‹ Joseph de MaistreChapitre 20 sur 27 · LETTRE DE MADEMOISELLE DE ROYERE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADEMOISELLE DE ROYERE

Madame, ma très-chére sœur,

Il est question aujourd'hui de voir si les femmes et en général tous les simples fidèles ne doivent pas avoir quelque connaissance et quelque lumière dans la Religion.

Pour le présent,, je veux bien vous accorder que ni vous, ni moi, nous ne devons pas nous piquer de savoir toutes les Jtistoires des hérésies. Quoique cela ne soit pas vrai à votre égard, comme je vous le ferai voir dans la suite. Mais vous m'avouerez aussi que vous et moi nous devons du moins nous piquer d'être chrétiennes^ et de l'être par connaissance et par raison, et non simplement par habitude et par coutume. Et qu'ainsi nous devons connaître, du moins en gros, la nature du christianisme:

ses fondemeiils, ses preuves, ses lois et la manière de discerner, dans celle religion, le vrai parti, des sectes qui se glorifient en vain d'en fosséder la pureté et la vérité.

Il m'est aisé de vous convaincre que surtout, ni vous ni moi, nous ne saurions nous dispenser de ce devoir, puisque l'une et l'autre nous souhaitons de nous entreconvertir. Vous tâchez de m'attirer à votre parti; je désire do tout mon cœur de vous attirer au mien; il faut donc que nous ayons des raisons à nous entre-alléguer et que nous examinions lesquelles sont les plus solides. Car, vous ne voudriez pas me convertir sans raisons ; et de mon côté, je suis prête à vous exposer les miennes et je l'ai déjà fait en partie.

Si je vous en crois, TÉglisc ancienne à laquelle je me trouve réunie, ne possède pas la vraie Religion chrétienne. Cela supposé, ma chère sœur, il est question de me la faire voir ailleurs, cette vraie Religion, car vous ne me mènerez pas ailleurs à moins que vous ne me l'y montriez. Et à qui voulez-vous que j'ajoute foi quand on me dira Voilà le vrai Christianisme ? h ceux qui me citeront l'Écriture ? Mais tout le monde me la citera de toute sa force : Anabaptistes, Indépendants, Trembleurs, Arminiens, Gomaristes, Sociniens, Ariens, Pélagiens, Luthériens, Episcopaux, Presbytériens, ils se tueront tous de me citer l'Écriture. Les uns me diront : Nous fondons notre doctrine sur l'Écriture interprétée par le bon sens; les autres me diront : Nous fondons la nôtre sur la même Écriture interprétée par elle-même; les autres me diront : nous fondons la nôtre sur l'Écriture interprétée par le Saint-Esprit, qui est au-dedans de nous^ et qui nous fait discerner la vérité cl rejeter l'erreur.

Comment me délerminerai-je entre eux? Sera-t-il juste que j'ajoute foi à Tun jdutôt qu'à l'autre? Il faudra absolument que je pèse leurs raisons, et que je me range du côté ou je trouverai le i)lus d'évidence : c'est-à-dire tju'il faudra que je m'érige en souveraine interprète de la

Religion et de la Sainte Écriture. Mais qu'arrivera-t-il, si, après mon examen, je me trouve indéterminée, si je no vois de solidité nulle part ? de deux choses l'une, ou je demeurerai sans religion, ou Je serai contrainte d'en faire une nouvelle à ma fantaisie, qui me paraisse mieux suivie que toutes celles qu'on m'aura proposées. Et qu'arriverat-il si, de toutes celles qu'on m'aura présentées, je ne trouve du bon sens et de la raison que dans celle dos Sociniens, ou dans celle des Indépendants, ou dans celle des Illuminés, qui se croient toujours pleins du Saint- Esprit! Mepermettrez-vous en ce cas-là d'embrasser ouïe Sùcinianisme, ou l'Indépendantisme, ou le fanatisme des Trembleurs? Dites-moi ingénument, ma chère sœur, si vous croyez queje pourrai, en sûreté de conscience, choisir lequel il me plaira des trois, sans risquer mon salut, pourvu que je sois sincère dans ce choix et que je ne prenne en effet que ce qui me paraîtra le meilleur. Zrt bonne foi suffit-elle toute seule pour nous sauver? Si vous me dites que Oui, vous n'aurez plus rien à craindre pour mon salut; je vous proteste que je suis catholique de trèsbonne foi. Si vous me dites que Non {que la bonne foi ne suffit pas), me voilà dans un embarras épouvantable; si, outre la bonne foi, il faut une démonstration et une certitude solide qu'on a trouvé la vraie Religion hors de l'Église ancienne, apprenez-moi donc par quelle démonstration Ton peut s'assurer chez vous que l'on a justement rencontré la vérité la plus pure.

