LA SCIENCE MODERNE. - L'ATHÉISME
Dans cette rébellion des pouvoirs humains contre le Christ-Dieu, la science moderne n'est restée ni en retard, ni en arrière. Elle s'est distinguée par un zèle à temps et à contre-temps, par une frénésie d'impiété voisine des dernières ténèbres. Je dis la science moderne pour la distinguer de celle qui n'est ni ancienne ni nouvelle; de cette science solidaire d'elle-même, dans tous les âges, de toute la solidarité des vérités qu'elle représente, et qui l'entretiennent dans la contemplation de la souveraine Unité. Cette science qui fait fructifier en paix les richesses acquises, sans jamais s'appauvrir par le jaloux et outrecuidant mépris des travaux synthétiques de rintelligence aux siècles passés; cette science, dis-je, n'a rien de commun avec l'ignoble bacchante qui usurpe son nom, si ce n'est peutêtre un certain mystère d'origine. Comme la science, dès la plus haute antiquité, a pris nais-
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sance dans les temples, et, depuis le grand sacrifice, s'est régénérée dans l'Église, la science qui se dit moderne a son berceau caché dans l'ombre d'un mysticisme ennemi, elle a une tradition, une perpétuité, une propagande sinistre : de nos jours, elle obéit avec une épouvantable servilité à un mot d'ordre venu des plus obscurs cénacles : le dernier mot est dans les replis de l'abîme.
Le même principe de division qui achève de détruire l'ordre politique et social en Europe, a corrompu toutes les voies de la connaissance humaine, jeté un voile sur le cœur d'un grand nombre de savants, et déprimé leur intelligence. La science s'est divisée comme la chrétienté, les sciences particulières se sont tournées contre les vastes synthèses deTUnité, sauf plus tard à se tourner les unes contre les autres. La mauvaise philosophie a fait en partie la mauvaise science, et celle-ci, dans sa juste reconnaissance, élimine aujourd'hui toute philosophie quelle qu'elle soit. Il n'y a plus de doctrine, plus de système, l'infirmité des nouveaux savants ne peut plus porter une seule idée philosophique. Panthéistes, sensualistes, maté-
rialistes, ils sont tout cela, non plus par raison ou par entendement, mais par pratique bestiale. Ils ne savent qu'apporter des brins de paille à la fourmilière anarchique de l'empirisme, et n'en tirent que des négations. Nier, blasphémer, faire le vide dans le ciel et consommer le désordre sur la terre, dire à l'homme : Tu n'es qu'une machine à jouir; et au seul être nécessaire, à l'Être même : Tu n'es pas ! — Voilà à quoi peut se réduire la Somme de la science actuelle.
En vérité, cela est misérable.
Beaucoup d'hommes, — et peut-être la plupart des hommes — prétendent ordonner la vie au plaisir. Ils s'obstinent à faire mentir la vie qui est bien plutôt faite pour souffrir que pour jouir; car jouir mène toujours à souffrir. D'autres ont voulu l'ordonner à la science qu'ils ont instituée rivale ou héritière de la religion. Il y a trente ans environ, le Messianisme scientifique annonçait solennellement « la haute émancipation rationnelle de l'humanité, la transition de la raison temporelle h la raison absolue; » — il entendait réaliser, par « la réforme et rétablissement définitif des sciences, par l'ex-
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plicalion de Thistoire, la religion absolue ou le paraclétisme (i). » C'était, sous les promesses accoutumées d'affranchissement intellectuel et d'évolution suprême dans les destinées de l'humanité, sous le prétexte d'union de la science et de la religion, la substitution de la gnose à la foi. Gnose orgueilleuse et sèche ! Ne voit-on pas le vide des paroles, et que rien ne fait contre cette présente condition de l'homme de demeurer suspendu entre quelques explications de la science, qui, de vrai, n'expliquent rien, que l'inconnu engloutit, et les affirmations de la foi qui, sans expliquer, commande? — Faute de croire et d'obéir, l'homme tombe dans le gouffre qui borde partout la connaissance. La science moderne y est tombée, ou plutôt elle tombe sans cesse et sans répit, elle tombe d'une chute infinie, comme la Vérité qu'elle fuit. C'est aujourd'hui entre les docteurs une incroyable émulation de démence et de blasphème. Il n'y a ni sophisme, ni contradiction, ni paralogisme qui leur semble trop effronté pour être de
(1) Hoènë Wronski, Messianisme, t. II, p. 10 ; 1. 1, p. 3 et suiv.,in-4".
