JOAN., XVII
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L'Unilé dans la croyance, d'où naît Tunion dans la vie, profondément atteinte en Europe par le dissolvant du libre examen ; depuis, assaillie sans relâche par l'hérésie et le philosophisme, a trouvé enfin le dernier ennemi que tant de précurseurs annonçaient : le panthéisme démocratique, c'està-dire l'athéisme révolutionnaire. L'athéisme aujourd'hui se montre partout et marche le front levé. Il siège dans les conseils des princes, disserte dans les Académies, conspire dans l'ombre des comités, hurle dans les parlements, dans les congrès démagogiques. Et toutefois, l'Esprit qui l'agite, négateur furieux de Celui qui est, l'esprit du mal est impuissant à décliner la Loi qui s'impose à toute action comme à toute existence. Il persécute FUnité dans la foi, et ses efforts pour la faire dans l'erreur confessent malgré lui la Vérité Une dont l'invincible présence est son supplice.
C'est au moyen du principe des nationalités qu'il tente ses essais d'unité, et il a créé à son usage deux autres principes (la non-intervention, la légitimité du fait accompli) pour faciliter sa victoire et en jouir effrontément.
L'idée des nationalités n'a pas été stérile. Issue du système fataliste des races, mise en vogue par quelques historiens de renom, propagée par les sophistes de l'Allemagne hégélienne, appliquée à la politique internationale par un faux et funeste libéralisme, elle a fait en quelques années, en quelques mois la domination du Piémont sur l'Italie, la prépondérance de la Prusse, l'abaissement de la France et de la catholicité ; elle a exalté , au détriment des meilleures puissances de l'Europe, les sceptres oppresseurs et impies; détestables résultats, qui montrent toute la malignité du principe, également odieux à le considérer dans son application soit aux relations des peuples entre eux, soit au régime intérieur des sociétés (1).
Le nationalisme révolutionnaire n'est qu'un retour à la politique païenne. Il oppose à l'Unité fraternelle, à la solidarité chrétienne des peuples, l'antagonisme des races, l'implacable loi de l'utile. Il marche à couvert sous d'hypocrites paroles,
(1) Voir dans VUnivcrs (année 1872) un remarquable article tiré des Feuilles de Munich,
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tant que l'hypocrisie est possible : il prêche volontiers la paix, le progrès, la perfectibilité indéfinie, la liberté... Mais à tout cela quelle apparence? quand les idées, changeantes comme l'intérêt et le besoin, tournent en passions aveugles ? quand le joug léger et doux d'une loi commune à l'humanité est secoué ? quand le sentiment d'un même devoir ne rallie plus lésâmes dans la croyance à uu ordre de vie supérieur et qu'elles n'ont plus de regard vers un but plus haut et plus stable que les choses du temps ? L'intérêt associe, il ne peut unir. La cupidité, l'appât d'un gain à faire n'importe par quelles voies, noue les alliances d'un jour, aussitôt suivies delà dispute pour lepartage, ou du brusque abandon del'associé en vue d'un profit plus grand ou plus sûr. L'esprit de nationalism.e n'est qu'une honteuse balance entre la convoitise et la crainte. L'intégrité, Texistence même d'une nation n'a plus d'autres garanties que la non-utilité actuelle de sa perte, ou la considération de sa force et du danger de l'agression. En attendant l'heure favorable aux coups de main que des pratiques souterraines
préparent, les adeptes s'écrient : Chacun chez soi ! Chacun pour soi ! C'est-à-dire que l'iniquité érige en maxime le besoin qu'elle a de n'être point troublée dans le développement de ses desseins. Retranchez votre sollicitude aux limites de votre foyer : Chacun pour soi ! — Le cri du voisin endormi qu'on égorge, la nuit illuminée par sa maison en flammes, frappent vos yeux et vos oreilles: fermez les yeux ! fermez l'oreille ! Chacun chez soi ! n'accourez pas au cri de détresse, ne sortez pas ! si ce n'est que vous vous sentiez inspiré de venir en aide aux sinistres travailleurs ; la force éprouvée de votre bras sera la mesure de votre rémunération. — C'est cette infamie en morale qui, en politique, se dit le principe de non-intervention, à savoir, la liberté reconnue de mal faire en pleine sécurité, d'où dérive, comme corollaire, le principe de la légitimité du fait accompli, qui coupe court aux lenteurs périlleuses de la prescription. Le brigandage crée sur le bien volé un droit subit au brigand. Sous l'empire des maximes modernes, l'homme est à Thomme un ennemi. La main droite s'avance en signe de paix et la gauche
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tient caché sous le vêtement le revolver ou Tépée. La diplomatie ne conclut de traité sérieux qu'entre complices, s'il s'agit de faire curée : toute question d'alliance est une question de proie. Mais la proie une fois abattue et dépecée, l'intérêt se divise et les puissances codévorantes se montrent les dents.