En attendant que vous me l'appreniez, je vous dirai de mon côté quelle démonstration j'ajoute au bon témoignage de ma conscience dans la foi catholique. Car pour moi, je ne serais pas en repos si le sentiment intérieur de ma sécurité était la seule preuve que j'eusse que Dieu m'a ramenée dans le bon chemin. Je vois que cette preuve est trop commune à tout le monde, et trop alléguée par tous les partis et par vous-même pour y faire quelque fond. Ainsi je ne me pardonnerais pas, et je n'aurais aucune

tranquillilé, si, outre le S'-ntiment intérieur de ma sincérité, ji' n'avais encore une connaissance distincte et une certitude très-solide que j'ai raison d'être calliolique, et que Von ne peut avoir aucune raison pertinente de suivre un autre parti dans le Christianisme. Voyons si je pourrai vous en convaincre et vous le faire sentir aussi vivement que je le sens moi-même.

Je vous'ai déjà montré que la marque essentielle de la vraie Étrlise est d'avoir conservé l'autorité de Jésus-Christ et le droit de décider jusqu'à la Un des siècles en disant : Il a semble bon au Saint-Esprit et à nom.

Or vous savez bien qu'il n'y a que l'Église (^latholique qui soit demeurée dans cette possession, toutes les autres sociétés y ayant renoncé débouche, par la profession extérieure qu'elles ont faite de ne reconnaître jjoint d'infaillibilité dans l'Église.

Je vous ai fait voir encore que, nonobstant cette profession extérieure, ces mêmes sociétés, dés qu'elles ont été hors de l'Église, n'ont pu s'empèchor d'ériger chez elles un souverain tribunal ecclésiastique ; témoin le synode de Dordrecht sur l'affaire d'Armiuius. C'est-àdire qu'encore que de bouche vous niiez l'infaillibilité de l'Église dans le fait pourtant et dans ia pratique, vous vous attribuez cette mène infaillibilité. Cela est clair, parce que en matière de foi, cire souverain cl être infaillible, c'est la même chose, aucune autorité ne pouvant ni ne devant être souveraine sur notre conscience à moins qu'elle ne soit infaillible. Or le synode de Dordrecht est souverain sur notre conscience-, il décide en ressort les matières de Foi, et ceux qui ne s'y soumettent pas sont retranchés de votre communion : donc, selon vous, le synode de Dordrecht est infaillible. Ce qui est une pitoyable contradiction entre votre profession extérieure et vos sentiments intérieurs. De bouche, vous dites que l'Église n'est pas infaillible; de cœur, vous pensez que votre société est l'Église ot ((u'ell.-' est iufaillil)lo. Conlradictioii

qui devrait bien vous faire sentir que, pour accorder votre bouche avec votre cœur, il faut revenir à cette Église ancienne qui n'a jamais renoncé aux droits qu'elle a reçus du Fils de Dieu même.

Mais vous êtes dans un pays où vous ne manquerez pas de vous voir environnée d'une infinité de gens qui vous diront que, s'il faut absolument accorder ensemble le cœur et la bouche, au pis aller il vaudra mieux changer les sentiments du cœur que de changer la profession de la bouche , qu'il vaudra mieux cesser de se croire infaillible que de cesser de nier l'infaillibilité de l'Église dont vous êtes sortie. Ils vous avoueront sans peine qu'à parler franchement, par le principe de la Réformation, le Christianisme n'a que faire d'un souverain tribunal en matière de Foi, que le synode de Dordrecht a excédé les bornes de l'autorité chrétienne ; que tous les conciles ont poussé trop loin leur pouvoir ; que Jésus-Christ n'a jamais prétendu conserver de pareils droits à son Église ; que le concile de Jérusalem ne l'entendait pas ainsi quand il prononça : // a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de n'oblir/er pas les Gentils à la circoncision, ni aux autres cérémonies judaïques ; q\ïi\ entendait seulement qu'il n'exigeait pas cela d'eux : que c'était une simple permission qui laissait toujours aux Juifs et aux Gentils la liberté de se conduire à cet égard comme il leur plairait.

