‹ Joseph de MaistreChapitre 21 sur 27 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

DU DISCOURS DE M. DUPLESSFS DE GRKNÉDAN SUR LA RKVO- LUTION A PROPOS DE LA LOI CONTRE LE SACRILEGE.

« Que la pente qui nous entraîne au mal est rapide et courte ! Que le chemin qui nous ramène au bien est long, escarpé, difiicile!...

« J'ai vu naître la Révolution, j'ai vécu au milieu de

ses orages. Dans six ans, elle avait atteint son apogée et tout était consommé ; trente ans sont révolus depuis et elle dure encore.

« La Révolution est Unie, a-t-on dit à la chute de Robespierre; la Révolution est Unie, a-t-on dit quand la domination impériale a commencé de s'affermir; la Révolution est Unie, a-t-on dit au retour du Roi, sans doute avec plus d'apparence de raison : un an était à peine écoulé quil fuyait une seconde fois la France; et quand on l'a revu, on a répété encore : la Révolution est Unie, la Charte en a pour jamais fermé l'abîme,

« La Révolution ne finira que quand ses doctrines seront extirpées de tous les esprits, que ses institutions, ses lois, ses usages, ses mœurs , son langage seront abolis, oubliés ou devenus un objet de risée ou d'horreur.

« Si vous ne dccaUiolicisez la France, disait Mirabeau à ses collègues, vous ne méritez pas le nom de législateurs. Ce conseil était dans l'esprit de la Révolution, dont le précurseur et l'apôtre terminait toutes ses lettres à ses disciples par ce blasphème affreux : Écrasez l'infâme...

u La Religion fut en effet écrasée en France et détruite autant qu'elle pouvait l'être. Avec elle tomba la puissance royale dont elle est l'appui ; le trône fut ensanglanté, la société dissoute.

« Gomme on avait commencé par la Religion pour tout détruire, il semble que , pour réparer, on aurait dû commencer aussi par elle. Avant de rebâtir, on affermit les fondements , si leur ruine a causé la chute de l'édifice.

« 11 n'en a pas été ainsi. Je ne sais si, parcourant toutes les lois qui ont été faites depuis la Restauration; on y trouverait une seule fois le nom de Dieu ailleurs que dans la formule : Louis, par la grâce de Dieu. Mais, au contraire, qu'y a-t-il? Que dans la première Cour de justice, en présence du chef de la magistrature, on osait dire que

la Loi était alliée cl devail l'être! FA cette horrible impiété est demeurée impunie !

(( Après dix ans de restauration, on commence à peine h sentir la nécessité d'accorder à la Religion une protection déclarée. On cherche ù l'introduire dans les lois: mais avec rpjelles précautions, quelle timidité, quelle révérence pour les maximes do la philosophie! Ce sont ces maximes mêmes dont on s'autorise pour excuser cette hardiesse. Il semble que la Religion, pour se faire accueillir, ait besoin d'être amenée par la main de la philosophie, et, en quelque sorte, do nous être présentée par elle.

...« La loi (contre le sacrilège, représentée avec des changements après un an), débute par des définitions.

« Les anciens édits, les ordonnance des rois, nommaient simplement les choses par leur nom , laissant aux doctours le soin de délinir les noms et de classer les matières. C'est mémo une règle de droit que toute délinition est dangereuse,* parce qu'il est rare qu'on ne puisse la renverser (1).

« Vous faites dépendre le sacrilège des motifs qui l'ont jiroduit; mais, entre ces motifs, pourquoi n'en admettezvous que deux? et pourquoi ces deux motifs sont-ils la haine et le mépris? Êtes-vous descendu dans l'abîme du ctcur des méchants? Avez-vous considéré combien de motifs étranges , incomiiréhensibles et pourtant réels, peuvent les pousser à commettre un attentat sacrilège ? Savez-vous à quels excès peuvent conduire la froide et insensible incrédulité, l'orgueil porté jusqu'à braver Dieu même, le désespoir, qui affranchit l'homme de la crainte et lui fait tout oser, une curiosité diabolique, et cette fureur inquiète de l'homme cherchant à étouffer ses remords sous l'énormité de ses crimes?

« Le projet do loi, sortant des mains des ministres. ■ 1) Oiiiiii^ ilcliiiitio pciirulitsi. |taruiii est ciiiiii u( non subvcrli possil.

portait la peine du parricide. La Chambre des pairs l'a trouvée trop sévère pour le crime, elle l'a réduite au-dessous de la peine du crime de lèse-majesté et du crime de parricide. Faut-il s'en étonner ? Quand on ne voit dans le sacrilège qu'une atteinte portée à la société dans ses sentiments ou dans ses opinions, ou une offense faite aux citoyens dans ce qu'ils ont de plus sacré et de plus cher, il est facile de trouver de plus grand crime.