mise contre la parole divine. L'un des plus célèbres physiciens de l'Angleterre n'a-t-il pas dit récemment avec toute l'audace de l'absurde : « Nous vivons, parce que la matière vit ; Nous pensons et Nous sentons, parce que c'est la force des combinaisons matérielles dont nous sommes formés, de penser et de sentir (1). » En d'autres termes, la matière vit, parce que la matière vit. Elle pense et sent, parce que c'est la force des combinaisons matérielles de penser et de sentir. 11 n'y a pas d'alternative possible : ou la proposition se réduit à cette grossière tautologie qui l'annule, ou elle admet le principe immatériel Nous, — qui réfute invinciblement la thèse matérialiste. De la honteuse affirmation du physicien anglais, il ne reste rien. La logique l'anéantit, et la logique est indestructible. L'idée de la refaire, qui a levé dans certaines têtes, est aussi extravagante que celle de refaire l'esprit humain. 11 est beaucoup plus court de la nier et de nier la raison ; les néo-savants ne s'en
(l) Voir U's Mondes, revue dos sciences par le savant abbé Moiguo, fî9 oclobrc et 5 novembre 1874, p. 3-2y.
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font pas faute. Mais alors quelle est leur présomption d'être écoutés, même à titre de simples observateurs ? Car, si l'intelligence, si la raison n'est pas une puissance distincte, la parole n'est plus qu'un bruit, et c'est un même leurre d'entendre que de parler.
Cette horreur de tout principe spirituel et de toute causalité intelligente, soit hors de nous, soit en nous, ne peut qu'amener la confusion et la ruine de la parole humaine. Un savant allemand a osé dire : « La conscience elle-même n'est qu'un attribut de la matière (1). » Bientôt la stupidité scientifique trouvera le sentiment, la conscience, la vie dans une locomotive ! Pour peu que les savants essayent de réduire en pratique ce matérialisme athée dont ils font parade, ils finiront par ne plus s'entendre entre eux, s'étant mis, pour ainsi dire, hors la loi de l'humanité, hors de la raison humaine. Toute discussion cesse en effet, et tout commerce avec des esprits « qui ne veulent pas l'être, qui de leur propre aveu, pensent, jugent,
(1) Cit. : Les Mondes, ibid., p. 330.
raisonnent sans esprit (1). » In circuitu impii ambulant, « Les impies vont en tournant. » C'est saint Augustin qui le dit. Ils tournent dans le cercle vicieux d'une monotone erreur. La science actuelle, dans ses derniers déportements, n'a rien d'original. Elle n'est qu'un rabâchage répugnant. Les blasphèmes anglo-germaniques sont éclos au souffle du xviii^ siècle français ; Diderot, Helvétius, Maillet, Condorcet, Lamark : voilà les générateurs certains des Darwin, des Virchow, des Haeckel, des Tyndall.
Quelle nouveauté d'extravagance ont-ils ajoutée aux théories cosmogoniques de Maillet et de Lamark ? Quel fanatisme de négation dépasse chez eux l'impudence de Diderot et de son école? Toute leur audace a-t-elle pu sortir du cercle des propositions suivantes?
« 11 n'y a qu'une seule sorte de causes, les causes physiques
« Le repos et la jouissance paisible de notre existence sont les seuls biens pour des êtres qui doivent disparaître le lendemain
(1) Le P. André, Discours AT, sur les idées.
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« Il n'y a qu'un raisonnement bon et sûr, c'est de conclure du fait à la nécessité.
« Le bien et le mal sont deux mots vides de sens pour le vrai philosophe
« La liberté (le libre arbitre) est un mot vide de sens
(( C'est un fait qu'en plaçant une intelligence h
la tête du mouvement, vous n'expliquez rien »
Quatre-vingts ans plus tard, Broussais, après Cabanis, supprimant dans l'homme l'agent immatériel, le moteur invisible, disait en termes identiques : (( Gardez-vous de croire que vous expliquez quelque chose en insérant une intelligence construite sur le modèle d'un homme dans un cerveau (1). »
Grimni dit encore sous la dictée de Diderot :
« La philosophie aime mieux croire que l'intelligence peut être l'effet de la matière, que de l'attribuer à un ouvrier tout-puissant qui ne peut rien (2). »
Voilà tout le système ou plutôt tout le nihilisme
(1) Cours de Phrénologie, 1836, in-8", p. 80.
