‹ Joseph de MaistreChapitre 8 sur 27 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

F.T LES \OUVrAi:X CRiri(,H;F.S

Méiuiiires politiques et CorresponiLinces (liplimuliffuei de Joseph de Maistre, avec explication et lonnnenlaireft historiques^ par Albkri Blaxc, docteur en droit de l'Université de Turiii.

Que ne s'est pas permis contre M. de Maisire la critique des libres penseurs (1)? Que n'a-t-elle pas osé?

(1) Une complète revue des ennemis de M. de Maisire serait exlrêmemenl monotone; car l'esprit qui le poursuit s'appelle aussi U^gion. et je me lasso plulAl à relover tant

Eli bien, elle va plus loin aujourd'hui; elle ose davantage.

Poussons donc h bout ces nouveaux miracles de sophistique.

En i8o8 parut, on s'en souvient, sous les auspices du tanieux ministre Cavour, la Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre, publiée par un certain avocat de Turin, M. Albert Blanc, scrupuleux éditeur, qui de ces textes a fait un

choix, — prenant cà et là ce qui lui a plu

Et par malheur, il lui a plu aussi d'appointer d'un perpétuel commentaire ces fragments d'une

(le criliquos [)erliclcs ou inoiilcs qu'on ne se lasse à les reproduire. Le lion do la fable, assailli dans sa vieillesse par ses sujets révoltés, n'a du moins à gémir que d'une attaque humiliante. — Le lion de Chambéry a un pire destin. Entre les plus chélifs esprits forts quel est celui qui ne se croie débiteur d'un « coup de pied » à ce noble génie? Je ne citerai que pour mémoire un dernier faclum publié contre l'auteur du Pape, œuvre d'un écrivain suisse flécouvert et prôné par M. Sainte-Beuve. Cette pièce assez haineuse nous apprend « que la religion de M. de Maistre est avant tout une théologie, une théorie; que sa foi est un système sur la foi ; que, dans ses lettres, on ne rencontre jamais l'expression d'un sentiment religieux, pieux, amais une larme de tendresse ou de tristesse, une parole

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inimorlelle pensée qu'il défigure afin de Y admire r à sa guise. Car c'est un leiM'ible admirateur que ce docteur en droit. Il a trouvé le secret de flétrir par l'admiration comme d'autres essayent de le faire par Tinjure. Que devient M. de Maishe entre les mains de ce galant homme? Il devient, ô suprême folie I un Père de TÈglise libérale et saint-simonienne! Un novateur qui croit appartenir au passé, qui pense à son insu) plus et autrement qu'il ne dit; sorte de Balaam des temps actuels qui bénit malgré lui ce (ju'il avait l'intention de maudire!... — Voilà à coup sûr

d'humililé ou de compassion; que 31. de Maislrc, le plus catholique des esprits, paraît en ce sens le moins chrétien des cœurs; qu'il a de l'érudition et point de science ; qu'en histoire il n'est bien souvent que Voltaire retourné, enfin qu'il a le tic prophétique. » L'auteur de ces jolies choses, prédicant tourné en athée, obtient naturellement les plus doux sourires de M. Sainte-Beuve , qui admire la solidité de celte prose genevoise et l'inflexibilité du nouveau critique. « Sa plume, dit-il. a quelque chose d'inflexible, » lisez intraitable; intraitable comme l'erreur retranchée dans un esprit faux. — Censeur étrange! Un protestant devenu incrédule renie riIornme-Dieu. et il ose accuser un apologiste chrétien de n'être ni assez pieux ni assez humble!!

une tenlalive vraiment piémonlaise : « embrigader M. lie Maislre 1 ! » Mais une telle annexion^ une telle violence dans Tordre intellectuel excède les forces réunies de l'éditeur et de ses amis : c'est une gageure d'extravagance. Quoique tronqué et mutilé, quoiqu'il traîne avec lui Topprobre d'un commentaire impudent et slupide, M, de Maistre est toujours reconnaissable. Il repousse (avec quel dédain!) les pensées louches qu'on lui prête, on entend jusqu'à la parole qu'on lui retire ; il demeure tout ce qu!il est.

H n'y a rien de changé que l'attitude de la criti(|ue révolutionnaire, qui s'est transfigurée pour lui en souriante courtisane : Mentitur iniquUas aibi! Ainsi celui qu'un demi-siècle durant elle a hué, sous le nom de prophète du passé, comme une intelligence arrêtée dans le temps et qui n'en marque plus les heures, comme un vieillard en enfance qui prend ses souvenirs pour des prévisions et n'embrasse jamais que la mort, voilà que tout à coup elle l'érigé en révélateur du progrès, en

(t) Expression de M. B. d'Aurevilly dans son éminenl écrit ks Prophètes du passé. Paris, 1860» in-12.

Voyant de Tavenir. La contradiction est criante, et le but où Ton vise est trop clair. Il y a quinze ou vingt ans, le rationalisme éclectique tenta un coup de main contre la foi religieuse de Pascal. Un holà universel réprima cette folio. L'Eclectisme repoussé se rabattit sur le scepticisme philosophique du maître. On lui abandonna par pitié ce point contestable, mais assez indifférent. C'est une attaque de ce genre que le sophiste piémontais livre à la vérité. Il ne cherche à tromper sur le caractère et les idées de M. de Maisire que pour enlever au système catholique Tautorité que lui donne humainement l'immuable adhésion d'un puissant esprit.

Le commentateur piémontais est encore plus téméraire que M. Cousin ; le talent lui manque pour jeter quelque prestige sur une mauvaise cause. Scribe maladroit de Cavour, le docteur en droit de Turin prouve par sa publication même qu'il est plus facile d'opprimer des nationalités trahies que de faire violence à des pensées.

On dirait que M. de Maistre avait le pressentiment de la publicité perfide que lui préparait

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Tavenir, lorsqu'il lanrait ce mol terrible : a Je ne crois plus au secret; on est tiahi partout, par la haine, par Tamilié, pai' la finesse, par la balourdise, par les circonstances, que sais -je? Entin il n'y a point de secret l). »

Et ne prévoyait-il pas aussi ses éditeurs italiens lorsqu'il écrivait en 1815 :

« L'Europe est surchargée, oppressée, écrasée dans ce moment par une bande inconcevable de ffhilosophastres sans morale, sans religion cl mcme sans raison, déchaînée contre toute espèce de subordination et ne demandant (juà renverser toute espèce de puissance pour se mettre à sa place.

(c C'est malheureusement la souveraineté aveugle qui a enfanté ces messieurs (2). »

Ces messieurs, dans leur lignée du moins, exercent aujourd'hui la souveraineté. Ils ont l'or et la force, et non contents d'opprimer ou d'acheter la conscience des vivants, ils cherchent à pervertir la pensée des morts.

(I) Lcllrc au conile d Avaras , 15 juillet 180i. {■2) Lcllrc il S. Exe, le comlc de..., 3 novembre 181o. ;V. I.cllrvs et Opu'^cules. t. I, p. 3H8. Paris, l8o0.in-8.)

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Pervertir la pensée de M. deMaistre! faire de lui, malgré toutes les révoltes de l'honneur et du bon sens, un précurseur de Titalianisme et de la démocratie, un catholique peu soucieux de Taulorité pontificale, un libre croyant dontl'àme s'égare volontiers dans le rêve d'une religion nouvelle I et, pour établir cela, donner la question aux membres de ce grand esprit en tenant sous le verrou le corps même qu'on vient de torturer! telle est la mission vraiment sacrilège lemplie par le secrétaire de Cavour, avec cette sorte d'outrecuidance cyni(iue et gauche qui amène l'éclat de rire comme l'expression la plus exacte de l'indignation.

Voici d'abord la genèse intellectuelle et morale qu'il nous retrace de M. de Maistre en vue du personnage qu'il va lui assigner :

« Tandis qu'en France, dit-il, une génération puissante de savants, de penseurs, de voyageurs, d'industriels, attirait en elle les forces latentes du pays et procréait un nouvel organisme social à côté de l'ancien squelette politique, les classes privilégiées avaient seules en Piémont une fonction active. On existait poliliqueinent et non sociale-

ment... M. de Maistre subit jusqu'à sa quarantième année la compression de circonstances peu propices au développement de son ardente nature. Pendant ces premières années de la vie, où le jeune homme semble n'avoir pas encore de spontanéité propre, Joseph de Maistre, déjà sérieux el songeur^ s'absorba avec une sorte de volupté mystique en ceux qui le dirigeaient. Il aima sa mère de toute l'expansion de ses enthousiasmes naissants; » à vingt ans, ses études terminées, « il revint à Chambéry, enfant par sa foi na'lce^ homme déjà par ses aspirations... Il eût voulu un devoir à sa taille.

« ^''est-il pas vrai que certaines natures d'élite ne sont point satisfaites d'une coopération vulgaire h lœuvre générale ?» — Voilà ce qui s'appelle penser! — Mais « le paisible bien-être de la vie patriarcale amortit les combats intérieurs... Seul et comprimant ses élans vers de hautes destinées, il se livra à des travaux énormes. Les langues, les mathématiques, la philosophie religieuse Tabsorbèrent, et, par un effort de pensée dont ses papiers inédits contiennent quelques traces, il essaya une

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synllièse de ces trois sciences. Bientôt cependant il recula devant cette tâche immense, ayant peur de trouver le panthéisme auhout [[). »

Ici il faut arrêter l'éditeur ; tout ce qu'il dit là, est à coup sûr erroné. Il prétend que M. de Maistre voit le panthéisme au bout de sa tentative! Croit-il donc qu'on puisse se payer de sa parole ?.., Où est la preuve, la citation textuelle, qu'on puisse vérifier? Mais cette citation eût coûté trop de peine, et il est plus habile de laisser croire que toute synthèse des connaissances humaines conduit naturellement à Hegel! Et cette insinuation hideuse, gonflée d'athéisme, se glisse ainsi sous le nom de M. de Maistre, n'est-ce pas odieux?

«A l'époque où la révolution commence, poursuit réditeur, Joseph de Maistre était entré fort avant dans une vie de bénédictin (:2). // avait interrogé d'énormes bibliothèques de philosophie religieuse.

(I) Voir p. 6, H, 12, 16.

('2) Ne dirail-on pas que J. de Maislre a pris la vie d'un aulre pour y entrer comme on entre dans un habil? Le docteur en droit de Turin parle une langue bizarre, il no sait pas môme le juste emploi d'une préposition.

ses habitudes s'étaient assises dans l'uniformité de cette existence calme et froide... Il avait acquis dans risolement de son travail cellulaire... (Que ce Irait de littérature pénitentiaire est ingénieux !) la rigidité magistrale des moines de Zurbaran^ de ces gentilshommes du roijaume spirituel de fière et noble mine... il garde ainsi une originalité pittoresque aux yeux de l'artiste. . . mais // perdit la communion sociale ^style du Père Enfantin î)ei, puissant h concevoir, il le fut moins à comprendre. D'nn autre côté, il avait trempé son caractère dans la glace fortifiante d'un milieu sans agitation, ses ardeurs s'étaient concrétées au fond de lui-même, ses facultés comprimées avaient pris des formes anguleuses, rectes et précises par une élaboration semblable aux formations mystérieuses du cristal dans le silence des roches intérieures (1). »

Quelle profondeur d'observation... minéralogique! Continuons :

« C'est h cette époque de solitude songeuse que Joseph de Maistre commença à prendre ce ton de

(1) Page 17.

voyant qu'on remarquera plus tard dans ses écrits. » A propos d'un discours prononcé en 1784, citant à peu près les Considérations sur la France, l'éditeur ajoute : « Ce qui est étrange dans cette carrière de précurseur, ce sont deux prophéties écrites à vingt-cinq ans d'intervalle, sur une évolution religieuse iirochaine. Le pressentiment est tellement fort chez lui, que Vannonciation crime relicjion nouvelle {\), proférée en 4796 par le chapitre v des Considéralions, est renouvelé en 1821 par le chapitre xi des Soirées où reluisent ces paroles extraordinaires : « Il faut nous tenir prêts pour un immense événement dans Tordre divin (2). »

Passant condamnation sur ce style où reluisent des barbarismes extraordinaires, je relève seulement une légère félonie ou une immense légèreté. Si les deux passages qu'on invoque à l'appui de l'assertion la plus fausse sont inspirés à vingt-cinq ans de distance par le même esprit, — ce qui est

(1) Annonciation est ineffahlo! et puis proférer r Annonciation a ("2) P. 18.

accordé, — le sens du second passage, fragment d'un entretien inachevé dont s'empare une glose frauduleuse, doit être déterminé par celui du premier qui défie toute méprise. Car ce sens est manifeste : il absout clairement Fauteur de tout pressentiment d'une religion nouvelle.

Voici les dernières lignes de celte admirable page; elles sont concluantes, ce semble :

(( Le pliilosophisme n'a donc plus de plaintes à faire: toutes les chances humaines sont en sa faveur; on fait tout pour lui, et tout contre sa rivale. S'il est vainqueur, il ne dira pas comme César : Je suis venu, fai vu, fai vaincu; mais enfin il aura vaincu; il peut battre des mains et s'asseoir fièrement sur une croix renversée. Mais si le christianisme sort de cette épreuve terrible plus pur et plus vigoureux, si Hercule chrétien, fort de sa seule force, soulève le fds de la leur et rétouffe dans ses bras, patuit Deus (1). »

Et cependant une critique effrontée vient nous dire :

(1) Coinidérdlii'ïifi ><ur ht France, cliaiijtro v. in-8. page 92.

« Encore une fois, cet homme a été mal jugé... Il pressentait si bien, sans s'en rendre compte peut-être (1), une évolution sociale, fondamentale, qu'une lumière de prédiction transparaît dans tous ses écrits. Il la laisse échapper, il est facile de le voir, rassuré par Tépoque, encore lointaine ii ses yeux, de cette transformation de l'humanité et satisfait de combattre, pour le moment, les excès de lesprit trop critique de cette révolution qui devait cependant y conduire. Aussi Joseph de Maistre, aux yeux des penseurs catholiques, est-il un catholique effrayant. »

Je ne sache pas que jamais M. de Maistre ait effrayé un penseur catholique. Mais la thèse de réditeur exige que les catholiques soient effrayés de M. de Maistre, et sans plus de scrupules, l'éditeur conforme ses allégations au besoin de sa thèse. Il faut h ces garibaldiens de plume un Joseph de Maistre apôtre d'anarchie et de panthéisme; ce Joseph-lk, ils le font, Celui-là seul est

(1) Il est clair que M. de Maistre ne se rendait pas compte de ces pressentiments absurdes de M, Blanc,

effrayant, effrayant comme le mensonge, comme rimpudence de ses auteurs...

Comment discuter avec des écrivains de cet ordre qui, soit excès d'audace, soit défaut de sens, trouvent dans la première page des Considérations sur la France l'expression d'une sorte de fatalisme religieux (1)?

Voyons maintenant comment M. de Maistre, le théoricien absolutiste et théocratique, va tout à coup paraUre, sous les traits du grand citoi/cn; contempteur des Papes à ce titre, et de Tautorité pontificale. L'éditeur, en homme habile, nous a de longue main préparés h quelque étonnante métamorphose, par cette savante peinture du jeune homme songeur et comprimé^ comprimant ses aspirations, mais rêvant un devoir à sa taille, mal satisfait d' une coopérât ion vulgaire à l'œuvre générale... Le moment est venu où ces ardeurs,

concrétées au fond de lui-même, vont faire éruption et briser les formes anguleuses et rectes de ses facidtês.

Au commencement de Tannée 1804, le Premier Consul fit demander à la cour de Rome l'arrestation immédiate et l'extradition d'un émigré, le chevalier de Vernègues, envoyé des Bourbons à Naples; mais celui-ci réclama Pinlervention du cabinet de Saint-Pétersbourg, affirmant qu'il était sujet russe.

Le Pape, persuadé que l'Église avait plus à gagner à la bienveillance de Bonaparte qu'elle n'avait à perdre au mécontentement du Czar, consentit à l'extradition de M. de Vernègues.

Le comte de Maistre éci^t à ce sujet :

« La remise du chevalier a été fort mal prise ici (à Saint-Pétersbourg)... L'ambassadeur de Rome soutient ici que l'émigré, déclaré mort civilement en France et naturalisé ailleurs, peut toujours être considéré comme Français. Cela s'appelle dormir profondément. Il y a, au reste, une i^rande erreur dans la cour de Rome : Sa Sainteté

se croit souverain^ puis pape. Cest tout le contraire (1). »

Elle 9 mars 1804 :

« On se moque en France assez joliment du bonhomme qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire; mais ce n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un bonhomme dans une place et h une époque qui exigeraient un gran<l liomme. »

Lorsqu'il fut question du couronnement, M. de Maistre écrivit h Rome « pour représenter au Pape tout le mal qu'il allait faire et tout le bien qu'il ferait en résistant aux obsessions de Napoléon. » Alexandre l'avait en outre autorisé à faire sentir combien un refus énergique lui serait agréable et quels avantages il en pourrait résulter pour la situation des catholiques en Russie.

Cotte lettre, écrite en latin et contenant des

(1) On ne saurait porter un jugement vrai sur celte affaire, non plus que sur le Concordat de 1801 et le couronnement de IJonapartc, si l'on ne consulte les Mémoire)^ du Cardinal Consalvi. (T. I, p. 201 et suiv. ; t. H, p. .319 et suiv. Paris. IHftt. in-K«.^

conseils longuement motivés, ne parvint jamais à sa destination (1).

A la nouvelle de la résolution prise par le Pape de se rendre à Paris, M. de Maislre éclate : « Le voyage du Pape et le couronnement, dit-il, sont dans ce moment le sujet de toutes les conversations. Tout est miraculeusement mauvais dans la révolution française, mais pour le coup c'est le nec plus ultra. »

Dans une autre lettre :

« Je n'ai point de termes pour vous peindre le chagrin que me cause la démarche que va faire le Pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon cœur la mort, de la même manière et par les mêmes raisons que je la souhaiterais aujourd'hui à mon père, s'il devait se déshonorer demain. (Cette phrase, quoique très-juste, peut paraître trop violente : ôtez-la, Monsieur, si vous voulez.' On serait tenté de croire que tout est perclu^ mais il arrivera des choses auxquelles personne n? s'attend. »

Au coiiimenceraent de 1 805 :

« Nous verrons, dit-il, ce que produiront les nouvelles scènes d'Italie, Buonaparte, dit-on, y porte le Pape en croupe pour sacrer son frère. Je voudrais de tout mon cœur que le malheureux pontife s'en allât à Saint-Domingue pour sacrer Dessalines. Quand une fois un homme de son rang et de son caractère oublie h ce point l'un et Taulre, ce qu'on doit souhaiter ensuite, c'est qu'il achève de se dégrader jusqu'à ne plus être (ju'un polichinelle sans conséquence.

te Ouand je vois le rôle qu'il joue et celui (piil a manqué, je suis réellement furieux. Jamais on n'a laissé échapper une plus belle occasion de s'illustrer et d'avancer le catholicisme. »

Qui ne voit que M. de Maistre s'emporte ici jusqu'à entreprendre sur le droit de la Providence, et qu'il s'exprime à l'égard de la plus haute autorité qui soit en ce monde comme s'il avait la puissance? Mais il est trompé dans ses espérances, il est irrité : « Tu te fâches, Jupiter! donc tu as tort. » Lui-même le sent, et la conscience qui perce à Ira- \ers la passion lui fait retirer soudain le trait le

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plus amer. Qui ne voit aussi que toute cette colère n'est après tout qu'une colère d'amour ?

11 ne s'échauffe contre le pape souverain que parce qu'il trouve que le souverain n'est pas assez Pape, qu'il ne compte pas assez, pour le défendre des puissances du siècle, sur Tincomparable puissance qui lui a été donnée. Mais pousser M. de Maistre jusqu'à celte conséquence effrénée, que le Pape n'est faible que parce qu'il est souverain et qu'il faut abolir le souverain pour affermir le Pape, est d'une rare effronterie ! N'a-t-il pas dit au plus fort de son emportement : On serait tenté de croire que tout est perdu, mais il arrivera des choses auxquelles personne ne s attend.

C'est là une vue de haute raison qu'il jette sur le feu de ses premières paroles. Et ces choses arrivèrent, on vit les autels relevés en France, le culte restauré, la hiérarchie rétablie, et plus tard, le même Pontife qui, à parler selon ïhomme, avait paru faible, devenir à Savone et à Fontainebleau tout fort, vrai successeur de celui qui sut jusqu'à lu lin aimer la justice et haïr l'iniquité.

Veut- on, sur ce texte si simple et d'une inler-

prélation si facile, connaître la glose piémontaise? La voici; elle est curieuse : « Ainsi Joseph de Maistre qui a donné la formule la plus absolue, la plus rigide, la plus extrême (la moins vivante par toutes ces raisons) de l'autorité, a subi le premier la gï^ande loi de la réaction contins une fonction trop exagérée de sa vie morale. La liberté et lautorité., ces deux pôles, manquant d'équilibre e^ dliarmonie dans le monde intellectuel quil s était fait, le premier réagit violemment sur le second, dès que Vautorité cessa d'être une expression complète de ses aspirations spontanées... le rêveur de la suzeraineté papale est terrassé par sa propre liberté. C'est un curieux phénomène moral (i •. »

De quelle fonction trop exagérée de sa vie intellectuelle l'éditeur paye-t-il actuellement la rançon, en outrageant ainsi par ce galimatias cynique la vérité, le bon sens et notre langue? Mais achevons : « Quelles sont, ajoute-t-il dans l'appréciation du livre du Pape, les conséquences des

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fragments inédils qu'on vient de lire? Ce n'est pas ici le moment de le déterminer. »

« Et il est l'auteur du Pape!! s'écrient les choristes de la libre pensée béants d'iiypociile stupéfaction. — Si le Pape était antérieur à la Correspondance^ un moment de surprise serait, à la rigueur, possible, et rien que possible. Mais le Pape étant venu, longtemps après, le jeu de Félonnement n'est qu'impudence. Quoi! vous prétendez corriger l'œuvre qui suit par celle qui précède ; le Pajoe, par quelques passages de la Correspondance; le livre calme, savant, profondément médité, par un fragment de lettre passionnée, par une improvisation de colère? Et toutefois quelle vaine dépense d'absurdités et de perfidie pour créer entre Fauteur des lettres diplomatiques et Fauteur du Pape une contradiction qui n'existe que dans le désir de qui la suppose ! Chez M. de Maistre, Fhomme d'État et le penseur sont un. Il ne s'est jamais démenti. Pour peu que l'on considère quel rôle il assignait dans Fhistoire, à la souveraineté pontificale, ses plaintes les plus amères deviennent comme Fardente préface du livre même

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dont on vcul qu'elles soient Fantithèse. Il querelle la cour de Rome, il s'imagine que Pie VII n'a pas cette confiance qui marche sur la mer du monde, et qu'en lui Pierre oublie une seconde fois que Jésus lui tend la main. Et la douleur l'égaré, — elle entraine sa plume ; — mais après tout, la violence de son dépit n'est que la mesure de son ambition pour la sainte Église romaine.

Cela est évident aux yeux de tout esprit qui n'a pas mis ses idées sous le joug de l instinct du mal et de la passion. Mais peu importe au commentateur révolutionnaire, il veut que le rêveur de la suzeraineté papale soit terrassé par sa propre liberté ! Sic volo, sic juheo; et pour établir cette vision, voici quelle série de considérations il développe sur la papauté, elles sont éblouissantes.

Il nous dit dans son incomparable idiome, que — Cessant de représenter contre la maison d'Autriche l'effort résistant de la démocratie évangêlique, la papauté avait vu croître en Europe un peuple prédestiné... Que la France marchait ardemment vers le but (jue les vieux Papes limorcs commençaient à perdre de vue : rémaucipalion

des opprimés; que les Français devinrent les Guelfes des iiouvelles indépendances^ les semeurs d'idées, les ouvriers des civilisations commencées. . . Que la papauté, regrettant le temps passé comme font toutes les vieillesses, resta morne et inaciive, impuissante à concevoir comme à lutter: qu'elle vit avec stupeur que l'idée de Grégoire Vil n'était pas le dernier mot de riiumanilé... Que depuis Calvin, Tinfluence papale diminue sensiblement. « Au temps de Joseph lï, ajoute-t-il, le prestige spirituel est à peu près évanoui. Gharlemagne était venu à Rome se prosterner aux pieds du successeur de Pierre... et c'est le successeur de Pierre qui foit à Vienne, auprès de l'empereur, un voyage stérile en résultats. Pie VII fait, pour sauver son trône ébranlé par la révolution, ce que son prédécesseur avait fait pour sauver l'Église avec un égal insuccès. La question de la monarchie romaine, brûlante de difficultés actuelles, absorbe le malheureux prêtre. Loin d'être une garantie d'indépendance, le patrimoine de Saint-Pierre le force à confier son sort à la puissance catholique qui se trouve la plus forte, tour h tour la France

oO JOSEPH DE MAISTRE

OU rAiilricbe. Lo sacre de Napoléon par Pie VII représente une de ces oscillations.

(( Ce n'est pas le nouvel ordre de choses que va consacrer ce vieillard, c'est le soldat qui peut, d'un seul coup, écraser la mitre blanche du Vatican et le trône du Qulrinal^ le satin et le sapin (1). »

J'entends les hurlenients des chemises rouges ! Et quel mélange de brutalité et de fourberie î Détestables railleurs, c'est par excès de compassion pour le malheureux prêtre qu'ils aspirent à dépouiller le souverain, à voler le sapin (selon leur sauvage expression) pour émanciper le satin ! Le docteur en droit de Turin vient de déclarer que la puissance spirituelle est morte, et il ajoute que la puissance temporelle (ou le patrimoine de Saint- Pierre) gêne le prêtre dans son indépendance spirituelle. Or voici le raisonnement dans toute sa beauté; le prêtre n'est plus, donc le prince doit cesser d'être parce ((u'il gêne le prêtre qui n'est plus ! C'est \l\ un syllogisme à la Mandrin.

fi) P. U.