J'apprends que c'est ainsi que raisonnent dans vos provinces une infinité de gens qui , sous le nom de tolérance, de support . de charité et de liberté chrétienne, font profession ouverte de trouver bonnes, ou du moins supportables toutes les religions, toutes les sectes, pourvu qu'elles veuillent bien n'exercer aucune autorité souveraine sur la conscience et n'excommunier aucun de ceux qui font profession de prendre la sainte Écriture pouv guide.

Déjà, ma clière sœur, vous voyez où cela vous mène-'

rait si vous les écoutiez. D'abord, vous seriez obligée de passer condamnation pour tous vos synodes nationaux, comme ayant usurpé un pouvoir tyranniquo sur les consciences. Ensuite, il faudrait réhabiliter dans la qualité de vrais fidèles non-seulement les Arminiens, qui combattaient votre synode de Dordrechl, mais les Ariens et les Sociniens qui nient la divinité élernelle du Fils de Dieu ; les Macédoniens qui nient la personne du Saint- Esprit; les Pélagiens qui nient ses opérations intérieures: les Manichéens qui forgent un Dieu opposé à un autre Dieu, et généralement tous ceux qui croyant suivre la vérité la plus pure, n'ont pas laissé d'être foudroyés par l'autorité ecclésiastique.

Mais comme les partisans de cette prétendne charité chrétienne qui fait une profession si générale de supporter tout et qui s'en glorifie, n'oublieront rien pour affermir votre cœur contre la frayeur que la vue de tous ces hérétiques excitera dans votre âme, je ne m'arrête pas Ki, et j'espère que vous me saurez bon gré si je pousse à bout ces messieurs les Tolérants, et si je vous fournis le moyen de leur démontrer, par la nature même du Christianisme, la nécessité inévitable d'une autorité qui lui est essentielle et naturelle: qui ne saurait n'être pas souveraine sur la conscience, et par conséquent infaillible. Je dis : 2)ar la nature même du Christianisme ; car, attendu que ces gens-là, malgré leur profession de suivre l'Écriture, ne laissent pas de nier ce qu'il y a de plus clair et de plus formel dans l'Écriture, il est manifeste qu'ils ne peuvent pas être pris par l'Écriture, puisqu'ils n'y trouvent que ce qui leur plaît, et qu'ils lui font dire tout ce qu'ils veulent. On est donc réduit à les prendre seulement par des principes de bon sens, dont il ne soit pas possible de se défendre sans renoncer à la droite raison. Voici donc, ce me semble, le moyen de les arrêter tout court, et de les convaincre par la nature même de la chose.

Qu'est-ce que le christianisme? Est-ce une chose de fait ? est-ce une chose de droit ? car toutes les choses du monde, tous les objets de nos connaissances, se séparent en deux classes, en doux espèces différentes : en choses de droit et en choses de fait. Les choses de droit sont celles que nous ne saurions connaître que par voie de raisonnement, que par méditation intérieure. Les choses de fait sont celles que nous ne saurions connaître que par révélation extérieure, que par attestation.

Quand on me demande ce que c'est que la justice, ce que c'est que le péché, voilà des questions de droit, des objets de méditation. Mais quand on me demande s'il y eut autrefois un roi David ; s'il commit tels et tels crimes, s'il ne laissa pas d'ôtro le prophète, et même ï/iomme selon le cœur de Dieu : voilà des questions de fait. Ce n'est plus par méditation et par raisonnement que je puis les décider, mais uniquement par témoins, par attestation.

Il y a donc aussi deux méthodes différentes pour parvenir à la connaissance des deux différentes espèces de choses. La méthode des choses de droit et la méthode des choses de fait. La première consiste à procéder par principes et par conséquences, à approfondir la matière autant qu'il se peut; à en chercher l'essence et les propriétés, à y employer toute la force du raisonnement. La seconde consiste simplement à ouïr des témoins-, à s'informer de la fidélité de leurs dispositions.

