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M. Sainte-Beuve, de rAcadémie française, a publié sur la vie et les écrits de Madame Swetchine un travail assez long, mais qui ne doit rien de son étendue au plaisir qu'on a d'ordinaire à

(I) Dans les premiers jours de septemlore 1837, la sociélé laisail une perle immense dans la personne d'une illustre étran<^èrc, madame Swelchine. Née en Russie et dans le schisme, puis revenue à la religion calholi(!ue sous l'influence du comte de Maislre son ami, mais après de longues éludes et un sérieux examen , celte noble dame s'était fixée en France où elle trouvait du moins la libcrlé de croire el de pratiquer la vérité. Pendant près de quarante années, elle vit successivement autour d'elle les hommes les plus éminentsdu siècle, M. de Bonald, Georges Cuvier, le duc deRauzan, le marquis de Brignole, le P. Lacordaire, M. de Montalembert que sa douce autorité sauva du naufrage de [Avenir, MM. d'Eckstein, d'Esgrigny.P. Yermoloff, le prince Michel Galit7Jn,le prince Gagarin (aujourd'hui le P. Gagarin),

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parler de ce qu'on aime. Loin de là, le sentiment qui y règne, est celui de ranlipatbie : Taccent habituel, celui de l'aigreur et de l'ironie. Ce travail a coûté beaucoup à Técrivain du lundi. Il ne l'a (rop visiblement accordé quason corps défendant, vaincu sans doute par d'instantes prières. Aussi, dès le début, se venge-t-il de sa défaite, et peu généreusement : a Je me suis bien fait tirer l'oreille, » dit-il, et il s'exécute de la plus mauvaise grâce possible.

Ces deux articles, tant sollicités, et octroyés avec ce sans-gêne de répugnance, vont-ils. bon gré, mal

Bonuelty, Alexis de Tocqucvillc, Albert de Broglic, Alfred de Falloux. Après ces quarante années d'un véritable apostolat dans le monde, quarante années passées dans l'cxcrcice des plus hautes vertus chrétiennes et sanctifiées par une patience inaltérable dans les souffrances, Dieu rappela h lui cette âme prédestinée. « Il ne lui épargna pas, a dit le P. Lacordaire, les angoisses de la mort, mais il lui laissa, pour les surmonter, l'empire qu'elle avait acquis par soixanle-quin/e ans de combats. »

M. de Falloux, héritier des papiers de celte illustre dame, a publié en 1860 et 1861, .sa vie, ses pensées, (luelques fragments admirables pris sur des manuscrits en partie tracés au crayon, et (juatre volumes de eonrsfondance.

gré, au but que l'habile éditeur veut atteindre ? Je rignore ; j'ose en douter. Mais ce que je sais de science certaine, c'est qu'ils n'ont pas trompé mon attente et telle était l'exactitude de mon pressentiment, qu'en les lisant pour la première fois, il m'a semblé les relire. Ils ont pu m'indigner, mais non me surprendre. Eh ! que pouvait-on se promettre de cette plume épicurienne, sceptique et frivole? Quelle tâche imposée à ce papillon littéraire, aujourd'hui plus léger que jamais, en dépit des années î Y pensait-on vraiment ? Lui ! se composer en présence d'une vie grave, chrétienne, intérieure ? Entretenir un long tête-à-tête avec des pensers austères, convaincus d'avoir traversé l'air du monde pour en inspirer le mépris ; accueillir, propager même ces grandes leçons et ce grand exemple de détachement de la vie, venus de cette région élégante où l'orgueil de la vie habite si naturellement ! Cette foi vive, cette rare intelligence, cette âme sans cesse épurée par la souffrance et la prière, pouvait-elle obtenir l'hommage de ce sec et malin rationalisme? Espérait-on ce miracle d'effort sur soi-même de la part d'un

esprit qui jamais ne fut sérieux, jamais élevé, qui aujourd'hui ne confesse en philosophie que la matière, n'adore en politique que la force, ne vit que du temps et de toutes les vanités du temps ; pour qui ces termes mêmes de prière, de renoncement, de sainteté, ne sont que les imbéciles reliques d'un idiome perdu; esprit hargneux contre tout ce qui rappelle une fin suprême, une raison finale; allant au jour le jour, à la semaine peut-être ( à chaque semaine suïùi s^ causer ie]\ sans autre souci que de rallier toutes ses démarches sous celte loi d'habileté, seule providence que reconnaissent les ennemis des choses éternelles !