A lire ce tableau ridicule des luttes du sacerdoce et de l'empire, on admire avec quelle confiance et quelle naïveté de superbe ces messieurs dénoncent l'infirmité dont ils sont atteints : la perte du sens moral. On s'étonne à quel point cet abaissement leur est devenu naturel. Il ne leur vient plus jamais à l'esprit de se demander si par hasard, en telle rencontre, la raison ou le droit ne serait pas avec celui que tant de siècles et tant dames tiennent pour le vicaire de Dieu sur la terre. Loin de là, sans examen, sans étude comme sans conscience, ils prononcent contre lui. Tout est légitime, tout est bon, tout est expédient, pourvu que l'éditice catholique s'ébranle! L'erreur, le schisme, la violence ou la fraude, ce sont là autant de ressorts nécessaires qui impriment à l'humanité l'élan vers l'avenir! L'infaillibilité est déplacée; ils la mettent du côté du temps et de la force.

Et comme la force a trahi le Saint-Siège, ce n'est pas à lui qu'il appartient de la juger, il est jugé par elle. Tout accomplissement quelconque, tout attentat consommé prescrit contre la justice.

1o2 JOSEPH DE MAISTRE

Donc plus de droit, plus de Dieu, mais la force seule qui se dit le progrès.

La force brutale est le seul Dieu qu'adorent ces superbes émancipateurs des peuples. Ils la reconnaissent, parce qu'ils se reconnaissent euxmêmes, partout où elle règne. Depuis longtemps déjà les penseurs catboliques ont dénoncé cette alliance du césarismeet de la révolution. Ils l'ont signalée comme l'inévitable cbâtiment de nos obstinations dans Terreur. Le publiciste de Turin y voit au contraire une régénération, une ère nouvelle de prospérité. Que la liberté humaine demeure étouffée dans cet embrassement sauvage, peu importe k ce libéral. « Par V affaiblissement pi^ovidentiel du type du César brutal, dit-il, il arrive, entre autres manifestations de la vie universelle, si longtemps comprimée, que les grandes familles humaines tronquées et séparées par des divisions tracées avec l'épée, tendent h se configurer selon leurs légitimes besoins. Ici la prophétie de Napoléon vient naturellement h l'esprit: « L'Europe sera républicaine ou Cosaque. » Si les nations qui souffrent sous le joug étranger ne s'affranchissent pas

ET LES NOUVEAUX CRITIQUES loS

elles-mêmes, eest la Bnssie qui parait destinée à les affranchir (4). L'action russe aura le danger de froisser les personnalités nationales, comme on le fait en Pologne (Mourawief froisse un peu la personnalité polonaise! J'admire les délicatesses du style piémonlais !...)

« La liberté ne les exagérerait pas et vaudrait mieux, si elle devenait paternelle... Mais la question est tout entière placée entre ces deux alternatives, la France paraissant être un flambeau plutôt qu'un instrument de l'œuvre de civilisation... » Joseph de Maistre, suivant la glose nouvelle, pensait que la Russie pourrait réaliser ce que la France enseigne et prophétise (2;.

M. de Maistre parlant par la bouche de son commentateur est récusé de droit. Le secrétaire de Cavour est trop habile. Je néglige donc ce témoignage pour m'attacher uniquement à la parole et à

(1) Il faudra prendre sans doulc le mot affranchie dans le môme sens que les anciens Romains donnaient au mol pacifier : Ubi solitudinem feceruut, pacem appellanl. — TacH. A gric.

la pensée du commenlaire ; elles sont claires. Le peuple prêdesliné a fait son temps. L'avenir appartient à la Russie. La révolution l'appelle, quelques malentendus n'empêcheront pas ce cri d'être entendu de Saint-Pétersbourg. Les Condottieri de ritalianisme sourient aux proconsuls moscovites : leurs mains se cherchent, elles brûlent de s'étreindre; mains vraiment fraternelles, fraternellement impies, et loules pleines de rapines et de sang (1;.

Ainsi, la Papauté abolie, TÉgiise catholique renversée, la France dégradée ou asservie, toutes choses rendues à César, qui abjure providentiellemmt sa brutalité pour accomplir dorénavant sa fonction émancipatrice d\ine façon autoritaire, sous le régime prolecteur du knout et de la potence, enfin la communion industrielle de tous les peuples réunis dans le bercail de quelque Père Enfantin, suprême pontife qui n'aura point le mauvais gofit de dispuler au Pouvoir la propriété de riiomme — l'àme d'ailleurs élant supprimée : —

fl) L'Allemagne prussifiée est deveiuie anjouririuii la puissance proleclrlre de ritalie rrvolnlionnairo.

voilà l'idylle de l'avenir dans toute sa fraîcheur! 0 trop heureuse postérité, qui verra Faccomplissement de ces sublimes promesses, à Tavénement du véritable âge d'or, révélé par Saint-Simon î

A de pareilles idées qui, dans ce langage francoturinois, vrai jargon de barbare, accusent tout h la fois la félonie et... la balourdise, on ne fait pas l'honneur de les discuter. Nous attendrons pour cela qu'elles s'expriment, du moins en français, avec correction et décence.

456 JOSEPH DE MArSTRE

Ce qui.' est, ce qu'il devient, par M. Binatt. — Beiuc des Deu v-Mnm/es-, 1 858-1801 .

Dans cet le folle prouesse de sophislique révolutionnaire, sorte de duel à outrance contre le bon sens et la vérité, le sophiste piémontais a trouvé un second plus littéraire que lui, plus exercé au maniement de la plume et qui n'a pas craint de mettre son talent au service d'une thèse insciitcnable. Qu'est ce donc que le talent s'il peut descendre à de pareils offices? Et comment un écrivain aussi distingué que celui de la Bévue des Deux- Mondes tombe-t-il en de telles méprises qu'à chaque pas on est tenté d'en appeler ou de l'intelligence h la bonne foi, ou de la bonne foi h l'intelligence? Quand un sectaire de l'école de Cavour se

trompe et contredit à Tévidence, il sait et chacun sait pourquoi. L'erreur lui est un gain. On s'indigne ; on ne s'étonne pas. Mais qu'un homme intelligent s'abuse d'une certaine manière, et que, dupe sans compensation apparente, il porte dans l'illusion manifeste je ne sais quelle candeur aiguisée de sophismes, cela est mélaphysiquement incompréhensible et tient du merveilleux.

Cependant, à bien considérer le temps présent et l'instabilité de la raison , dans les esprits qui prétendent fièrement ne relever que d'euxmêmes, ce phénomène s'explique, tout étrange qu'il est.

Les hautes vérités, celles qui « nous importent si fort (!) » étant posées aujourd'hui sur le plan incliné du progrès, et tout dogmatisme entraîné dans ce rapide mouvement qui emporte jusqu'aux principes premiers de la raison, les doctrines les plus certaines ne vivent qu'au jour le jour, sous la perpétuelle menace d'un lendemain qui change leur lumière en ténèbres.

(I) Pascal.

Rien ne s'affirme que la négation fatale de ce qui s'affirmait liier, et la logique, à qui il appartenait d'enseigner le discernement du vrai et du faux, n'a désormais d'autre emploi que d'établir l'indifférence absolue de l'un et de l'autre.

Sous la maligne influence d'un tel scepticisme, les esprits de ce temps ne comprennent plus qu'un penseur reste fidèle aux doctrines qu'il professe, et, jusqu'à la fin, conséquent à soi-même. Ils le soumettent à la condition de leurs propres pensées, qui n'est aussi qu'un devenir. Les yeux malades ne voient partout que la couleur de leur maladie; et ces hallucinés du panthéisme n'hésitent pas à transporter dans des intelligences d'une autre lignée toutes les faiblesses et tous les caprices do leur esprit frappé. Ils prétendent exprimer et saisir un disciple immuable de la vérité par cette formule hégélienne : Joseph âe Maistre, ce quil est^ ce quil decieni (1).

Mais qu'est-il aujourd'hui, qu'il n'était pas hier? Qu'est -il devenu et que deviendra-t-il?... ou plutôt

(Il An. flo la Bevup de.<^ Deur-Monde^y déconilire 18ri8.

que ne deviendra-t-il pas?... On va nous rapprendre.

La veille encore de la publicaiion piémonlaise, le comte de Maisire semblait ôirc en possession d'une renommée détinitive. Nul n'hésitait, ni amis, ni ennemis, sur l'expression très-décidée de celle vive et sincère physionomie. Elle ne permettait h personne Tindifférence ou rinccrlilude à son égard. La vie et les œuvres parlaient irop haut. ^Jais ffuelques fragments de mémoires et de correspondance politique paraissent, et voilà que tout change! S'il faut en croire l'écrivain de la Bévue, l)on nombre parmi les disciples se détournent du maître \^\] et les adversaires l'embrassent. Qu'estce à dire ? Tout le monde se trompe-t-il? — Et cependant qui donc veut se laisser tromper? Car est-on bien sûr de Téloignemenl des disciples ? Eston bien sûr aussi de ce retour des ennemis? Et ne se doute-t-on pas un peu qu'en exaltant un « de

(l) Le critique emploie ici assez mal à propos l'expression ùe disciples. M. de ilaistre a eu des lec'eurs éclairés; il a trouvé dans ce public de grands admirateurs : il n'a jamais fail et n'a jamais eu dessein de faire école.

d60 JOSEPH DE MAISTRE

Maistre imaginaire, » ils n'embrassent en effet que leur idole habituelle, Terreur et la passion?

Mais non: une sympathie confiante adopte toutes les rêveries du docteur en droit, elle enchérit même sur son commentaire, elle va jusqu'à prétendre que « les lettres de M. de Maistre annoncent un travail inquiet, un ce?' tain tourment de ce grand esprit désorienté, qui semble sans cesse tressaillir, se réveiller comme d'un rêve, se replier sur lui-même et ouvrir les yeux malgré lui. »

Pour sauver un peu Tinattendu choquant de ces assertions, le critique nous dit « qu'on aurait pu deviner, il y a longtemps, quelque malentendu dans cette renommée aujourd'hui si étrangement déplacée (il est assez adroit de poser ainsi en fait une pure vision) ; — V autorité religieuse, pour laquelle il avait surtout combattu, l'avait toujours suspecté, et dans les rangs les plus disciplinés, il était recommandé de s'en défier. » Note historique fort infidèle. Car, cette autorité, et ces rangs disciplinés, qui ne peuvent s'entendre ici que du trou-

peau gallican, ne représentent ni la vraie discipline ni l'autorité souveraine... « Disons sans relard, ajoute le critique, que si le siècle Ta mal compris, c'est que l'auteur des Soirées de Saint- Pétersbourg n'a jamais su se démêler lui-même. « Quels trouveurs que les modernes critiques! Un libre et puissant esprit les gêne, ils le trouvent un grand esprit désorienté! auteur des livres les plus ft clairs, » les plus « affirmatifs d'expression, » les plus « intelligibles; » — ils trouvent qu'il n'a pas eu la pleine possession de lui-même ; ses clartés sont spécieuses, ses affirmations hésitent, il ouvre les yeux malgré lui; les lecteurs ne le verront tel qu'il est que dans les commentaires saint-simoniens; c'est-à-dire que le siècle, en le comprenant, avait seulement cru le comprendre. « Un seul de mes disciples m'a compris, disait Hegel; — et encore ne m'a-t-il pas compris. » Hegel avait raison et à ses dépens; l'absurde, en effet, est inintelligible. Mais prétendre ([ue l'opinion s'abuse sur un écrivain aussi généreusement dogmatique que M. de Maislre, c'est lui dénier le pouvoir de reconnaître l'évidence.

Cet étrange phénomène d'un homme de génie n'ayant jamais su se démêler lui-même, le critique nouveau l'explique comme il peut, par « la rupture violente qui divisa la vie de M. de Maistre jusque dans les profondeurs de l'esprit. » Il partage la vie du comte en deux périodes. La première, au sein des affections de famille, dans l'exercice d'une magistrature qui Tattache à l'ordre ancien, s'écoule obscure et douce, mais singulièrement monotone, « et au milieu de petits hommes et de petites choses... chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien. » Le critique, k l'exemple du docteur en droit, profite de ces aveux de l'illustre écrivain pour faire pressentir à quelles extrémités de pensée doit naturellement se porter un esprit capable de cet immense ennui. Ainsi se coule avec adresse l'hypothèse des échappements vers l'avenir. Mais comme il faut aussi déférer un peu au préjugé général, on ajoute que « ce long temps, cette monotonie même l'appesantissaient dans le passé. » Oh! qu'il est le bienvenu cet ennui du comte de Maistre, qui tout à la fois le pousse par sa violence vers les nouveautés de l'avenir, et, par

le fait même de sa durée, rappesantii dans les croyances du passé !

La Révolution survi'Uit. Alors commence une seconde période, ({ue le critique analyse et décrit ainsi : « Le tourbillon qui l'êmporle comme tant d'autres, lui donne d'abord le vertige, et comme une ivresse d'indignation ; bientôt pourtant // aperçoit de nouveaux deux cl une nouvelle terre. » Pendant sa mission h Saint-Pétersbourg, « il voit rouler autour de liii les événements extraordinaires dans lesquels Dieu écrit des idées nouvelles... Secoué par la révolution politique, il l'est encore plus par la révolution intellectuelle qu'elle contient. A l'ûge où la vie est en quelque sorte faite, l'homme peut-il la défaire? Et d'un autre côté, lorsqu'il a Taiidacc curieuse... peut-il rester fixe dans l'enveloppe d'une première éducation? Quand tout change, est-il de force h ne changer en rien?... Il cessa donc d'être un, sa volonté resta d"un côté, son intelligence passa de l'autre... Dans cette discorde de l'àme, sa foi pratique de^ meura vicloiieuse... » Mais en réalité «il pense de plus haut qu'il ne parle... )> et « le travail ta

164 JOSEPH DE MAISTHE

faiie consislc h écarter, à pardonner, à tenir pour rien ses colères, ses saillies, tout le contemporain, tout réphcmère...

« Il faudra choisir et rassembler parmi ses idées celles qui sont constantes dans son esprit, ou ridée fondamentale de Joseph de Maisire. On verra en elle son passage d'un monde h un autre, ce qu'il croit être et ce qu'il est; ce quil est et ce qu'il devient... Il s'est retourné contre la révolulion française et il a engagé une lutte étrange où il finit par céder sans s'avouer vaincu ; il Tallaque et il Taccepte ; il en combat les théories, et il en lire les siennes, bien différentes; elle lui estime hérésie contre laquelle il s'acharne, et elle lui est en même lemps comme un texte du livre de la Providence, qu'il commente, dotJt il fait toute sa vie l'exégèse et par lequel il s'élève aux plus hautes questions de la théologie. »

Ce passage est à lui seul lout le travail de la Bévue des Deux-Mondes, c'est-à-dire radicalement faux; et l'erreur par rapport à M. de Maisire va jusqu'à l'irrévérence. Certes je hais l'idolâtrie littéraire, mais je ne reconnais pas à la

CF'iti([ue le droit de (raitcr un (el lioninie, comme elle ferait un des cerveaux malades de notre temps. Donc, à Ten croire, le politique sagacc, le publiciste Voyant se serait laissé surprendre et emporter tout à coup par la révolution, comme s'il était possible qu'il n'eût remarqué aucun signe précurseur dans l'air lourd et vicié de l'époque ; ni aperçu les éclairs à l'horizon, ni entendu les lointains roulements de la foudre, qui, pour tant d'autres, en annonçaient le prochain éclat î U n'a rien vu, rien prévu. La Terreur l'enveloppe, le fend comme un chêne et le déracine, volonté d'un côté, intelligence de l'autre ; la vie persiste dans ce partage!... Car il ne faut pas moins qu'un tel prodige pour satisfaire à l'hypothèse du critique. 11 a besoin d'une telle brisure, pour tirer du même individu un ultra ridicule et un apôtre du progrès : — l'ultra ou la Volonté pétrifiée dans l'ancien régime et la tradition, dans la pratique routinière de l'aveugle foi ; — le héraut des doctrines progressistes ou V Intelligence ^ qui heureusement divorcée, atteint de nouveaux cieux^ une nouvelle terre^ et prend toutes les

convulsions de ce bas monde pour des idées divinement nouvelles.

Que la volonté soit donc déchue ; car elle nierait ces nouvelles ccrUures du doigt de Dieu ; elle ajournerait les deux nouveaux et la terre nouvelle à Tavénement du siècle futur. Qu'on se rie de ses protestations et de ses colères; car elles ne sont plus Texpression redoutable de la conviction indignée, mais les emportements presque imbéciles de la vieillesse retournée à Fenfance! oui, qu'on réduise Joseph de Maistre à une condition d'automate intellectuel !... et rien n'empêche plus de soutenir que son idée fondamentale n'est qu'un passage ; qu'il passe d'un monde à un autre, à son insu, et malgré lui; bizarre, composé de lumière et de ténèbres ; presque aveugle, quand il veut voir, on croit voir ce qu'il veut, clairvoyant, quand il ouvre un œil fatal et sans regard!

Voilà, certes, des procédés de critique tout à fait inouïs, et une méthode simple et courte d'expédier un adversaire. H est vrai que du même coup on se défait du bon sens, de la raison, de la vérité et de la vraisemblance; car à qui persuader que

celte personnalité éclatée, celte dualité irréconciliable est un homme, et un homme supérieur, et que c'est là Joseph de Maistre? Mais cet assemblage de vues fausses et de généralités vagues, cet arbitraire d'observation, celte pratique hardie du paralogisme, celte indigence de dialectique, celle habitude d'aftirmer sans preuves, de supposer tout ce qui plaît, et de conclure sur ce que Ton suppose, qu'en dites-vous? Voilà le véritable asservissement de la volonté au caprice de Terreur ! Voilà le vrai divorce de Tintelligence et de la raison î — Et cela aussi est un portrait ressemblant, mais à tout autre que M. de Maistre. Le critique s'est laissé aller à confondre ses traits avec ceux du grave écrivain, et sa propre image s'est substituée sous sa plume à celle qu'il voulait peindre. Sous le nom d'un penseur puissant, il nous donne le portrait d'un libre penseur.

C'est au publiciste de la Iteoue une inconcevable manie de plier violemment M. de Maistre à la loi

(lu progrès, notre hérésie favorite, et de mettre dans cet esprit si ferme un élément d'instabilité qu'il faut laisser aux pygmées qui le jugent. Mais, dit-on, « quand tout change, est-il de force à ne changer en rien? » Là est Terreur. Il est faux que tout change, car si tout changeait, où résiderait la notion des changements? Oui, qui pourrait en faire le discernement et la critique? L'hypothèse d'un observateur et d'une sphère d'observation, variables l'un à l'autre, ruine, anéantit la connaissance. 11 n'en reste plus assez, même pour former un doute.

11 est donc manifeste qu'au centre de cette apparente mobilité, quelque chose d'immuable subsiste, pour qu'il y ait un témoignage et un jugement. Cet immuable (ou les principes) donne seul la mesure de ce qui change, et ce n'est qu'en tant qu'elle participe à cette immutabilité que l'intelligence peut faire acte de témoin et de juge. La part de l'immuable dans la raison, le critique ne la fait pas, et bien qu'au premier coup d'œil il semble ne relever en ^L de Maistrc que ces modilications naluielles que tout esprit, même

d'un ordre supérieur, reçoit de rexpérieiice et du temps, les précautions philosophiques dont il s'enveloppe nous cachent une surprise. Que d'au Ires, s'il leur plaît, assignent à l'auteur des Soirées un progrès normal et conforme à l'évolulion logique des doctrines, que lui importe à lui? Et cela vaut-il, en effet, d'être remarqué? Ce qu'il lui faut et ce qu'il suppose hardiment, c'est une crise sans exemple, une sorte de cataclysme moral, la transformation extravagante du philosophe catholique /"ra^enusa/i^ à son insu, dans l'abîme, avec le rationaliste et l'incrédule. Voilà à quelles extrémités il entraine M. de Maistre en le plaçant sur le raU'icay de la vérité mobile, et en lui imputant des procédés absurdes, une méthode imaginaire. Ainsi, quand il prétend que M. de Maistre prend la révolution comme un texte du livre de la Providence, et par celte étude « s élève jusqu'aux plus hautes parties de la théologie; » quand il ajoute : « Nous essayerons de suivre cette succession de pensées, qui s'engendrent, Vune après Vaulrc, du fait capital des temps modernes; nous verrons d'abord comment il s initie à ce fait

de la révolution en lui-même, ensuite quelles idè?s plus générales il y puise sur les inslilulions politiques et la souveraineté; enfin, comment, toujours sur la même base, il se dresse dans ses derniers jours et cherche à atteindre le problème de la théodicée; » le critique s'abuse étrangement ; son erreur est l'exact renversement de la vérité; l'œuvre éminente qu'il a sous les yeux, il la voit, il l'interprète, à contre-jour, à contre-sens. On admire par quelle force d'illusion il se flatte de saisir son auteur dans cette sorte de palingénésie qu'il lui attribue, et l'on ne serait pas plus étonné de l'entendre dire : Je signalerai en M. de Maistre tous les efforts... qu'il n'a pas faits ; je le suivrai dans toutes les voies... qu'il n'a pas tenues; je le représenterai scrupuleusement tel... qu'il n'est pas. Non, rien n'est plus faux que cette progressive initiation h l'énigme révolutionnaire, celte ascension lente de la région des faits h celle des principes, cette recherche de la vérité dans les allées et venues du doute, cette pénible élaboration d'idées s'élevant sur une base expérimentale jusqu'au problème de la théodicée, tout ce cartésianisme éclectique, en

un mot, que le critique prête h Joseph de Maistre; rien n'est plus chimérique. Car n'est-il pas de la dernière évidence qu'un catholique intelligent, et, à plus forte raison, s'il est un homme hors de i)air, reçoit sa théodicée de TÉglise et ne se la fait pas, non plus qu'il ne se fait ses dogmes? Debout et stable dans sa foi, il voit passer les hommes et les choses, à cette lumière sans vicissitude qui vient des hauteurs et que rien n'éclaire, puisqu'elle éclaire tout.

M. de Maistre ne va donc pas tâtonnant d'une main sceptique dans le tourbillon des faits pour se faire peu à peu des idées et un jugement. Il ne cherche pas là ce qu'il doit penser de la Providence et de la Justice. Ferme croyant, il perce la révolution d'un regard, il voit ce qu'elle est, ce qu'elle veut, où elle va. Il en connaît les origines, il en mesure la force et la durée. Il la juge sans appel et la déclare « satanique (1). » Ce mot, qu'il ne retira jamais, contrarie un peu le point de vue du

(l) Ânalhème consacré depuis par ces paroles de l'Encyclique du 8 décembre 1849 : « La Révolution, dit le Saint-Père, est inspirée par Satan lui-même. Son but est

ci'ilique. 11 explique fort mal cette persistance «lu comte de Maistre comme rcffet irrésistible crune « première impression, profonde, exclusive, » qui « avait agi sur son âme plutôt comme une sensation que comme une idée, » explication condillacienne et détestable, qui ramène à la sensation ridée du vrai et du faux, du juste et de Tinjusle, du saint et de Timpie!

Cependant il veut que M. de Maistre fasse un progrès; il prétend que « l'idée lui vint aussi après la sensation » et qu' « alors il appela la révolution un châtiment, » qu'enfin, par une suprême évolution, cette idée de châtiment donna naissance à « la théorie célèbre de l'expiation. » Ce commentaire est absolument erroné. Il faut une singulière absence d'esprit, ou Fimperméable bandeau de la prévenlion, pour compliquer si gratuitement la marche ouverte, rapide, synthétique de M. de Maistre. Comment ne voit-on pas que cette idée de révolution « satanique » enveloppe l'idée de châti-

do (lôlruirc de fond en comble l'édifice du chrisllanismo cl do reconstruire sur '^es ruiner, l'ordre social du paj^anisme. ■>

ment, inséparable de Tidéo d'expiation? Quoi de plus clair? Et il est clair aussi qu'il n'y a pas là trace de développement successif ou de lente éducation par les faits; mais un seul jet de lumière, une vaste explosion de génie, le cri puissant de la raison chrétienne soulevée par la conscience.

Le critique, sous le joug d'une préoccupation invincible, ne comprend plus comment M. de Maistre, sans cesser d'être un, conséquent h ses croyances el à lui-même, peut tout à la fois maudire la révolution comme une manifestation de Satan et saluer, à travers les obscures vapeurs du sang et la poudre des ruines, l'arc-en-ciel qui doit luire sur les eaux du moderne déluge, l'aurore lointaine, et bien lointaine encore, d'un jour plus pur. H ne comprend pas comment, sans alarmer l'orthodoxie, le penseur chrétien peut tirer de ces sanglantes œuvres du mal Tattente d'une régénération suprême ; prédire un extraordinaire rajeunissement du christianisme, un rayonnement nouveau de la doctrine, de quelque manière que ce soit, « par interprétation ou par éclaircissement ; » ce qui n'est pas autre-

ment sérieux (1), quoi qu'on en dise, M. de Maislre n'ayant jamais admis l'un ou l'autre que sous les auspices et la sanction de l'autorih', dont le principal allribul est précisément de définir, d'éclaircir, d'interpréter. Il ne paraît pas s'imaginer que la grande doctrine de la solidarité, développée par M. de Maistre, appartienne au christianisme; il se récrie en l'apercevant comme s'il voyait poindre une pensée humanitaire, et il croit son analyse fidèle à l'esprit de l'auteur, quand il nous représente en langue démocratique, la France comme le Christ de cette passion rédemptrice, chargé des péchés du monde, sacrificateur et victime, et vivifiant le monde par sa î^ésurrection ! Absurdité sacrilège qui n'est jamais tombée des lèvres ni de la plume du grand écrivain (2).

(1) u 11 l'annonce (la révoUilion religieuse) comme devant se produire par iîUcrprétalion ou par (éclaircissement de la religion ancienne, ce qui est aulremenl sérieux. » Ce sont les paroles de M. Binaut.

(-2) 11 faut laisser dire à quelques écrivains juifs que <> ce sont les Juifs qui ont souffert la passion., qu'ils semblent n'avoir été chassés de chez eux que pour former le germe

On dirait, en vérilé, qu'on s'étonne à la Bévue des Deux-Mondes que le chrétien catholique soit un être intelligent î Pour peu qu'on lui trouve le front haut, le ton libre et fier, et celte source jaillissante d'idées que l'ordinaire outrecuidance de la critique refuse à Técole des demeurants du passé, on le pousse aussitôt au camp de Tavenir et du progrès, on en fait un révolutionnaire malgré lui.