'f Un orateur que vous avez entendu hier a raisonné conséquemment, lorsque, séparant l'homme de Dieu, il a dit : on ne doit point punir le sacrilège. En effet, pour quiconque envisage l'homme et les sociétés humaines séparément de Dieu, le sacrilège n'est pas. Mais les envisager ainsi, c'est séparer ce qui est inséparable par sa nature. Les sociétés humaines ne peuvent pas plus subsister qu'elles n'ont pu exister sans Dieu. C'est lui qui les gouverne véritablement : l'ordre qui les régit et les conserve est son ouvrage ; les lois sont sa volonté ou ne sont rien, toute autorité émane de lui, c'est de lui que les rois tiennent leur puissance; leur majesté n'est qu'une image imparfaite de la sienne. Et non-seulement il a formé les peuples et les conserve, mais il tient leurs destinées dans ses mains et les fait disparaître quand il veut de la face de la terre. Donc celui qui s'attaque à Dieu, outre qu'il se montre un prodige d'ingratitude et d'audace, attaque le principe et la vie de la société tout entière. Il porte la cognée à la racine de l'arbre. Il se déclare l'ennemi du genre humain en déclarant la guerre à celui qui en est l'auteur, le conservateur, l'ordonnateur invisible, le souverain Maître et le véritable Roi. Et- comme tous les hommes et particulièrement tous ceux qui composent une nation sont solidaires, le sacrilège menace du courroux céleste tout la société dont il fait partie; car si le crime n'est pas expié par le coupable, il faudra qu'il le soit i)ar la société qui épargne le coupable.

L'horreur du sacrilège, ce sentiment est de tous les pays

et de tous les temps, il est contemporain de la croyance do Dieu, c'est-à-dire qu'il remonte au premier principe des choses. Il en est inséparable, il est en quelque sor^e inné dans 1 homme ; on le reconnaît dans le langage vulgaire; le nom de sacrilé^:^e est une sanglante injure. Ces mots sacrilège. im|)iété, profanation, lors même qu'on les transporte par métaphore des choses divines aux choses humaines, ne s'appliquent qu'à des crimes énormes. C'est la violation de ce qu'il y a de plus révéré sur la terre : c'est l'attentat de celui qui porte sur son roi une main sacrilège : c'est iimpiélé d'un enfant ingrat qui outrage son père , ou qui frappe le sein qui l'a nourri ; c'est le crime de l'adultère qui profane la couche nuptiale

« Mettre au-dessus du sacrilège quelque peine que ce soit, c'est mettre l'homme au-dessus de Dieu; et en même temps blesser la justice envers les hommes; car la justice veut que les peines soient proportionnées à la grièveté des crimes; et il n'y en a point de plus grand par son objet que le sacrilège, ni de plus redoutable à l'humanité. Les déclamations philanthropiques dont on nous étourdit se réduisent toutes à nous exhorter à être pitoyables pour les scélérats et sans pitié pour les gens de bien.

« C'est le renversement du bon sens et de l'ordre établi sur la terre depuis qu'il existe des sociétés, c'est-â-dire depuis le commencement du monde

« Égalité de protection accordée à tous les cultes. Or, qu'est-ce que cette reconnaissance et cette parfaite égalité de protection? N'est-ce pas montrer qu'on regarde toutes ces choses comme égales et qu'on veut qu'elles soient tenues pour telles? La Religion catholique est essentiellement opposée à toute autre, comme la vérité est essentiellement opposée au mensonge et à l'erreur, comme l'ordre au désordre; si l'une est le bien, l'autre est le mal ; si l'une fait le bonheur de l'homme, l'autre fait son éternelle misère. Il faut donc dire aux hommes, fuyez cette.roule, elle mène à la mort, comme celle-ci mène a la

vie. La Religion catholique est la Religion de l'Etat, non parce que la Charte Fa dit, mais parce que la chose était ainsi avant la Charte. C'est une de ces institutions qui ont survécu à la Révolution, qu'aucune concession du monarque ne pouvait changer. C'est la plus ancienne de nos institutions, car elle remonte au temps de Clovis. Oi^i étaient ces sectes qu'on appelle aujourd'hui des cultes, quand Charlemagne la protégeait dans les conciles, la propageait par ses lois et par ses armes, quand saint Louis l'afTermissiit par des établissements dont tous les âges suivants ont admiré la sagesse ? Ces sectes qui se sont établies en France par la violence et la rébellion, et qui n'ont pas obtenu, mais commandé la tolérance, le Roi doit-il, abandonnant les traces de tous ses prédécesseurs, les élever au même rang que cette religion sainte dont l'origine remonte à l'origine de la monarchie, de là au premier jour de la création de l'homme? Je veux que les Rois de France ne violentent pas leurs sujets pour les guérir de leurs erreurs, qu'ils ramènent les esprits à la vérité par la douceur d'un gouvernement paternel ; mais ils ne doivent jamais perdre de vue que c'est un malheur extrême qu'une partie de leurs peuples soit infectée de ces déplorables doctrines; que c'est peut-être au sein de ces erreurs qu'est né, que s'est développé le premier germe de la philosophie qui depuis a bouleversé les deux mondes

« Combien n'est-il pas insensé de payer des ministres pour les enseigner aux peuples, d'entretenir des temples où on les prêche et des écoles oi^i on les apprenne à l'enfance ?

ft Ministres du Roi Très-Chrétien, qui se dit le fils aîné de l'Église, protégez la Religion; mais pour la protéger, il faut y croire et l'aimer.