Se serait-on flatté par hasard de trouver dans un tel vide de croyance le gage heureux de cette impartialité que Ton cherche, que Ton poursuit partout et que Ton ne rencontre nulle part ? L'impartialité! c'est le nom d'un songe ou d'un mensonge. Là où est le cœur de l'homme, là est sa partialité. Ce monstre d'équilibre entre le monde et Jésus, où est-il ? où est l'homme assez fou pour se déclarer à l'égard du Seigneur sans amour et sans haine ? ce n'est pas là le compte du Christ,

qui ne souffre que d'être aimé ou haï, et encore sans mesure ; car la haine est un témoignage aussi bien que l'amour. L'impartialité n'est qu'une affaire de forme ; c'est l'hypocrisie ou la politesse de la mauvaise partialité. Que l'on puisse être néanmoins plutôt éloigné qu'ennemi de Jésus- Christ, qui en doute ? C'est un malheur trop commun de notre temps, et qui ne doit pourtant pas décourager l'espérance. L'esprit, dans ses égarements, peut rester ouvert par quelque endroit au sentiment des grandes réalités ; le cœur, dans la captivité, peut encore gémir. L'homme hésite entre deux attachements contraires; Dieu et l'ennemi se disputent ses pensées. Ici l'équité naturelle est possible; l'amour que n'a pas ployé à tout jamais le souffle maudit peut se tourner du côté de la vérité. Il ne s'est pas fixé dans un choix lamentable, il ne s'est pas abruti jusqu'à n'en pas faire.

Mais quand, sous prétexte de n'avoir rien à conclure, l'esprit prononce contre Dieu et se ferme du côté de ciel, quand le cœur garde pour soi tous ses battements, l'homme alors a pris son parti, et il est

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h craindre qu'une fatalité vengeresse ne le rende irrévocable. Il devient ce blasé, cet égoïste, ce sensuel d'intelligence et d'Ame, cet ennemi de Jésus, ce moqueur de ses maximes et de ses saints... Vous en appelez au tribunal lettré àa ce moqueur pour prononcer sur une sainte vie, sur des p.jges qui touchent à la mysticité; quel arrêt pouvezvous attendre? Lejuge est gagné, il est partie contre vous. Il fait bon marché de vos affections, de vos intérêts et de vous-même; il est acquis à tout ce que vous haïssez, à tout ce qui vous hait. Oubliez-vous qu'à ses yeux quiconque place dans l'éternel avenir est une dupe, et qu'il fait vanité, lui, de vivre à fonds perdus?

Madame Swetchine, — M. Sainte-Beuve! — Il faut donc en revenir à ces deux noms dont le simple rapprochement fait tristement sourire; il est si peu naturel ! L'ingénieux critique l'aurait-il doncsenli comme nous, et faudrait-il voir aussi dans l'amertume qu'il épanche un soulagement de l'amour-propre blessé ? Et en effet, si l'on ne relève d'une loi supérieure, comment pardonner à ces rapprochements qui rapetissent et humilient ?

Ici, point de scepticisme qui tienne; la vanité chasse Tindifférence. Cet insupportable trait d'union met en saillie (ousles contrastes. On se sent petit, et Ton s'irrite ; Ton se sent jugé d'un coup d'œil, et Ton se venge ! et Ton dénigre, on va jusqu'à rinsulte ! Mais la vengeance est souriante et la haine enjouée.

