‹ Joseph de MaistreChapitre 9 sur 27 · DU RÉTABLISSEMENT DE . LA LDI DE CONTINUITÉ DANS L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DU RÉTABLISSEMENT DE . LA LDI DE CONTINUITÉ DANS L'HISTOIRE

Satisfait de la méthode d'interprétation qu'il a suivie dans Texamen des écrits de M. de Maistrc, le savant critique en généralise Tapplication, et prétend expliquer scientifiquement la manière nouvelle dont les bons esprits doivent considérer désormais le christianisme: la formule qu'il donne h sa découverte est celle-ci : le rctahlissement de la loi de continuité dans ïhistoire. Gela est d'une certaine visée leibnizienne, passablement ambitieuse; mais que sortira-t-il de cette solennelle ouverture de bouche :

Quid dignum lanio fercL hic promif^,sor hiatu?

quelques erreurs assez banales entées sur des contradictions. Le christianisme, selon le critique,

n'est qu'un dévelop}3ement naturel des vérités divines, un progrès ou une certaine appropriai ion de ces vérités aux aptitudes humaines. Qu'une telle conception « alarme le croyant de Timmobilité, » le critique ne s'en émeut ni ne s'en étonne : il sourit de ces inquiétudes; elles expirent à ses pieds. Elles ne sauraient atteindre « le croyant du progrès religieux. » 11 est ce croyant. Il croit à un progrès indéfini, fondé sur l'expansion de la tradition universelle. Or nous savons, sur son propre aveu, oîi va le progrès : a l'évanouissement successif des vérités successivement reconnues. La destinée qu'il fait h ces vérités emporte donc avec elle toute affirmation quelconque; mais il ne paraît pas s'en apercevoir. Sur la ([uestion préalable d'ailleurs, celle de l'initiation primitive de l'homme à la connaissance, il est d'une discrétion surprenante. 11 lui suffît de prendre doucement en pitié o le croyant de l'immobilité. » Il ne discerne pas l'immuable de l'immobile, et dédaigne ainsi le premier caractère de la certitude : la permanence, ou l'identité h soi-même. Et pourtant il admet une tradition universelle comme point de départ

(lu progrès. — 11 faut donc qu'il ferme résolument les yeux, pour ne pas voir le dilemme qui lui barre le cliemin. Si la tradition universelle a ellemême une base constante, cette base est la pierre de louche du ^progrès, et la doctrine progressiste se soumet au critérium de la vérité stable; en d'autres termes, elle abdique. Si, au contraire, la vérité n'est que dans le mouvement, il ne s'agit plus d'invoquer soit la tradition universelle, soit le développement de cette tradition : le progrès a fait justice de toutes ces vieilleries, le temps les a balayées, livrant tout à l'éternel devenir. De quelque côté que Ton tourne la pensée du critique, on la trouve boiteuse. Le progrès continu et la tradition ne s'accordent pas ensemble et ne se laissentpasmenerdefront; entre eux il faut choisir. Donc, ou ce progrès avec la liberté des abîmes, ou la tradition avec la discipline tulélairc d'une vérité immuable; c'est une nécessité logique à laquelle l'intelligence ne peut échapper. Vers la fin du Onzième Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg, le sénateur dit au sujet du renouvellement prochain de la science :

« L'esprit, longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies; que le paganisme entier n'est qu'un système de vérités corrompues et déplacées; qu'il suffit de les nettoyer, pour ainsi dire, et de les rem être à leur place, pour les voir briller de tous leurs rayons. ^)

Selon ses habitudes d'interprétation, le critique s'empare de ce texte, le développe à contresens, et le pousse aux derniers excès. Et déjà il croit pouvoir dire: « Le christianisme est relié à l'antiquité. 11 était en elle et elle s'est fécondée en lui. » Goutte de vrai perdue dans une pleine coupe d'erreur! — On ne peut pas dire le christianisme relié à r antiquité, \^^r cette excellente raison, que ce n'est pas la Vérité qui eàt reliée à l'homme, mais l'homme qui l'est à la Vérité. Le christianisme étaitil dans l'antiquité? Oui, jusqu'à un certain point, et pourvu que l'on ajoute: Il était avant l'antiquité. L'antiquité s'est-eile fécondée en lui? — Il faudrait dire, — sauf le pélagianisme de l'expression, — l'antiquité s'est réformée et régénérée en lui. Le christianisme est antérieur et intérieur à l'anti-

quité, parce que le clirislianisme en tant que lumière divine est à l'origine du temps, et que riiomme n'a jamais été entièrement abandonné h ses ténèbres, a Tous les dogmes, nous dit-on, reposaient déjà dans les croyances, les cultes et les mystères de ranliquilé;» proposition vague, et qui se prête aux plus mauvais sens. Est-ce donc dans les sanctuaires d'Eleusis, dans les solennités de la grande mère des dieux, dans des cultes extravagants, infâmes et cruels, qu'il faut chercher le type primitif du vrai sacrifice et de la vraie religion? — Mais c'est mettre le principe de la Vérité dans la corruption de la Vérité, le principe de la vie dans l'adultération même de la vie ! On ajoute avec une rare présomption : « Dès lors le point de vue historique est changé, et le dogme transporté sur une autre base. » — L'homme est toujours libre d'accommoder l'histoire et le dogme à la fantaisie de ses erreurs, sauf à répondre de sa liberté devant la justice et la science.

