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à la plus prodigieuse épopée des temps modernes. En 1812, la terreur des armes françaises arrive jusqu'à lui. Saint- Pétersbourg tremble, et tous ses habitants sont prêts pour la fuite. De là le singulier attrait de la Correspondance diplomalique. Quelle matière s'offrait à lui! Quelles scènes effrayantes et grandioses ! D'abord la bataille des trois empereurs; puis les horreurs d'Eylau et les entassements de corps mal enterrés que le dégel soulève; enfin la grande campagne, la Russie tout entière prise d'un enthousiasme sombre et résignée aux plus farouches dévouements ; la mêlée de Smolensk; le vertige de la délaite s'emparant déjà de Napoléon; ses impatiences et ses colères; un colonel polonais fusillé devant lui pour n'avoir pas avancé quand il le fallait; le vieux Kulusoff, devant Moscou, haranguant la troupe dorée, tandis qu'on promène dans les rangs l'image miraculeuse de Smolensk et qu'un aigle plane sur sa tète comme un présage de victoire; la boucherie de Borodino; la prise, et, pareil à l'incendie légendaire de Rome, l'embrasement de la ville sainte, dont on aperçoit, à quatre-vingts verstes de distance, le reflet sinistre dans les nuées; Te Deuni chanté par un pope, au milieu des flammes, le jour de la naissance du tsar; Napoléon enfin dompté plus par la nature que par les hommes, et s'écriant, avec une rage de vaincu, devant les traînards de la Bérésina : « Que m'importent ces crapauds! » la désastreuse retraite; les drames atroces du froid et de la faim; des Français vautrés sur un cheval mort dont ils se repaissent; les vastes plaines couvertes « de cadavres, de corbeaux et de cosaques » ; l'infatigable dévouement de la Grande Armée, qui à peine laisse entendre quelques murmures sur l'excessive ambition de son chef; son complet anéantissement; et les derniers bruits de notre ruine allant mourir aux rivages lointains de la mer polaire.
Joseph de Maistre est un témoin attristé et clairvoyant. Quoi qu'on en ait dit, il n'aime i)as Napoléon, le <> daemonium meridianum ». En 1812, il TappoUe « un heureux brigand ». Il croit en 1813 qu'on a le droit de le tuer. Mais il le juge bien. 11 met très haut son génie. Pour lui, comme pour les grands poètes du romantisme, c'est déjà « l'homme de la destinée ». II voit nettement quel est son rôle, et que par lui la Révolution a été disciplinée et lancée sur l'Europe. « Le puissant usurpateur, écrit-il dans le Pape, ne se servait de l'esprit révolutionnaire que pour lui. Il savait le comprimer dans sa main de fer et le réduire à n'être qu'une espèce de monopole au profit de sa couronne. » Plus que ne le faisaient les
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émigrés en général, il regarde l'Empire comme un fait considérable, et, si la maison- de Bourbon est usée, peut-être définitif. Il songe même un instant à plaider auprès de Napoléon la cause de son roi.
D'ailleurs, il pressent l'avenir. Dès le premier jour, il voit quelle faute on a commise en donnant à l'empereur déchu l'ile d'Elbe. « Bonaparte, écrit-il en mai 1814, n'est pas un homme qu'il faille laisser dans une petite île au centre de l'Europe. » Après Waterloo, il reconnaît que ses créations subsistent et que « rien ne peut faire rétrograder sa maison ». C'est avoir de bons yeux. Mais voici qui est plus remarquable encore. Il constate la naissance du mal militaire. « L'augmentation effrénée des armées sans proportion avec le revenu des 'États est un mal européen qui ne peut plus être guéri par la raison. Aucun prince n'a tort; car quel est celui qui pourrait commencer la diminution sans se compromettre? » Les inventions meurtrières se multiplient. ■< Tout perfectionnement dans l'art militaire est un malheur pur et simple, puisqu'il augmente les maux de l'humanité sans augmenter ni la puissance ni la sûreté d'aucune nation en particulier, d'autant que ces inventions deviennent communes en un clin d'œil. » Ces idées le touchent. 11 y revient à plusieurs reprises. Très distinctement, il a la vision tragique d'une Europe future où les peuples, séparés par des haines violentes, sous la menace d'épouvantables cataclysmes, n'osei"ont se mesurer, et perpétueront sans remède leurs angoisses et leurs souffrances.
Joseph de Maistre quitta la Russie en 1817. Il revint à Turin usé et fatigué, quoiqu'il fût très l'obuste. Habitué à prendre un court repos chaque nuit, à peine trois heures, il était sujet, pendant le jour, à de subits et courts accès de sommeil. Nommé clief de la grande chancellerie du royaume, il n'exerça pas longtemps sa charge. 11 fut atteint de paralysie, et rendit l'esprit le 26 février 1821. 11 pouvait dire comme le vieux Michel Le Tellier : Nunc ditnittis servum tuum, Domine. Ses restes reposent dans l'église des Martyrs, à Turin, cette ville géométrique dont le plan, comme la pensée de Joseph de Maistre, a quelque chose d'impérieusement régulier et de romain. 11 avait montré au monde la roidcur des vertus des vieux âges. 11 sortait de la vie beaucoup plus i)auvre qu'il y était entré. 11 avait immolé à son pays et à son roi ses plus légitimes affections, et subi toutes les tristesses d'un exil lointain et d'une séparation qu'il pouvait croire éternelle. Il avait aussi consacré les loisirs que lui laissaient d'impor-