(c On dira tout ce qu'on voudra de M. de Falloux comme homme de parti politique et religieux, mais il est de sa personne le plus gracieux des catholiques et le plus avenant des légitimistes. Il semble né pour les fusions, pour les commissions mixtes, pour faire vivre ensemble à l'aise, dans le lien flexible de sa parole, un protestant et un jésuite, un universitaire et un ultramontain, un ligueur et un gallican. A le voir circuler ainsi, sans s'y accrocher, à travers les doctrines les plus diverses, on dirait qu'il les admet toutes plus ou moins, et qu'il les comprend : sa complaisance infinie ressemble par moments à une intelligence universelle. C'est un agréable parleur et qui a montré du talent de tribune: ce n'est pas un écrivain proprement dit... »

Il y a là quelques velours pour rendre Tongle plus acéré : ce sont de ces louanges dont on serait tenté de demander réparation. Pour peu que M. de Falloux daigne y songer, il s'assurera bientôt qu'il est une espèce d'ennemis absolument impraticable, et que l'on ne gagne rien à ces caressantes prévenances qui, par malheur, sous-entendent presque toujours quelque vérité diminuée.

Revenons à M. Sainte-Beuve.

Après quelques détails biographiques et une rapide esquisse du caractère moral et de la personne extérieure, il note en se jouant Tinstant mémorable de la conversion de M'^^ Swetchine. Elle mit, dit-il, U7ie grande importance à quitter, après examen, la communion grecque, que nous appelons schismatique, et qiùils appellent là-bas orthodoxe, pour se faire catholique romaine. » Comme cet air de supériorité lui sied bien en parlant d'une telle femme et d'une telle action! Il s'agit de si peu. Opter enlre Photius et Rome, entre le Czar et le Vicaire de Jésus-Christ, pour Tasservissement ou la liberté de Tàme chrétienne, cela vaut-il un ({uarl d'heure d'examen ? Parlez-

moi de faire la fortune d'un mauvais livre, Obermann ou Madame Bovary^ de tirer de son réduit genevois je ne sais quel prédicant athée et démolisseur de croyance, de raviver incessamment d'un reste de chaleur malsaine la cendre impure de Béranger.

Voilà un emploi de la vie intelligent et digne ; mais chercher la vérité, la justice, la sainteté, Dieu même dans son Église ! Quelle perte de temps î — Se flatter de trouver tout cela î Quel rêve ! — Le grand penseur hausse les épaules. Il sait le positif de la vie et ne se laisse pas prendre à ce grandiose de pensées, à ces magnanimes sentiments : il n'y a là que des inanités absolues, des raffinements, des subtilités « qui s'évanouissent, dès qu'avec un esprit exact on en vient à serrer de près les choses. » Esprit exact, il s'est dégagé de tous ces leurres poétiques qu'on appelle principes ou dogmes ; il a fait en soi table rase de toutes ces billevesées surnaturelles ; il est sans préjugé; il est libre ; il ne sait rien de Dieu, rien de son âme, il n'en sait rien, il n'en croit rien, il est dans la nuit... Et c'est précisément

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celte ignorance qui doit garantir la lucidité de ses jugements; c'est grâce à cette nuit qu'il voit clair au fond des cœurs ! N'en doutez pas, il a le secret des âmes qui leur échappe à ellesmêmes. Elles se donnent le change, ces hallucinées, sur la vérité de leurs sentiments les plus volontaires et les plus profonds. Elles croient y voir le vrai fruit de la vie, développé par l'expérience du malheur, de la souffrance et des années; elles croient sentir dans la rupture des attaches vives la main de Dieu même, qui opère pour guérir, et qui guérit par son amour. Erreur que cet amour qui se sent! que cet amour qui se donne ! 11 leur conteste l'intimité de leurs lumières et le discernement de leur propre volonté; il leur dispute jusqu'à la conscience certaine de leur prédilection. — Ces effusions de tendresse mystique, ces élans qui embrassent l'infini ne sont que des trompe-cœurs. C'est le monde que l'on aime encore, et c'est lui que l'on pleure de cet amour, de ces larmes, perdus en Dieu, perdus dans le vide! <( Une femme qui n'a pas été jolie, n'a pas été jeune. » Voilà tout le mystère, c'est

M""^ Swetchine qui le trahit à son insu. On se jette donc à corps perdu du côté de Dieu, parce que le monde, en se dérobant, nous laisse sans équilibre. — A merveille! — mais encore faut-il que Dieu soit quelque chose qui soutienne ; car le vide ne soutient ni ne nourrit; et puis, que nous direz-vous de tant de saintes qui, jeunes, belles, enviées, s'enfuient au cloître ou au désert, jetant au pied de la Croix leur jeunesse, leur beauté, leur cœur et les hommages du monde, — pour l'amour du Crucifié ?