Les preuves de droit et les preuves de fait ne se ressemblent donc en aucune manière. Ces deux méthodes ne doivent jamais être prises l'une pour l'autre ; il faut bien se donner de garde de les brouiller et de les confondre. Elles sont aussi différentes que l'ouïe l'est de la vue. On ne juge pas d'un concert par les yeux , mais par les oreilles; et au contraire, on ne juge pas d'un tableau par les oreilles, mais par les yeux. De même, les faits ne se prouvent pas par des raisonnements abstraits et généraux.

mais par des témoins formels : et au contraire, la nature et l'essence des choses ne se démontrent pas par des autorités et des témoins, mais par des raisonnements; à moins que le témoignage ne consiste à produire des expériences, et alléguer des effets d'où l'on découvre la nature de la cause.

Ainsi, par exemple, dans la matière dont il s'agit aujourd'hui entre vous et moi, supposé que je vous demandasse s"il y a un christianisme; s'il y a une Église chrétienne : co serait une question de fait, et pour la décider, on n'aurait qu'à mo répondre, ouvrez les yeux, et contemplez tous les hommes qui S3 disent chrétiens : ce sont autant de témoins qu'il y a un Christianisme. Mais lorsque je demande ce que c'est que le Christianisme, quelle est la nature de son essence, dans quelle classe il faut le mettre, c'est une question de droit.

Nous sommes d'accord sur la question de fait : nous convenons tous qu'il y a une religion chrétienne. Il ne s'agit plus que de la question de droit. Tâchons donc de l'approfondir et de nous y accorder aussi. La chose me paraît bien facile.

Que le Christianisme ne soit pas une pure philosophie, une simple religion naturelle, c'est encore de quoi vous convenez avec nous, du moins en apparence. Aussi vous ne sauriez vous en empêcher, la chose parle d'elle-même, puisque c'est une loi positive, une Religion révélée, une discipline et une doctrine apportée du ciel aux hommes, premièrement par quelques ministres de Dieu et ensuite par son propre Fils et par ses douze témoins.

La philosophie morale qui enseigne la vertu et qui règle les passions est une Religion naturelle, une Religion do droit et do raisonnement. Mais la Religion révélée et ajoutée de Dieu aux lumières de la nature est une science de faits et d'autorités divines. Il faut donc nécessairement la mettre dans la classe des choses de fait. Par congéqur'iit. )>ours*(m instruire, il faut suivre la méthode do

fait, il faut s'en rapporter aux témoins, aux dépositaires, aux juges établis de Dieu dans cette Religion, il ne faut plus en vouloir juger par les faibles lumières delà simple raison naturelle.

Que Platon s'éloigne de Socrate tant qu'il lui plaira : qu'Aristote ne suive ni l'un ni l'autre s'il veut; que Descartes et Gassendi cherchent de nouvelles routes dans les sciences naturelles, je n'ai pas le droit de leur faire de procès là-dessus, parc; qu'il s'agit d'atfaires de droit et de raisonnement, dans lesquelles chacun est libre d'interpréter la raison et la nature le mi^ux qu'il lui est possible.

Mais que chaque chrétien veuille se forger un christianisme à sa fantaisie, en vérité c'est ce qui est absurde et impertinent au dernier point : puisque le Christianisme nest composé que de vérités surnaturelles, qui ne sont connues que par la seule révélation et qui n'auraient jamais été trouvées par la sagesse humaine toute seule.

Qu'une multitude d'hommes qui n'ont point encore de lois choisisse tel gouvernement qu'il lui plaira, qu'elle mette la souveraineté entre les mains de plusieurs, cela lui est permis : de savoir lequel vaut le mieux, c'est une question de droit que chaque peuple a pu décider selon son goût. Mais, qu'après que cette multitude se sera déterminée à certaines lois et à certaines formes de gouvernement, chaque particulier prétende encore être indépendant; qu'il s'attribue toujours le pouvoir de juger en souverain, d'expliquer les lois à son gré, c'est ce qui n'est plus supportable. Aussitôt que les lois sont publiées, que le gouvernement est établi, le droit des particuliers est converti en fait : il est de fait qu'ils sont soumis à telles lois, à tel gouvernement, et dès là, ce n'est plus à eux à examiner comment on doit expliquer les lois, elles en doivent recevoir l'application par la boucho du souverain Magistrat, ils n'ont phis d'aulre parti à prendre (jue celui

de robéissance et de la soumission, s'ils veulent agir en hommes raisonnables; qu'un tel soit désormais le souverain Magistrat, et qu'il explique les lois ainsi et ainsi, qu'il prononce tels et tels arrêts, ce sont des faits contre lesquels il n'y a plus à disputer, parce qu'on ne peut plus les révoquer en doute.

