L'UNITÉ
« Nous vivons, dit l'auteur des Soirées, au milieu d'un système de choses invisibles, manifestées visiblement (2). » Gela est si vrai, que l'homme ne
(1) Apoc, VI, 16.
(2) Soirées de Saint-Pétersbourg, l. II, p. 211.
peut nier l'ordre invisible, sans renier la raison el sans se renier lui-même, cet ordre étant la cause, le soutien et la fin de tout ce que nous voyons et de tout ce que nous sommes. Il n'est pas un seul être dont Finlime ne nous échappe, et le principe constitutif de notre personne ne se refuse pas moins à notre vue que le Principe premier, par lequel toutes choses subsistent, et « en qui nous avons la vie, le mouvement et l'être (1). » Il était réservé à ces docteurs de notre temps d'affirmer, au nom d'une science qui par son incompétence même les récuse, la double négation de Dieu et de Tàme, ces deux invisibles, sans lesquels il n'y aurait ni lumière ni regard. Ce fanatisme d'impiété est vraiment le fanatisme des ténèbres. Sous les coups de la barbarie savante tombent toutes les sciences spirilualistes, ou qui ne sont pas exclusivement de la malière. Théologie, métaphysique, droit, morale, et la physiologie même et la médecine dans leurs parties les plus élevées, rien ne résiste à celle furie de négation,
(1) Âct., XVII, 28. ^
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qui entre violemment dans tous les domaines de la connaissance, pour y régner sur des débris. Un culte nouveau s'établit, celui de la nature, de la matière ou de l'atome, qui a pour temples le laboratoire et le cabinet de physique ; pour dogme, une sorte d'ontologisme confus, qui serait la science du cbaos, si l'indébrouillable chaos admettait la science. Tout, en définitive, aboutit au fétichisme de la matière et au fétichisme du moi, qui se sacrifie à soi-même, se reniant dans son existence propre; pour s'adorer dans ses erreurs et se déifier dans ses passions. Le sphère des sciences est le théâtre des mêmes désordres que le monde des affaires. Organe essentiel de la Révolution sociale et politique, le matérialisme athée pratique effrontément ïannexion par le sophisme, par la force, par la destruction ; et cette universelle ruine de la vérité et de la vie, voilà ce que Tesprit du mal appelle TUnité. Et en présence de tels délires, on remarque tristement que les légitimes autorités de la pensée se taisent, et de même que les puissances de l'Europe soi-disant conservatrices ont pu voir de sang-froid les derniers attentats
contre le droit et la souveraineté, les princes de la science, et il en est encore aujourd'hui (1 ', souffrent, sans protester, toutes les débauches et toutes les tyrannies de l'athéisme scieniifi({ue. La même logique d'erreurs qui trouble les sociétés les plus civilisées et les pousse les unes contre les autres, a conduit le progrès des sciences à un résultat analogue. Enrichies de découvertes et d'observations précieuses, elles sont néanmoins misérablement troublées. La passion humaine met la discorde entre elles; plusieurs même sont réduites à combattre pour leur propre existence. Et les voilà
(i) Il faut ici faire une exceplion, à l'honneur de deux noms illustres, M. Chevreul el 31. Dumas. (Voir à la fin du volume les cilalionj de rÉJoye d'Auguste de la Rive, lu en séance solennelle de l'Académie des sciences, en décembre ISTi-) Il serait également injuste d'oublier le savant profond qui a écrit les paroles suivantes: <^ La structure des composés cliimiques n'est soumise qu'à la loi mathématique tandis que dans la malièrc organisée la loi mathématique a été éludée. Dans les germes el dans leurs produits, il existe un manque de symétrie dans l'axe, qui dénoie une intention formelle ou, pour mieux dire, une Toute-Puissance Créatrice. » (Marc-Anloine Gandin, L'Architecture du inonde des atomes, IBT6, Paris, in-18. page 3.;
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aussi éloignées de lu paisible lumière que les sociétés le sont du bonheur.
11 y a encore des sociétés, et il n'y a plus de chrétienté ; il y a des sciences, la grande science n'est plus. Certaines clartés percent les ombres, mais le jour s'évanouit.
Ce sont pourtant de vives clartés que les découvertes de notre temps. Elles se distinguent surtout par un caractère d'universalité symbolique qui répugne singulièrement aux partialités dissolvantes de la libre pensée. La vapeur fait entre les peuples comme une fraternité de voisinage, figurative de la fraternité des esprits ; l'électricité se charge de porter la parole de l'homme avec une rapidité presque égale à l'élan de sa pensée; la notion de la matière, même chez les matérialistes décidés, aspire malgré eux, pour ainsi dire, à se spiritualiser. — Et cependant, par un contraste choquant, le radicalisme savant s'enferme étroitement dans la négation illogique et impie. Il n'aspire qu'à trancher, par la violence, des questions qui ne peuvent être discutées que dans l'apaisement des âmes. Les sciences semblent obéir à un
mouvement nécessaire d'expansion qu'on pourrait dire catholique; meilleures que la volonté des hommes, elles s'olfrent à la besogne qu'ils refusent, tendent d'elles-mêmes h l'unité dans la lumière, et ceux-ci blasphèment l'esprit, la vie, la lumière, l'unité, — rivalisant de malice ou d'erreur avec ces tristes politiques, qui, à l'heure du saut dans r ombre, n'ont de zèle persévérant que contre les maximes tutélaires de Tordre social.