Sublimation de sentiments^ s'écrie le spirituel critique : amour alambiquè, vaporisé^ extravasé dans d'autres tissus et tourné à V intellect. — 0 éclair, non pas de génie, mais de chimie ! et quelle chimie, qui nous représente des tissus où Ton retrouve de l'amour extravasé, passé k l'alambic, et du sublimé de sentiment ! 0 merveilleux emploi des instruments et de la méthode! rare puissance d'un esprit exact, qui met l'amour et l'esprit en expérience! et ajoute, avec tout l'atticisme positiviste : « Ce que c'est pourtant que d'avoir de l'àme et des entrailles, et de n'avoir ni amant

ni enfant. » 31. Sainte-Beuve a une répulation de critique ingénieux et délicat!

Ils se permet d'arguer contre M'""^ Swetcbine, ou plutôt contre la science même des saints, de (d'ignorance des lois naturelles positives et des méthodes d'observation. » Cette ignorance en M"^^ Swetchine, où en est la preuve? Je puis attester pour ma part, et sans craindre aucun démenti, que ses connaissances étaient aussi étendues que variées, elle fut en correspondance avec G. Cuvier. 11 suffirait peut-être d'un fragment retrouvé de ces lettres pour mettre publiquement à néant cette misérable chicane. Ah! bien misérable! Qu'y a-t-il, en effet, de la nature à Dieu ? des saints à la science humaine? Rien qu'une disproportion infinie, qu'un dédain infini. Les saints ont cette science, ils s'en passent, ils la possèdent comme ne la possédant pas ; que leur importe cette bagatelle, absolument indifférente à la seule chose nécessaire, à « la science suréminente de la charité du Christ? » Mais l'homme qui trouve dans des procédés chimiques et des instruments de dissection de quoi faire raison de nos puis-

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sîinces morales , qui prendrait volontiers une cornue pour analyser la piété et les plus saintes affections de Fâme, qui ne voit dans l'amour divin qu'un mirage sensuel, ou, que sais-je? une sorte de soulèvement de la matière organisée, cet homme est une intelligence qui se dégrade, qui se meurt. Le suicide de Tesprit , c'est la négation de soi-même (1).

M. Sainte-Beuve, qui ne donne dans le surnaturel qii^àson corps défendant, trouve si simple de ne croire à rien, qu'il lui semble assez étrange qu'un chrétien se croie en possession de la vérité. Voici deux lignes qui ont leur prix : « Théologlquement, dit-il, elle n'a jamais douté quelle ne possédât la vérité absolue dans le dogme et le symbole chrétien... » Et comment professer la foi catholique sans cette certitude? Où est donc ce

(1) Saial-Evremoncl a dit : « La dévotion est le dernier de nos amours. » Il a dit encore : « Pour quelques-unes, Dieu est un nouvel amant qui les console de celui qu'elles ont perdu, etc.. » On voit que les malices impies de M. Sainte-Beuve n'ont rien d'original. Les devanciers ont trouvé mieux. 11 n'apporte guère ici que son style... grossier et lourd.

chrétien qui ne l'est pas ? ce catholique qui n'est pas catholique? Sceptique croyant, ou cercle carré, c'est tout un. Cet air étonné de Tingénieux critique n'est pas sans niaiserie. On voit d'ailleurs qu'il ne peut entrer dans son esprit que Ton conçoive sincèrement le christianisme d'une autre façon que ces ministres renégats, hégéliens, panthéistes, nihilistes qui font de la chaire évangélique « une chaire de pestilence, » et par un raffinement de cynisme, vivent encore de la doctrine qu'ils détruisent.