(2) Corresp., t. I, p. 1, 7; t. VII, l^^ septembre 1770.
des savants contemporains. L'illustre physicien anglais y retrouverait ses maximes les plus outrées et jusqu'à cette pesante facétie qu'il se permet sur « le Créateur détaché, qui a travaillé, plus ou moins, à la manière des hommes. »
« L'idolâtrie éteint la science, » dit un des rares penseurs de notre temps (1). Les savants ont la double idolâtrie de la nature et du moi. Mais par une étrange contradiction, et qui n'est pas involontaire, l'idolâtrie du moi les conduit au suicide. Pour assurer à ce moi l'impunité de ses jouissances et de ses excès, pour l'établir dans toute la sécurité d'une morale indépendante, ils lui retirent le libre arbitre, c'est-à-dire la responsabilité.
Ils le destituent de la raison, inséparable de la liberté ; ils lui refusent le support immatériel de ses facultés supérieures, ils nient le principe spirituel qui est en lui, qui est lui. Il n'est plus qu'un phénomène matériel, une combinaison inintelligible d'atomes rassemblés et presque aussitôt dis-
(1) E.Mello, l'Homme, in-S», p. 188. Paris, Palmé, 1872.
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sipés par une indéfinissable fatalité. Ces mêmes hommes, qui professent le culte du moi dans tous ses caprices, le nient dans sa nature propre, dans son unité personnelle. Adorateurs tout ensemble et destructeurs deleur être, on ne peut qu'assigner des motifs inférieurs à ces écarts pseudo-scientifiques; car, entre la science et de pareilles conclusions, il y a de tels espaces, qu'ils portent à toutes les imaginations du sens réprouvé le défi de les rapprocher jamais.
Les athées du xviii^ siècle « transféraient » la foi et « l'honneur qui n'est dû qu'au Dieu incorruptible (1), » à l'œuvre de ses mains, investie par eux de tous les attributs de providence, de sagesse et de puissance, dont ils destituaient le souverain être. Sur cette négation insensée du Dieu-Personne, ils édifiaient le culte idolâtrique de la Nature, littéralement personnifiée et divinisée. Ils raillaient le patriarche lui-même, le cause-finalier Voltaire, et son rémunérateurvengeur^ auteur nécessaire du mouvement. Eux,
(1) Rom.,ï, 23.
sublimes catéchistes du néant, ils commandaient à riiomme «de se détacher de son bonheur, pour remplir sa vocation en remplissant les vues de la
nature La nature, disaient-ils, se rit de nos
douleurs et de nos souffrances Elle fait tout
pour elle-même et rien pour nous... Elle prépare de loin et prévoit. Elle dispose nos efforts, nos travaux au but général de ses vues... Si elle nous paraît quelquefois ne point agir rigoureusement, c'est que nous ne connaissons point Vensemble de ses vues, si prodigieusement variées (1). »
Que nous disent les athées ou les antithéistes modernes ? Écoutons-les :
« N'éprouvons-nous pas la tentation de conclure avec Lucrèce « Que la nature fait toutes choses spontanément, sans l'intervention des Dieux?» ou avec Bruno, que « la m,atière n'est pas simplement la capacité vide que se représentent les philosophes, mais la mère universelle qui produit toutes les choses comme les fruits de son sein ?... Mettant de côté tout déguisement, ajoute le savant
(1) Voy. Rousseau et le siècle philosophe, in-S», p. 97. Paris, PaliïKi, 1870.
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anglais, je crois devoir vous faire la confession, que, en remontant 'par la pensée au-delà de toute démonstration expérimentale, j'aperçois dans la matière la promesse et la puissance d'engendrer toute forme de vie. . . »
Et plus loin :
« D'une part, dit-il, nous avons une théorie dérivée non de V étude de la nature, mais de l'observation des homme?» : une théorie qui convertit le pouvoir, dont nous voyons /e î;e^emeni dans l'univers, en un ouvrier travaillant comme un homme et suspendant son travail^ ainsi que fait un homme; — d'autre part, nous avons la conception que tout ce que nous voyons et tout ce que nous sentons, — les phénomènes physiques de la nature et ceux de l'entendement humain, — ont leur principe à jamais mystérieux dans une vie cosmique dont l'investigation ne peut mettre à découvert qu'un élément infinitésimal... »
Le même savant nous ramenant à la cosmogonie atomistique d'Épicure et de Lucrèce :
« Le choc mécanique des atomes, dit-il, étant suffisant pour la formation des choses, Lucrèce combat
les croyauces à la constitution de la nature d'après un plan conçu par une intelligence supérieure.