Ces étonnements sont ineffables. Ou s'étonne que M. de^laistre ait si promptement jugé l'ancien

(pLinc îiouveUe unité que ic temps développera... Que le vrai Messie promis au monde c'est le peuple juif. Messie persécuté, llionime de douleur pendant les dix-huit siècles qui viennent de s'écouler.... Messie glorieux dans un temps qui n'est pas loin... » Que certains docteurs juifs se consolent de leur dispersion et de leur exil par cette application sacrilège à leur race coupable de la nii.ssion, des souffrances et des mérites du Sauveur des hommes auquel ils se substituent cyniquement, cela se conçoit encore de leur part. iMais ce qui est inconcevable, c'est qu'un critique qui lui catholique, ose attribuer à l'homme qui n'a jamais cessé de l'être, cette monstrueuse opinion qu'un peuple, c'est-à-dire une association d'hommes, toute chargée de crimes, dini- (juités et de misères, puisse acquitter, comme une victime pure, comme l'agneau sans tache, la rançon des péchés du monde! cela est intolérable.

régime, on s'étonne qu'il ait proclamé la fjublesse des gouvernements absolus, on s'étonne qu'il ait compris l'action et l'influence maîtresse de la France sur l'Europe, on s'étonne qu'attaché par sa naissance et ses traditions de famille à la souveraineté monarcliiquc héréditaire, il ait cependant admis qu'il puisse y avoir des familles souveraines « usées au pied de la lettre. » « Certes, dit le critique, il fallait une rare liberté d'esprit pour écrire ces choses en ce temps. » Nul doute, mais cette liberté qu'il fallait alors, qu'il faudrait aujourd'hui, qu'il faudra toujours, je vais vous le dire, c'est tout simplement la liberté, de l'esprit chrétien. C'est là que le comte de Maistre puise son originalité clairvoyante et sa force, et c'est là un mystère pour le critique, qui n'est pas à bout d'étonnement. Le développement logique et normal de la pensée de M. de Maistre lui fait faire des ah ! fort extraordinaires : « Voyez, dit-il, quel pas il va faire encore, et comme il se laisse entraîner au mouvement qu'il reconnaît irrésistible. » Et ce pas immense, le voici :

(( Toute grande révolution, dit M. de Maisire,

agil toujours plus ou moins sur ceux mêmes qui lui résistent, et ne permet plus le rétablissement total des anciennes idées. » 11 dit encore dans un mémoire adressé en 1810 au Roi de Sardaigne, en résumant les principes généraux de toute sa correspondance pendant sept années : « d'' S'il y a quelque chose de malheureusement évident, c'est rimmense base de la révolution actuelle qui n'a d'autres bornes que le monde. 2'' Cette révolution ne peut point finir par un retour à Tancien état de choses qui paraît impossible, mais par une rectification de Vètat où nous sommes tombés, tout comme la révolution immense causée par l'invasion des Barbares dans l'empire romain ne finit point par Texpulsion de ces barbares, mais par leur civilisation et leur établissement définitif qui créa l'état féodal de l'Europe... — 3^ Mille et mille raisons historiques, politiques, morales, métaphysiques même, se réunissent pour faire croire que rien ne peut faire reculer la France, et que le repos même ne peut être rendu au monde que par elle... » Donc il faut accepter ce qui est. Et m qu entend -il par ce qui est ? W le dit avec peine,

178 JOSEPH DE MAISTRK

mais il le dit, c'est la liberté, l'égalité, Fesprit de résistance et d'examen qui ne plaisent que trop h la nature corrompue. »

Le critique arrange et groupe les textes avec une certaine adresse. Il place les trois articles qu'il cite du mémoire de d810, entre deux passages d'une lettre antérieure, et par un rapprocliemeiit forcé, au moyen d'un donc de sa façon, il présente comme conclusion à Tarticle de 1810 le fragment du texte de 1805. Mais que dire de ce donc et de cette conséquence : Donc il faut accepter ce qui est ? Ainsi le critique demande sans hésiter : Qu'est-ce que M. de llaistre entend par ce donc... qui n'est pas de lui ? Cette assurance n'est pas dépourvue de naïveté ; mais aussi cette naïveté n'est pas chargée de scrupules. Et pourtant, en dépit de ces petits artifices, et de l'adverbe malheureusement souligné, et de ces textes agencés pour appuyer les paroles suivantes : « Il proteste, mais il cède, et protestera souvent encore par des retours hostiles, car ces transformations de Vesprlt sous la force des choses sont douloureuses; » il est faux et d'une évidente fausseté que l'esprit de l'illustre penseur

cède et se transforme au caprice de la critique. S'il pose d'abord en principe le retour impossible au régime ancien, ce n'est certes pas pour conclure à une imbécile acceptation du présent, mais à la nécessité de se placer dans les faits pour y trouver le point d'appui d'une réaction puissante. 11 compte parmi les obstacles à l'amendement des choses l'influence de la révolution sur ceux mêmes qui lui résistent, et cela exclut nettement toute concession de sa part à la liberté, à l'égalité révolutionnaires, à l'esprit même de la révolution 1} qu'il n'a cessé de haïr de toute la liaine du chrétien pour le mal. Que s'il acceptait l'esprit, il accepterait les œuvres, et n'ouvrirait aucune perspective

(t) Voici le texte même de M. de Maislre : « Posons d'abord comme principe incontestable que toute grande révolulion agit toujours plus ou moins sur ceux mêmes qui lui résistent et ne permet plus le rétablissement total des idées anciennes. Nous le voyons par la commolion religieuse du xvi« siècle qui a opéré une révolution très-sensible même chez les catholiques. Distinguez d'ailleurs le principe de la révolution et ses conséquences. Personne assurément n'aime le pillage, les concussions, les violences, les emprunts forcés, etc. 3Iais la liberté, régalité, l'esprit de résislance et d'examen ne plaisent que trop à la nature corrompue. "

180 JOSEPH DE MAISTKE

sur la rectilication nécessaire de Vètai oh nous sommes tombés.

Mais voyez, dira-t-on, il vient à nous puisqu'il déclare la base de la révolution immense ! Il vient à nous puisqu'il déclare le rétablissement des anciennes idées impossible; il vient à nous puisqu'il prétend que la liberté, l'égalité, l'esprit d'examen plaisent à la nature corrompue ! (On coule légèrement sur le mot corrompue.)

Étrange raisonnement ! L'écrivain de la Revue tiendra donc désormais pour un symptôme de conciliation le coup d'œil dont on mesure la taille d'un ennemi et que l'on reporte sur soi-même et sur la trempe de son épée; il verra un signe de rapprochement dans le pas qu'on fait en avant... pour engager le fer ? Rien de plus mal imaginé que cette fable des transformations douloureuses de l'esprit de M. de Maistre, qui n'a eu ni cette douleur ni cette faiblesse, parce qu'une âme éclairée du jour d'en liant et ne s'attachant h travers les affaires du siècle qu'à l'inlérêt d'une cause éternelle, ne se transforme (|ue dans la vérité absolue, préservée d'ailleurs de toul aveuglement soit dans

Tamour, soit dans la haine, et assez désintéressée du temps, pour savoir que ni le passé le plus heureux n'est la justice totale, ni le plus abominable présent la totale injustice. Le critique, amusé par tous les sophismes à la mode, ne voit plus rien dans la droite simplicité ; sa logique est tellement en défaut, qu'il débute sans s'en apercevoir par un violent paralogisme. Quand il prétend que M. de Maistre prend la révolution comme texte, pour conclure, lui-même l'avoue, non comme elle, mais contre elle, il est clair qu'il ne l'accepte pas. C'est le critique qui se contredit et se réfute lui-même.

Je ne suivrai pas longtemps l'auteur de l'article dans une sophistique digression , où, rivalisant (['italianisme avec le docteur en droit, il prétend, sur la foi du patriotisme de M. de Maistre et de sa haine contre l'Autriche, qu'il eût appartenu de nos jours au parti de rindtpcndance nationale et de6 institutions libres. 11 y a là tout h la fois une con-

jecture gratuitement flétrissante pour la mémoire (le riiomme d'État et une assertion jetée comme une insulte à la face des nationalités opprimées par le parti, et de TÉgliseliée, dépouillée, bafouée au nom des libres institutions. Ces ombres au glorieux tableau de la régénération italienne, le critique les trouve légères ou nécessaires, car il les néglige. Tel est d'ailleurs son enthousiasme au spectacle des choses modernes, qu'il veut absolument y associer M. de Maistre. Il ne peut toutefois y procéder que par supposition ; mais qu'importe! 11 n'en coûte rien d'ériger en fait une souriante hypothèse.

« Rendons-nous compte, dit le critique, de ce qu'il aurait pensé par ce qu'il aurait vu. » Et qu'aurait -il vu? « Ce matérialisme impie né de la corruption du dernier siècle... il l'aurait vu s'éclipser peu à peu et s'éteindre à la lumière cVune philosophie plus pure... Ce vice intellectuel, il l'aurait vu disparaître, non devant des mandements ou des index appuyés du bras séculier, mais par la force d'une discussion loyale et acceptée... Il eût vu, par la pratique des institutions libres.

se rétablir sons une forme plus grande et plus sûre cette fonction politique des classes supérieures qui les améliore... // eût vu dans celte chaleur des esprits, féconde en combinaisons nouvelles, ses propres idées fermenter même parmi ses adversaires... Mais s'il eût eu le temps de voir encore avec une santé meilleure et un esprit plus calme se démêler les énigmes d'une révolution finie, s'expliquer les équivoques, se résigner les passions, qui peut douter qu'il n'eût donné une éclatante adhésion aux choses nouvelles !... »

Ah ! sans doute M. de Maistre eût vu tout cela s'il eût vu par les yeux ou la fantaisie de l'écrivain de la Revue... Quelle est, en effet, cette philosophie plus pure, qui échappe à nos regards? Serait-ce la philosophie de l'identité, dont on voit de si belles applications historiques et critiques? Et cette pratique des institutions libres par où les classes supérieures s'améliorent, où se produit aujourd'hui ce consolant phénomène?... Et ce bizarre levain des idées de l'auteur du Pape dans la pâte saint-simonienne et humanitaire? — Y songez-vous? Quoi ! c'est là ce qui l'eût

réconcilié avec noire temps?... Et il eût ainsi vu se démêler les énigmes d'une révolution finie ? Quelle rcveiic !... Quelle intrépidité d'illusions! Et vous ne prenez pas garde que celte révolution finie serait le lendemain de vos ivresses, la mort de vos utopies, brisées de la môme chiquenaude qui aurait emporté le château de cartes de l'unité italienne (1) !

Sans plus insister sur ces questions tout

(1) « Les nations ne s'improvisent pas; elles ne se forment pas en un jour, elles ne naissent pas d'une proclamation ou d'un programme ; elles se constituent par un travail spontané, par la marche sourde, lente et laborieuse du temps. L'Italie n'est pas, elle ne sera jamais une nation, si l'on entend par ce mot un État unique, uniforme, régi par les mêmes lois et les mêmes coutumes. Sa nationalité existera comme par le passé, à d'autres conditions toutefois, elle se retrouvera, non pas dans une fusion toute matérielle, viocnle, fausse et imposée, mais dans l'unité que recèle un caraclèrc commun, dans un type qu'on peut saisir à travers les mille nuances, les variétés de tout genre de la pensée de l'esprit et du génie; dans ce caractère italien, prodigieusement varié, toujours animé, original et vivant, se développant à travers les diversités d'iiabitudes, de mœurs, de {gouvernement et même de langage, dans celte vie enlin qui coî:le par tous les [)orcs de l'Italie. Si l'on s'obstinait à s'iUlacher à cette unité factice, on aboutirait à réveiller des haines.

actuelles, si promptes à dégénérer en lieux communs, je passe à Texamen particulier que l'on fait subir aux idées politiques ou métapoUtiques de Joseph de Maistre, si toutefois les vagues errements d'un esprit faussé et chancelant méritent le nom d'examen.

Le critique observe d'abord que : « M. de Maistre vise naturellement aux mystères de la vie, aux généralités de l'histoire. » Non-sens, si l'on veut

(les rivalités, des discordes plus vigoureuses que jamais. L'Italie, épuisée et anéantie, tomberait alors sous uu despotisme dégradant qui lui retirerait toute liberté, toute autonomie, toute vie morale. Je déleste également l'oppression qui lui vient de l'étranger qui se présente comme un conquéranl, et celle du faux frère qui n'a d'italien que le nom, et qui en abuse pour comprimer l'essor, la vie, les instincts et les besoins de la nation. Sans doute, les faits n'ont pas jusqu'ici entièrement donné raison aux opinions que je viens d'exprimer, mais plusj'examinelescondilionsdanslcsquelles le mouvement actuel s'accomplit, plus je suis convaincu qu'il trompera les prévisions de ses auteurs. J'ai l'espérance de voir un jour l'Italie relevée, régénérée, libre et florissante, mais je compte peu pour celte grande œuvre, sur les utopies des faiseurs de systèmes et sur les ambitions qui se servent d'un nom sacré pour masquer leurs plans ténébreux et perfides.» {L'indépendance de Vltalie et le Piémont, par le marquis Bourbon del Monte. Correspondant,^ novembre 1859.)

d86 JOSEPH DE MAISTRE

dire tout simplement que Joseph de Maistre est un profond contemplateur ; erreur, si Ton veut insinuer que ses visées prétendent à quelque originalité indépendante de la divine synthèse du christianisme. On s'enquiert, vainement et à côté du vrai, « quelles influences dès avant la révolution avaient dû préparer son esprit h ces voies plus larges. » On cherche ce secret dans une insignifiante loge maçonnique dont il fit partie, et qui se sépara dès les premiers troubles.

On demande aux martinistes s'ils ne lui auraient pas communiqué quelque chose de leur « exaltation (1). » On s'adresse au naturaliste Bonnet, au jurisconsulte Vico, quoiqu'il soit difficile d'apercevoir le moindre trait d'union entre ses doctrines et la théorie palingénésique de l'un ou le système des évolutions cycliques de l'autre. L'on veut encore que d'un coup d'œil qu'il aura peutêtre jeté sur la philosophie de Lessing, que d'une

(1) « Au moins avail-il une haulc idée des disciples de saint Marlin qu'il appelle des clirél'ens exaltes. » On se trompe ici sur le sens du mol exalte, et l'on exagère l'eslimeque }]. de Mai^lrc avait pour saint Marlin et les martinistes.

lecture allenlive des études comparées de Wilson sur les cultes de Tlnde et de la Grèce, que de son habitude familière avec Platon, il se soit fait une sorte de scienza nuova qui « s'est logée à son insu dans les replis de son intelligence » pour le mener à des conséquences imprévues ; comme si une tête pensante pouvait donner à la science quelle qu'elle soit cette hospitalité involontaire, et comme si un esprit sûr et présent à lui-même se laissait jamais conduire dans la sphère des idées plus loin qu'il ne pense (1) ! Enfin, de ces conjectures plus ou moins légères, on conclut hardiment que l'illustre écrivain « adapte au christianisme les idées qu'il recueille et les ordonne en une théorie distincte du dogme, mais qui lui est parallèle et qu'il justifie par la raison humaine, en sorte qu'il le rationalise et arrive par là au même but que la critique. » C'est-à-dire, en un mot, que par un insigne abus d'interprétation et de raisonnement, M. deMaislre est immatriculé au premier rang des aveugles

(1) « Cette science nouvelle, dit le critique, s'est logée à son insu dans les replis de £on intelligence, et de là elle le conduit plus loin qu'elle ne pense. »

dénégateurs du surnaturel; critique audacieuse, que rien n'excuse et dont la faiblesse sera bientôt démontrée.

Poursuivant l'analyse des Considérations sur la France et du Principe générateur des Constitutions politiques, le critique rend quelque justice aux vérités de premier ordre que ces deux grandes œuvres publient. Il voit surtout dans les idées du comte de Maistre l'origine du principal « produit intellectuel » de nos jours, dont il surfait étrangement la valeur, et qu'il appelle, en termes pompeux , (( l'introduction de la philosophie dans l'histoire, de l'histoire dans la philosophie; » mots plus grands que ce qu'ils expriment ; car l'union ou la mutuelle pénétration de ces deux sciences se réduit à l'avènement du fatalisme éclectique dans l'étude comparée des variables philosophies de l'esprit humain et dans la recherche systématique des lois de l'histoire. Ces investigations curieuses sur l'ensemble des révolutions de la philosophie et delà politique, — double misère, misère intellectuelle et misère sociale, exposée sans cesse au jour faux du progrès î — sont demeurées stériles ou

n'ont porté que de détestables fruits. Suivies de part et d'autre dans une altière méconnaissance du Christ, de sa parole et de son Église, ces études n'ont montré ni h la philosophie le principe de la certitude, ni aux sociétés humaines la voie de la justice et de l'unité. Mais si ce développement historique, qu'ici l'on vante à Texcès, part de M. de Maistre, la déviation rationaliste, quoi que l'on insinue, ne vient pas de lui. Il y contredit aussi formellement que possible, depuis les premières lignes de son premier écrit jusques aux dernières pages du livre du Pape. Il y a là toute une ordonnance de vues qui affirme, au début, le gouvernement habituel et Imtervention extraordinaire de la Providence dans le monde politique et moral, assigne à tout ordre légitime une origine cachée dans un secret divin et conclut h la reconnaissance, autant et plus nécessaire aujourd'hui que jamais, d'une souveraineté spirituelle, unique sauvegarde de l'autorité et de la liberté. La liaison de ces idées échappe au critique ou, plutôt, il ne lui plaît pas de l'admettre. Naïvement sûr de mieux lire dans l'esprit d'un

penseur et d'y voir plus clair que ce penseur lui-même (on n'est pas plus modeste!), il veut que le comte de Maistre, entraîné à son ijisu par une science admise sans conscience^ ait le premier inauguré le retour de « la loi de continuité dans riiistoire, » par où il faut entendre réliminalion du miracle et du surnaturel. L'hypothèse est extravagante, tout y répugne et l'exclut. Mais la critique actuelle ne connaît pas l'obstacle logique, et l'écrivain de la Bemie nous dit avec un merveilleux sang-froid, précisément au sujet du point de départ des Considérations : a On attache trop d'imporlance à un mouvement d'éloquence biblique par lequel il introduit ici le merveilleux, qui n'y est nullement nécessaire, et trouve bon d'appeler la révolution un miracle. » — « Le miracle, dit-il encore, est trop souvent un moyen oratoire chez des écrivains religieux... Dans l'histoire, cette prétention ruine la liaison des effets et des causes. » Et il ajoute lestement : « De Maistre a pu tomber dans cet excès, comme dans beaucoup d'autres, mais ici comme ailleurs ce ri est quun excès qui affecte peu l'ensemble des idées. En

général, il considère la Providence comme gouvernant par des lois qu'elle s'est une fois données. » Ainsi, Ton trouve bizarre que M. de Maistre reconnaisse à la révolution française quelque chose de miraculeux. Mais on oublie que d'autres penseurs contemporains, et des plus éminents, jugeaient comme lui cette « prodigieuse explosion (1). » On oublie que dès longtemps une immense catastrophe était pressentie, et tous les délires, annoncés; que le suprême accès de la fièvre sacrilège avait été littéralement prophétisé dans la chaire chrétienne (2) ; on oublie encore quelle impression de stupeur et d'épouvante gardaient au fond de leur âme et parfois même sur leurs traits les derniers survivants de ces horribles jours : ils nous représentaient au vif la France visitée et frémissante. Dans le cours habituel des choses, l'homme est misérablement myope. Il ne voit Tordre moral troublé, ni les violences que souffre la justice. Ce n'est qu'à la lueur des éclairs qu'il recouvre la vue,

(1) V. Lettre à un ami sur la Révolution française, 1794.

(2) La prédiction du P. de Beauregard.

et quand les nuées du ciel exercent la vengeance ; mais, le calme à peine revenu, il revient h sa stupidité. Les neveux dansent sur les tombes encore récentes, et parmi ces générations oublieuses, ceux qui prennent masque de sages déclarent gravement le miracle impossible, sous prétexte qu'il ruine « la liaison des effets et des causes. » Véritable billevesée sous une solennelle formule ; car le miracle n'étant que l'apparition d'une cause surnaturelle, à travers ce tissu de causes secondes qui sont pour nous presque autant d'inconnues, où une science plus avancée ne verrait que des effets, en quoi l'interruption momentanée de ces forces dérivées, leur évanouissement même dans la toute-puissance d'un acte souverain répugne-t-il à la raison, et de quel front ce principe soi-disant protecteur de la causalité naturelle peut-il s'élever contre l'intervention possible et nécessairemeot possible de la cause absolue (i) ?

(1) Saint Denis TAréopagilc dit avec une sublime raison : « Dieu en fixant les lois naturelles n'a pas lié sa Toute- Puissance... Quoi de plus contraire à la nature que d'assujettir servilement aux lois de la nature Celui qui les a posées en souverain?» {Des Noms divins, VI, 2.)

Sous prétexte de sauver rimraulabilité de la Providence, on rattache en esclave au fatum stoïque, « à ces lois qu'elle s'est, dit-on, une fois données : » semeljussit, semper paret ; et l'on s'imagine que la raison humaine se doit d'enchaîner ainsi l'activité divine dans une léthargique assistance h l'ordre indéclinable de ses décrets. Rares intelligences et vraiment favorisées, qui n'ont pas besoin que Dieu leur révèle comment il porte toutes choses par la force de son Verbe (2), et qui mesurent, dans la dernière précision, le rapport de l'éternité à la prescience et à la puissance infinie I Le critique élimine donc le surnaturel en vertu de ce lumineux axiome : le surnaturel ruine la liaison des effets et des causes. Soit î libre à lui de nier à ses risques et périls ; mais une liberté qu'il prend, et qui lui est absolument refusée, c'est celle d'affirmer que l'introduction de l'élément surhumain dans le fait révolutionnaire n'est, chez M. de Maistre, qu'une machine inutile, un moyen purement oratoire qui affecte peu l'ensemble des idées. Assertion étran-

(1) u Porlans omnia Ycrbo virlutis SU8P. « {Heb)\\,^3.)

gement liardie î Ose-t-on bien assimiler à quelque puérile figure de rhétorique, une déclaration doctrinale qui est la substance même de tout un livre (1), et traiter comme un jeu d'imagination une idée profonde, constante, intérieure à Toeuvre entière de M. de Maistre, qui poursuit son développement dans le principe générateur, et produit ses conséquences nécessaires dans le traité du Pape ?

C'est bien au principe surnaturel que le publiciste catholique rattache les institutions primitives, les vraies lois constitutionnelles et la souve-

(1) Pour eslimer cette critique à sa juste valeur, qu'on veuille bien relire la page suivante des Considérations sur la France (18-21, in-8o, p. 2, 3).

a Dans le monde politique et moral comme dans le monde physique, il y a un ordre commun et il y a des exceptions à cet ordre. Communément nous voyons une suite d'effets produits par les mêmes causes; mais à certaines époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et dos effets nouveaux. — Le miracle est un effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire. Que dans le cœur de l'hiver, un homme commande à un arbre devant mille témoins de se couvrir de feuilles et de fruits, et que l'arbre obéisse, tout le monde croira au miracle et s'inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution française et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment, est tout aussi

raineté (1) ; c'est à une sacrilège négation de ce principe, et à un double attentat contre le droit divin par Tabolition sanglante de toute tradition et la proclamation de la souveraineté du peuple, qu'il attribue le caractère visiblement surhumain delà vengeance et cette terrible action d'une force irrésistible qui, raccourcissant la chaîne de la liberté humaine, pousse la fureur et les ténèbres de l'homme à l'accomplissement même de la justice ; enfin, contre ces deux fléaux, le despotisme et l'anarchie, d'origine protestante, et déchaînés sur

merveilleux dans son genre que la fruclificalion instantanée d'un arbre au mois de janvier. — Cependant les hommes au lieu d'admirer regardent ailleurs ou déraisonnent. — Certaines mesures qui sont au pouvoir de l'homme produisent régulièrement certains effets dans le cours ordinaire des choses; s'il m.anque son but, il sait pourquoi, ou croit le savoir; il connaît les obstacles, il les apprécie et rien ne rétonne. — Mais dans les temps de Révolution, la chaîne qui lift l'homme se raccourcit brusquement, son action diminue et ses moyens le trompent. »

(I) « La raison et l'expérience se réunissent pour établir qu'une constitution est une œuvre divine, et que ce qu'il y a [irécisément de plus fondamental et de plus constitutionnel dans les lois d'une nation ne saurait être écrit. » {Essai sur le principe générateur. Paris, 1821, m-S^, p. 271.)

TEuropc révolutionnaire, c'csL la puissance spirituelle, surnaturellemenl assistée, et surnaturellement infaillible, qu'il présente comme le suprême refuge des sociétés troublées. Le surnaturalisme n'est donc pas une boutade affectant peu Venscmbh des idées du comte de Maistre, il en est, au contraire, l'âme et la vie; et ce n'est ni un simple liors-d'œuvre dans le Principe générateur^ qui soulève l'aigre ciitique du rédacteur de la Revue, et le vain effort de sa contradiction (I), ni une fantasque utopie, mais la pierre angulaire de

(1) « On rcntenclit crier (rimpiétc philosophiquc)au milieu de la coupable Europe : « Laisse-nous ! [dixerunt Dec) fau- « cira-t-il donc ôlernellement trembler devant des prêtres!... « La vérité dans toute l'Europe est cachée parles fumées de « l'encensoir, il est temps qu'elle sorie de ce nuage fatal. « Nous ne parlerons plus de toi à nos enlants... tout ce « qui existe nous déplaît, parce qne ton nom est écrit sur tout « ce qui existe. Nous voulons tout détruire et tout refaire « sans toi. Sors de nos conseils, sors de nos académies, sors «( de nos maisons : nous saurons bien agir seuls ; la raison « nous suflit. Laisse-nous ! » Comment Dieu a-t-il puni cet exécrable délire? 11 l'a puni comme il créa la lumière, par une seule parole; il a dit : Failcs ! — Et le monde politique a croulé.» (IbiiL, LXVI, p. 3Gi, 30:j.) Voilà comment W. de Maislrc est rationaliste sans le savoir...

l'édifice catliolique, contre laquelle il essaye d'un sourire assez banalement dédaigneux. Et il faut noter ce sourire ; il étonne, quand on considère à quelle parole, à quelle doctrine il s'adresse.