M. Sainte-Beuve nous apprend qu'il eut l'honneur de connaître M™^ Swetchine, et il nous assure qu'il sentit pour elle plus de respect et de vénération que d'attrait. Le respect n'a pas laissé chez lui beaucoup de traces ; il s'est fondu dans un sincère sentiment d'aversion. Et cela devait être. Dès la première entrevue, n'a-t-ilpas senti comme une pointe du grappin convertisseur jeté sur lui ? Il entend encore ce mot rempli de pièges : « Quand on a fait Volupté, on a une responsabilité ! » Quelles menaces dans ce mot ! Quelles atteintes il préparait à l'indépendance de cette ame ombrageuse!

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M™^ Swetchine , ici , n'était coupable que d'indulgence. Elle se plaisait à exagérer Tespérance. qu'elle voulait fonder sur ce livre, qui n'est en réalité qu'un détestable roman, où remue la fibre obscène sous une répugnante grimace de religiosité. Ce mot de responsabilité ne tombe pas en vain dans l'oreille de 31. Sainte-Beuve. Rentré chez lui, — mais non sans avoir au préalable tiré de M'^^ Swetchine tout ce qu'il lui faut de documents pour écrire sur M. de Maistre quelque article verbeux et vide, — il jette « entre autres notes, ces quelques lignes (sic) : M"^^ Swetchine, si respectable et si supérieure, a, dans le tour de l'esprit et de l'expression, toute la subtilité du Bas-Empire, la subtilité russe ou celle d'un archimandrite grec. )) — Le ciel nous préserve de Tinlimité de M. Sainte-Beuve; il a une manière à lui de donner le signalement de ceux qu'il approche, qui doit tempéi'er un peu le désir d'obtenir un tel honneur. On se rappelle cette note sur Texcellent Ballanche, ([u'il compare sans façon à un lac tranquille, au fond duquel dort un énorme crocodile, symbole de l'immense orgueil!

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Ce carnet, confident intime des impressions secrètes de M. Sainte-Beuve, a anticipé de plus de vingt ans Finfidèle exactitude de ces portraits improvisés par le jeu de la lumière. Précurseur littéraire des artistes photographes, comme eux il a le malheur de réduire souvent une physionomie intéressante à l'expression plus particulière du trait qui compromet sa beauté. M"'^ Swetchine n'eut donc aucun succès auprès de l'auteur de Volupté : son salon n'eut pas davantage l'heur de lui plaire. Qu'est-ce qu'un salon ? se demande-t-il, et il définit celui qu'il aime, qu'il appelle classique. Dans cette définition, rien de particulier d'abord, rien d'original, qui ne convienne même au cercle habituel de M™^ Swetchine. Mais passez quelques lignes, voici la différence qu'il note, et qu'il faut noter avec lui, car elle nous donne la clef de ses rigueurs. Dans le salon classique, « la pensée et l'esprit, dit-il, ne sont jamais oubliés ; mais le sentiment aussi y a sa part, son intérêt et son jeu. Un salon où Ion ne peut suivre ou rejoindre la femme que l'on préfère, la distraire d'un groupe qui l'environne, l'entretenir à fombre

et à demi-voix quelques instants^ lui adresser une partie de la conversation générale, ou l'on se surprend à briller^ et dont on est récompensé d\in regard, n'est pas un salon pour moi. » Voilà le bout de Toreille ; il se trahit. M. Sainte-Beuve a compris qu'il ne trouverait point dans le salon de la rue Saint-Dominique la charmante liberté de suivre ou de rejoindre la femme préférée, jeune et jolie sans doute ; de la distraire d\in groupe importun, de l'entretenir à F ombre et à voix basse; qu'il ne fallait pas là s'attendre à ces tournois de parole où s étant surpris à briller, il pourrait revenir, heureux vainqueur, au pied de la dame de ses pensées, solliciter sa récompense, et l'ambition de M. Sainte-Beuve n'est pas médiocre. Non î le salon de M"'^ Swetchine ne pouvait lui promettre ce petit roman de galanterie ; aussi l'a-t-il déshérité de sa présence. Et revenant au salon classique, d'un accent plus ému que d'habitude, le don Juan du lundi s'écrie : « Ne disparaissez jamais du salon français, soins animés et constants, vif désir de plaire, grâces aimables de la France I » 0 vétéran du romantisme, Joseph

Delorme, Aniaury, n'êtes-vous pas un peu mûr pour tant de gentillesses ?