« Il est donc bien vi'ai qu'il n'y a qu'un seul Jupiter, qui est le Dieu suprême. H est bien vrai que le christianisme, lorsqu'il apparut, n'était

point nouveau, si ce n'est par le personnage divin en qui il se réalisait, c'est-à-dire par sa forme historique ; il est bien vrai que tous ses dogmes reposaient déjà dans les croyances, les cultes et les mystères... L'antiquité était dogmatiquement chrétienne, quoique sous des personnifications diverses. »

Inexlricable mélange de vrai et de faux, où l'ivraie étouffe le froment! — « Il n'y a qu'un seul Jupiter qui est le Dieu suprême : » Oui , dans l'origine, en remontant à la notion primitive de Zeus, Jovis, Jéliovah : — mais plus tard, Non ! quand , tout à la fois père et mère des Dieux, principe générateur de toutes choses ou plutôt substance même de tout ce qui est, de tout ce qui se meut, — Jupiter est, quodcumque vides, quodcumque movetur, — Jupiter devient le symbole du plus grossier panthéisme, et, dans la théologie des poêles, le nom divin de toutes les erreurs, de toutes les passions, de tous les vices de Thomme. — Quel rapport entre la vérité primitive et cette prostitution de la vérité !

On peut dire : a le clirislianisme, lorsqu'il apparut, n'était point nouveau. )) 11 est vrai, car il fut annoncé dès les premiers jours du monde, et la tradition de la promesse, particulièrement conservée par le peuple juif, n'est pas demeurée non plus sans témoignage dans la genlilité ; mais il est impossible d'ajouter, sans offenser la raison et la foi : « Si ce n'est par le personnage divin, en qui il se réalisait;» ce qui permettrait de supposer des incarnations précédentes en différents personnages historiques, christs eux-mêmes, et non plus simples figures ou sataniques imitations du Christ divin, qui, lui aussi, ne serait, après tout, qu'une forme supérieure de l'humanité divinisée, et non plus le Dieu fait homme, fils unique de Dieu, le Verbe du Père. Admettez celte interprétation historique du christianisme, et dites-nous, si vous :' osez, qu'il y a encore là un christianisme.

C'est la même négation du divin, qui, sous dos apparences d'interprétation largement compréhensive, dicte ces assertions si malignes et si fausses : « Tous ces dogmes reposaient déjà dans les crovances, les cultes et les mystères de ranliduiié.»

Quels dogmes? Est-ce celui de la Trinité? Est-ce celui de la création ? Celui de la résurrection de la chair et de la vie future, celui du péché originel émanent-ils des doctrines qui enseignent la préexistence des âmes et leurs migrations à Tinfini et le cercle des révolutions du monde dans une perpétuelle alternative de mort et de renaissance?... Jamais l'antiquité païenne n'a soup* çonné les mystères de la Trinité divine et de la création ex nihilo. Elle n'a jamais admis qu'un démiurge, opérant sur une matière existante de toute éternité. Elle s'est toujours égarée entre le Panlliéisme et le Dualisme, incapable de concevoir Funilc et la personnalité divine, la Toute-Puissance Créatrice et la Providence qu'elle ne distingue pas du fotum : la justice de Dieu, l'origine du mal et la voie véritable de la délivrance de Tàme lui sont absolument voilées. Autant il est vrai de dire avec TerîuUien que l'àme do Tbommeest naturellement chrétienne, car celte pensée suppose la vérité préexistante à ce qui vit en elle et par elle, et son indomptable vitalité au fond même de nos misères si>iriluelles, autant il est absurde de prétendre que

l'anliquilé est dogmatiquement clirclienne. Car c'est supposer que tous ces dogmes tronqués ou pervertis dont se compose le symbolisme païen, ces débris de la tradition viciée au souffle des démons, ces horribles détrilus de doctrines, ne sont que l'expression successive et légitime de la vérité allant h son but (et à quel but?) par l'erreur! Aussi bien pourrait-on soutenir que le mensonge est le principe de la vérité; que la dissolution est non pas la fin, mais le commencement des dogmes; et que l'horreur ténébreuse des sépulcres est l'introduction naturelle à la vie.