« L'action des atomes entre eux dans des temps infinis, a rendu possibles toutes les combinaisons imaginables. Parmi ces combinaisons, celles qui se sont trouvées bonnes ont persisté, les mauvaises ont disparu. Ce n'est pas en vertu d'une délibération et d'une sage décision, que les atomes persistent dans les combinaisons les plus convenables pour une destination et ils n'ont pas raisonné eux-mêmes sur leurs mouvements. Les atomes se sont mus de toute éternité et, en formant entre eux une infinité d'unions par des mouvements indéfiniment variés, ils ont donné naissance à l'état de choses actuel (1). »
Enfin, un savant psychologiste de l'école positiviste anglaise, cité par Téminent physicien, nous apprend que :
« L'entendement humain est lui-même le résultat de ï organisme et de l'entourage à travers des périodes cosmiques de temps... »
(1) \oy. les M ondes, ^0 octobre et 3 novembre 1874, p. 389, 391 et 345.
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« La vie est un ajustement continuel des relations internes aux relations externes... »
« A mesure que les ajustements augmentent en espace et en temps, ils augmentent aussi en spécialité et en complexité.., s étendant depuis la vie des brutes jusqu'au domaine de la raison... On signale surtout finfluence du sens du toucher sur le développement de rintelligence. Le toucher est^ pour ainsi dire, la langue maternelle de tous les sens, une langue dans laquelle ils doivent être traduits pour être utiles dans l'organisme.. (1). »
Il n'est pas jusqu'à cette dernière vision de l'influence presque créatrice du toucher qui n'appartienne au philosophe Helvétius. L'ensemble des citations précédentes montre d'ailleurs, entre les athées philosophes du dernier siècle et les savants positivistes du nôtre, une singulière identité d'aberration. C'est la même audace arrivant au rien à travers l'absurde.
C'est l'empirisme aveugle accumulant les observations, pour en tirer des conséquences sans dé-
(i) Voy. les Mondes, 5 nov. 1874, p. 349.
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pendance logique des faits observés ; conséquences impudemment arbitraires, et qui ne sont à la lettre que le renversement même de la raison. L'athéisme moderne, à l'exemple de Diderot et des Encyclopédistes, crie à ranthropomoiyhisme toutes les fois que Ton attribue à la manifestation des phénomènes une cause intentionnelle et finale ; mais il ne prend pas garde que lui-même personnifie la nature, qu'il la divinise; qu'il prête à la matière la puissance d'engendrer tout ce qui est, sans exception des êtres intelligents. La nature aveugle et la matière fatale deviennent des idoles de sagesse et de providence. Le positivisme athée insulte à la philosophie, qui lui est d'ailleurs parfaitement étrangère ; il la traite, comme les païens faisaient l'étranger, en ennemie qu'il faut asservir ou supprimer ; il honnit la métaphysique, et cependant il s'en fait une singulière, qui est l'exacte contradiction du bon sens. Car, c'est bien en vertu d'une métaphysique à leur usage, que les antithéistes actuels prétendent que la matière produise la vie jusque dans son plus sublime développement : que l'inintelligent engendre l'intelligent ;
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que rajustement (1) se passe de l'ajusteur; que l'horloge soit Fauteur de l'horloger ! C'est bien de la métaphysique, cela; car, à coup sûr, des phénomènes de ce genre ne sont pas à la portée de l'œil de l'homme et défient l'observation. C'est une métaphysique spéciale qui donne à l'atome invisible l'attribut divin de l'éternité, et l'aptitude, (( dans des temps infinis, » à toutes les combinaisons imaginables, combinaisons spontanées, mais indélibérées et involontaires, dont les unes (pure hypothèse ! ) se sont trouvées bonnes, et ont persisté ; les autres mauvaises, et ont disparu ! (Étrange donnée, soit dit en passant, que cette qualification de bonnes et de mauvaises, dans un ensemble fatal où bien et mal sont des termes vides de sens. )
C'est encore une fantaisie métaphysique, qui attribue l'état de choses actuel, y compris l'entendement et la raison, non plus aux atomes eux-mêmes, mais seulement à la variété infinie de leurs mouvements. L'intelligence scientifique,
(1) M. Herbert Spencer.
rintelligence humaine peut-elle descendre plus bas ? Après dix-huit siècles de christianisme, les voilà qui retournent au vomissement du paganisme épicurien, et dans toute Fabjection de leur orgueil, ils déclarent le spiritualisme dégradant (1)!