Mais il faut tout dire. Ce salon déserté de M. Sainte-Beuve ne lui refusait pas seulement quelque tendre épisode , il cachait un danger. M. Sainte-Beuve frémit à ce souvenir. Et vous frémirez comme lui, lecteurs indépendants, quand vous saurez à quelle aventure il échappe. Écoulez: « Derrière la porte (de ce perfide salon), à deux pas de là... (à deux pas de lui !} il sent un oratoire !... Que dis-je? un oratoire? sachez que c'est bien une chapelle consacrée, où est exposé, au milieu d'un luminaire éblouissant, le Saint des Saints, le Saint Sacrement, que plusieurs des personnes présentes vont aller adorer... Que dis-je ? La table est toute prête, qui les attend!... » Salon français, je ne reconnais plus là tes grâces légères et classiques!.. M. Sainte-Beuve Ta échappé belle. Quoi! le Sauveur des hommes était si près de lui... et la réconciliation et la miséricorde ! La voie s'offrait d'elle-même, la voie de la paix et de la vie! Il aurait pu être tenté de s'y engager ! et de retrouver mieux que rinnocence, par un élan de

repentir !... Quelle trahison ! Le bon Dieu {ce bon vieux nom un peu lourd, comme dit ingénieusement un des aigles de la libre pensée), le bon Dieu lui tendait peut-être ce piège? A d'autres! un homme d'esprit ne se laisse pas prendre à de tels lacets. Le divin Oiseleur est si simple, hélas!... et l'oiseau, si fin !

Cette chapelle lui tient au cœur. Il suppose ses lecteurs fort étonnés de ce rare privilège, et à leurs questions présumées, voici comment il répond : « Il est bon de considérer que les conversions qui sont le plus en agréable odeur à Rome, ne sont pas celles des païens, ni celles des juifs, ni celles même des protestants et des hérétiques, ce sont celles des schismatiques. » Et il ajoute avec un charmant sourire : // semble apparemment plus difficile et plus beau de revenir de près que de loin. Comme on a bonne grâce de ridiculiser une absurdité dont on a seul fait tous les frais ! Puis, selon sa coutume, il s'évade en jetant ces mots : « La littérature n'a rien à faire là. » Eh ! qui donc priait la littérature d'y venir ? Vous venez de dire une sornette, j'en suis bien

facile, et vous ajoutez par forme de prétériliou, que ce n'était pas le lieu. Mais elle est lâchée, elle court, et vous riez : quelle fadaise n'est assurée de faire fortune sous la protection de la malignité? M"'*' Swetchine a laissé des fragments que le critique épluche avec toute sa malveillante légèreté. Ces fragments, d'ailleurs, ne sont pas de nature h l'apprivoiser. Rien que ces litres : Vieillesse, Résignation, suffisent pour agacer cruellement ses nerfs irritables. Que voulez-vous ? c'est tout ce qu'elle aime et c'est tout ce qu'il hait. Accepter la croix de notre corps, crucifier notre volonté : — voilà pour elle le dernier mot de la sagesse; et pour lui, le dernier terme de la folie. — Mais quoi, partir encore du péché originel et traiter l'homme comme un être tombé et meurtri qu'il faut relever, qu'il faut guérir, précisément par les voies les plus contraires à ses fantaisies de malade ? Gela répugne, cela est h mourir d'ennui ! — L'homme est sain, il est robuste, le péché originel est un conte, et cette apologie de la médecine spirituelle est une chimère, comme le mal qu'elle décrit, comme la thérapeutique qu'elle vante. Loin