M. de Maistre pose la question de la souveraineté, quelle qu'elle soit, avec ses inconvénients et celte terrible alternative qui sans cesse se présente aux peuples : l'oppression ou la licence. « La race audacieuse de Japliet, dit-il, n'a cessé, s'il est permis de s'expliquer ainsi, de graviter vers ce qu'on appelle la liberté, c'est-à-dire vers cet état où le gouvernant est aussi peu gouvernant, et le gouverné aussi peu gouverné qu'il est possible. Toujours en garde contre ses maîtres , tantôt l'Européen les a chassés et tantôt il leur a opposé des lois. Il a tout tenté, il a épuisé toutes les formes imaginables de gouvernement pour se passer de maîtres ou pour restreindre leur puissance. » Mais l'homme se trouve placé entre deux abîmes, le despotisme et l'anarchie, qui s'appellent l'un l'autre.

Le grand problème est donc de savoir : Comment on peut restreindre le pouvoir souverain

sans le détruire; et il ne se résout que par la reconnaissance de ce « haut pouvoir spirituel, unique sur la terre et dont les prérogatives sublimes forment une portion de la révélation. » A ce pouvoir seul le recours est possible contre la souveraineté temporelle, sans aucune atteinte au principe même de l'autorité ; car la dispense de la loi, demandée à une autorité supérieure, évite la violation de la loi, et Ton ne peut appeler de César h Pierre, sans avouer que de soi-même on n'a point de force contre César.

Cette solution admirable qui attribue le jugement en dernier ressort au Vicaire de Celui que la parole sacrée annonce dès Torigine comme le « prince de la paix ; » entre les mains de qui « le sceptre de la puissance est le sceptre de l'équité ; » cette solution, dis-je, est accueillie du critique par une sorte de ricanement indécent et frivole. « Telle est, s'écrie-t-il, r étrange proposition que ce penseur, ce briseur d'utopies, qui savait si bien son monde, semble adresser aussi sérieusement que possible à l'Europe du xix^ siècle ! »

Qu'est-elle donc, cette Europe du xix® siècle,

qui prend les plus hautes vérités pour des utopies, — et trouve son châtiment à prendre Tutopie pour la vérité? Ce profond dédain du critique, au nom de l'Europe actuelle, prouve que la déraison en est venue aujourd'hui à cet excès suprême de se considérer comme le bon sens. Voilà donc l'institution de la papauté, cet asile unique de la liberté humaine sur la terre, cette puissance créée par la parole éternelle, la voilà couchée parmi les débris d'un autre Age, et tenue pour inhabile désormais à régir « l'Europe moderne partagée entre tant de sectes et minée par le scepticisme. » Admirable aveu î héroïque protestation du malade qui trouve dans sa maladie même les raisons d'exclure le remède, et qui se fait un point d'honneur d'être incurable ! La sagesse divine nous apprend que les nations peuvent guérir, mais elles se déclarent présentement par la bouche des sophistes aussi incapables de traitement que de guérison ! Elles se rient des «bizarres résurrections de la théocratie. » Et la théocratie dont on plaisante, c'est l'Église et son autorité fondée sur Pierre. — Elles repoussent Pierre! — Mais Pierre,

c'est le Christ... C'est le Christ qui, dans la personne de Pierre, est honoré ou repoussé. — Elles repoussent Pierre î — Cela est grave, et de tous les mauvais symptômes le pire et le plus menaçant : le ferme propos dans Terreur. — Le Christ, apparaissant h un évêque en des joiirs d'affliction, lui disait d'une voix sévère : « Vous ne voulez pas souffrir, vous ne voulez pas mourir ! Que ferai-je de vous (1 ; ? » Et que dirait-il donc h ces modernes infatués ? « Vous êtes languissants et misérables ; et vous aimez votre misère et vous ne voulez pas guérir ! Et plutôt que de guérir en moi, vous préférez mourir de plus en plus en vousmême ! Que ferai-je donc de vous ? Rien. Je vous laisserai faire ; je vous laisserai mourir... — Qu'il arrive selon votre volonté ! »

Cette solution du problème social par l'appel extraordinaire h l'autorité pontificale, ou, pour

(1) a Pâli limolin. cxire non viiltis. quid faciam vobis ? » (D. Cypriani, De morlalitatc Hb.)

parler le langage des beaux esprits de la Revue des Deux- M oncles^ cette bizarre résurrection de la théocratie, au milieu de la rébellion universelle contre toute infaillibilité, parait au critique tellement ridicule, qu'il ne peut croire qu'elle soit proposée de bonne foi et sans arrière-pensée. « Le prendre absolument à la lettre, dit-il, ne serait-ce pas taxer ce diplomate railleur d'une invraisemblable absurdité ? » Le critique est trop fin pour s'arrêter aux paroles d'un diplomate railleur, la pénétration de son esprit ne se lasse pas d'aller au delà, et de leur demandei' autre chose que ce qu'elles expriment. Il voit encore ici, sous cette forme du passé, une idée plus générale, déposée là pour l'avenir. Il ne prend donc pas M. de Maistre à la lettre, mais contre la lettre, suivant son habitude. Cependant la tâche devient ici plus difficile. On touche au dogme ; et il ne s'agit de rien moins que d'envelopper M. de Maistre dans une perfide exégèse qui porte atteinte à Tintégrité même de sa foi. Cest, dit- on, le moment d'interroger à fond la pensée de M. de Maistre : comme si cet interrogatoire à fond n'eût pas été déjà tenté, ou qu'il eût

été prémalui'é. La phrase est équivoque et la contenance du critique mal assurée. Il hésite évidemment à servir une seconde fois à ses lecteurs Tabsurde hypothèse qu'il posait au début ; il ])Oursuil néanmoins : a Rappelons-nous d'abord deux choses, dit-il ; l'une qu'il (M. de Maistre) est tin croyant sincère^ l'autre qu'il est un esprit trèslibre; or, en pareil cas, il est difficile à Thomme d'être un. » Et pour justifier cette assertion profondément déraisonnable, qui trouve une cause d'asservissement et de division dans le principe même qui fait l'homme libre, et le rend un dans sa conscience en le ramenant à l'unité souveraine, voici à quels prodiges d'observation psychologique on se voit forcé de recourir. « Les plus profonds moralistes, les mystiques qui se sont le plus repliés sur eux-mêmes ne tarissent pas sur l'obscurité des abîmes de la conscience; mais ce n'est pas seulement la conscience morale qui s'enveloppe sans cesse d'illusions et nous trompe sur nos plus intimes dispositions, la conscience de l'esprit se connaît souvent bien moins encore, et il s'en faut que nous sachions toujours quelles idées se

cachent dans nos idées. Ces complications, ces prolongements obscurs de nos pensées se forment surtout dans les temps et dans les hommes qui innovent. » Voyez ce long repli de sophismes et cet étalage de maximes factices, pour obscurcir et compliquer le génie le plus clair et le plus décisif ! Laissez faire ces messieurs de la nouvelle critique, et le voilà devenu, comme Tun d'eux, esprit hagard, tâtonnant, malsain, et chargé de toutes les hérésies qu'ils professent ! A entendre le rédacteur de la Bévue, et suivant le sens qu'il impose aux paroles de M. de Maislre, la révolution n'aurait pas seulement détruit Tancien régime, mais aussi Tancienne controverse. « De Maistre est forcé d'innover. Il écrit, dit-il, de nouveaux arguments parce qu'on n'écoute plus les anciens. ...Le prêtre, par cela seul quil est prêtre, est suspect de répéter ce que Von sait déjà et ce qui ne persuade plus, tandis que lorsqu'un laïque aborde les hautes questions, on lui prête volontiers l'oreille.» — « Que veulent dire ces 7nots voiles, demande noire auteur, si ce n'est que les textes et l'autorité, l'ancienne critique et les anciens argu-

nients sont repousses d'avance, et qu'il faut des preuves laïques, c'est-à-dire purement rationnelles? » La hardiesse de ce commentaire suppose d'étranges façons de citer et de lire. Restituons donc le texte original.

M. de Maistre s'excuse de descendre dans la lice, lui homme du monde, pour traiter des questions jusqu'alors exclusivement dévolues au zèle et h la science ecclésiastiques. Mais « mille causes, ajoute-t-il, ont affaibli Tordre sacerdotal. La révolution l'a dépouillé, exilé, massacré... Les anciens athlètes de la milice sainte sont descendus dans la tombe, déjeunes recrues s'avancent pour occuper leurs places ; mais les recrues sont nécessairement en petit nombre, l'ennemi leur ayant d'avance coupé les vivres avec la plus funeste habileté... De combien de temps les nouveaux lévites aurontils besoin pour se procurer l'instruction nécessaire au combat qui les attend ? Et quand ils l'auront acquise, leur restera-t-il assez de loisir pour l'employer?... C'est à cet état pénible d'occupations saintes, mais accablantes, que se trouve aujourd'hui plus ou moins réduit le clergé de toute

l'Europe, et bien plus particulièrement celui de France sur qui la tempête révolutionnaire à frappé plus directement et plus fortement. Toutes les fleurs du ministère sont fanées pour lui, les épines seules lui sont restées... Pendant cette espèce d'interstice qui, sous d'autres rapports, ne sera point perdu pour la religion, je ne vois point pourquoi les gens du monde que leur inclination a portés vers les études sérieuses, ne viendraient pas se ranger parmi les défenseurs de la plus sainte des causes. Quand ils ne serviraient qu'à remplir les vides de l'armée du Seigneur, on ne pourrait au moins leur refuser équitablement le mérite de ces femmes courageuses , qu'on a vues quelquefois monter sur les remparts d'une ville assiégée pour effrayer au moins l'œil de l'ennemi... Une autre considération encore n'a pas eu peu de force pour m'encourager. Le prêtre qui défend la religion fait son devoir sans doute et mérite notre estime, mais auprès d'une foule d'hommes légers ou préoccupés, il a lair de défendre sa propre cause, et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s'apercevoir mille fois que le

mécréanl se délie moins de Tliomme du monde et s'en laisse souvent approcher sans la moindre répugnance. Or tous ceux qui ont beaucoup examiné cet oiseau sâuvage et ombrageux, savent encore qu'il est incomparablement plus difficile de rapprocher que de le saisir. Me sera-t-il encore permis de le dire? Si l'homme qui s'est occupé toute sa vie d'un sujet important, qui lui a consacré tous les instants dont il a pu disposer, et qui a tourné de ce côté toutes ses connaissances; si cet homme, dis-je, sent en lui-môme je ne sais quelle force indéfinissable qui lui fait éprouver le besoin de répandre ses idées, il doit sans doute se défier des illusions de l'amour-propre ; cependant il a peut-être quelque droit de croire que celte espèce d'inspiration est quelque chose, si elle n'est pas dépourvue surtout de toute approbation étrangère (1). »

Voilà dans toute sa simplicité, dans toute sa sincérité, le texte même que le critique altère et paraphrase tout à la fois. Il fait dire à l'auteur

(l) Préface du livre du Pape.

du Pape q\i'i\ écrit de nouveaux arguments parce qu'on n écoute plus les anciens: il lui fait dire que les preuves théologiques sont usées, que les théologiens sont suspects de répéter ce que Ton sait déjà ; et sur des expressions qu'il lui prête, il lui fait conclure la répudiation nécessaire de l'ancienne critique et l'adoption définitive de la méthode rationaliste. Il est certes hardi d'interroger l'écrivain que l'on falsifie, il est hardi de demander d'un certain air de sagacité soupçonneuse : Que veulent dire ces mots voilés ? — Et qui donc a jeté le voile sur les mots ? — Vous le savez. — Qui donc commence par élever de nuageuses conjectures sur des sentiments qui n'ont jamais varié, et façonne ensuite les textes au gré de ses conjectures? — Vous le savez. — Qui a besoin de transformer M. de Maistre non-seulement en un esprit obscur, compliqué, inintelligible à lui-même (ce qui est l'excès du ridicule), mais encore en une âme fausse, railleuse et double (ce qui est odieux à l'excès)? — Ces mots voilés par l'adresse de la critique, n'expriment plus que les erreurs de celte même critique et l'on ose inter-

peller M. de Maistre sur les industrieuses traductions qu'on se permet !...

Pour appuyer de quelques témoignages ces absurdes hardiesses et la fable des défiances de rautorité spirituelle, il cite un fragment de lettre de M. de Lamennais, écrivant à l'auteur en 1821 : « Je suis étonné que Rome ait eu tant de peine à comprendre vos magnifiques idées sur le pouvoir pontifical. Si je jugeais les Romains par les livres qui viennent de leur pays, j'aurais quelque penchant à croire qu'ils sont un peu en arrière de la société... Ils défendent la religion comme ils l'auraient défendue il y a quarante ans. Ce genre de preuves ne fait plus aucune impression sur les esprits. Je connais même plusieurs personnes qui de chrétiennes qu'elles étaient sont devenues incrédules, en lisant les apologies delà religion. Depuis que la raison s'est déclarée souveraine, il faut aller droit à elle, la saisir sur son trône et la forcer, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu. » Et le critique ajoute : (( L'ardent apôtre qui écrivait alors V Essai sur r indifférence, voyait-il bien clair dans la con-

science de son esprit ! Le temps pour lui a résolu le problème. » Erreur : ce qui a résolu ou plutôt tranché le problème pour M. de Lamennais, ce n'est pas le temps, mais l'impatience. On se trompe encore, quand on nous dit que l'éloquent controversiste ne voyait pas clair dans la conscience de son esprit. Ce n'est que plus tard et volontairement, dans la conscience de son âme, qu'il a cessé de voir clair. Il faut relever cette incroyable monomanie du critique d'éteindre dans les plus vives intelligences l'œil par lequel elles se voient. Et sa propre vue est en défaut s'il prend pour autre chose que pour une saillie lamennaisienne cette frivole observation de « personnes devenues, de chrétiennes, incrédules, en lisant les apologies de la religion. » Ces convertis à rebours avaient en eux-mêmes la raison secrète de leur fatale évolution. Les livres qu'on accuse ne leur étaient qu'occasion ou prétexte. On ne saurait trop suspecter ces sortes d'expériences que dicte h M. de Lamennais l'entêtement de son propre sens, aussi puériles et hasardées que son étonnement des lenteurs de l'adhésion romaine. Lui-

même avait répondu à cet étonnement, quelques mois plus tôt, par ces paroles sages et trop vite oubliées : « On ne guérit pas certains préjugés dans cerlaines têtes (il s'agit des têtes gallicanes) , mais on empêche qu'ils passent dans d'autres têtes, et le temps que rien ne supplée, rend à la vérité tous ses droits. Une des choses que j'admire le plus dans la conduite du Saint- Siège, c'est la patience avec laquelle il attend. Patiens quia œternus (1). » Ces lenteurs de Rome sont les lenteurs de la sagesse, et je ne vois nulle part que M. de Maistre songe à s'en plaindre, ou qu'il y fasse la moindre allusion, non plus qu'à ces objections romaines dont on pai'le à la légère. Oïl sont et quelles sont ces objections? On n'en sait rien : l'allégation tombe d'elle-même devant cette simple déclaration de M. de Maistre : « J'ai été extrêmement approuvé h Rome (2). » Et il en devait être ainsi. Où serait donc approuvée, si ce n'est h Rome, une doctrine aussi parfaitement romaine? Il n'y a vraiment qu'un rédacteur de la

(1) Lettre au comte de Maistre, 18 mai 1820. (-2) Lettre à M. l'abl)6 Rey. Turin, 9 février 1820.

Revue des Deux-Mondes, pour jouer ici la surprise et le doute, grâce à ce malin parti pris de fausser les sens les plus droits, de troubler les eaux les plus limpides. C'est à ce parti pris qu'on cède, en outrant ridiculement la portée de « celte force indéfinissable » qui presse M. de Maislre de répandre ses idées, comme si cette force, inégale suivant la mesure des esprits, n'était pas la même à laquelle obéit tout homme qui sent en lui le zèle de la vérité. Et tandis qu'il cherche à donner le change sur le sens naturel de ces mots, le critique passe sous silence ce tempérament de « l'approbation étrangère, » que l'auteur invoque en faveur de son « inspiration. )>

C'est ce parti pris qui entraîne le critique h cette contradiction de présenter M. de Maistre (bien follement sans doute) comme solidaire des doctrines antirationnelles de M. de Lamennais, et de le pousser ensuite à un excès de rationalisme tel, qu'il écarterait la révélation par hypothèse pour suivre son propre sens. Or, s'il est un fait intellectuel évident, c'est que la pensée de M. de Maislre, libre de tout système, exempte surtout de la fantaisie

d'en créer, ne procédant, en philosophie comme en politique, que sur les données de la tradition et (le l'histoire, ne cesse de graviter dans la sphère de la révélation, loin de l'exclure par hypothèse.

Et c'est en donnant de telles entorses h la lettre et h l'esprit de l'illustre écrivain que le critique se croit en droit de demander : « En quoi consiste cette nouvelle apologie qu'il substitue h l'ancienne, désormais usée et impuissante? » Et il se permet de répondre au nom de M. de Maistre : « Elle consiste h rationaliser le dogme, c'est-à-dire à introduire la raison, comme une autorité suffisante, dans le mystère même... De Maistre... dédaigne la théologie humblement appliquée aux textes à l'entrée du sanctuaire, et il enlève le voile d'une main hardie pour montrer à son siècle qu'il n'y a que les lois ordinaires de la Providence. L'oracle inspiré peut se taire sans inconvénient :

le dogme nest plus incompréhensible^ ni définitif; il est comme toute science, mais dans la plus haute des sphères, rationnel, universel, progressif.)) Phénomène bizarre et inouï! Voilà un critique, entièrement étranger à la science chrétienne, qui affirme qu'un penseur, tenu pour catholique par l'Église et par tout le monde, n'est pas dans l'ordre de la foi, dédaigne la théologie, ne voit partout que les lois ordinaires de la Providence, relègue dans le silence les oracles inspirés, et traite les dogmes comme n'étant plus incompréhensibles, ni définitifs! Ces manières de voir appartiennent à l'écrivain de la Revue. C'est un pécule intellectuel qui lui est propre et qu'il a tort de vouloir partager avec M. de Maistre. Quand on possède un trésor de ce genre, la justice exige qu'on n'y associe personne et qu'on en soit personnellement avare. Que le critique mette le progrès et la mutabilité dans le dogme ou dans la vérité divine, qu'il réduise l'absolu au devenir, qu'il introduise la raison individuelle comme une autorité suffisante dans le mystère, rien de mieux, c'est la maladie de ce temps ; mais comment veut-il que ces imperti-

nenles opinions entrent dans la tête d'un homme qui s'entend lui-môme ! Comment ose-t-il les mettre sur le compte d'un homme de génie? Comment lui impose-t-il celte énbrmité de faire le dogme rationnel, de le rationaliser? Le dogme, c'est la vérité absolue, c'est la vérité « révélée de Dieu, annoncée et expliquée par l'Église, fondant une science et une vie surnaturelles {{). » Or, qu'on nous le dise, la raison de Thomme a-l-elle en soi la vérité absolue, nous ouvre-t-elle le mystère de l'unité et de la trinité divines, nous donne-t-elle le mot de la création, de la chute originelle, de la rédemption et de la grâce? Peutelle nous dévoiler Tordre sublime de la charité, la science de Jésus, et de Jésus crucifié?

Entre ces vérités très-sensibles par leurs effets, très-inaccessibles dans leur essence, et les choses de l'ordre naturel, il y a un rapport profond et absolument insaisissable, qui n'est autre que la volonté infiniment sage et puissante, « qui atteint d'une extrémité à l'autre avec force et douceur. »

(1) Staudenmnyer, Dogme : Encydopvdie lheologique.lv. Gosdiler.

Principe et cenire éternel de toutes les existences, cause immuable de tous les mouvements, elle contient dans son unité le secret des lois du cosmos et de celles du monde moral. Identique à ellemême dans toutes ses voies, la distance infinie des corps aux esprits, du naturel au surnaturel, est pour elle comme n'étant pas : le miracle lui est aussi naturel que la loi, et l'unité de sa providence se sent atteinte dans toute partie de la trame solidaire de ses desseins, où Faveugle négation porte son attaque. C'est en ce sens qu'on ne saurait attaquer une vérité ihéologique sans attaquer une loi du monde. Mais, de ce que Dieu a l'ensemble de ses conseils dans sa main, voit et gouverne tout dans la simplicité de l'acte divin, s'ensuit-il que devant le faible esprit de Thomme, la distinction des vérités doive s'évanouir à la longue, qu'il devienne capable de percer les divines obscurités de la sphère supérieure, comprenne rincompréhensiblc, ramène le mystère à Tévidence , et rationalise la foi, en faisant une science humaine de toutes ces choses qui passent l'homme? Autant vaudrait dire que le créé est la mesure de l'incréé; l'homme, de

Dieu ; le fini, de Tinfini : ou plutôt, qu'il n'y a en définitive ni fini, ni infini, ni homme, ni Dieu, ni créateur, ni créature, et que ce ne sont là que des antinomies logiques qui se résolvent dans le principe de l'identité. Voilà où va le critique, et je crois bien qu'il s'en doute; mais il s'imagine que M. de Maistre va jusque-là ! et jusque-là, sans s'en douter! Cela est doublement insensé.

Il prétend donc, et fort mal à propos, rattacher au rationalisme certains efforts de la pensée chrétienne, cherchant dans le miroir terne et brisé de ce monde quelque reflet des réalités de l'autre ; dans l'ordre apparent, quelque lointaine correspondance avec les mystères de l'ordre invisible. L'essor de la foi qui aspire à l'intelligence lui semble identique à l'acte de l'inlelligence qui abdique la foi ; la démarche qui tend à faire évanouir la foi dans le procédé rationnel n'est pas autre à ses yeux que celle qui cherche dans la foi les principes illuminateurs de la raison. Ainsi, suivant lui, Tétat vrai du croyant serait la compression de tout élan de l'esprit vers la science immuable et

divine. Si par impossible, c'est-à-dire en vertu d'inductions absurdes, l'œuvre du comte de Maistre était passible de l'imputation de rationalisme, si c'était rationaliser le dogme que de remarquer certaines analogies entre un mystère et une loi du monde, il faudrait dire alors qu'il n'est pas un apologiste, pas un docteur de TÉglise, pas un apôtre qui ne l'ait rationalisé.

Quand Tertullien relève à la lumière du christianisme les antiques débris de vérité qui se trouvent au fond de l'àme déchue et la déclare naturellement chrétienne; — Tertullien rationalise le dogme.

Quand saint Augustin interpelle ces aveugles contempteurs de la foi, qui ne s'aperçoivent pas que la société temporelle repose sur la Croyance aux choses que Fon ne voit point; quand il dit : (( Otez du monde cette croyance, qui ne voit quel immense désordre, quelle horrible confusion va suivre? Qui pourra s'aimer d'une affection réciproque, cet amour même étant invisible, si ce que je ne vois pas, je ne dois pas le croire (1)? »

(ly a Si auferalur luec fuies de rébus hunianis, quis non allendat (juania eariiin pcrlurbalio et (juam horrenda con-

Quand saint Cyrille de Jérusalem prétend que la foi (( est en grande recommandation, non-seulement parmi nous, qui portons le nom du Christ, mais encore parmi ceux qui n'appartiennent point à rÉglise, et que c'est par la foi que se passent toutes les transactions et tous les contrats de ce monde (1); » saint Augustin et saint Cyrille concluent de la foi humaine à la foi surnaturelle; saint Augustin et saint Cyrille rationalisent la foi.

L'Apôtre trouve dans Tépi de blé, qui doit mourir pour reprendre la vie, un exemple et comme un témoignage sensible de la résurrection future; concluons donc de cette similitude empruntée à, l'ordre naturel, que la résurrection n'a rien quisuipasse la nature et que saint Paul rationalise le dogme î

Le Créateur imprime dans Thomme, — être, connaissance et amour, — le sceau de sa propre

fusio subscqualur? Quis cniin niiilua charilale diligolur al) aliquo, cum sit invisibilis ipsa dileclio, si quod non video, credere non dobeo ?» {De Fide rcrum qux non videntar, II, i. opp., l. V, p. U6. Ed. Dencd.) (1) Catcches., V, p. b2. Ed. liened.

image, et dit : « Faisons l'iiomme à noire image et ressemblance; » Dieu aussi, par cette création d'une sorte de trinité, intérieure à riiomme et qui est Fliomme même, rationalise le mystère de la sainte Trinité!

M. de Maistre rationalise le dogme, comme rÉcriture, les Pères et TÉglise Font rationalisé ! Ou rÉglise est rationaliste, ce qui est absurde ; — ou la critique est extravagante, ce qui est évident.

Le Critique s'imagine encore que M. de iMaistre s'empare de Tancienne maxime touchant Vuniversalité du dogme : quod semper, quod ubique^ quod ab omnibus^ pour en détourner le sens légitime. « Cette maxime, dit-il, autrefois renfermée dans le cercle de rÉglise, il Télend à tous les peuples et à tous les temps, et la traduit ainsi : « Toute a croyance constamment universelle est vraie, et « toutes les fois qu'en séparant d'une croyance quel-

« conque certains articles }3arliculiers aux diffé- « renies nations, il reste quelque chose de commun u à toutes, ce reste est une vérité (1)». On voit ici, continue le critique, combien ridée était nouvelle dans la controverse cathoUque^et quelleporlée il lui donne. . . Au reste, c'est aux martinistes qu'il Ta empruntée. v( Je suis, dit-il, entièrement de l'avis « du théosoplie qui a dit de nos jours que l'idolâtrie (( était une putréfaction. Qu'on y regarde de près, (( on verra que parmi les opinions les plus folles,., «parmi les pratiques les plus monstrueuses,... il « n'en est pas une que nous ne puissions délivrer « du mal (depuis qu'il nous a été donné de savoir « demander cette grâce), pour montrer ensuite le « résidu vrai qui est divin (2). »

L'écrivain de la Bévue nous parle derextension d'une maxime renfermée jusqu'à M. de Maistre dans le cercle de l Église; c'est comme s'il nous parlait d'une maxime captive dans l'immensité des temps et des lieux. La notion de l'Église lui est étrangère; il ne voit pas qu'un cercle, comprenant

(1) Principe générateur.

(2) Essai sur les sacrifices.