Vainement Tindustrialisme, le désir naturel de la sûreté et du bien-être ne cessent de rêver la tranquillité, Tordre, les rivalités haineuses désarmées par la confraternité du travail. Vexposiiion œcuménique àe 1867, sorte de communion panthéiste et saint-simonienne, se flattait sans doute d'exprimer la nouvelle sainte-alliance des peuples dans la dévotion unanime au culte de la matière et à « l'orgueil de la vie ». Toutefois, un engin d'une effroyable portée marquait la place de la Prusse à ces comices de l'universelle concorde. Et, de fait, trois ans à peine écoulés, le Rhin, la Moselle, la Meuse roulaient des flots de sang, et l'épigramme de bronze faisait merveille contre les murs de la capitale du banquet.
Le principe de nationalité a donc posé la loi
de guerre entre les nations. L'aniichristianisme ne procède et ne peut procéder que par la guerre à rUnité. Mais quelle Unité? Chaque puissance l'entend pour soi et la cherche pour soi. L'une y prétend par le schisme; l'autre, par l'hérésie; une autre enfin, par le libéralisme impie. Et, bien que ces trois formes de l'aniichristianisme aboutissent toutes à son triomphe, elles impliquent cependant qu'une lutte entre elles devienne nécessaire, pour qu'il s'établisse dans son unité. En attendant, les États plus ou moins sciemment voués à son service ne conviennent qu'en ce seul point : la proscription de l'Unité véritable. Il leur importe également que la foi catholique disparaisse ; la Russie anéantit la Pologne, l'Empire allemand met les évêques aux fers et les dépose. Le roi de Piémont s'est fait depuis longtemps le spoliateur de l'Église et, dans Rome même, le geôlier du Pontife-Roi. A peine y a-t-il un seul lieu sur la terre oïl le Christ, comme aux jours de sa vie mortelle, puisse reposer sa tête ; et cet asile, qu'il bénit de sa présence, qui sait s'il n'en sera pas chassé demain ?
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Mais cette coalition de sectaires et d'apostats n'aura pas plutôt assouvi ses brutales haines contre l'Église mère, que, fatalement rapprochés par des annexions continues, l'abolition des petites souverainetés, la disparition de tout objet d'une commune inimitié, les grands empires n'auront plus rien devant eux à détruire qu'euxmêmes, alliés d'hier, ne respirant aujourd'hui que leur perte mutuelle, devenus trop voisins pour se pardonner ce voisinage, trop puissants pour ne pas s'atteindre et se g,êner partout , trop habitués à entreprendre sur le domaine d'autrui pour se résigner à l'oisiveté... Leur mutuelle existence leur sera une raison permanente de rupture, et la loyauté de leur diplomatie ne se refusera pas le prétexte le plus léger. Ainsi, étant données les maximes actuellement admises, l'Europe n'a d'autre avenir que la guerre ; guerre désormais sans terme, sans autre relâche que celle de panser d'effroyables blessures, guerre implacable, jusqu'à la suprême ruine des puissances restées debout et leur absorption par une rivale universellement dominatrice.
CÉSARISKIE ET DÉMAGOGIE
Mais en attendant que le principe des nationalités venge lui-même, sur telle ou telle souveraineté qu il a servie, les injures du droit des gens, le régime intérieur des peuples qu'il gouverne, a déjà révélé sa perfide malfaisance. Sous un masque libéral, il est le plus actif instrument du Gésarisme, c'est-à-dire du despotisme de l'homme^ soit que plusieurs l'exercent, ou un seul au nom de tous, au nom de cette ironique souveraineté qui n'exalte le peuple dans l'ensemble idéal du corps que pour le mieux broyer dans la réelle individualité des membres. Le Gésarisme démocratique ou révolutionnaire est la politique du panthéisme athée. Le Gésarisme se joue de l'idée du peuple souverain, comme le panthéisme se joue de l'idée de Dieu. L'être absolu du panthéisme se dit l'Universalité, le tout, chacun et chaque chose ; per-
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sonnellement il n'est rien, n'est nulle part, il s'évanouit partout : pur néant, sous les malignes dénominations de substance, de nature, de fatalité, d'enchaînement des lois nécessaires, il n'a qu'une existence logique en tant que négation de toute providence, de toute vérité et de toute vie.L'idée- Dieu prostituée à tous les êtres est un même anéantissement de tous les êtres et de Dieu. Vaste mensonge, qui appelle l'homme à l'indépendance, mais pour le spolier de sa personne ! qui divise l'omni-souveraineté et l'anéantit en fractions infinitésimales, mais pour introduire en effet la souveraineté d'un agent caché, terrible, infatigable tourmenteur du monde !