« Tirez-la d'abord du rôle des salariés et l'incorporez à l'État comme elle était autrefois, au lieu d'imiter celui qui osa se dire le Restaurateur de la Religion, et ne la

rap]tel;i que pour en Taire l'esclave et l'iuslrument de son ambilion, la mettant en dehors de la Constitution et en laisiint en quclijuo sorte un accessoire et un appendice : il agissait conséqueniment à ses vues. En ce point comme en beaucoup d'autres, la Restauration n'a pas grandement amélioré son ouvrage.

« S'il est pour la France quelque moyen d'arriver à une véritable Restauration, si après les crises affreuses qui l'ont agitée, après les remèdes si malheureux qu'on a tentés depuis, et qui n'ont fait que pallier le mal, le laisser pénétrer dans la substance intime de l'Etat et changer en langueur et en léthargie le transport et les convulsions d'une lièvre ardente; si dans cet état il est possible de guérir la France, le moyen, le seul moyen est de fortilier la Religion, en rendant à l'Église de France son indépendance, son autorité, sa force : tout est là.

« La Religion peut nous sauver encore. Elle a fait de plus grands ouvrages. Par son établissement elle a sauvé le monde descendu au dernier degré d'avilissement. Elle a créé alors un nouvel univers et fait sortir des vertus sublimes du sein de la plus profonde corruption.

(( Ce moyen est dans vos maius. Quedis-je? la Religion venait comme d'elle-même ramenant l'ordre avec elle, presque sans le concours et souvent malgré la résistance de l'autorité, comme si Dieu voulant montrer sa main sensible et palpable dans la restauration des choses, ainsi qu'il l'a fait d'une manière frappante et terrible dans leur renversement.

« Favorisez son œuvre. Fortilioz l'instinct religieux, c'est lui qui fait l'homme. Autant vaudrait tenter d'apprivoiser les lions et les ours, que de policer ou de corriger les hommes sans leur parler de Dieu. Cela ne s'est point vu et ne se verra jamais. Protégez la Religion, non i»as seulement comme religion de l'État, de ])eur (}u'ou ne

dise : Si l'État en avait une autre, fût-ce l'idolâtrie, il

faudrait donc la protéger de même Gardez surtout de

la confondre avec les sectes qu elle réprouve, et sous prétexte d'une tolérance trop voisine d'une coupable indifférence, d'envelopper tous les cultes chrétiens dans une protection qui les place au même niveau.

« Protégez-la comme la vérité, sans en rougir, sans y mêler les maximes de la philosophie ni les ménagements d'une lâche timidité. Imitez les ordonnances de. nos

Rois Elles ne s'autorisaient point de vaines théories

politiques pour défendre la religion de Jésus-Christ : elles ne l'appelaient point un culte, mot qui signifie selon son objet ou la piété ou l'impiété; elles nommaient hérésie l'hérésie ; elles ne connaissaient de religion que la véritable : elles n'étaient point pour les impies de vains épouvantails qui effrayent quand on les voit de loin et dont on se rit quand on en approche. Rendez à l'Église cette magistrature qui n'appartient qu'à elle, qui préside à la naissance, au mariage et à la fm de l'homme, montre Dieu plaçant l'homme sur la terre, lui donnant la fécondité et le ramenant dans son sein. Prêtez la force des lois à ses préceptes divins. Faites observer le repos du septième jour partout impudemment violé, ce repos salutaire à l'homme : réprimez le sacrilège par des lois sérieuses, et que le prêtre portant le viatique dans la ville mémo où réside le roi, ne soit plus réduit à se cacher comme au temps des persécutions. Relevez ses temples, ajoutez vos pompes à ses fêtes publiques ; favorisez ses établissements ; confiez-lui l'éducation de l'enfance : c'est elle qui forma tous les génies qui ont illustré la France. Elle seule peut renouveler aujourd'hui jusque dans le fond les âmes dégradées, éteindre cette soif de s'él(?ver et de s'enrichir qui les tourmente incessamment, dompter l'orgueil et guérir les hommes de la passion de l'indépendance, qui n'est au fond que la soif de dominer: rendre enfin le calmeà l'âme et accoutumer chacun à rost'^r à la place où la Providence

l'a fait naître, satisfait du degré de fortune, de distinction et d'honneur qu'il est appelé à recueillir dans la position où Dieu l'a placé. »

{Moniteur, 1825.)

(note de la page 470.)

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