Tordre universel, est infranchissable et ne saurait être dépassé. L'Église est précisément cette contemporaine de Torigine du monde, répandue par toute la terre. Elle naît avec la promesse d'un rédempteur, avec la foi à cette promesse ; foi de l'Église patriarcale ou primitive (1), qui est celle de l'Église judaïque, foi qui unit les justes des premiers jours et de Tancien monde, les saints de Fancienne loi, aux justes et aux saints de la nouvelle. Fondée sur la personne du médiateur unique, l'Église est une et littéralement catholique. Elle aussi, comme la parole dont elle est le vivant organe, « atteint d'une extrémité à l'autre. » Introduite aujourd'hui par le Verbe fait homme dans cette véritable terre promise que les patriarches, Moïse et les prophètes n'ont fait qu'entrevoir, elle concentre en soi les lumières de toute révélation antérieure, et il est juste, il est nécessaire qu'elle revendique comme son bien propre, restitue et réhabilite toute vérité séparée, errante, et par là même obscurcie, faussée, gravitant vers

{\) Ecclesiaprimilivorum. (Hebr.,xn. 23.)

l'erreur. L'Église est la vérité, et il faut dire avec un des plus anciens Pères : « Si Téternité résume en elle-même l'avenir, le présent et aussi le passé, la vérité beaucoup mieux que Téternité peut rassembler ses propres semences, bien que tombées dans les terres étrangères (1). » Ces seuls mots suffiraient pour faire justice de l'assertion singulièrement erronée qui affirme que le principe de l'universalité attendais M. de Maistre pour briser le cercle étroit de l'Église, -- et qui admire « combien ridée était nouvelle dans la controverse catholique ». 11 y a là une rare intrépidité d'ignorance. Le critique prétend aussi que l'idée appartient aux martinistes. M. de Maistre emprunte à Saint-Martin le théosophe une expression originale, et rien de plus. Cette vue profonde des choses est aussi ancienne que le catholicisme même; il n'y a que l'érudition des libres penseurs pour la trouver nouvelle. Tout, ici, est nouveauté aux yeux de ces doctes pour qui l'antiquité chrétienne est une nouveauté, ('onsulions encore cette anli-

'1) Clem. Alex.. S/rom., lib. I, 13.

quité, et l'érudition du critique s'étonnera peutêtre d'apprendre que la maxime de Tuniversalité, prise au sens de M. de Maistre, est moderne de dix-sept à dix-huit siècles !

(( J'abandonne Platon, dit saint Justin, non que sa doctrine soit contraire à celle de Jésus-Christ, mais parce qu'elle ne lui est pas en tout conforme. Je porte le même jugement des autres, c'est-à-dire des disciples de Zenon, de vos poètes et de vos historiens. Ils nont saisi qu'une partie de la raison disséminée partout, et celle qui se trouvait h leur portée, ils l'ont exprimée d'une manière admirable; mais dans quelles contradictions ne sont-ils pas tombés sur les points les plus graves, pour n'avoir pu s'élever à la doctrine par excellence, à cette science sublime qui ne s'égare jamais! Ce quils ont d'admirable nous appartient à nous chrétiens, car nous adorons et servons selon Dieu, la Raison, le Verbe de Dieu, incréé et ineffable (1). »

« Sans doute la vérité n'a qu'une voie, dit

(1) UAyol XIII,

Clément d'Alexandrie; mais, de divers côtés, divers ruisseaux lui arrivent et se jettent dans son lit, comme dans un fleuve élerncl, » et il ajoute : « La philosophie barbare et la philosophie grecque ont pris des fragments de l'éternelle vérité, non dans la mythologie de Bacchus, mais dans la théologie du Verbe éternel. Or celui qui réunira de nouveau en un seul point tous ces fragments épars, sachez qu il contemplera, sans danger d'erreur, le Verbe parfait, la Vérité (1). » N'est-ce pas le langage même de M. de Maistre lorsqu'il nous dit que « parmi les opinions les plus folles..., il n'en est pas une que nous ne puissions délivrer du mal..., pour montrer ensuite le résidu vrai qui est divin. »

On lit dans saint Augustin : « Et je venais h vous, sorti des rangs étrangers, et mes désirs se lournaientvers For que votre peuple emporta de la maison de servitude, par votre commandement parce qu'il était à vous, où qu'il fût. N'avez-vous pas dit aux Athéniens par votre Apôtre : « C'est

(1) Strom.. Wh. I, 'S.Ibid, I. 13.

i( en lui que nous avons la vie, le mouvement et « l'être » ? Et je ne m'arrêtai pas devant ces idoles égyptiennes servies dans Vor de vos vases par ces insensés qui transforment la vérité divine en mensonge (1). »

M. de Maistre est novateur à la manière des apologistes du ii^ siècle...; novateur comme saini Justin, comme Clément d'Alexandrie, comme saint Augustin et saint Vincent deLérins, comme la tradition tout entière, comme TÉglise !... Le critique s'est engagea une thèse évidemment folle, son intelligence ne paraît plus être dans une assiette normale. Il voit mal, il voit faux, il voit au gré de son caprice. Ses assertions, tout à la fois téméraires et frivoles, ne semblent s'appuyer que sur le goût et le besoin de Terreur. Il les couronne dignement par une délicieuse bévue. Pour achever la chimère d'un Joseph de Maistre humanitaire et rationaliste, il impute à l'écrivain catholique ce vœu socinien : « Qu'en souvenir des missionnaires on Élève une statue a Jésus-Christ, dans quelque

(I) Conf., XII, 9.

ville opulente (de l'Amérique), assise sur une antique savane. » On lirait sur le piédestal : « A l'Osiuis chrétien dont les envoyés ont parcouru le monde... » Il faut vraiment avoir mis son esprit en vacances pour s'imaginer que, parce nom d'Osiris chrétien, M. de Maistre veuille désigner Noire-Seigneur, et qu'il songe h lui élever une statue comme s'il n'était qu'un sublime philanthrope, un saint ordinaire, et non pas le Saint des saints, la charité même! On ne saurait plus mal penser, plus mal dire, et aussi plus mal citer. Que le critique veuille bien ouvrir la Correspoîidance publiée en 1851 ^1\ Ce passage de la lettre au Père Rozaven de la Compagnie de Jésus , lui fournira la preuve cruelle de son étonnante méprise : « Les chapitres xxxv et XXXVI (le fragment que rapporte le critique) sont assez chauds sur votre compte : Le morceau DE Plutarque surtout, tourné en inscription POUR LE BUSTE DE SAINT IgNACI-, A SEMBLÉ

heureux. »

;1) Tome I, p. 12.

La dernière partie du thème proposé reste à démontrer, à savoir que, selon M. de Maistre, lo dogme est progressif, et voici par quelle infidèle analyse on prétend justifier Terreur qu'on ose encore mettre à la cliarge du grave auteur des Soirées, a Les révélations se succèdent dans l'histoire, elles éclatent à chaque transformation de l'état social. La première fut donnée au premier homme avec le langage articulé ; la seconde aux patriarches , c'est-k-dire à Vassociation nomade connue sous le nom de tribu; la troisième à Moïse pour la nation sédentaire (1) ; la quatrième parle Christ, avec l'unité dans lahiérarchie, image et instrument de la fraternité morale ; il annonce lui-même la cinquième, destinée à réunir toutes les sectes, et à devenir réellement universelle, c'està-dire catholique. La religion est soumise à la loi générale du développement, et sur ce point, il pousse victorieusement les protestants qui auraient voulu ramener rÉglise à son état primitif... Aussi voudrait-il que TÉglise n'eût jamais écrit ses déci-

(1) En d'autres termes, /e peuple juif.

sions qui Font rclrècie^ qui Vempêchent encoi^e d'embrasser le genre humain, etc.. » Si M. de Maistre disait ce que Técrivain moderne lui fait dire, il serait d'abord en contradiction avec luimême. Comment, en effet, l'Église serait-elle re/r<?cie par des actes qui attestent précisément l'expansion de sa force, de sa justice et de son autorité? Cette ridicule idée de rétrécissement peut bien se suggérer à Tesprit du critique, qui met dans l'Église le vague progrès humanitaire ; elle n'appartint jamais à M. de Maistre; il l'eiît répudiée avec dégoût. Jamais, sans doute, il n'eût compris qu'un développement quelconque puisse se passer d'un principe d'immutabilité. L'auteur de l'article procède successivement par voie de citation et d'analyse ; mais il cite sans exactitude et falsifie en résumant; il trompe et se trompe tout à la fois. Est-il possible, par exemple, de froisser, comme il fait, et d'une main plus maladroitement perfide, la délicate exactitude de cette phrase du Principe générateur^ pour en faire sortir des énormités qu'elle repousse?

« Si jamais le christianisme n'avait été attaqué,

dit M. de Maistre, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme... Les véritables auteurs du concile de Trente furent les deux grands novateurs du xvi'' siècle... La foi, si la sophistique opposition ne l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angélique... Elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha, et qui furent toujours des malheurs, puisqu'elles supposent toutes le doute ou l'attaque, et qu'elles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses. L'état de guerre éleva ces remparts vénérables autour de la vérité : ils la défendent, mais ils la cachent ; ils la rendent inattaquable, mais par là même moins accessible. Ah ! ce n'est pas ce qu'elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras (1\ ))

11 est vraiment peu généreux d'abuser, comme a fait le critique, d'un passage tel que celui-ci, où l'impossibilité même de mettre les nuances fines d'un sentiment vrai entièrement h l'abri de toute malveillance d'interprétation ne devrait être qu'un

(1) Principe gé7iérateur, p. 29i.

230 JOSEPH DE MAISÏRE

appel plus vif à la loyauté du lecteur. M. de Maistre nous montre la tendre compassion de l'Église. Réduite à prononcer contre des fils ingrats et rebelles, sa charité souffre de rencontrer ces sortes d'âmes auxquelles on ne saurait dire sans danger : Aimez et faites ce que vous voudrez ; car elles n'aiment point, n'aimant que leur volonté propre. Il lui en coûte cependant d'armer de menaces la doctrine du salut, de présenter la mort, et la mort éternelle, à qui n'accueille pas, comme il le devrait, les paroles de la vie! Il lui en coûte d'avoir à lutter pour faire recevoir, dans sa plénitude de vérité et de grâce, Tineffable bienfait de la rédemption ! Qui ne détesterait la monstrueuse ingratitude de cette dernière hérésie ?

Le plus irrémissible de son crime est de flétrir les âmes en desséchant les esprits par tant de débats théologiques et métaphysiques sur la réalité même du sacrifice unique, sur l'auguste mystère de la Transsubstantiation et de la présence réelle, qui ne devrait être reçu que dans les silencieux transports du cœur. Elle, sur le corps, sur la personne même du Sauveur, porte la contradiction et

le blasphème, et par l'impudence liaineuse de sa négation tour à tour subtile et brutale, torture les paroles divinement claires de Celui qui est tout amour et qui ne se donne que par amour. Qui pourrait se méprendre ici sur le sens et la portée des pensées de M. de Maistre? et n'est-il pas odieux d'insinuer que, par cette tristesse maternelle de l'Église, il veuille sous-entendre le regret des justes anathèmes qu'elle a fulminés; en d'autres termes, le désaveu de sa propre justice (i; ? Gomment imaginer que le penseur orthodoxe ose la soupçonner d'attendre avec confiance quelque temps meilleur,

(1) '.( L'Eucharislie qui a été insliLuéo par Nolre-Seigncur Jésus-Clirisl pour unir les chrestiens à soy et les fiiire enlr'eux un niesme corps mystique, les faisant participer à un mesme jjain, comme parle l'Aposlro, est néanmoins en ce temps Toccasion la plus pressante de leur division : d'autant que la subtilité de l'esprit des hommes ayant introduit diverses interprétations sur les paroles de l'institution de cet auguste Sacrement, qui est au-dessus de la portée de l'entendement humain en quelle façon qu'on veuille l'interpréler, comme l'avoient fait les plus entendus de chaque parly, il est arrivé que chacun voulant soustenir son opinion, le sujet de l'Union a esté fait celui de la Division, de la secte, du schisme et de l'Hérésie. » (P. dr Marca, Traité du Sacrement, de V Eucharistie.)

oïl, grâce à une flexibilité d'exégèse qui la dispense de lutter, elle pourra se remettre impunément entre les mains de Tennemi! — Le plus insensé et le plus perfide des hommes, — il prête donc h TÉglise un tel oubli d'elle-même qu'elle puisse, un jour, souffrir que la Parole Vivante passe du Christ à l'humanité, et que l'être misérable confié à sa garde, soit rendu par elle à la sauvage liberté de l'erreur et du mal! Tl contredit au bon sens, à ses propres paroles; il contredit à la tradition et à l'autorité! et cela parce qu'il plaît à la critique de lui attribuer l'insoutenable hérésie des révélations successives et du dogme progressif!

Mais sur quel fondement l'illustre écrivain est-il accusé d'une telle démence? Il a dit, si l'on en croit l'adversaire : « La religion est soumise à la loi générale du développement. » Cette citation n'est pas textuelle. Le passage qui s'en rapproche le plus est relatif au pouvoir politique des Papes. Mais, dans ces termes mêmes, la proposition précédente n'implique en aucune façon les conséquences panthéistes que le critique y rattache. De

ce que la religion, qui est immuable en soi, semble par sa liaison avec le temps participer au progrès que font les âmes dans sa lumière, il n'en est pas moins grossier de mettre dans la Vérité le mouvement qu'elle communique et ne partage pas. Le développement temporel de la religion et le dogme progressif que Ton confond, sont deux idées absolument contraires. L'un admet l'avancement de la doctrine, ce qui suppose un principe persistant d'identité ; l'autre assigne au dogme une telle série de progrès, qu'il arrive à la négation de lui-même, et, de la vérité muable h l'infini, conclut l'infinie instabilité ou le néant.

Pour vider cette question et montrer, en dépit de tous les sophismes, combien ce prétendu rationalisme de M. de Maistre est conforme à la loi catholique, il suffira de citer quelques textes d'un monument autorisé dans l'Église, lequel présente avec les pages du Principe générateur des rapports si frappants, que ces derniers sembleraient être en plus d'un endroit la traduction littérale du célèbre Commonltorium de Vincent de Lérins.

Laissons la parole au saint solitaire.

« Quelqu'un demandera peut-être si la religion ne peut point augmenter en quelque chose? Elle le peut sans doute, et en beaucoup. Il faudrait être bien ennemi de Dieu et des hommes pour voir que cela se puisse, et pour empêcher ce progrès; mais aussi faut-il prendre garde delà changer sous prétexte de la perfectionner. Car pour jierfectionner une chose, il faut que, demeurant toujours dans sa nature, elle reçoive quelque accroissement^ au lieu que ce nest pas tant un progrès qu'un changement lorsqu'une chose cesse d'être ce quelle était pour devenir toute autre. Mais si elle peut recevoir de Taccroissement, cest de la part des fidèles. Il est nécessaire que dans tous les siècles et dans tous les temps on augmente en connaissances, en science et en sagesse; mais il faut que la même foi, le même sens de la parole de Dieu, la même doctrine qui produit tous ces bons effets demeure éternellement la même.

(( En cela, la religion des âmes imite en quelque sorte la condition des corps, qui pour croître et so fortifier avec Vâge ne laissent pas d'être toujours

les mêmes {\), Il y a bien de la différence entre l'âge qui est dans sa fleur et Tâge qui est dans sa maturité. Et, bien que ceux qui ont été jeunes deviennent ensuite vieux, ils oui beau changer d'état, ils ne changent point de nature ; puisque ce sont toujours les mêmes qui passent de la jeunesse h la vieillesse.

« Les membres des enfants sont petits, ceux des hommes sont plus grands, mieux formés et plus forts; mais ils sont de môme nature. Les enfants n'ont pas moins d'organes que les hommes, et s'il y en a qui deviennent plus grands dans la suite des temps, cette grandeur était enfermée dans le principe de leur origine. En sorte que rien ne paraU de nouveau dans un homme fait, qui naît été caché en lui, lorsqu'il était jeune. C'est pourquoi la règle et la proportion d'une belle croissance a toutes ses justesses, lorsque lage développe insensiblement toutes les parties différentes que

(1) «C'est une pilié de voir d'excellents esprits se tuer à prouver par l'enfance que la virilité est un abus... L'accrois sennent insensible est le vrai signe de la durée. » {Principe générateur, p. 304.)

la sa2^esse du Créateur avait formées dans les enfants.

« Mais s'il arrivait que la forme qui est propre h l'homme, au lieu d'augmenter seulement, vînt se changer en une figure d'une autre espèce, ou que le nombre des parties fût diminué par un défaut surprenant, ou augmenté par un excès remarquable; en telle rencontre, ce serait une nécessité ou que tout le corps pérît ou qu'il devînt monstrueux ou du moins qu'il s'affaiblît considérablement. De même, il faut que la religion chrétienne soit réglée dans sa doctrine et qu'elle suive les mesures de son accroissement. Il faut qu'elle soit étendue par la succession des temps, affermie par le cours des années, et élevée par la suite des siècles à ce comble de perfection qu'elle attend de son origine toute céleste; car enfin la religion chrétienne est un corps si accompli en toutes ses parties, qu'il ne peut recevoir ni altération en soi-même, ni dommage en ses propriétés, ni changement en ses décrets.

(( Qu'on embellisse, qu'on cultive tant qu'on voudra le champ céleste de l'Église, pourvu qu'on

n'en change point la nature. Car à Dieu ne plaise que le verger divin de la dccirine catholique au lieu de roses vienne à ne plus produire que des épines. A Dieu ne plaise qu'y pensant trouver une herbe salutaire, on n'y rencontre qu'une herbe mortelle. Il faut donc entretenir avec soin ce que la foi de nos Pères a semé dans le champ de rÊ(jlise. Il faut quil fleurisse^ qioil mûrisse sans cesse^ qu^il nous conserve et que nous le conservions. 11 n'est pas défendu d'éclairer^ d'expliquer les antiques dogmes de cette philosophie divine, mais c'est un crime d'y rien changer, d'y rien retrancher. On leur peut donner de la netteté, du jour, de l'évidence, mais sans leur faire rien perdre de leur sens, de leur force et de leur étendue. Si une fois on donnait à chacun la liberté impie de changer toutes les choses de la foi selon son caprice, j'ai horreur de le dire, i^ientôt on ne verrait plus de

religion Aussi l'Église ne change rien à sa

doctrine, elle n'y ajoute, elle n'y retranche jamais rien. Elle n'ôte point le nécessaire, ne cherche point le superflu, ne perd rien de ce qui lui est propre et ne reçoit rien de ce qui lui est étranger.

Mais elle emploie toute son industrie, toute sa sagesse, toute son étude à enseigner exactement les dogmes des Anciens (1). Si parmi eux il s'en rencontre d'obscurs, elle les éclaircit, s'il s'en trouve de bien expliqués, elle les appuie. Ils lui sont comme autant de décisions, et elle les garde inviolablement.

« Qua-t-elle jamais fait par tous les conciles quelle a tenus, et par tant de saints décrets que nous voyons aujourd'hui? ii7/e s est appliquée à faire croire avec plus de force ce quelle croyait avec plus de simplicité, à faire prescher avec plus de véhémence, ce qui se preschait auparavant avec plus de faiblesse, et enfin à faire adorer avec plus de respect et d'exactitude, ce que Von

(l) « L'Église catholique n'est pas argumenlatricc de sa nature; elle croit sans disputer; car la foi est une croyance

par amour, et l'amour n'argumenle point Mais si l'on

vient à contester quelque dogme, elle sort de son état naturel, étranger à toule idée conlcnlieuse; elle cherche les fondements des dogmes mis en problème ; elle inlerroge l'aniiquiic; elle crée des mots sur tout, dont sa foi n'avait nul besoin, mais qui sont devenus nécessaires pour caractériser le dogme et mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle. « {Du Pape. p. 1:2, 13.)

a toujours adoré avec sûreté et avec une foy constante (1).

« Qu'a-t-elle fait toutes les fols que les nouveautés des hérétiques Font obligée d" assembler des conciles, sinon de laisser h la postérité, dans ses décrets, ce que l'on recevait déjà sans eux, par la seule autorité de la tradition ; de ramasser en peu de mots beaucoup d'instructions importantes ; et bien souvent de se servir d'un nouveau nom pour expliquer une ancienne créance et pour faciliter l'intelligence d'un mystère (2). »

Voilà la doctrine constante de TÉglise. L'accord de cette doctrine et des idées du comte de Maistre est frappant d'évidence. 11 n'a rien avancé en deçà ni au delà de ces principes. Que le théologien de la Revue des Deux-Mondes choisisse donc encore une fois d'absoudre l'illustre écrivain de

(1) (( Les véritables auteurs du concile de Trente furent les deux grands novateurs du xvi<' siècle... Eux-mêmes (les hérétiques) amenèrent jadis dans la langue religieuse ces mois qui les fatiguent. Désirons qu'ils apprennent aujourd'hui à les prononcer, » {Principe générateur, p. 2di.)

(2) Avertissements de Vincent dcLérins, trad. du latin eu français. Paris, 1686.

tout ce prétendu rationalisme, ou de comprendre rÉglise elle-même dans celte extravagante accusation.

Nous touchons à la question suprême de 17nfaillibilité. Comment la concilier avec le dogme progressif, rationalisé^ humanisé? « Qu'en faire? et comment l'offrir au monde? » demande Fauteur, avec cette légèreté arrogante qui ne s'explique que par l'enivrement du sophisme. 11 prend en effet ses fantaisies critiques pour des démonstrations, et conclut sans gêne, comme si sa thèse était prouvée. 11 se croit donc permis d'attribuer à « cette inspiration » dont parle M. de Maistre, et qui, au sens de notre auteur, ne serait qu'une témérité de libre penseur, la définition suivante de l'infaillibilité, qu'on lit aux premières lignes du Pape.

ft ^Infaillibilité dans Tordre spirituel et la Souveraineté dans Tordre temporel sont deux mots parfaitement synonymes. L'un et l'autre expriment cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gou-

verne, et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est pas jugée.

(( Quand nous disons que V Église est infaillible, nous ne demandons pour elle aucun privilège particulier, nous demandons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles, qui toutes agissent naturellement comme infaillibles. La souveraineté a des formes différentes. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres; mais quand elle a parlé de part et d'autre à sa manière, le hill est sans appel comme le fetfa. »

(( Voilà donc, s'écrie le théologien de la Revue, le dogme de l'autorité infaillible humanisé, rationalisé, comme les autres ; » et il ajoute : ce l'équivoque est trop grossière, le tour de force est trop puéril. Nous nous refusons à croire qu'il en ait été entièrement dupe. Il est impossible qu'il n'ait pas vu rénorme abîme qui sépare l'infaillibilité, telle que l'Église l'entend, de la souveraineté civile et du dernier ressort judiciaire. »

Mais il l'a vu précisément, cet abîme! Mais le monde chrétien Fa vu. Et c'est pourquoi Fautorité spirituelle a pour caractéristique singulière Vin-

faillihililè. Comaie tous les grands esprits qui, par la voie des principes, ne cessent de tendre à r unité, M. de Maistre remarque, contre les objections de l'incrédulité, du schisme et de l'hérésie, que ce caractère d'infaillibilité que Ton conteste, dans Tordre même de la foi, à l'Église et au Saint- Siège, est naturellement inhérent à toute autorité, et que le dénier à l'Église, c'est lui refuser trèsdéraisonnablement ce que l'on accorde sans difficulté, qu'on le sache on non, à la moindre souveraineté politique, à la plus simple juridiction ; le droit reconnu de tout jugement, comme de tout décret, étant d'exiger l'obéissance que l'être libre ne peut devoir qu'à l'infaillibilité réelle ou présumée. Destituer de ce droit la seule autorité spirituelle, c'est vouer le monde des intelligences à l'anarchie (i). J'entends que l'on accuse le

(I) L'infaillibililé a clé donncc à Pierre, et c'est on lui, avec lui cl par lui que l'Église csl infaillible : « Quiconque, (lit un émincnt écrivain, a sérieusement compris que l'homme csl un être libre, a compris la nécessité d'une lumière en permanence sur la terre; et comme cette lumière ne saurai lêlre douteuse, il a compris l'infaillibilité ; et comme celle infaillibilité ne saurait subsister sans organe,

publiciste catholique « d'équiroqiie grossière, » de « loiir de force puéril. » Il n'y a ici ni tour de force ni équivoque ; rien de grossier que Texpression du critique, rien de puéril que l'entêtement de sa méprise. M. de Maistre prend encore dans les faits évidents et incontestés, quoique mystérieux, de Tordre naturel, un argument à fortiori pour établir la foi ou convaincre d'inconséquence l'incrédulité aux vérités de Tordre surnaturel. Notre auteur crie : au rationalisme ! pure manie ! Le comte de Maistre ne rationalise pas plus le principe de l'infaillibilité qu'il n'a rationalisé les dogmes de la perpétuité et de Tuniversalité. Ce ton de supériorité et de persiflage qu'on se permet avec le grand écrivain, ne prouve qu'une chose, c'est qu'on répudie tout esprit d'analyse et que le bon sens déplaît. On ne voit pas (et alors que

il a compris la nécessite de l'Église ; et comme celte Église pourrait se rompre, il a compris la nécessité du Pape, d'une seule racine à l'Eglise; et comme le Pape est la parole et la racine de l'Eglise, il a compris rinfaillihililé du Pape môme. Ce sont là les anneaux d'une chaîne que tout métaphysicien doit sentir. » (B. ST-BoNNET,c'^r//?/'a////- Mlité. Paris, 1861, in-S», p. 08.)

voit-on?"^ la relation étroite, rigoureuse, nécessaire (le l'autorité à l'infaillibilité. Il est clair que la puissance civile ou temporelle, qui comniande Tobéissance purement extérieure, implique une infaillibilité de droit, sinon de fait. La force même ou la violence n'hésite jamais à s'attribuer une. cynique infaillibilité, et toujours h la faveur de quelque principe faussé dont elle s'empare et se couvre. 11 faut être émancipé de toute idée de droit, hors de toute logique, pour ne pas comprendre que l'autorité qui commande aux esprits et s'adresse par conséquent à l'obéissance volontaire, réclame pour soi la plénitude de l'infaillibilité : infaillibilité de droit et de fait. Comment éclairer les esprits, si Ton ne possède la lumière? Gomment gouverner les âmes, si l'on n'a la règle? Comment régner sur la liberté, si l'on ne règne invinciblement sur la raison?