de nous toutes ces vieilleries! Vivons de toutes nos forces, vivons de tous nos sens !... — ■ Cependant la science humaine déclare quelquefois, et avec toute Tautorité qui est en elle, c'est-à-dire dans ses vrais représentants, que riiomme «naît avec certaines prédispositions morbides, qu'en lui le principe de la vie est mystérieusement altéré ; que tout son être depuis le jour de sa naissance, n'est guère que maladie... -— Ei'reur! voyez donc cet homme, jeune et fort; quelle richesse de sang et de désirs! Ne troublez pas de vos fables sinistres cette magnifique possession de la vie ! — Mais demain va venir, qui semblera plus vite écoulé qu'aujourd'hui, et sur sa trace, un lendemain plus rapide encore... Déjà la force diminue, les sens s'émoussent, le ciel intérieur se couvre ; le dégoût et l'ennui se demandent où s'en est allée « cette jeunesse qui semblait si vive! » Il faut donc vieillir, souffrir, s'acheminer à mourir, mourir enfin. Voilà des certitudes avec lesquelles on ne marchande point. On vieillira donc, on souffrira, on mourra le moins que l'on pourra, c'est-à-dire : Vous ne laisserez pénétrer (jue le moins de mort possible dans

votre vie ; le moins possible de pensées qui troublent les légers agréments dont s'égayent encore les années pesantes. — Ces années accourent, les voilà venues, et les épouvantables réalités vous tiennent à la gorge!... < — Quoi ! déjà le chant du

libéra déjà la pelle levée pour jeter « de la

terre sur la tête, » déjà le néant possesseur de cette tête qui s'est donnée à lui !

« Ne vieillissez pas, Monsieur, ne vieillissez pas! )) Saillie peu chrétienne dans la bouche d'un homme qui du moins sut mourir en chrétien (1). Ce mot, à le prendre au sérieux comme l'ait M. Sainte-Beuve, est insensé : c'est un cri de révolte contre l'immuable et l'invincible. La verge a bientôt raison des trépignements d'un enfant rebelle. Le dépérissement, les infirmités préparent le dénouement de la tragédie dont le péché est l'exposition. — Encore le péché ? et vous haussez les épaules. — Mais qu'importe? le christianisme affirme et la mort prouve. — Vous êtes vieux, malade, mourant... Donc vous avez tort. — Ici

(1; M. Roycr-Collanl.

la négation serait folle et le rire idiot. Dans celte destinée qui tue, il n'y a qu'un rôle qui sauve, c'est celui de victime volontaire. Entre ces deux voies, la révolte ou la patience, le choix peut-il hésiter ? L'indifférence est le lot de la brute. Mouiir donc en furieux et en forcené, mourir dans la sereine placidité des justes : voilà toute la question. Or, s'il est puéril à ce vieillard de céder à son dépit contre « la résistance des organes; » s'il déroge, quand il vous dit: ce ne vieillissez pas. Monsieur, ne vieillissez pas! » à savoir, faites votre possible pour échapper au cours de Tàge, pour tromper le déclin; — c'est la plus haute raison, c'est la raison de Jésus- Christ, qui répond par la bouche de M™" Swetchine: « Vieillissez, vieillissez!» c'est-â-dire acceptez la vieillesse, réconciliez-vous avec elle, et vous finirez par l'aimer. Portez cette croix, qui en recèle beaucoup d'autres, qui prépare la suprême et l'inévitable : la mort. Mettez la liberté de l'âme dans cette nécessité même que le péché vous a faite : seul, le consentement anéantit la nécessité. Consentir, c'est aimer à travers l'épreuve, et l'amour affranchit. Dieu

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lui-même est dans cet amour, et puisqu'on nous assure que, sous ces rudes viatiques, la miséricorde n'a pas délaissé le voyageur, n'est-ce pas simple bon sens de chercher s'il n'y a pas au fond de la patience un mystère de consolation, qui la transforme en désir et en joie ? Vous reprochez à M'"^ Swetchine de transfigurer la vieillesse et de ne pas la montrer. Que vous faut-il donc ? Elle l'a montrée dans des pages admirables, elle Ta montrée par son exemple, par ses dernières années et par sa mort. — Que voulez- vous de plus? Ce que vous demandez, dix-huit siècles de saintes expériences vous le montrent. Mais que pouvez- vous voir? Ce n'est pas la vérité, ce n'est pas l'évidence, c'est l'œil qui vous manque. La mauvaise volonté l'a fermé.