Leur négation est incoliérenie et capricieuse. Athées, sceptiques, panthéistes tour à tour, ils éliminent résolument du problème du monde toute intelligence supérieure et toute finalité. — Ailleurs, ils hésitent et confessent « le mystère dans lequel nous sommes plongés et dont nous faisons partie... » — (mystère, est tout à fait antipositiviste) — puis ils arrivent à cette conception panthéistique, h savoir, que « tout ce que nous voyons et tout ce que nous sentons, les phénomènes physiques de la nature et ceux de l'entendement humain ont leur principe à jamais mystérieux dans une vie cosmique dont Tinvesligalion ne peut mettre à découvert qu'un élément infinitésimal (2). )) Mais en quoi la conception qu'ils se forment diffère- t-elle de l'Unicité spinosisle de la
(1) Voy. les Mondes, p. 349.
(2) Voy. citation précédente.
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substance étendue et pensante, ou, de cette vie unique, absolue, qui se développe incessamment et se révèle à soi-même dans la succession de tous les phénomènes, de toutes les existences? Or Tintelligence humaine est un élément, infinitésimal, si l'on veut, mais essentiel de la vie cosmique. Et l'intelligence, c'est aussi, et nécessairement, la conscience. S'il était vrai, s'il était possible que la conscience de l'homme fiit un élément de la vie ou de la substance unique et universelle, il faudrait, pour qu'il y eiit apparence de sens, supposer une conscience cosmique telle que je me sentisse moi dans un autre, qu'un autre se sentît lui en moi, que nous nous sentissions tous les uns dans les autres, et que la conscience universelle, aboutissement sensible de toutes les actions, de toutes les perceptions, de tous les phénomènes, de toutes les existences, eût son exacte représentation en chacun de nous. Mais la seule hypothèse en est absurde, et celte vie cosmique est une insoutenable erreur.
Le manifeste du positivisme anglais nous offre encore une merveille d'irréflexion et de non-sens dans les lignes suivantes :
« D'une part, y est-il dit, nous avons une théorie dérivée non de l'étude de la nature^ mais de Vohservation des hommes...^ une théorie qui convertit le pouvoir dont nous voyons le vêtement dans Vunivers^ en un ouvrier travaillant comme un homme, et stispendant son travail pour se reposer^ ainsi que le fait un homme... D'autre part, etc..»
La théorie que l'on croit ridiculiser est la Révélation. — Cette théorie, — qui n'en est pas une, mais qui est un récit — nous montre un Créateur dont la toute-puissance se manifeste par ses œuvres. L'ouvrage des six jours est l'expression miraculeuse de son action dont le secret nous reste absolument inconnu. Quant à son repos non moins mystérieux, il ne signifie pour nous que la cessation de l'acte créateur. Qu'on nous montre en effet, à dater de ce repos révélé, une création nouvelle quelconque, une seule espèce nouvelle apparue sur le globe î — Sans doute, il est trouvé plus simple de railler, en se méprenant sciemment sur le caractère figuratif des termes consacrés par rÉcriture. Pourtant ce ne serait pas un raffine-
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ment de point d'honneur qui devrait nous défendre de charger une doctrine qui nous est odieuse desabsurdités'qu'on imagine ou qu'on sait imaginées contre elle. C'est une honte de prêter ainsi à ceux qui l'enseignent des inepties uniquement tirées du trésor de ceux qui la calomnient. Le positivisme railleur, même en prenant une telle offensive, ne réussira pas à sauver du ridicule ce fantastique powî^otr dont V Univers est le vêtement et l'inanité de l'objection faite à « la théorie qui dérive, non de l'étude de la nature, mais de l'observation des hommes. »
Car est-il vrai que toute induction que peut fournir l'observation des hommes, soit absolument indifférente ou étrangère à l'étude de la Nature ?Et puis, supposé toute analogie entre ces deux choses fausse ou illusoire, la science en resterait-elle moins l'objet d'un éternel débat? La contemplation des phénomènes naturels ne détermine pas chez les savants une invariable unanimité de conclusion. Loin de là. La science est désintéressée ; l'homme ne l'est pas. Il n'est point de savant qui, bon gré, mal gré, ne mette entre l'étude et lui une