Et comment imaginer que la volonté ou la conscience se puisse rendre à une autorité qui n'offre pas une surnaturelle assistance contre l'erreur? Une souveraineté spirituelle non infaillible est un non sens absolu. Ou l'Église est infaillible ou elle

n'est pas. L'option ne fera aucune peine à un libre penseur. Mais pourtant que Ton y songe, nier rÉglise, c'est déclarer qu'il n'y a pas de lumière constante pour les esprits, pas de loi certaine pour les âmes, pas d'abri pour Thomme contre la force ou Terreur, pas de promesses éternelles, pas de Sauveur, pas de Christ. Cela est sérieux. Le théologien de la Revue des Deux-Mondes va-t-il jusque-là? voit-il où il va?

Il relève comme un trait rationaliste ce mot de M. de Maistre : «L'infaillibilité n'est point un privilège particulier de l'Église (1). » N'est-ce pas butter, avec un rare acharnement, contre ce simple procédé de raisonnement en vertu duquel les vérités qui nous passent se peuvent conclure légitimement de celles qui frappent nos yeux ? Vous vous étonnez de l'Église infaillible et vous n'admirez pas que la plus mince autorité du siècle agisse danssa sphère comme ayant l'infaillibilité?...

(l) Voici lo texte original : c( Quand nous disons que l'Église est infaillible, nous ne demandons pas pour elle, il est bien essentiel de rol)servcr, aucun privilège particulier. » {Du Pape,t. I, p. 5.)

Cependant prenez garde ; l'assimilation n'anéantit point les différences. M. de Maistre les fait toucher du doigt. Entre l'une et l'autre infaillibilité, il y a toute la distance qui sépare les corps et les esprits ; le monde des apparences, où le pouvoir n'a d'empire que sur les corps, et le monde de Timmuable certitude, où l'autorité ne serait qu'un vain mot si elle ne saisissait et n'obligeait le for intérieur. L'infaillibilité qu'une fiction de droit, socialement juste et nécessaire, décerne au pouvoir civil ou politique, l'Église par la nature même de sa souveraineté la possède absolument et de droit divin. Et la distinction que je fais ici n'est pas une chimère; l'expérience fournit la preuve. La puissance politique, qui d'ordinaire ne tolère point l'expression d'un doute sur les conditions de son existence et la validité de ses actes, ne professe pas sur ce dernier point la foi qu'elle impose, puisqu'elle les modifie, les corrige ou les abroge. Le pouvoir judiciaire exige le respect de la chose jugée par présomption d'infaillibilité, et cependant il souffre l'appel, annule les jugements, revise la jurisprudence, provoque le changement ou l'abo-

lilion de la loi. Tout pouvoir humain revient sur ses actes et confesse par là qu'il se trompe et n'a pas en soi la raison immuable de sa conduite. Le fait de l'infaillibilité lui manque et néanmoins le bénéfice lui en est acquis; il se sent déchu dès qu'on peut impunément le lui contester. C'est donc un droit qu'il trouve dans sa nature et Finlérêt social, de sévir contre qui prétend arguer de ses erreurs pour lui refuser l'obéissance, ou chercher ailleurs qu'en lui le principe de sa propre réforme. Et le droit est tellement inhérent à la souveraineté, quelle qu'elle soit, que l'esprit révolutionnaire lui-même, qui y contredit le plus violemment, tandis qu'il est sujet, se l'atlribue le plus violemment aussi, lorsqu'il devient pouvoir. Car pour procurer l'ordre à la société civile, l'infaillibilité relative est nécessaire ; mais, pour maintenir la conscience dans la vérité, il faut l'infaillibilité absolue. Or voici ce que l'Église a de commun avec la souveraineté temporelle, c'est de ne pouvoir être taxée d'erreur, et voici ce qui lui est propre, c'est d'en être incapable. Ce ne lui est pas un privilège d'être infaillible de droit, mais celui qu'elle possède,

unique et incommunicable, c'est de l'être de fait, surnaturellement, divinement. Que l'on s'étonne à présent que ses décisions soient sans appel, sa jurisprudence constante, sa loi invariable; que l'on s'en étonne et qu'on en murmure ; que les libres penseurs, les hérétiques, les sceptiques, cette nuée d'écrivains out-laivs qui nous aftligent aujourd'liui d'une plaie de sauterelles inconnues à l'Egypte, protestent et s'inscrivent en faux! Peu nous importe. Ne sommes-nous pas dans un temps où l'on ne proteste que contre l'histoire, la raison et la vérité? L'auteur qui feint h chaque pas l'ébahissement, pour faire croire qu'il prend M. de Maistre en flagrant délit de nouveauté, qui n'explique des « assertions » dont lui seul s'étonne, que « par l'état mixte de l'esprit » de notre grand écrivain, ajoutant avec une rare assurance : « Il faut avoir éprouvé cet état pour comprendre avec quelle force une âme en transition peut de bonne foi allier les contraires, » — l'écrivain de la Revue témoigne par ces excès de critique h quelles perturbations son propre sens est livré, et quelle bizarre affection, répandue sur ses yeux, lui fait

voir la conlradiction dans un système d'idées rigoureusement logique, rélrangeté hasardeuse dans des doctrines sûres, et je ne sais quel trouble sinistre d'idées dans cette parfaite clarté d'esprit et de conscience qui distingue le noble penseur. Après l'inanité des opinions, ce qui me frappe davantage chez l'écrivain de la Revue, c'est l'extrême indigence de ses lectures. Une érudition des plus minces lui eût épargné quelques-unes de ces surprises de commande, qui tombent toujours avec une insigne maladresse sur des propositions incontestablement raisonnables et catholiques.

Cette assimilation qu'il méprise si fort, ce rapport observé entre l'autorité et l'infaillibilité ne lui eût peut-être pas paru un tel prodige de (( grossière équivoque », un si « puéril tour de force, » une nouvelletè tellement rationaliste, s'il avait lu ces paroles de Bossuet :

a S'il y a dans un État quelque autorité capable d'arrêter le cours de la puissance publique et de l'embarrasser dans son exercice, personne n'est en sûreté... Le prince se peut redresser lui-même quand il connaît qu'il a mal fait, mais contre son

autorité, il ne peut y avoir de remède que dans son autorité (1). »

Pour trouver ici Y infaiUihilitè de droit, il ne s'agit que de conclure.

Que cette doctrine, présentée par Bossuet sans le correctif nécessaire de Tautorité spirituelle, facilite la pente au despotisme, cela n'est que trop visible ; mais elle n'est pas responsable d'une si grave lacune, et n'en est pas moins vraie dans le principe, pour être poussée par le gallicanisme jusqu'à devenir une erreur. L'Église offre un asile contre les excès du pouvoir temporel dans le recours à l'unique pouvoir qui puisse légitimement intervenir et rappeler l'autorité égarée au redressement de ses voies. M. de Maistre n'a fait que revendiquer pour le successeur de saint Pierre ce droit de sublime tutelle, rétablissant ainsi, suivant la tradition des théologiens catholiques, la véritable notion du pouvoir, pervertie par les réformateurs, les légistes et les prélats de cour. Rien ne sent donc en lui le novateur, quoi que prétendent ces

(1) Politique tirée de VÉcriture sainte. Paris, 1709, in-1", p. 120 et 130.

esprits sagaces qui, sur un même point, raccusent tout à la fois de nouveauté et d'anachronisme (1). Sur cette assimilation de la souveraineté à rinfaillibilité (ce tour de force inouï, au dire de l'indépendant théologien), je n'ajouterai qu'un mot; et ce mot, je le prends dans les écrits d'un puissant esprit du xvii'' siècle, revenu à la foi catholique après de longues méditations, Isaac Papin, ministre protestant, dont le nom est à peine connu peut-être des penseurs progressistes.

« Il est aussi essentiel à l'Église d'être infaillible dans ses jugements, qu'il est essentiel au magistrat souverain de prononcer en dernier ressort. Pourquoi? Parce que l'autorité de Jésus- Christ s'exerce sur l'esprit comme celle du magistrat s'exerce sur le corps, de sorte que l'autorité dont l'Église est revêtue doit être telle que l'esprit

(l) « Si l'on a bien mesuré la portée de ces principes qui humanisent les dogmes... on on verra disparaître une contradiction, si on y trouve tou}ovrs un anachronisme. On y reconnaîtra aussi un sens Irès-élevé quoique sous une forme impossible... >- La forme impossible, c'est la souveraineté pontificale et son intervention dans les affaires du monde!

2o2 JOSEPH DE MAISTRE

soit obligé de s'y soiimettre, comme celle dont les minisires du prince sont revêtus doit être telle que le corps soit obligé de subir leurs arrêts. Or, l'esprit ne peut être obligé de se -soumettre qu'à un jugement infaillible, comme le corps ne peut être obligé de subir qu'une sentence définitive et sans appel. Un Élat ne peut se passer d'une autorité souveraine, l'Église ne peut se passer d'une autorité infaillible (1). »

Et de ces propositions indubitables, une jeune tille, disciple de Papin, mademoiselle de Royère, (née de parents prolestants, écrivant à sa sœur protestante et mariée en Angleterre), lire admirablement ce principe :

(( 11 est clair qu'en matière de foi, être souverain et être infaillible, c'est la même cbose; aucune autorité ne pouvant ni ne devant être souveraine sur votre conscience, à moins qu'elle ne soit infaillible (2). »

(1) Rccunil des ouvrages composes par feu M. Papin en faveur de la religio}i. Paris, 17-28, l. I, p. 213à;215.

(i) Lettres de M"'- de noycre; 0//. cit.. in fin. — Voir à 'appendice lu IcUre même d'où ces ligues sont tirées.

Nous touchons ici à la pensée, à l'expression même de M. de Maislre. L'identité de l'infaillibilité el de la souveraineté étant invinciblement démontrée dans Tordre spirituel, il est clair que Tordre temporel doit la reproduire, sous la réserve de Tinfinie distance des ombres de la nature et du temps aux réalités éternelles et absolues.

Maintenant, si de tout ce luxe de faux raisonnements, de contre-sens, d'insinuations et de conséquences illégitimes, que l'adversaire vient de déployer avec un merveilleux courage, Ton cherche le produit net qu'il en tire, voici ce dont il faut se contenter : « L'idée essentielle de cette doctrine, dit-il, n'exprime autre chose que la tendance souvent déçue mais constante des temps modernes vers la suprématie de l intelligence dans le gouvernement des sociétés^ opposée à toute souveraineté brutale^ soit de la force, soit du nombre (1). »

(l) Le critique entend-il par là l'arrivée au pouvoir des banales capacités saiut-simoniennes ou libérales ; gens de lettres, avocats, philosophes? 93 a fait un premier essai des capacités de cet ordre. 11 a été sanglant et ridicule.

La belle découverte! — C'est Tidéal de tous les sophistes, c'est Tidéal qu'il caresse lui-même, que le critique met de force dans Fesprii de M. de Maislre ! N'est-ce pas montrer un optimisme béat et surtout Tincurable atteinte des préjugés dont M. de Maistre est le plus exempt, que de rattacher une espérance libérale à celte vision de Tavénement de Tintelligence au pouvoir? Il faut vraiment toute la simplesse de Tinexpérience pour mettre en opposition, comme fait le critique, Tintelligence avec la force et le nombre. Qui a jamais vu la force seule, le nombre seul, exercer la souveraineté? Est-ce que les forts, les violents, cesNemrods qui marquent leur course ici-bas par d'effroyables traînées de sang, ne sont pas intelligents? L'intelligence est-elle absente de la force? Et quand le nombre semble régner, n'y a-t-il pas, au fond, une intelligence qui le discipline, et, soit corruption, soit peur, y fait une sorte d'unité? Qu'il souffre ou qu'il respire, le monde ne cesse d'être mené par Tintelligence. Quand il souffre, c'est qu'elle règne seule, car elle ne se refuse jamais rien de ce qui lui peut servir; quand il respire,

c'est qu'à son pouvoir elle associe la conscience, le droit, la loi fondée sur un principe extérieur et supérieur à riiomme. L'intelligence au service de la justice, c'est le règne de Dieu sur la terre ; rintelligence indépendante et souveraine, c'est le règne du démon. En conviant de son plus aimable sourire les tendances modernes à cet idéal païen, le critique met un écriteau trompeur de liberté sur le droit chemin du césarisme : candide apôtre de la libre pensée, merveilleux entraîneur de servitude !

Il réunit et résume les griefs de sa critique dans une dernière page qui semble annoncer une égale déchéance de la justice et du bon sens. 11 nous dit sans broncher : (c II s'est trompé... Si son imagination plus contenue et plus régulière lui avait permis d'avoir toujours présentes toutes ses pensées^ il eût réfléchi que la croissance insensible des sociétés suppose le mouvement, etc.. » Voilà ce qu'on ose écrire d'un homme tel que le comte de Maistre... Non-seulement l'auteur oublie les égards dus à celui dont il parle, mais encore il oublie ce qu'il se doit à lui-même, à son talent, à la distinc-

lion naturelle de sa pensée. Hélas! autrefois chrétien, ce n^est pas impunément qu'il a fait alliance avec les adversaires, cl qu'il s'est établi dans ces milieux embourbés, où, chaque jour, la médiocrité vindicative se plaît à éclabousser le génie resté dans Tordre et le devoir. On lit plus bas : « // n'a pas même vu dans sa grandeur possible le système catholique de V unité du sacerdoce et de V universalité du dogme. » Mais en quoi consiste cette grandeur possible, \ auteur va nous le dire : « Au lieu de le mêler encore (est-ce le dogme, le sacerdoce, ou le système?) aux choses contingentes, aux intérêts compliqués, aux questions souvent inextricables de la politique, il devait au contraire le renfermer plus étroitement dans la sphère éternelle des vérités morales... » C'est-à-dire, en termes clairs et synonymes de : L'Église libre dans VÉtat libre^ qu'il est urgent que le sacerdoce catholique, désormais séquestré du jour, du mouvement et de la vie, repose dans le temple désert et fermé, comme la momie embaumée et liée de bandelettes, au fond de l'antique sarcophage. Et le penseur moderne ajoute avec une merveilleuse profondeur... la pro-

fondeur du vide ! « L'intelligence peut-elle se concentrer encore? Ne faut-il pas, sous peine de destruction, qu'elle soit diffuse dans la démocratie... Elle n'a plus besoin de dispense pour se faire droit; elle ne se dispense cjue trop ellemême... Elle est une force qui n'a pas encore ses organes complets, mais quon ne peut détruire. « L'auteur se trompe : il est une chose qui détruit l'intelligence, c'est Terreur; il se trompe en lui dénonçant pour vivre à l'avenir la nécessité de la diffusion et le péril suprême de se concentrer encore. On ne saurait plus dangereusement méconnaître la loi première et organique de toute force vive. La concentration est le recueillement nécessaire de la force dans son unité, et cette concentration doit être d'autant plus puissante que la diffusion est plus étendue. Plus la vie s'étend hors d'elle-même, plus elle emprunte h son principe. La diffusion démocratique réclame donc impérieusement que l'intelligence revienne au centre unique et s'y renouvelle sans cesse pour échapper au danger de mourir de sa fausse indépendance. Le critique lui-même ne nous donne qu'une idée

médiocre de la puissance qu'il appelle à Tempire, quand il déclare ingénument qu'elle n'a pas encore tous ses organes, et néanmoins c'est une force, a-t-il dit, (c qui ne se dispense gi/e trop elle même.» Étrange distraction î que trop est un trait de scepticisme au milieu d'une profession de foi ; que trop est la prévision de tous les désordres qu'il faut attendre d'une puissance illégitime : que trop est un argument d'autorité. Le critique laisse partir ce mot qui renverse toutes ses idées, il ne s'en doute pas! Il ajoute seulement, dans toute la sérénité de l'innocence : « Il n'y a donc qu'à répandre sur elle la lumière religieuse, afin que souveraine de fait, mais nullement infaillible, elle sache se conduire elle-même dans lavenir mystérieux oïl elle entre. » Cette phrase est un gouffre d'absurdités au fond duquel je laisse l'auteur. 11 me suffit d'admirer la candeur de ce : « Il n'y a qu'à répandre la lumière religieuse! » — Cela est simple, surtout lorsqu'il est reconnu que l'infaillibilité spirituelle est un préjugé d'un autre âge! Et cependant que penserait-on d'un homme qui dirait sérieusement : Jus-

qu'ici l'on avait cru l'organe du cœur nécessaire à la circulation du sang; jusqu'ici l'on avait vu dans le soleil le dispensateur universel de la lumière ; erreur. Nous supprimons le cœur, et le sang n'en sera que plus riche; nous supprimons le soleil, et le jour n'en sera que plus radieux.

Notre auteur aurait-il le droit de rire de cette sorte de folie?

Il nous annonce ici qu'il lui reste à suivre dans les Soirées de Saint-Pétershoiirg, le dernier essor de l'esprit si complexe de M. de Maistre, et il assure que cet examen complétera et confirmera ses précédentes interprétations. Il se flatte, cette assurance n'est qu'une nouvelle illusion.

Dans la seconde partie de cette longue critique, l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes associant les noms de Joseph de Maistre et de Lamennais, nous redit encore « Turgente nécessité d'armes nouvelles pour la guerre philosophique, » qui les a jetés l'un et l'autre dans un rationalisme involontaire. Et il ajoute : «La révolution, ce sphinx du bien et du mal, dont ils ne comprenaient pas rénigme, les avait étreints. Sans doute, ils ne croyaient rien changer au fond, mais de combien dépassèrent-ils la limite! » J'ai déjà fait justice de cette vision d'armes nouvelles et de ce sphinx du bien et du mal, et de ces hommes supérieurs devenus sa proie l Imbéciles (Edipes qui croient deviner l'énigme et sans le savoir dépassent toutes limites! On croirait que l'écrivain de la Bévue pousse devant lui de pauvres intelligences énervées par rhabitude du scepticisme éclectique, n'apercevant plus les conséquences d'un principe, et arri-

ET LES iSOUVEAUX CRITIQUES 261

vant fatalement au terme imprévu de leurs piopres pensées! cela est amèrement ridicule... Par malheur, l'un de ces deux penseurs célèbres ne s'est pas tenu dans la vérité, ou ne le sait que trop. Mais ce n'est certes pas par défaut de tête, c'est par défaut de cœur, que Tabbé de Lamennais est tombé. Cet homme semble n'avoir trouvé ({ue dans un sentiment de haine contre les errants tout ce qu'il a pu marquer d'amour pour la vérité ; aussitôt qu'elle lui eut montré ses propres erreurs, il se tourna contre elle. Mais laissons là ce malheureux prêtre, dégénéré en jacobin, et trépassé de la mort animale d'un solidaire! Que désormais l'oubli s'appesantisse sur ce nom funeste!... Et qu'une salutaire épouvante représente sans cesse h la pensée cette terrible menace de l'Apôtre : « Il est impossible que ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don du ciel, qui ont été faits participants de l'Esprit, qui se sont nourris de la sainte p.n'ole de Dieu et des grandeurs du siècle à venir, et qui après cela sont tombés, il est impossible qu'ils se renouvellent par la pénitence, parce que, autant qu'il est en eux, ils ont crucifié

de nouveau le Verbe de Dieu, l'exposant à tous les outrages (d). »

Je reviens au comte de Maistre et aux Soirées de Saint-Pctersbourg.

Le critique reproduit dans Texamen de cet ouvrage une erreur qui lui est chère. Il envisage ce dernier chef-d'œuvre comme le terme d'un long développement de la pensée de M. de Maistre, successivement initiée par l'histoire et l'élude des lois du mondcà la théorie de l'expiation, et s'élevant enfin jusqu'au problème fondamental de la théodicée.

J'ai démontré toute la fausseté de cet empirisme. M. de Maistre a la vue d'en haut, la vue d'ensemble, et c'est se moquer que de lui imputer ce travail de fourmi rationaliste. Les penseurs chrétiens reçoivent avec la foi les premiers éléments de toute doctrine. Pourquoi s'amuseraient-ils à rechercher inutilement ce que la foi leur donne en prévenant toute recherche? Par la Chute et la Rédemption, le nœud de toute question est dans la

(1) Ilebr. VI, 4, 5, 6.

main du croyant catholique, par cela seul qu'il est catholique.

Ces deux grands faits publient la justice et la bonté de Dieu, en même temps qu'ils manifestent la liberté de Thomme et Torigine du mal.

Le problème de cette origine est, de l'aveu du critique, l'écueil de toutes les philosophies. Le matérialisme considère le mal comme l'effet nécessaire de la lutte des forces naturelles. Au point de vue du déisme ou de l'optimisme, il s'évanouit dans le principe de l'imperfection originelle. Kant le déclare rationnellement inexplicable. Schelling et Hegel arrivent à cette conséquence immorale de ruiner entièrement toute distinction du bien et du mal. «Tout cela, dit fort bien l'auteur, ne fait que découvrir l'insuffisance de ces grandes constructions métaphysiques... Jamais les hommes n'agiront et ne parleront comme si le mal n'était pas, car ils le voient; ou comme s'il était nécessaire, car ils le combattent ; ou comme si la méchanceté, l'envie, le parricide n'étaient que des imperfections. »

Le critique se montre ici en goût de vérité. Il

paraît admettre la solution chrétienne, le mal né de Tabus de la liberté, et l'épreuve laissée à l'homme pour remonter du fond de sa chute k la justice et à la gloire. Pourquoi se repent-il de ce bon mouvement , et ajoute-t-il : « C'est cette doctrine que Joseph de Maistre veut éclairer en dehors de la théologie, en lui trouvant dans les faits et dans les lois de Thistoire des rapports qui la justifient aux yeux de la 7'aison, lui ôtant de mystère autant quil est 'possible de lui en ôter. »

On ne peut être « en dehors de la théologie, » selon le sens intentionnel de ces mots, sans être contraire à la théologie. Or rien n'est ici plus faux : la parole de M. de Maistre n'a de l'indépendance laïque que le vêtement; l'esprit en est parfaitement théologique. Il prétend à bon droit soutenir l'enseignement de l'Église, fort de son aveu et de l'exemple des plus saints apologistes, par un ordre de faits traditionnels ou historiques que l'école elle-même n'a jamais récusés.

Jamais l'Église, jamais la théologie n'a proscrit

l'effort tendant à répandre sur un mystère, hormis le jour faux, tout le jour possible, non pour justifier aux yeux de la raison ce qu'elle ne peut atteindre, mais pour lui apprendre, par le peu qu'elle atteint, à ne rien conclure contre ce qu'elle n'atteint pas.

L'homme, évidemment déchu, ne peut être tombé que de haut, d'un état primitif de sagesse et de science. Mieux qu'aucun monument de la tradition, le phénomène du langage atteste les lumières qui ont environné le berceau de l'humanité.

Qui n'a lu et relu ces pages mémorables où, prédécesseur sublime de Guillaume de Humboldt, l'auteur des Soirées répand sur cette question les idées les plus neuves, et qui portent si loin, que la philosophie de la linguistique n'aperçoit rien au delà. L'Auteur qui les loue, met son assentiment sous la protection d'un passage de M. Renan, qu'il est bon de citer, u Les idiomes les plus beaux, les plus riches sont sortis avec toutes leurs proportions d'une élaboration silencieuse et qui s'ignorait elle-même. Le génie suffit à peine aujourd'hui pour analyser ce que renfant créa de

toutes pièces et sans y songer. Loin de débuter par le simple, Tesprit humain débute en réalité par le complexe, (i) »

Calque médiocre et erroné des vigoureuses pensées du comte de Maistre, ces paroles énoncent l'incroyable hypothèse de rhumanité enfant créant à son insu, et sans la moindre assistance divine, une œuvre qui défie tout le génie analytique de Vhumaniiè virile! Contradiction au bon sens, et contradiction involontaire au dogme antichrétien du progrès. Si l'on reconnaît à V enfant sur rhomme une telle supériorité, que devient ce doux rêve de la perfectibilité indéfinie! Mais silence aux sophistes, voici la parole du maître.

« Nulle langue n'a pu être inventée, ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Ce qu'on peut dire de mieux sur la parole, c'est ce qui a été dit de celui qui s'appelle Parole. Il s'est élancé avant tous les temps du sein de son principe; il est aussi ancien que Téternité... qui pourra

(1) Histoire des langues sémitiques, p. 96-98.

raconter son origine (1) !... Chaque langue, prise à part, répète les phénomènes spirituels qui eurent lieu dans l'origine, et plus la langue est ancienne, plus ces phénomènes sont sensibles.. A mesure qu'on s'élève vers ces temps d'ignorance et de barbarie, qui virent la naissance des langues, vous trouverez toujours plus de logique et de profondeur dans la formation des mots, et que ce talent disparaît par une gradation contraire à mesure qu'on descend vers les époques de civilisation et de science... D'où venait cette langue qui semble naître comme Minerve, et dont la première production est un chef-d'œuvre désespérant, sans qu'il ait jamais été possible de prouver qu'elle ait balbutié ! Nous écrierons-nous niaisement à la suite des docteurs modernes : Combien il a fallu de siècles pour formel' une telle langue ! En effet, il en a fallu beaucoup, si elle s'est formée comme on l'imagine. Du serment de Louis le Gernoanique en 842, jusqu'au Menteur de Corneille et jusqu'aux menteuses de Pascal, il s'est écoulé

(1) Mich., V, 2; ïsaï., lui, 3.

huit siècles: en suivant une règle de proportion, ce n'est pas trop de deux mille ans pour former la langue grecque. Mais Homère vivait dans un siècle barbare ; et pour peu qu'on veuille s'élever au-dessus de son époque, on se trouve au milieu des Pélasges vagabonds et des premiers rudiments de la société. Où donc [)lacerons-nous ces siècles dont nous avons besoin pourformercctte merveilleuse langue? Si, sur ce point de l'origine du langage, comme sur une foule d'autres, notre siècle a manqué la vérité, c'est qu'il avait une peur mortelle de la rencontrer. Les langues ont commencé ; mais la parole jamais, et pas même, avec l'homme. L'un a nécessairement précédé l'autre ; car la parole n'est possible que par le Verbe. Toute langue particulière naît, comme l'animal, par voie d'explosion et de développement, sans que l'homme ait jamais passé de l'état d'aphonie h l'usage de la parole. Toujours il a parlé, et c'est avec une sublime raison que les Hébreux l'ont appelé Ame Par LA ME (1). )'

(1) Soirées de Saint-Pclershourg,\. I'^',p. 105, 117, 121. Voir encore le résumé des Soirées fait par le chevalier :

Le critique admire ces belles pages, mais c'est à regret qu'il exprime son admiration; il la tempère de cette sorte d'observations qui trahissent une malveillance que rien ne désarme.