« M"^' Swetchine, dit M. Sainte-Beuve, ne veut pas de la religion comme d'une béquille, elle en veut comme dune aile puissante et incorruptible... Son traité est la gageure chrétienne la plus poussée que f aie vue contre la nature. »

Critique souverainement ridicule, et qui accuse une loncue désaccoutumance des vérités et des

sentiments les plus ordinaires de la vie chrétienne. Vous ne savez plus, à force de mépriser. L'orgueil trouve son compte a mépriser ce qui l'écrase. Sachez donc, puisque vous affectez de l'ignorer, qu'il y a une multitude de petits livres qui, sous ces titres : Amour de Jésus crucifié, Saints désirs de Jamort... etc., mettent cet héroïsme moral ou plutôt divin, dont vos faibles nerfs s'effarouchent, à l'usage des petits et des derniers; livres modestes, inconnus aux académies, mais livres forts, où les pauvres, les rebuts du monde, ceux qui souffrent, ceux qui meurent, trouvent celle douceur de souffrir et de mourir en union avec le Christ pauvre, souffrant et mourant. Livres tout simplement admirables, que méditent chaque jour de pauvres vieilles, élevées par la force divine à cette sublimité habituelle de pensée et de vie, qui met entre elles et les moqueurs lettrés une tout autre distance que celle qui sépare la nature intelb'gente et la nature animale. Le livre de M"^^ Swetchine, que vous traitez de gageure, est une de ces gageures du moins qui nous sont trèsfamilières. Élégance de pensée, distinction de lan-

gage à part, ce livre est Irès-simple, trcs-ordiiiaire, je dirai même banal comme sentiment chrétien. Et que voulez- vous dire avec votre gageure? Le Christianisme tout entier, qu'est-il qu'une gageure contre la nature corrompue? L'art médical n'est-il pas aussi une gageure contre la maladie? Voulez-vous que la Médecine conspire avec Tinfirmité, la Religion avec le vice? Repoussez-vous l'une et Tautre, ou n'attendez -vous pour les appeler que d'être au moment des dernières angoisses? Prenez garde, le temps est court et l'Irréparable le suit.

En vérité, on s'étonne de cette altitude des penseurs du jour, tour à tour arrogante et nonchalante, à l'égard de l'unique chose qui importe! — Mais il est ainsi, et de même que la mort du Christ voila la terre de ténèbres, sa mort dans les âmes incrédules y fait monter à proportion de de ringralitude et du blasphème, la nuit,... la nuit sans réveil et toutefois sans repos !

M. Sainte-Reuve prend congé de M'"^ Swetchine en déclarant qu'il ne peut aller jusqu'à l'aimer; — aveu superflu, — et il ajoute que pour se

délasser de ces idées, il a voulu se donner a une douche de sens naturel et d'humble sens commun. Il a relu des pensées de Bacon sur la mort, des pensées de Montaigne... et des pages de Buffon... Il s'est rappelé Homère... )^ Voilà qui a dû lui faire grand bien ! Qu'il ajoute encore une douche de Béranger. — Et au jour de la vision « de Tétroitc demeure et des mânes fabuleux (1), » vienne quelque apôtre du positicisme et de la Biologie garantir à ses os la légèreté de la terre et la mollesse de cette couche où Ton repose à jamais (2)!

(i) Donius exilis Plulonia...

Fabulaque Mânes ..

(IIORAT. Od., lil). ].) (2) îlîoUiler ossa quiescant.

(note de la page 25-2)

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