Le Césarisme se moque, lorsqu'il attribue la puissance politique à une poussière d'atomes ; puissance qui divisée à l'infini, annulée à l'infini, se dissipe et se perd aussitôt dans une abstraction écrasante, absorbante, qu'on appelle l'État. Or l'État abstrait n'écrase de lui-même ni n'absorbe. Il faut toujours retrouver un homme ou quelques hommes sous la fiction. C'est une assemblée, un triumvirat, et, en définitive, un seul, soi-disant
mandataire ou fondé de pouvoirs de tous; — c'est Vhomme enfin qui domine sur Vhomme, au gré d'une raison sans principes et d'une âme sans loi. Mais qu'est-ce que cela, sinon l'abdication même de l'humanité et Tavénement du règne satanique? Toute hérésie, toute philosophie quelle qu'elle soit, conclut à une politique et tend au pouvoir. Nos pères ont tour à tour mis en constitution et en décretsle gallicanisme parlementaire et janséniste, le brutal naturalisme de Diderot et d'Holbach, le déisme niais de Rousseau. Rivales plutôt qu'ennemies, ces erreurs ne passent par une fusion violente que pour mieux témoigner du signe commun qui ks rassemble : le signe du mensonge. Leurs révolutions successives ne sont que la Révolution : les affreux despotes, rédacteurs de ces codes de sang et d'ineptie, encore qu'ils s'acharnent à se détruire, n'en sont pas moins les manifestations vivantes d'un même esprit, dirai-je les sinistres avatars du Maudit, qui, sous des noms divers, continue sa révolte éternelle contre le Christ et l'Église, contre l'Unité catholique? Mais le procédé de Terreur, au temps présent, est invariable.
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Chez les peuples qu'elle a subjugués, elle nationalise rÉglise : l'État césarien institue les Églises qu'il dit nationales. Dans les pays où elle n'a pas encore prévalu, le libéralisme encourage d'abord le préjugé de nationalité en faveur des dissidents et des sectaires; bientôt le pouvoir se flatte d'introduire le principe, même dans l'Église catholique ! — Que ce principe et celui d'universalité s'excluent, peu lui importe. Naguère en France, l'homme qu'on retrouve dans toutes les voies funestes, Napoléon III réchauffait encore de sa faveur l'opinion gallicane, et sans doute son impuissance à ranimer cette mourante lu suggérait le rêve odieux d'une Église nationale française. 11 lui tardait , à ce parvenu, d'exercer, à l'exemple de ses bons frères couronnés , la double autocratie sur le corps et sur l'âme des peuples ! Il a trouvé le salaire de ses mauvaises pensées. Les Césars du schisme et de l'hérésie auront tôt ou tard leur Sedan, quel qu'il soit. Mais jusqu'à ce que le jour vienne des justes rémunérations, leur politique est raisonnable en tant qu'elle prend pour point
d'appui ce qu'ils ont gardé de rinstitution chrétienne. Il n'y a que dans nos parages d'énervant pliilosophisme, où il soit admis qu'un homme d'État, assez intelligent pour être catholique, pas assez pour gouverner catholiquement, donne précisément par ce désaccord avec lui-même la preuve de son habileté! Le libéralisme catholique, aujourd'hui noté d'hérésie , est une même altération du sens chrétien et du sens politique. L'avenir, un avenir prochain, montrera ce que peut encore prêter d'énergie aux affamés de conquêtes soit un christianisme mutilé, soit une Église dépendante : ils ont sans doute un espoir mieux placé dans leur initiation aux mystères de la Révolution. Mais, quoi que le monde ait à craindre de ces prodiges d'audace et de ruse, fortifiés d'une telle alliance, il n'en reste pas moins certain que le suprême ressort de leur conduite est des plus dangereux et finira par les trahir eux-mêmes. Une religion de l'Étal est le prélude de l'État sans religion ; une Église nationale fait inévitablement une nation sans Église : la haine du catholicisme aboutit là. Mais un tel État, de
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telles nations ont épuisé leurs destinées. Elles descendent dans la nuit ; elles touchent à Theure des bouleversements et des ruines ; heure sanglante où les multitudes poussées par les ténébreux prosélytes d'associations inconnues, à la recouvrance de leur prétendue souveraineté, installeront sur les derniers débris de tout ordre et de toute civilisation je ne sais quel hideux César démagogique, dont l'exaltation signalera la fin des temps ou la fin de la tourmente.