Vous ne sauriez le nier, ma chère sœur, le Christianisme est une chose de fait et non pas une affaire de spéculation, ({ui dépende de notre goût et de notre volonté. C'est une loi positive, une révélation expresse, et non pas une science contomj)lative et naturelle, abandonnée aux recherches et aux méditations des savants. Il est de fait que Jésus-Christ est un roi et un Dieu descendu du Ciel, qui parle en souverain, qui aflirme etqui nie avec autorité, qui promet, qui ordonne, qui menace, qui s'explique ou par lui-même ou par ses ministres, et qui donne à qui il lui plaît la vocation pour déclarer ses intentions a ceux auxquels il ne parle pas lui-même.

Ce n'est donc pas un simple philosophe qui n'ait puisé SOS préceptes que dans la sagesse humaine, et qui les abandonne aux rétlexions et à l'examen des autres sages. Un Diogène, par exemple, un Épicure, an Sénèque, un Caton, n'ayant rien qui les élevât au-dessus de la condition humaine, n'avaient aucune autorité sur les autres hommes ; ils n'avaient aucun droit de leur commander d'ajouter foi à leurs opinions, ni d'observer leurs piéceptes; aucun pouvoir de les menacer de punition en cas de refus, ni de les récompenser en cas d'obéissance. Tout ce que peuvent de simples philosophes, c'est de faire part charitablement à leur prochain des réflexions qu'ils ont faites sur les vérités naturelles et sur les moyens humains d'obtenir quelque tranquillité dans cette vie en réglant et en modérant ses passions. Du reste ils ne sauraient leur ôter 1^ pouvoir de faire de leurs leçons tel usage qu'il leur plaira, d'en juger souverainemeut, d'y ajouter, d'y changer, de n'en prendre que ce qu'ils jugent à propos.

Pourquoi? Parce que les autres hommes sont réellement participants de la morne raison dans laquelle les philosophes prétendent avoir puisé leurs conclusions, si bien que chacun a droit d'examiner s'ils se trompent ou non.

Mais FAuteur et le Fondateur du Christianisme est bien d'un autre rang et d'un autre ordre : Il n'est pas simplement sage, il est la sagesse même, et sa sagesse est soutenue d'une puissance toute égale. Il est législateur, il est souverain, il est Dieu, vous en convenez, et tous vos tolérants le conlessent de bouche, sans en excepter même les sociniens, qui n'ont jamais osé lui refuser ces titres magnifiques. C'est donc la plus grande des absurdités que de supposer, comme font tous les protestants en général, mais surtout les Tolérants, que ce Roi céleste, ce législateur, ce Dieu éternel, tel que les calvinistes le reconnaissent avec nous, abandonne ses lois et sa doctrine au jugement et à l'interprétation particulière de chacun de ses sujets, en sorte (jue chacun puisse l'entendre à sa manière et en conclure tout ce qu'il voudra, tout de même que si ce n'était qu'un simple philosophe, qui n'eût ni divinité, ni autorité, ni empire, ni sujets; pendant qu'au contraire il est de fait et de notoriété publique que ce Roi divin a expressément établi ses ministres dans son royaume, qu'il leur a disposé son royaume comme son Père le lui avait auparavant disposa à lui-même, et par conséqueril avec un plein pouvoir, les mettant en sa place et leur disant expressément : Qui vous écoute j il m'écoute; cfii vous rejette, il me rejette.

Quand ces termes ne se trouveraient pas dans l'Écriture, ce qu'ils expriment n'en serait pas moins véritable ni moins évident : la chose parle d'elle-même. Il est manifeste que qui rejette les envoyés d'un prince rejette le prince lui-même; il est manifeste qu'un Roi ne peut pas se passer de Ministres et d'Envoyés, répandus dans tout son royaume et même chez les étrangers; il est clair qu'il est

essentiel à ses ministres et à ses envoyés d'être revêtus de son caractère, de parler en son nom et en son autorité. Enfin, il est clair que s'il se retire et qu'il prive ses sujets de sa présence visible, il lui est encore plus indispensable de laisser dans sa place des gouverneurs et des administrateurs qui soient revêtus de tout son pouvoir, qui fassent sous son nom tout ce qu'il ferait lui-même s'il était présent visiblement ; qui, en un mot, exercent de sa part sa souveraine autorité. Ce sont là de ces sortes de principes et de vérités évidentes que l'on ne saurait nier sans renoncer au bon sens.