métaphysique quelconque, c'est-à-dire bonne ou mauvaise, et celle des savants actuels, on ne saurait trop le redire, est la honte et la subversion delà Raison même. Aussi, rien n'est plus mobile que ce qu'on appelle aujourd'hui la Science; incessamment renouvelée, incessamment à refaire. Et ce qui, beaucoup plus que le progrès du temps, plus que la multiplicité et l'imprévu des découvertes, précipite ces évolutions, c'est l'instabilité de l'intelligence sans Dieu, ces dispositions étrangères qu'elle apporte à l'étude, ces opinions préconçues et passionnées qui s'affranchissent de toute méthode et faussentles témoignages de l'expérience par des interprétations qu'elle désavoue. Le positivisme, ce mortel ennemi de la métaphysique, fait sans cesse le saut de la simple constatation des faits aux dernières audaces de l'hypothèse, donnant ces honteuses licences de l'ivresse comme les conséquences rigoureuses du travail h jeun. C'est donc avec la liberté de l'homme qu'il faut toujours compter, liberté qui presque toujours repousse la lumière qui lui déplaît, et refuse h l'évidence même le sacrifice d'un préjugé cher h sa passion.
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La thèse hasardée par l'athéisme anglais semble n'avoir d'autre but que de soustraire les vues des libres penseurs au contrôle du doute raisonnable et de livrer au scepticisme tout autre système de connaissances. Certes, on peut faire bon marché de ces spéculations purement philosophiques ou rationalistes qui n'aboutissent guère qu'à des échafaudages écroulés avant l'heure de bâtir; — on peut abandonner à l'ingrat mépris des matérialistes, des panthéistes ou nihilistes, ces sources impures de leur utopies les plus téméraires : — mais il faut prendre garde qu'ici l'antithéisme vise surtout la tradition et cet ensemble de données primitives qui font également justice et du rationalisme philosophique et de l'empirisme antichrétien. Ce dédain pour la tradition, accordé aux besoins de l'erreur, ne serait qu'un moyen d'amener à de ténébreuses solutions les questions les plus importantes. Les opinions pernicieuses, les principes dégradants se répandraient, pour ainsi dire, sans obstacle, du jour où les archives authentiques de la terre et de l'homme pourraient être mises sous le scellé de l'oubli : les sophistes
ont à cela le plus grand intérêt, car ces véridiques récits des premiers temps du monde ne prêtent aux orgies de la libre pensée ni un fait ni un argument. On ne saurait y découvrir quelamatièreait créé l'intelligence ni qu'un animal immonde soit notre premier père. Ils laissent à la charge des modernes ces insultes à Thomme, qui sont surtout une insulte à Fauteur et au réparateur de riiomme.
Pascal a dit : v Rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu : » — et cependant, aussi, quoi de plus téméraire ? La lâcheté, sans doute, est à l'excès. Car, surtout de nos jours, la justice de Dieu se renferme dans un tel silence, et sauf quelques cas très-rares et, malgré leur évidence, très-peu remarqués, très-vite oubliés, — les coups qu'elle frappe sont si secrets, enveloppés de tant de circonstances qui laissent toute latitude h rinsolence des interprétations,, que c'est affaire aux Radicaux-Naturalistes de lapider, pour ainsi dire, de leurs négations Celui qui se tait, que toute puissance temporelle abandonne, qui permet que l'impunité de l'outrage semble témoigner de son
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néant... On est lâche ainsi et l'on se sait lâche. On est téméraire, mais on ne croit pas l'être, et cette apparente témérité n'est que méprisable. Car, si l'on pouvait comprendre ce qu'il y a d'épouvantable dédain dans le silence d'en haut et le péril infini de telles audaces, on s'écrierait terrifié : (( Montagnes et rochers, tombez sur nous et dérobez-nous à la colère de l'agneau (1) !» — Il n'y a que l'aveuglement pour rendre les lâches téméraires. — Lâches dans le temps, téméraires contre l'éternité, — prodige de démence ! Mais que ne faut-il pas attendre de ceux dont toute la science exclut l'unique raison et l'unique intérêt de savoir ?