« Nous découvrons ici, dit-il, l'étrange nature de cet esprit, qui analyse peu, ne déduit point, s'appuie d'une érudition plus apparente que réelle, mais en revanche, s'illumine par moments d'éclairs, et alors, voit très-loin. »

On en veut beaucoup à cette érudition de M. de Maistre, — «plus apparente que réelle, w — sans doute, parce qu'il manie sa science avec une aisance souveraine, et qu'il n'en laisse rien peser sur les épaules du lecteur. Plût au ciel que les Scaligers modernes, les collaborateurs ordinaires des Recueils archéologiques et de la Bévue des Deux-Mondes s'exposassent à encourir un tel reproche ! L'érudit de nos jours ne croit éviter le malheur d'être souverainement ennuyeux, qu'en folâtrant aux dépens de la religion, La science est,

t.. II, p. 98, où il est dit « que la dégradation de la parole est non pas le signe de la dégradation humaine, mais celle dégradation même. »

pour l'homme de génie, comme une monture hardie et docile, qui le porte en un clin d'œil partout où il veut. Elle semble, au contraire, s'accroupir malignement sur le cou de Térudit vulgaire; elle le ploie, l'affaisse et l'écrase. L'empirisme myope, l'analyse, laborieuse, la déduction haletante sont les traits distinctifs de l'intelligence appauvrie. Que sert d'analyser, si Ton ne conclut pas, ou si Ton conclut mal? A quoi bon déduire, si l'on part d'une majeure fausse, pour en tirer une absurdité? Eh! laissez là, de grâce, ces fades remarques. Souffrez qu'un grand esprit voie les principes et ouvre les ailes.

« Nous n'avons pas h examiner, reprend notre auteur, si par ces considérations diverses, il a atteint son but, qui est d'établir, à l'origine des choses, un âge d'or où l'homme jouissait de la vision de Dieu... Nous voulons seulement constater que, selon sa pensée constante, reprenant, pour ainsi dire, le dogme en sous-œuvre, il le cherche, ici comme ailleurs et à sa manière, dans l'histoire générale et dans l'observation des lois de la nature. »

Quand le critique, sous une vaine formule de prélériiion, sousentend clairement qu'à ses yeux la démonstration de M. de Maislre n'atteint pas son but, l'on peut, sans hésiter, dire de cette démonstration comme de la ballade,

Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

L'imputation de reprendre le dogme en sousœuvre par une méthode antithéologique et aspirant k exclure la théologie même, est une maussade redite. Il ne s'agit ni de reprendre le dogme en sous -œuvre, ni de supprimer le mystère. L'extravagance le disputerait ici à la témérité. Le mystère est le voile qui couvre aux yeux mortels les démarches deTinfini. Il faut être aveugle d'esprit pour porter la main sur ce voile. Le dogme est l'énoncé immuable de la vérité mystérieuse qui surpasse toutes nos conceptions et qui les porte toutes.

Essayer de construire au-dessous et à la place de cette base suprême, est l'entreprise d'un fou. M. de Maistre n'est ni fou ni aveugle. Que veut-il donc quand, h l'exemple des plus anciens

apologistes, il cherche dans Tordre dérivé la trace ou le reflet de Tordre absolu? Atteindre comme eux quelque raison profonde qui chasse le doute sur la question des origines, et dissipe au fond de Tànie les nuages amasses autour de la foi (1).

« Ce procédé, poursuit-on, il l'applique plus hardiment encore dans son explication du péché originel. Plus tard, il nous dira combien il lui répugne d'accepter à la lettre le récit mythique de la Genèse... L'homme déchu a transmis son crime à

fl) « Il m'a toujours paru, dit M. de Maistre, que dans lu haute nu'laphysiquc, il y a des règles de fausse position comme il y en avait jadis en arithniélique. C'est ainsi que j'envisage toutes les opinions qui s'éloignent de la révélation expresse et qu'on emploie pour expliquer d'une manière plus au moins plausible tel ou tel point de cette même révélation... Prenons par exemple, si vous voulez, l'opinion de la préexistence des ûmcs... Je vous déclare expressément que je ne prétends point adopter ce système comme une vérité, mais je dis, et voici ma règle de fausse position: Si j'ai pu, moi chétif mortel, trouver une solution nullement absurde et qui rend assez bien raison d'un problème embarrassant, comment puis-jc douter que, si ce système n'est pas vrai, il y a une autre solution que j'ignore et que Dieu a jugé à propos de refuser ;\ notre curiosité? » {Soirées de Saint-Pétersbourg, t. If, p. :2io-24G.)

toute sa race: voilà le dogme. Comment cela est-il possible? Comment imputer le crime du premier couple aux innombrables générations qui n'existaient pas encore? Là gît le mystère inconcevable. Eh bien ! Joseph de Maistre Taborde avec son assurance accoutumée, et d'abord, il écarte la question théologique de l'imputation: «Elle reste, dit-il, intacte, » et il n'en parle plus. Que met-il donc à la place ? Une loi naturelle, l'hérédité. « Tenons-nous-en, dit-il, à cette observation vulgaire qui s'accorde si bien avec nos idées les plus naturelles : que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu'un être semblable à lui. La règle ne souffre pas d'exception, elle est écrite sur toute les parties de l'univers. Si donc un être est dégradé, sa postérité ne sera plus semblable à Tétat primitif de cet être, mais bien à l'état où il a été ravalé par une cause quelconque. Cela se conçoit très-clairement, et la règle a lieu dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral.» 11 y a des maladies héréditaires, des vices et des qualités héréditaires. Les maladies aiguës ne se transmettent pas, mais bien celles qui ont altéré

le tempérament, de même, les fautes actuelles sont personnelles, « mais si un homme s'est livré à de tels crimes..., qu'il ait altéré en lui le principe moral, vous comprenez rjue cette dégradation est transmissible, comme le vice scrofuleux et syphilitique. » « Ici encore, reprend l'auteur, peu nous importe que le raisonnement de notre ingénieux interprète soit exact ou non. H est clair qu'en écartant V imputation il est sorti de la question quil s'était posée. Le mystère n'était pas dans l'hérédité des imperfections, des maladies, des tendances morales, cJioses assez connues; il était et il reste dans l'hérédité de la coulpe, de la culpabilité, du péché, en un mol, hérédité que rien dans nos sentiments moraux, ni dans nos notions métaphysiques ne peut nous expliquer... Mais enfin, il lui fallait quelque chose de «plausible,» de rationnel, et il nous montre ici, par son exemple même, où conduit Fexégèse., et comment, en cherchant Vesprit, elle efface insensiblement la lettre... Expliquer le surnaturel par la nature, c'est le détruire. »

Expliquer le surnaturel, ce n'est pas le détruire,

c est attenter soi-même à sa propre raison. Chercher au dogme une explication rationnelle, est littéralement insensé. C'est en ce genre de recherche et d'explication que consiste la témérité de Texégèse cfui n'efface la lettre que pour abolir l'esprit. Comment M. de Maistre eût-il pu mieux se garder de recueil, qu'en écartant dans la question de la chute le dogme de l'imputation? Or écarter n'est pas exclure. Et le critique trouve son compte à faire ici ces deux mots synonymes. Lorsque Fauteur des Soirées laisse le dogme qui est inaccessible en soi, ce n'est pas h dessein d'annuler le surnaturel sous une ironique réserve; le seul soupçon d'une telle perfidie est odieux. Il ne tente pas une explication naturelle de l'inexplicable surnaturel, et quand le critique lui reproche d'être sorti de la question quil s est posée, il se trompe et l'accuse précisément d'être infidèle à un engagement qu'il n'a pas pris. Toute l'ambition du comte de Maistre se borne à faciliter la foi au mystère de l'imputation (inconcevable comme tout autre), en exposant des lois très-myslcrieusement naturelles, dont l'application est évidente, sensible,

journalière, et que nous ne saurions, sous peine de folie, révoquer en doute. Cfwies assez connues^ dit M. Binaut, — fort bien! En sont-elles plus satisfaisantes pour la raison? Tous nos sentiments moraux eux-mêmes souffrent-ils une analyse qui les justifie? Notre aversion toute naturelle pour le fils d'un meurtrier, d'un homme pervers et flétri s'expliqne-t-elle raisonnablement ? Et notre âme, sondée dans ses replis les plus sensibles, nous donne-t-elle le mot de cette effroyable énigme qu'on appelle la guerre? 11 importe beaucoup, n'en déplaise au critique, que le raisonnement de M. de Maistre soit exact, — et il l'est jusqu'à preuve contraire, — car les conséquences en sont décisives. Que si, en effet, je souffre, dans mon corps ou dans mon esprit, de l'abus que mes pères ont fait de leur liberté, je ne trouve pas là plus de justice, « à parler selon l'homme, » que je n'en vois dans le dogme de l'imputation universelle. Ces souffrances, ces dégradations héréditairement individuelles, sont autant d'imputations particulières, frappantes, incontestables, et pourtant profondément incompréhensibles. Si je ne me retenais

sur la penle raisonneuse, je me laisserais aller à les maudire, avec le dogme de la transmission du péché originel, comme révoltantes et absurdes: mais ce serait tomber en démence. La théorie de M. de Maistre n'a donc ni pour objet ni pour effet d'expliquer le surnaturel par la nature, mais de montrer dans la nature même une application vive de la loi surnaturelle. On ne comprend pas comment ses idées pourraient aller, comme l'assure le critique, à détruire la croyance au mystère de rimputation; tous les exemples qu'il allègue, tirés de l'ordre naturel, n'étant qu'une exposition visible et une vérification certaine, quoique inconcevable, du grand fait primitif et du grand anathème. — Mais en vérité, quelle méthode peut être de mise auprès des esprits dévoyés? Si Ton s'en tient à la tradition, à l'Écriture, à l'autorité, ils crient à l'immobilité ; ils déclament contre les ténèbres de l'aveugle foi. Si Ton descend dans une sphère où la raison puisse recevoir le court reflet de quelque haute lumière, ils accusent l'apologiste de nouveauté et d'exégèse : l'apologie pourtant est demeurée dans les termes

consacrés par les exemples les plus anciens et les plus autorisés.

La suite du péché, dans le monde, c'est la souffrance; c'est Teffusion du sang humain, juridique et périodique, la peine de mort et la guerre: et la raison de cette loi de sang, c'est Texpiaiion. M. de Maistre, au sentiment du critique, serait le premier qui aurait, pour ainsi dire, sécularisé cette expression et l'aurait introduite dans la philosophie. Double distraction ; on oublie d'abord l'existence d'une profonde philosophie dérivée des plus anciennes traditions du monde ; on oublie la scolaslique et ses grands docteurs. Et Ton ne songe plus que ce sombre mot A'expiatmi se laissait porter dans le champ même de la littérature, au siècle d'Auguste, sur les ailes fort légères de la muse d'Horace, témoin ces vers :

Delicla majorum immeritus lues, et :

Cuidabit parles scelus lxpiandi.

Jupiter, etc..

L'auteur fait ici justice des sottes accusations que la doctrine de l'expiation a values au comte de

Maistre : « Bien loin, dil-il, de faire le panégyrique de la guerre et de la peine de mort, toute sa pensée repose sur ceci, qu'elles sont contre nature, et «absolument inexplicables par « les sentiments innés à l'homme. » C'est sur cela même qu'il s'appuie pour prouver qu'elles ne peuvent être qu'un châtiment, et de ce châtiment, il conclut de nouveau au crime primitif. C'est donc encore ici dans l'histoire qu'il va lire le dogme. » Pas du tout. Cette conclusion est un parfait contre-sens.

Encore une fois, voici le procédé de M. de Maistre. Le dogme étant donné, il part du dogme pour lire l'histoire : et la lecture de l'histoire lui montre le dogme en action; confirmation vivante et universelle du mystère qui n'en reste pas moins un mystère.

« C'est par un homme, dit l'apôtre, que la mort est venue; et c'est aussi par un homme que la résurrection des morts doit venir. Comme tous meurent en Adam, tous revivront aussi en Jésus-Christ (1). »

(1 )ICor., XV, 21,2-2.

A^oilh le mot suprême de la vie : L'unité originelle et la solidarité; nous sommes un, dans un homme qui nous a perdus ; nous sommes un, dans un homme qui nous sauve. Si le crime du premier père enveloppe toute sa postérité, le sacrifice du second Adanj, par sa miséricordieuse rétroactivité et son extension sublime dans l'avenir, embrasse toutes les générations humaines. Nous pouvons toutefois aggraver de nos propres fautes le poids de la faute primitive, et il nous est aussi donné d'ajouter aux mérites infinis de l'Homme-Dieu nos propres mérites, dons de sa grâce, qu'il veut bien nous attribuer. Nous souffrons tous du péché de notre unique auteur, nous souffrons de nos propres péchés et des péchés du prochain qui souffre des nôtres. Et tous nous profitons du sacrifice volontaire de notre unique rédempteur. Les mérites qu'il nous permet d'acquérir librement, nous sont comptés; — les fruits en sont acquis aux autres, les mérites d'autrui nous sont imputés à nous-mêmes. Donc, communauté de malheurs, de souffrances, ou de vertus. Ici une masse effroyable 'd'iniquités, trésor

décolère incessamment grossi, et Thomme trouvé absolument insolvable; là une mesure de vertus, pressée, entassée et qui déborde au-delà même des satisfactions individuelles, pour se jeter dans l'océan des indulgences. Voilà l'étroite chaîne qui lie entre eux tous les hommes ; la loi du monde la plus mystérieuse et la plus manifeste; toutes les institutions humaines en portent l'empreinte. C'est une vérité innée, dans toute la force du terme, dit M. de Maistre ; car elle commence avec l'homme, elle est en lui, elle est lui-même. Le critique souligne cette innèité et je ne sais pourquoi. Il note aussi le mot réversibilité; il veut y voir la formule rationnelle du dogme. La remarque est frivole. On n'est pas rationaliste, pour énoncer dans le style des jurisconsultes ce que l'Église appelle la communion des saints, et les autres parties de la doctrine. On n'est pas rationaliste, pour les offrir aux esprits affadis, devenus incapables de la parole théologique , sous des expressions usuelles, les seules qu'ils puissent porter, et toutefois, en tant qu'empruntées à la langue de hi justice humaine, les moins indignes d'un ministère plus relevé.

Le critique qui conclut sans cesse à la légère, trouve un nouveau chef d'accusation (renouvelé plutôt que nouveau) dans le passage suivant des Soirées. C'est le sénateur russe qui parle; personnage, selon le critique, toujours chargé des pensées un peu téméraires. « La solidarité, dit-il, la communauté des mérites, la réversibilité ne peuvent venir que d'une certaine unité originelle... Il s'est fait une certaine division, qui est le mal; il y a une force contraire qui ramène à l'unité, et qui est le retour au bien... Lorsque la double loi de l'homme sera effacée, et que ses deux centres seront confondus, il sera un; car n'y ayant plus de combat dans lui, où prendrait-ill'idée de dualité? Que deviendra le moi, lorsque toutes les pensées seront communes comme les désirs, et que tous les esprits se verront comme ils sont vus, se pénétreront mutuellement et se réfléchiront le bonheur? Une infinité de spectres lumineux de même dimension, s'ils viennent à coïncider exactement dans le même lieu, ne sont plus une infinité de spectres lumineux, c'est un seul spectre lumineux. » Le voilà bien près du

panthéisme, s'écrie notre auteur, et déjà courbé sur Tabîme; mais il s en aperçoit et recule aussitôt. »

En admettant, ce qui est ordinairement trèsfaux, ici même fort contestable, que le sénateur exprime la pensée du comte de Maistre, on ne saurait souffrir les libertés que le critique prend avec elle. Il n'y a qu'un cerveau étourdi, à ([ui tout échappe et qui échappe à lui-même, qui arrive ainsi follement sur Tabîme et ne recule qu'au moment de tomber. Mais quand un homme tel que l'auteur des iSoirees met à ses paroles une certaine restriction, il prévient ses lecteurs contre des méprises toujours faciles en métaphysique; il ne met pas un garde-fou pour retenir son propre esprit. Cela est ridicule. On ne se défend pas d'un entraînement au panthéisme par une précaution oratoire, on y court volontairement à moins d'être un sot.

Pour peu qu'on y réfléchisse, il est aisé d'apercevoir que, dans la phrase notée parle critique, il n'y a qu'une comparaison ingénieuse et qui ne souffre point qu'on en tire une rigoureuse consé-

quence. Si, par Torgane du sénateur, le comte de Maislre voulait que cette similitude fût prise au sens élroil, il ne parlerait pas de spectres lumineux de même dimension. 11 se souviendrait que la diversité des mérites doit assurer à chacun dans la vie future des proportions différentes; sa mémoire lui rappellerait les diverses demeures promises par le Fils dans la maison de son Père.

Le critique poursuit :

« Il répudie Spinosa, il en appelle à Malebranche :

(( Je me garde bien, dit-il, de vouloir toucher à « la personnalité sans laquelle Timmorlalité n'est « rien ; mais je ne puis m'empêcher d'être frappé en « voyant comment tout l'univers nous ramène à « celle mystérieuse unité. » Enfin, comme pris de vertige, W se réfugie dans sa foi; seulement il oublie que si cette ancre mord assez pour lui, elle pourrait bien ne pas retenir les autres. Au reste, il lui arrive ici, ce qui lui est arrivé dans l'explication de la transmission du péché originel; le mystère est mis de côté. »

11 n'y a pas de vertige à se replier sur la foi.

quand on se sent arrivé aux dernières limites de r intelligence. De ce que d'autres briseront cette ancre de salut, qui est en même temps une ancre de raison, on n'en pourra déduire que leur démence. L'imputation de mettre le mystère de côté est insipide et fatigante. Le penseur catholique tient compte du mystère, et il en tient le principal compte; car la foi est le point d'appui de toutes les démarches de son esprit, qui le ramènent à la foi. Quand on s'élève dans les sphères de la vérité inaccessible, par quelques-unes de ces voies approximatives h l'infini, qui donnent certaines lumières sans procurer jamais la claire vue, il faut bien réserver le mystère, si l'on n'en risque l'explication, c'est-à-dire si l'on ne tente l'absurde et l'impossible. Or ]\J. de Maistre n'a jamais eu de ces téméraires faiblesses, et comme il est faux qu'il mette jamais le mystère de côté, il est également faux qu'un vertige l'entraîne à laisser l'intelligence pour la foi, là où la foi est toute l'intelligence.

(( Il nous montre toujours, continue le critique, une rédemption réciproque entre les hommes; mais la rédemption par le Christ^ qui seule, dans

le christianisme, communique sa vertu à toutes les rédemptions secondaires des saints, est laissée dans lombre ou à peine indiquée dans le lointain. Croyant donc avoir éclairci la théorie chrétienne, il en a réellement sur/géré une autre. On pourrait très-bien, d'après lui, se représenter tous les souffrants et méritants comme rachetant l'humanité en vertu de Vunité d'où elle sort et vers laquelle elle tend; tous les saints seraient des Christs, et le Christ Jésus n'en serait que la figure première, éminente, idéalisée pour le culte public. »

Rien n'autorise, rien ne justifie, rien n'explique i'énormité de cette conclusion ; c'est le bon plaisir d'une exégèse gratuitenient et absolument erronée. Comment, sans aucun autre fondement que d'impertinentes conjectures, l'on ose affirmer que M. de Maistre laisse dans l'ombre le sacrifice unique, l'unique rédemption qui seule communique aux souffrances des justes leur mérite et leur vertu ! Et sur une audacieuse hypothèse, dont tout lecteur de sens sera renversé, on accuse le penseur catholique de suggérer une autre théorie que la théorie chrétienne ! Rien désormais ne pourra

mellre un écrivain à l'abri des interprétations de la libre pensée, ni la clarté des idées, ni la splendeur du style, ni Féclatante confession des principes, ni l'unité parfaite des témoignages qu'il aura laissés et leur invariable constance dans une affirmation identique, et Faccord d'une vie entière à ces vaillants témoignages. Voilà un penseur illustre en butte au soupçon , parce qu'il aura plu à un critique de le considérer à travers les nuages de son propre esprit, de l'envelopper de commentaires, et d'altérer de sophismes le texte le plus sincère ! Comment s'imaginer que Fauteur des Soirées place la rédemption de l'humanité dans les souffrances d'êtres déchus et misérables et qui n'ont rien mérité que leurs souffrances? Comment prétendre que ce texte si clair autorise l'hypothèse du rachat de l'humanité par elle-même, en vertu de Vunité d'où elle sort et vers laquelle elle tend? Cette théorie qu'on prétend substituée à la théorie chrétienne, en quoi donc diffère-t-elle du christianisme? En quoi, de grâce, diffère4-elle ici, de Farticle dii Symbole qui enseigne la communion des saints?

En ((uoi, de la doclrine de saiiU Paul, cliercliant à accomplii' dans son corps, pour le salut de ses frères, ce (pii manque à la passion de Jésus- Christ? Car Jésus-Christ permet que les saints ajoutent à sa passion, — oui, ajoutent quelque chose à Yinfoii ! — pour établir fortement le libre concours de l'homme à cette œuvre de salut, qui n'a ses racines que dans le sang divin. Suivant Tinlerprétation de Fauteur, « tous les saints seraient des Christs, et le Christ Jésus n'en serait que la figure première et idéalisée ; » en d'autres termes, Jésus-Christ ne serait plus qu'un saint extraordinaire ou un mythe. Ce sont là de ces germaniques billevesées qui peuvent s'emparer du très-médiocre cerveau d'un Strauss ou d'un Baur, mais qui ne seraient jamais entrées dans l'intelligence vaste et profonde du comte de Maistre. Il y a là un genre d'erreur et d'absurdité qui répugne absolument au génie français, au génie du grand adversaire des sophistes, et qui eût provoqué la risée des hommes de son temps, croyants ou impies, plus francs dans Terreur comme dans la vérité que ceux du nôtre.

(( Tel est cet essai de théodicée ! » dit le critique avec une douce confiance, et il dit encore : « Est-ce tout, cependant? Avons-nous le dernier mot de Fénigme qu'il roule dans son puissant esprii ? Non ; mais ce dernier mot, cette explication définitive de sa pensée, nous allons le lire dans le Onzième entretien^ qui est assurément ce quune plume croyante a pu écrire de plus extraordinaire. Ici encore, il est vrai, il aura soin de laisser la parole au sénateur, c'est-à-dire à un Russe, à un scliismatique, un peu atteint même d'illuminisme, et de cette précaution transparente on a voulu conclure, pour atténuer tant d'audace, que Joseph de Maistre n avait point exprimé dans ces étonnantes pages sa pensée propre, mais bien celle de quelque illuminé. C'eût été une singulière façon de finir son livre. Sans nous arrêter à cette objection qui tombe d'elle-même, tâchons d'analyser rapidement ce morceau décisif qui donne la clef de tout rouvrage et nous explique tout riiomme.))

Et je vais h mon loiir analyser l'analyse de ce morceau décisif; et celte « objection qui tombe d'elle-même, » je veux la relever.

M. de Maistre dans une dernière lettre écrite h M. de Bonald en 1820 (4 décembre\ disait :

(( Je ne doute pas qu'à la fin Nous ne l'emportions (1; . . Mais il arrivera des choses extraordinaires qu'il est impossible d'apercevoir distinctement. Dans une de mes Soirées de Saint- PèAersbourg, fai rassemblé tous les signes (j'entends ceux qui sont à ma connaissance), qui annoncent quelque grand événement dans le cercle religieux (2\ »

Il est donc vrai qu3 M. de Maistre a pu raeilrc et a mis dans la bouche du sénateur quelquesunes de ses propres opinions; — mais faut-il s'en étonner? Entre un catholique et un Russe schismatique, sauf un seul point peut-être, la croyance n'est-elle pas conforme ? Et n'est-ce pas assez de cette conformité cl de celle dissidence pour expli-

(I) Dans la manière de lire du crili(iiic, Sous ne voiklr;iil pins ici dire : Nous, mais d'autres que Nous. (ij Lettres et Opuscuhs. t. f,i). "iOl.