Dès le temps même que Jésus-f^hrist vivait sur la terre, et qu'il instruisait les hommes de sa propre bouche, comme il n'était pas visiblement présent en tous lieux à la fois, il voulut avoir des ministres. Quoiqu'il semble qu'il pût s'en passer, puisqu'il prêchait lui-même de ville en ville, il voulut pourtant en envoyer, au nombre de quatrevingt-quatre, dans le seul petit pays de la Judée. Il les revêtit de toute son autorité, jusqu'à les assurer que ceux qui ne voudraient pas les écouter seraient punis plus sévèrement que les villes de Sodome et de Gomorrhe (l). Ensuite, avant que de monter au Ciel, il leur commanda de sortir des bornes de la Palestine , de se répandre par toute la terre, d'être ses témoins jusqu'au bout du monde durant tous les siècles, il leur promit de ne les quitter jamais du côté de son esprit, quoique son corps cessât d'être visible. Si ces faits peuvent être niés, niez donc aussi qu'il y ait jamais eu un Jésus-Christ sur la terre; niez qu'il y ait des chrétiens dans le monde; niez qu'il fasse jour en plein midi. Le Christianisme est donc une chose de fait, où, par conséquent, on ne peut se conduire que par la méthode des faits, par témoignages, par autorités.

(1 Matlli., X, 15 ; Marc, vi, 2 ; Luc, x, 12.

Ainsi, ma chère sueur, disputer contre rautorité divine el infaillible dont les sacrés ministres de Jésus-Christ, dans quoique siècle que ce soit, ont toujours déclaré qu'ils étaient revêtus, c'est disputer contre des faits avec autant d'absurdité qu'il y en aurait à révoquer en doute que la princesse qui règne aujourd'hui sur la Grande-Bretagne soit descendue de la race royale des Stuarts, qu'elle soit fille de Jacques II, et que les deux Chambres du Parlement consentent qu'elle exerce tous les ilroits de la couronne d'Angleterre...

A Piomorantin, le 29 septembre 1708.

(note de la page 39i"i.

L'illustre évêque de Perpignan, ^l-^ Gerbet, écrivait il y a seize ans :

a Nous croyons d'une foi ferme et sur la parole de Dieu que la papauté est la seule puissance qui ail reçu la promesse de n'être pas vaincue par le temps. Nous savons qu'elle emportera avec elle, dans le cours de ses immortelles destinées, l'indépendance dont elle aura besoin. Un jour viendra où elle sera la survivante de toutes les choses agitées ou immobiles qui sont autour de nous. Les dômes de Bologne ou de Turin auront été usés par les âges, les événements qui remuent l'Italie seront relégués dans un coin reculé de l'histoire; la demeure funèbre des princes de la maison de Savoie ne sera plus que le caveau infréquenté d'une race éteinte : alors, il y aura, dans la ville éternelle, un homme qui s'appellera le

Pape, qui gardera le tombeau de saint Pierre et qui bénira le berceau de nouveaux peuples. Et quand, dans quel([ues moments de loisir, il se fera relire les annales du vieux temps, il distinguera à peine parmi les flots du siècle, la

vague d'aujourd'hui

« C'est à vous... ô Saint-Père, que cette paix appartient, les liens qui unissent au Saint-Siège les Églises des diverses régions du globe se resserrent de tous les efforts qui sont faits pour briser une souveraineté que toutes ces églises savent être le bras temporel de la Providence dans le gouvernement spirituel du monde. Vous êtes le seul roi pour qui l'on forme des vœux jour et nuit, et maintenant avec une ferveur croissante, dans les sanctuaires de l'Europe, les tentes de l'Orient et les huttes des tribus sauvages qui vous doivent leurs apôtres et leurs bienfaiteurs. . . »

Observations au sujet des attentats dirigés contre ta souveraineté teinporetle du Pape, 1S50 (pp. 30, 31).

(note de la page -102.)

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