La raison de l'homme s'est obscurcie ; la vie manque ; les derniers jours seraient-ils donc venus ?.. On pourrait le croire, vsi l'oracle du Vatican ne nous annonçait que cet ouragan d'iniquités doit passer. Le moment est inconnu, mais la fin est certaine. L'argument humain de notre espérance reposerait d'ailleurs sur l'impossibilité manifeste que les choses demeurent dans l'état présent. Le monde de la politique et le monde de la science moderne vont droit à la barbarie. Il faut croire à la conversion des sociétés, à cause de l'excès de leur misère. 11 faut croire à la régénération des sciences, à cause de l'excès de leur ignominie, lise peut qu'en un instant, en un clin
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d'œi], jaillisse de ces nuées oppressives un trait de feu qui les déchire, qui les dissipe et ramène le soleil. «Attendez, disait M. de Maistre, que Taffinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un homme de génie; l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà (1). »... Qu'il se lève donc parmi nous, cet homme supérieur, cet homme nécessaire î Qu'il paraisse sans retard, qu'il parle comme ayant la science et la croyance ! Qu'il découvre aux yeux des savants incrédules la honte et l'étendue de leur malfaisance î Qu'il leur montre hardiment cette croix dont leur ignoranîe perversité se rit, — cette croix qui n'est pas moins la rançon de l'intelligence que du cœur de Thomme ! — Qu'ils apprennent à en mesurer la hauteur, la profondeur, l'immensité ! Loin de chercher pitoyablement dans la matière la cause originelle et finale de l'esprit, ils verront, au grand jour de l'évidence, que c'est par l'esprit et pour l'esprit que tout a été fait. S'ils
{i) Soirées deSaint-Pétershourg, t. H, p. 278.
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reconnaissent que cet univers visible, dont ils ont entrepris la conquête par l'analyse et le calcul, montre à chaque pas, dans le détail, une intention précise, et dans Tensemble, un dessein supérieur (autrement pourrait-il être Tobjet d'aucune recherche intelligente étant inintelligible, ou bien rintelligence par tous ses efforts, poursuivrait-elle un je ne sais quoi sans correspondance avec elle?) ; ils comprendront enfin que les sciences partielles ne suffisent qu'à une connaissance bornée, qu'elles s'ignorent entre elles ou nese prêtent mutuellement qu'une lumière indigente ; que leur absurde mépris de l'histoire et de la tradition les prive du secours indispensable de cette parole, qui éclaire l'observation des phénomènes, et, plus profondément étudiés, les obligea témoigner de la vérité. Ce vaste ensemble des choses obéit à une pensée, ou le mal n'est qu'une opinion. Mais la négation du mal est une impudence : la conscience universelle l'écrase. Le mal existe, et par son existence même, prouve un plan, une intention certaine, dont il s'éloigne. « Le mal, dit saint Denysl'Aréopagite, est un égarement de la voie, un écart du
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but {'[]. » 11 est clair que la révélation de celle voie, la détermination du but contient et assure les démarches de la science, la tient en garde contre l'erreur des tentatives et le hasard des assertions, qu'elle en ramène les branches divergentes, les rassemble dans une même foi, sous une même clarté, pour atteindre une même fin. Si la science permet à la religion de lui apprendre que le désordre dans le monde de la matière y est entré par le désordre moral : l'orgueil et la curiosité, — elle reconnaîtra que c'est une fin réparatrice et salutaire que l'ordre immuable assigne à ses efforts, (( la gloire de Dieu, d'abord,» puis l'amendement du sort de l'homme ici-bas. — Car, l'homme n'a pas été créé dans l'intérêt du savoir, comme ferait croire le langage idolâtrique de certains savants ; ce sont les sciences qui sont faites pour lui ; lui, pour Dieu. L'étude de la nature reste subordonnée à la connaissance de nousmêmes, qui n'est légitime et vraie qu'en Dieu par le Christ. L'Apôtre fait profession de ne savoir
(1) Des noms divins, IV, 33, Ir. du P. Cortasse.Lyon, 1739, in-40.
rien que Jésus et Jésus Crucifié (1). Mais ne savoir que Jésus, c'est ne rien ignorer. La science de Jésus est la science universelle et infinie. Elle devance les temps, elle est la clef de l'avenir élernel. Elle a le pourquoi de ce qui est ; elle dit Torigine du mal, Tliomme déchu, la terre maudite h cause du péché, « le Verbe fait chair, » « obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix ! » Thumanité, la création tout entière relevées de l'anathème par l'effusion du sang divin :
Unda manat cl cruor; Terra, ponlus, astra, mundus, Quo lavantur flumine (2;!
L'ordre religieux et moral enveloppe donc et presse de toutes parts Tordre naturel. Jamais la nature n'est étudiée que selon la notion ou les sentiments qu'on a de Dieu et de soi-même. C'est le caractère même de ces sentiments qui détermine les doutes ou les négations soi-disant imposés par les faits physiques qui en sont parfiitenient inno-
(1) l CorinL, ii, 2.
(2) Hymne du Vondrodi saint.