ET LES ^iOUVEALX CRITIQUES 291

quer (ont nalurellement que les deux principaux personnages des Soirées, quoique séparés par un point, — mais un point abîme! — se rapprochent sans cesse et, sur une infinité de questions libres et même douteuses, se touchent avec sympathie? Ce serait se tromper à coup sûr, que de voir dans M. de Maistre un censeur inflexible et étroit de toute brillante hypothèse. On sent que les audaces de son ami lui plaisent : elles sourient à son goût naturel de l'indépendance; elles ont en lui un interprète d'une bienveillante éloquence ; elles ne l'entraînent jamais. Et ce serait une erreur pire que la précédente, celle qui supposerait que les excès de pensée du sénateur, par cela seul qu'ils sont des excès, appariiennent en réalité au Comte. Il y aurait là une malveillance systématique, entée d'ailleurs sur cette présomption très-fausse, que les acteurs de ces entretiens^ le sénateur T. et le chevalier de B. ne sont que des idées, et ne représentent rien de plus que les majuscules A, B, C, de certains dialogues de Cicéron. C'est un malheur et c'est une faute à qui entreprend la critique d'uQ ouvrage tel que les Soirées, de se tenir

h récarl, cl en dehors des cercles élevés, où les circonstances relatives h son origine et à sa forme ne sont pas restées inconnues. Et cependant, même en Tabsence de tout détail biographique, il suffirait d'un peu d'attention pour s'apercevoir que ni le sénateur, ni le chevalier ne sont des signes métaphysiques ou des portraits de fantaisie. L'un d'eux, en effet, le chevalier, était M. de Bray, émigré, homme du monde et homme d'esprit, revenu en 1814 avec la Restauration, et chargé depuis lors de plusieurs missions diplomatiques (1) ; l'autre, le sénateur Tamara, plus tard converti, et mort catholique. 11 n'eût sans doute

(1) Il y a ici quelques inexaciiludcs biograplii(iucs à relever. Un cousin du chevalier^ parent aussi de l'auleur de ce livre, M. le baron de Dray, nous a donné sur l'interlocuteur Acs Soirées, les documenls suivants :

Le chevalier, depuis comte de Bray, d'une très-ancienne famille de Normandie, né à Pouen vers la fin de Tannée 1765, d'abord chevalier de Malle, entra plus lard dans les bureaux des Affaires étrangères sous le ministère du comle de Montmorin. Allaché à l'ambassade française prés la diète de Ratisbonnc, il se retira du service au moment où la Révolulion éclata. Il voyagea alors en Allemagne, en Suisse, et dans le nord de rEurojie Une grande partie de ses biens fut conlisiiuée. Il figura de nouveau comme chargé

pas été difficile à M. de Maislre de se créer des interlocuteurs philosophiques. Français de race et d'idées, il aurait bien imaginé un chevalier de B; son goût pour la Russie, la connaissance profonde qu'il avait acquise des qualités et des défauts de Tesprit russe, lui eiil aussi suggéré quelque idéal analogue au sénateur T. Mais ce qu'il n'aurait pu inventer, ce qui se rencontre à tout moment dans les discours de l'un et de l'autre, ce sont ces traits caractéristiques, ces particularités anecdotiques ou morales, qui dénoncent une existence réelle, et donnent comme le signalement d'une physionomie a part, personnelle, originale. Et a ne consi-

d'affaires de l'Ordre de Malle, eu 1797, près la dièle de Ralisbonne. Ses liaisons avec MM. de Monlgelas et de Rcchberg le (irent entrer au service de rélccleur de Davière, qui l'envoya d'abord comme chargé d'affaires à Berlin, puis, comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; plus lard en 1822, à Paris; enfin à Vienne, poste qu'il ne quitta que pour se reposer dans ses terres de Bavière, où il mourut en septembre 1832. — Il a laissé plusieurs ouvrages, entre autres : !« Voyage aux salines de Salt^bourrj et de Reichenhall et dans une partie du Tijrol et de la haute Davière. — Paris et Berlin, 1807, et Paris, 1825. — 2» Essai critique sur iliisloire de Livonic. — Dorpat, 1817, 3 volumes in-12.

dérer que la plus sérieuse de ces deux figures, ce n'est certes pas une abstraction, un simple possible, ce personnage qui représente au vif les errements troublés d'une àme religieuse et d'une intelligence supérieure trop h l'étroit dans une Église prostituée au czar, amusant sa faim de vérité aux appâts d'une gnose trompeuse, et demandant aux stériles spiritualités du martinisme, à V Homme de désir, au Nouvel homme (1), l'aliment qu'elle ne sait plus trouver dans la simplicité de l'Évangile, Évidemment la part qui lui est faite dans le dialogue est bien la sienne et M. de Maistre ne lui prête que son style. Ce qu'il dit, tombe naturellement sous celle laconique censure : Pxilchra, nova, falsa, du vrai, du faux mêlé de vrai, des choses spécieuses et des choses hasardées; et l'on veut que ce mélange soit du propre fonds de M. de Maistre ! . . Est-ce donc parce qu'il l'attribue h un autre ?. . . Ah ! que ce grand Jiomme de bien serait louché de l'estime qu'on fait de sa bonne foi ! et comme il rendrait

(I) Vllounne de désir cl le Nouvel homme sont deux ouvrages de Sainl-Marlin le philosoplir inconnu.

grâce à celte critique cyniquement ingénue, qui, sans songer à mal, le croit capable de déguiser sa voix pour répandre des opinions suspectes, et ne s'imagine pas que Thonneur souffre de ces traits à la Voltaire ! L'injure ici est gratuite comme Thypothèse; car enfin si ces entretiens sont dépure invention, si le sénateur n'est qu'un prête-nom, pourquoi M. de Maistre ne laisserait-il pas uniquement à sa charge les passages d'expression un peu provocante, où clioppent sans cesse ces scrupuleux ou ces philanthropes, qui tiennent toute pensée neuve pour une témérité et ameutent toujours je ne sais quelles vaines sensibilités contre l'intégrité des doctrines ? Pourquoi prend-il le rôle d'interprète de la hideuse mission du bourreau, tandis qu'il accorde au sénateur ces sublimes considérations sur la guerre, si ce n'est, qu'en fait, lui-même a eu cette vue sur le bourreau, et le sénateur cette vue sur la guerre, devenue à nos yeux la propriété exclusive du génie qui l'a développée avec tant d'éclat? Si la théorie du grand écrivain sur l'hérédité, la solidarité, la réversibilité, est aussi contraire à la lettre du dogme qu'il importe h quel-

ques-uns de le prétendre, comment ne va-l-il pas au-devant des défiances théologiques, en prêtant ses idées, soit au chevalier un peu étourdi, soit au schismatique théosophe un peu rationaliste? Il n'y songe pas, et pourquoi? De deux choses Tune, ou l'hypothèse du critique est absolument fausse, ou il faut tour à tour flétrir dans M. de Maistre et la déloyauté qui s'abrite sous la parole d'un étranger, souvent sans raison suffisante, et l'imprévoyance qui n'apercevant pas les suites de sa parole, parle à ciel ouvert, quand elle se devrait couvrir. Il est clair que le crilique se trompe, et qu'il se trompe d'une façon peu commune.

Quel lecteur intelligent et sérieux admettra jamais, sur ces frivoles données, que le comte de Maistre est, ou ce lâche et banal politique qui n'ose pas affirmer en son propre nom tout ce qu'il tient pour vrai, ou cet esprit vague et débile qui marche au hasard, mené en aveugle à la laisse d'idées dont il ne voit pas le bout?

S'il fallait une preuve décisive pour établir que, dans ce hmeax Onzième entretien, non plus que dans les précédents, M. de 3laistre ne prend pas

son ami pour Torgane de ses opinions avancées, on la trouverait dans les paroles excessivement complaisantes du sénateur sur le développement des sociétés bibliques et Tutilité de leur action. Si l'on suppose le comte de moitié dans cette complaisance, il faut supposer que, par ce misérable détour, il veut infirmer d'avance la réponse orthodoxe qu'il prépare; il faut supposer encore qu'il lui plaît ici de contredire aux sentiments de répugnance qu'il a témoignés toute sa vie, soit dans ses lettres particulières, soit dans ses écrits publics, contre ces pernicieuses sociétés. Voilà de ces difficultés que le critique tourne sans peine. II passe outre, il analyse les paroles du sénateur, et les dénature en les outrant. Le chrétien hellénorusse croit apercevoir certaine analogie de destination providentielle entre la traduction des Septante juifs et la propagation de la Bible par les associations protestantes; il remarque, h ce sujet, certaine similitude dans le sentiment qu'éprouvaient jadis les vrais Israélites et celui que les catholiques éprouvent aujourd'hui. « Je sais, ajoute-t-il, que Rome ne peut souffrir la Société

biblique qu'elle regarde comme une des machines les f)lus puissantes qu'on ait jamais fait jouer contre le christianisme. Cependant, qu'elle ne s'alarme pas trop. Quand même la Société biblique ne saurait ce qu'elle fait, elle n'en serait pas moins pour l'époque future précisément ce que furent jadis les Septante, qui, certes, se doutaient fort peu du christianisme et de la fortune que devait faire leur traduction. Une nouvelle elfusion de l'Esprit-Saint étant désormais au rang des choses les plus raisonnablement attendues, il faut que les prédicateurs de ce don nouveau puissent citer l'Écriture sainte à tous les peuples. Les apôtres ne sont pas des traducteurs, ils ont bien d'autres occupations; mais la Société biblique, instrument aveugle de la Providence, prépare les diflérentes versions que les véritables envoyés expliqueront un jour en vertu d'une mission légitime (nouvelle ou primitive, n'importe) qui chassera le cloute de la cité de Dieu, et c'est ainsi que les terribles ennemis de l'unité travaillent à l'établir. »

Or voici la clef de ce passage telle que le critique nous la donne :

« En distribuant dans le monde entier, en traduisant dans toutes les langues nos livres saints, (ces sociétés) ne semeraient-ellespas, à leur insu et au nôtre, les germes d'une vie nouvelle qui doit mûrir sur toute la surface de la terre? N'est-ce pas aussi, enfin, comme la propagation des Septante, une vaste préparation par l'Évangile à quelque chose qui ne sera plus lui^ mais qui sortira de lui ? »

Si c'est là le vrai sens du passage précédemment cité, il faudra dorénavant chercher dans les mots autre chose que ce qu'ils contiennent. Si l'on accorde quelque apparence à des interprétations de ce genre, écrire, convenons-en, ne sera plus que Tart de donner le change sur ses vrais sentiments. La langue vulgaire se transformera sans le vouloir en un vaste chiffre où les habiles liront seuls ce qu'il est expédient de lire. Le plus pénétrant sera celui qui, dans une suite de propositions, saura prendre le sens le plus contraire à leur énoncé. Or j'aime mieux croire le critique livré à d'étranges éblouisseements, que d'attribuer à des gens d'honneur cette pratique d'une méthode abjecte et fourbe. Rien,

par exemple, dans les paroles môme les plus risquées (lu sénateur, rien n'autorise h trouver l'hypo- Ihèse d'une préparation par TÉvangile à quelque chose qui sortira de lui, mais qui ne sera plus lui. Outre que les livres saints promettent au Testament Nouveau une durée qu'ils n'ont jamais assurée au règne de la Loi, quel homme de sens ira s'imaginer que la vérité du passé, qu'il reconnaît encore comme la vérité du présent, va tourner, à l'avenir, en un je ne sais quoi qui ne sera plus cette vérité? Et remarquons bien qu'il n'y a pas ici à prétexter de la synagogue [remplacée par l'Église; car ce qui fut la vérité de la synagogue est encore la vérité de rÉglise. C'est toujours le même Dieu, la même parole, la même tradition. L'unique point de contradiction est dans la personne du Sauveur, devenue, selon les termes prophétiques, la pierre de scandale pour la chute des uns, la pierre angulaire pour lèdificalion des autres. Et le Rédempteur lui-même, qui anéantit par sa mort Jérusalem et la synagogue, atteste cependant l'unité constante de la vérité, quand il dit : « Je ne suis point venu détruire la loi, mais l'accomplir. »

La loi était incomplète en tant que ligure; incomplète en ce sens que la vérité de Dieu et sa parole y demeuraient enveloppées, sous la garde jalouse d'un peuple charnel. Aussi les textes sacrés en annonçaient-ils l'évolution définitive par lavénement du Messie ; mais jamais Tidée de la vérité à temps, qui n'était pas hier, qui est aujourd'hui, qui cessera demain, jamais une telle idée ne fut accueillie de la sage antiquité : c'est une folie toute moderne et dont il faut absoudre le sénateur martiniste.

Le critique, enchérissant encore sur la licence de son commentaire, ne craint pas d'ajouter : « On vient de lire le testament de Joseph de Maistre... (1) A ces aventureuses prévisions du

(1) Le livre des Soirées est inachevé, et cepei:danl on ne saurait le regarder comme le dernier écrit de x^I. de iMaislre; cela résulte des paroles mômes du dialogue final : « Je dormirai en paix dans cette barque qui cingle heureusement à travers les écueils depuis mille huit cent neuf ans. » {Soirées, t. II, p. 296.)

Ce prétendu teUament de Joseph de Maistre est donc daté de 1809 et assurément cette date est historique, n'en déplaise aux critiques qui peuvent avoir intérêt à la tenir pour fictive.

sénateur, le comte, pour rester aussi dans son rôle, oppose quelques vagues conseils de prudence; mais, après tout, pourvu que Vauioritè soit sauve, et que rien ne se fasse par voie d'hérésie, il salue lui aussi ces espérances de rénovation catholique. » Ici Fécrivain de la Revue des Deux- Mondes glisse adroitement le conseil de relire les principaux ouvrages du comte, « à la condition sur laquelle, dit-il, nous avons si souvent insisté, de faire abstraction de tout ce qui est en lui préjugé d'éducation, ressentiment politique, passion, saillie, hésitation même, bien facile à concevoir en si grave matière, et Ton y verra partout, dès qu'il se livre à son inspiration propre, ce pressentiment plus ou moins exjdicite, plus ou moins enveloppé, d'une évolution extraordinaire dans le catholicisme. »

« Ici, ajoute encore le critique, au moment de conclure et presque en présence de la mort, il ose davantage, il ouvre, pour ainsi dire, toutes les écluses à sa pensée qui veut sépandrc. »

Quelle naïveté charmante dans celte recommandation d'adopter la méthode nouvelle pour relire

le grand écrivain! Lisez comme le critique, afin de juger comme lui! Écartez, à son exemple, comme préjugés d'éducation, ressentiment politique, passion, saillie, hésitation, les foi ts les plus décisifs et les arguments les plus péremptoires contre ces merveilleuses leçons d'un texte qui s'en étonne! Notre auteur est-il donc tellement libre de tout cela : préjugés, passions ou ressentiments, qu'il ne craigne pas que de tels motifs se retournent contre lui pour invalider sa critique? Mais, en définitive, tout est pardonnable quand le critique parle ex seipso. Ce qui demeure sans excuse, c'est qu'il impose encore ici à M. de Maistre , cette monstrueuse niaiserie d'accepter toute nouveauté pourvu que rien ne se fasse hérétiquement et que VautorUè soit sauve; en d'autres termes, que par la voie de l'autorité et en évitant l'hérésie, on détruise l'autorité par l'établissement de l'hérésie suprême, soit quelque chose sorti de TÉvangile et qui n'aura plus rien de l'Évangile !

Le critique se met en devoir de développer son hypothèse des hardiesses du comte de Maistre^

croissantes aux approches delà niorl, et ouvrant enfin (outcs les écluses à sa pensée. Voyons les effets de cette leiribie inondation.

(( Qu'est-ce donc enfin, pourra-t-on se demander, que « celte révélation de la révélation » qu'il montre aux horizons prochains ? Sera-ce une nouvelle apparition visible de la divinité? Sera-ce plutôt un élargissement doctrinal qui, préparé par les travaux du génie et autorisé par ce sens chrétien progressif (i) dont parle Moelher, unira par leurs affinités naturelles la science et la religion, » et mettra plus à l'aise l'esprit moderne qui « s'agite contre les barreaux de sa cage ? » Peu nous importe les conjectures qu'il a pu faire à ce sujet (2\ Toujours est-il qu'il s'agit, on Ta vu, de ce qu'il appelle, « une sage exégèse » des Écritures, et ce qu'il entend par là, à en juger parle reste, n'est pas peu de chose.

(1) Ce sens chrétien progressif n'a rien qui contredise lexislence de l'autorilé, il ne vil que par elle. On ne progresse que par Vinfaillibiiile.

(2) Peu nous importe, etc., est bientôt dil : il nous importerait beaucoup, au contraire, (rexaniincr sérieusement ces

onjcclures.

Sous le récit littéral, il est temps, selon lui, de chercher une vérité plus pure, et un sens plus spirituel. Le paradis terrestre, Babei, la descente aux enfers, tout Tanthropomorphisme physique, tout le mythisme de F Ancien et du Nouveau Testament sont à détruire par une plus libre interprétation, de la même manière que saint Paul a détruit le mosaïsme ; de la même manière qu'Origène, avec sa méthode allégorique, était en train déjà, au iii^ siècle, de transformei^ prématurément le christianisme.

H faut en même temps « nettoyer » le polythéisme, montrer que «les traditions antiques sont toutes vraies, établir la concordance de toutes les religions et trouver ainsi la religion universelle^ le vrai catholicisme [{]. Ce sera la troisième manifestation de Tordre divin, la seule qui puisse « fonder la grande unité. » Car le

(1) Toujours le même renversement de sens. Il ne s'agit, pas même ici, de trouver la religion universelle, mais do prouver par la connaissance plus profonde des religions de l'antiquité et des traditions du monde, que le christianisme catholique est bien cette religion universelle.

christianisme n avance plus. L'Hébreu prenait la figure pour la réalité, il en avait le droit. Chaque forme de la vérité est légitime en son temps; de même que le voile s^est déchiré pour lui, il se déchirera pour nous. La loi ne sera pas abolie, mais accomplie, et le pas franchi du juif au chrétien n'aura pas été plus grand que ne sera celui du vieux chrétien au nouveau catholique. Voilà Vunique sens du Onzième Entretien. Et maintenant s'il faut résumer toute la signification des Soirées de Sainl-Pétersbourg, nous pouvons bien dire que les théories « plausibles » et les explications « rationnelles » essayées dans ce livre, ne sont autre chose qu'une ingénieuse et quelquefois puissante tentative de Joseph de MaistiT pour préparer cette sage exégèse. »

Une telle analyse peut-elle être sincère?... Il faut tordre le texte des Soirées pour en tirer ces étonnantes absurdités. Fidèle à son odieux système d'imputation sans preuves, l'auteur persiste à faire M. de Maistre responsable de toutes les vues du sénateur, qu'il surcharge encore de ses propres témérités. Une telle licence ne se peut

souffrir. Qu'il reprenne au plus vite ce qui lui appartient ici, à lui-même, d'erreurs, d'hércsies et d'ignorances. Car le sénateur est profondément chrétien, et ce qu'on lui fait dire de Tanthropomorphisme, du raytliisme des deux Testaments, cette négation qu'on lui prèle de la parole de Dieu, de la personne et de la divinité du Christ, c'est ce qu'il repousse avec horreur! — Le sénateur est homme de sens, et il rejette dédaigneusement la fable de la destruction du mosaïsme 'par saint Paul. Est-ce en effet à lu mort de Paul que le voile du temple se déchire en deux? Est-ce à la résurrection de Paul que les corps des saints, sortis de leurs tombeaux, apparaissent dans la ville sainte? Est-ce au nom de Paul qu'on prêche le baptême, la rémission des péchés, l'adoration en esprit et en vérité? Est-ce Paul qui est Dieu, fils de Dieu, le Verbe fait chair et non Jésus?... Jésus crucifié, l'unique science de Paul! — Le sénateur est savant, il sait Tanathème porté contre les opinions origénisles sur la préexistence des cames et la réintégration finale; mais il sait aussi qu'Origène est une des

antiques lumières de l'Église, et que, pour lui attribuer ces essais de transformation du christianisme en allégorie, il faut ignorer ses combats contre la Gnose en faveur de la vivante humanité de Jésus, et sa puissante réfutation du misérable sophiste, qui alors s'appelait Celse, qui depuis ne cesse de reparaître sous des noms divers; car ce sophiste ne meurt jamais. — Le sénateur ne considère pas la recherche des vérités enfouies sous les ombres du polythéisme comm3 une œuvre de l'avenir (car pour lui. Clément d'Alexandrie, Tertullien, saint Augustin, Théodoret sont mieux que des noms) ; il ne cherche pas, dans cette étude, la concordance éclectique de toutes les religions, la religion universelle, le vrai catholicisme; mais il voit, dans le christianisme, le retour divinement accompli de toutes ces vérités à leur centre, leur pleine restitution dans la lumière et Tunité. — Le sénateur peut bien dire : « 11 n'y a plus de religion sur la terre; » car ce mot a du sens, mais il ne dira pas, que je sache: «Le christianisme n'avance plus, » ce qui est contradictoire; car la vérité absolue et immuable ne saurait avancer;

c'est nous, qui n'avançons plus vers elle; et ditesmol, de grâce, est-ce la faute de la vérité ou la nôtre? — Le sénateur est quelquefois hardi, jamais banal, jamais il ne déraisonne. 11 répudie cet axiome d'une insupportable niaiserie: « Chaque forme de la vérité est légitime en son temps. » 11 répudie cet autre non-sens: «De même que le voile s'est déchiré pour eux, il se déchirera pour nous : » car il est clair que s'il faut que le voile se déchire encore, c'est comme s'il était intact. Pour que ce déchirement ait un sens, il faut qu'il n'ait lieu qu'une fois, et qu'alors toute lumière se fasse, dont le monde est capable; et qui ne voit cela, est hors du bon sens. — Le sénateur est logicien, et il se gardera de dire: « La loi ne sera pas abolie mais accomplie ; » s'il est vrai qu'il vienne de prophétiser quelque chose qui sortira de V Évangile et qui ne sera plus rÊvangile. — Ce n'est donc pas au sénateur, moins encore à M. de Maistre, c'est au critique seul que tant de paradoxes et de sophismes anlichrétiens doivent revenir. « Voilà, nous dit-il avec assurance, Viinique sens du Onzième Entretien. » — Quand on lit

ainsi, c'est qnon ne sait plus lire, ou qu'on est décide h ne plus lire que soi-même dans autrui.

Car tout répugne à cette leçon; la conscience, l'esprit et la lellrc. Ce que le sénateur entend par la grande unité vers laquelle seront ramenés les dissidents, c'est Tunité chrétienne, et ce que le comte de Maistre entend, ce qu'il a toujours entendu par celte unité, c'est l'unité catholique dans la communion de TÉgiise romaine : ses écrits et sa correspondance en font foi. Quatre ans avant sa mort, il écrivait de Saint-Pétersbourg au général de la Compagnie de Jésus, h Polotsck : « Par quelle étonnante merveille arrive-t-il aujourd'hui qu'une foule de personnes également distinguées par l'esprit et par la moralité aient fait tout à coup ce grand mouvement de conversion vers la grande unité?... Tous les esprits religieux, à quelque société chrétienne qu'ils appartiennent, sentent dans ce moment le besoin de Vunilè sans laquelle toute religion s en va 2n fumée. C'est déjà un grand pas; mais que cette unité ne puisse s opérer que par nous., cest une vérité qui., tout incontestable qu'elle est., ne peut cependant pas être admise sans

une longue et terrible résistance (1). » Dans une lettre, de la même année, où il parle du profond mépris des Russes illuminés pour leur clergé et de Tattrait qui les porte vers les mystiques catlioliques, il rapporte ce mot très-frappant d'un grand ennemi de TÉglise : « Ce qui me fâche, c'est que tout cet illuminisme finira par le catholicisme (2). » Si Ton veut bien rapprocher ces lignes, datées de 1H16, du célèbre passage des Considérations sur la France dictées en 179G, il sera aisé de se convaincre que le comte de Maistre n'a jamais varié sur le sens de la grande unité. — Lesénateur n'est pas aussi net sur ce point. Et quoi de moins surprenant? Né dans le schisme, bercé d'illuminisme et de théosophie, détourné de toute idée d'autorité spirituelle par le dégoût d'un clergé qui ne lui représente que des popes ignares et des valets mitres (3),

(1) Leltres et Opuscules, in-8"\ t. I. p. 40^.

{-2) Lettres et Opuscules. Lettre au comte de *'% p. 341.

(8) Il faut se rappeler ce cri de rarchevèqiie de Mohilew, ce cri d'archevêque ! en voyant passer rempereur : « Voilà mon pape à moi ! » Voilà aussi un prélat selon le cœur de tous les Césars ou Cyars possibles! Ce modèle de servilité avait nom : Sicstrencewilch-Bohusz.

il rêve en liberté, il rêve une i^évélation de la révélation et une mission nouvelle, il s'abandonne aux tromperies de Texégèse et de la curiosité.

Ici l'on engage obstinément la responsabilité de Joseph de Maislre, mais sans raison valable. Fallait-il donc, qu'en prévision de ce soupçon gratuit d'une entente avec son ami, il rédigeât dans le sens d'une étroite orthodoxie ces libres expansions de Tesprit étranger ? — On allègue à l'appui de cette secrète connivence la brièveté de sa réponse et le vague de ses conseils prudents. S'agiter en tous sens et forcer sa voix est tellement de mode aujourd'hui, que la prudence a Tair mesquin et collet-monté. Et pourtant, la prudence, c'est la force contenue et calme de la raison. Et les paroles du comte, dans leur gravité simple, sont plus que suftisanles pour réprimer les brillantes hardiesses du sénateur. Elles mettent à néant ses aventureuses illusions, son engouement martiniste, sa confiance un peu puérile dans les explorations de la critique et de la science. A cette ambition de savoir que l'interlocuteur russe témoii^me en disant : « Sans doute

rien ne nous manque pour le salut, mais du côté des connaissances divines il nous manque beaucoup, » le comte oppose Targument le plus court et le plus solide, la stérilité à peu près certaine de ces grandes tentatives, ou la misérable disproportion du résultat à l'effort. L'infini demeure l'infini; tant de regards amènent l'éblouissement et non la lumière. De ces fières spéculations, de ces textes scrutés, contredits, remués sans cesse, il ne sortira que de plus doctes malaises et un orgueil plus souffrant. Nous ne pouvons guère prétendre icibas d'autre mérite que celui de la foi. Car si l'on excepte les rares communications de Dieu à des âmes de prédilection, voir n'est pas de ce monde. A l'heure où il nous sera donné de poser le pied sur l'autre rive, et seulement h cette heure, la pleine lumière se lèvera pour nous. Ce n'est, en attendant, que dans la barque de Pierre que nous pouvons traverser en paix le redoutable détroit qui nous sépare de la terre des vivants.

M. de Maistre a laissé sans réponse quelques points à relever dans le discours du sénateur : l'idée d'une révélation de la révélation, celle

d'une mission nouvelle, elc. Faut-il conclure de ce silence qu'il s'efface à dessein pour laisser le champ de bataille à des erreurs qu'il partage en secret? Faut-il dire avec le critique que Thypotlîèse contraire (celle de la réalité personnelle du sénateur) étant la vraie, cest là une singulière façon de finir louvrage ?... — Mais a quoi penset-on? Est-ce que l'ouvrage est fini? N'est-il pas de la plus sensible évidence que cet entretien est imparfait ? Que la dernière réplique manque, que la parole meurt?.. Le critique n'a-t-il pas remarqué ces points funèbres? Ne sont -ils pas à ses yeux, comme les derniers soupirs de l'illustre écrivain?... Le monument reste donc interrompu, si ce n'est qu'on imagine que le con^te ait simulé cette interruption fatale, se faisant un jeu d'écrire lui-même ce cœtera desideranlur ^ que la mort est venue prendre au sérieux! Mais le critique s'est refusé d'avance ce précieux subterfuge. H a reconnu déjà que ces pages sont inachevées {V ; ce qui ne l'empêche pas

(Ij C'est l'abrégé fitlclc des dernières pages (luil ait écrilcs et qui! n'a pas niêmcaclicv(^es. »

de raisonner comme si l'auteur y eiît mis la dernière main.

Je m'arrête cntin. Le^' lecteur jugera, par tout ce qui précède, h quelles manœuvres intellectuelles il faut descendre, pour contester au comte de Maistre la loyauté de son caractère, la sûreté de son intelligence et la sincérité de sa foi.

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