, qu'en fait de préjugé sur ce point, je ne le céderais pas à vousmême. — Riez, si vous voulez; mais il ne me vient pas seulement en tête qu'on puisse être éloquent dans une autre langue autant qu'en français. Si vous me chicanez à cet égard, je vous ferai à mon tour mauvais parti sur vos pensées françaises.
Je ne vous ai rien dit encore sur votre second volume; mais c'est un ouvrage d'un autre ordre et déjà jugé. Qui n'a pas admiré les opinions que vous avez émises dans la Chambre? Je m'attends à vous admirer encore incessamment sur le même théâtre; hâtez-vous, je vous prie, et surtout défendez bien le Concordat.
Il y a un temps infini, monsieur le vicomte, que je voulais vous demander des nouvelles de ce fameux
ouvrage posthume de Leibnitz, qu'une dame prolestante, tournant au catholicisme, m'avait fait connaître déjà en 17901 Vous me fîtes l'honneur de mécrire à Saint-Pétersbourg, il y a bien deux ans, je crois, que l'ouvrage s'imprimait, et dès lors il ne m'a plus été possible d'en savoir davantage. Au nom de Dieu, monsieur le vicomte, lorsque les Chambres, les cabinets, et tous les autres ennemis de votre loisir, vous accorderont trente ou quarante minutes disponibles, profilez-en pour m'apprendre ce qu'il en est de ce livre, et que Dieu vous le rende!
Je ne connais point encore les intentions du roi à mon égard. — Je suis fort bien traité à la cour, mais sans prévoir encore ce que tout cela signifie; il est vrai que je n'y tâche pas. Je n'ai pas fait une demande ni une visite intenllonnelle. Ma philosophie fait rire le roi, qui me dira son secret quand il voudra. En attendant, le public, dans sa bonté, me donne tous les jours un emploi auquel il ne manque que des lettres jjalenies. Voilà six lignes à prétention bien comptées, car j'ai celle de croire que je ne vous suis pas totalement indifférent. '
Agréez, etc., etc.
1. Il écrivait à Bonald le 13 décembre 1814 : « J'ai sauté de joie en lisant ce que vous me dites sur l'opuscule de Leibnitz. Il y a plus de vingt ans qu'une dame suisse de mes amies, qui vient de mourir catholique à Vienne, me dit en propres ternies : Si les gardes de la bibliothèque publique de Hanovre sont d'iionnétes gens, ils peuvent montrer la preuve que Leibnitz croyait à la présence réelle. Cette phrase n'était jamais sortie de ma tête. Je tâchai, il y a trois ou quatre ans, de profiler du despotisme français pour tirer le manuscrit précieux de l'ombre, mais je ne pus réussir. Aujourd'hui vous m'apprenez que vous en êtes le maître, — qu'on le traduit, — qu'on l'imprime; — vous me faites tout le plaisir possible. Quels superbes arguments pour nous, monsieur, que Grotius et Leibnitz mourant catholiques, et Haller désespéré! — Je brûle d'envie d'avoir cet ouvrage ».
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