({ L'antiquité, ajoute le critique, était donc déjà fort préparée, par ses propres pensées, et indépendamment de toute influence juive, à recevoir le christianisme. » Voilà un donc fort peu légitime. Des assertions hardies, mais Icgires, ne sauraient l'autoriser. Or le contre-pied de tout cela est le vrai. L'antiquité, malgré les lumières de la loi naturelle soit quelques fragments retenus de la révélation primitive, était si mal préparée à l'apparition de la vérité sur la terre, ({ue, si Ton excepte un petit nombre (l'homïiies de bonne volonté, ans-

sitôt qu'elle se montra, elle parut ennemie et fut persécutée : cum odio sut cepit veritas, simul atque apparuit, inimica esse, dit Tertullien.

L'exclusion adroitement donnée à toute influence juive, — acte de bon plaisir dont le motif se laisse trop voir, — est une audacieuse négation de la vérité historique la plus certaine. Il est hors de doute que les livres juifs, connus de Platon et des Grecs, répandus au loin dans le monde heliénoromain par la version des Septante, ont servi, comme le sel de la terre, à conserver dans les esprits d'élite la notion d'un souverain ordonnateur de l'univers, s'ils n'ont pu élever la sagesse antique jusqu'à l'idée d'un Dieu créateur et de la création ex nihilo. Le crédit et l'influence des Juifs à Rome étaient immenses. Ce fait ne saurait plus être contesté, il est établi sur les textes mêmes les plus nombreux et les plus authentiques (1).

Que Bossuet était loin de pressentir la merveil-

(l; Voir dans les Annales de Philosophie chrétienne les savantes recherches de M. Bonnelty sur la religion des Romains.

leuse formule du rétablissement de la loi de continuilé ! Aussi nos savants critiques semblent le trouver un peu simple! « Bossuet, dans l'histoire universelle, nous dit-on, n'avait aperçu qu'une préparation extérieure, matérielle, politique de l'Évangile par FuniGcation providentielle de l'empire romain. Ici c'est une préparation interne d'une tout autre nature. Non-seulement la place était ouverte, mais l'essence de sa doctrine était partout. Il y a de l'antiquité païenne au christianisme, développement, épuration, mais aussi conlinuité. » Étrange erreur, et, disons-le, erreur inexcusable! Car enfin, vous tenez le christianisme, ce semble, pour une révolution favorable à Thumanité, pour un accomplissement heureux, et, à ce titre, pour une certaine vérité; et il est impossible que vous ne considériez pas la religion i)aïenne, avec ses apothéoses sacrilèges, le hideux panthéisme de ses incarnations, ses cultes impurs et homicides, comme une suprême erreur. Comment alors rattacher l'un h l'autre? Comment ces superstitions monsli'ueuses et ces abominables rites, qui divinisent l'orgueil humain et la bête humaine, pour-

raient-ils logiquement aboutir aux enseignements de riiumilité et de la pénitence, au véritable sacrifice, à Fadoration en esprit et en vérité? Ose-t-on bien nous représenter la doctrine chrétienne comme le paganisme continué, si ce n'est qu'en vertu de l'identité des contraires, corruption et décadence ne deviennent synonymes de développement et de progrès ? Il faut dire désormais que l'homme vivant est identique au cadavre, que rhomme n'est que le cadavre continué et développé, si l'on tient que la vérité continue et développe Terreur. Il faut, dis-je, arriver à cette dérision du sens commun, ou reconnaître que, entre l'antiquité païenne, dans cette affreuse décomposition de croyances où elle est tombée, et le christianisme vivifiant et pur, il y a un hiatus infranchissable, et qui ne pouvait être comblé que par le miracle de la charité divine.

Qui n'admirerait ce sourire de compassion avec lequel les critiques, restaurateurs du grand principe de continuité, dédaignent ces faibles esprits qui ont trouvé du merveilleux dans le caractère des origines chrétiennes? « Ils creusaient, nous dit-on.

entre Tantiquité païenne et l'Église, surtout entre les dogmes de Tune et de l'autre, un abîme, afin qu'il parût merveilleux de l'avoir franchi. (Quelle finesse d'observation !) Au contraire, dans la nouvelle pei'spective , le miracle s'évanouit tout à fait... L'identité du dogme une fois admise, l'obstacle le plus sérieux est détruit. Il n'y a plus incompatibilité, mais bien développement, épuration : tout est dans ces deux mots. Ce grand miracle détruit, et la continuité reconnue dans l'élément essentiel, c'est-à-dire dans le fond même de la croyance, les antécédents se multiplient : dans la décrépitude même de Vancien monde, se révèlent des causes de renouvellement presque infaillible... » — Le miracle s'évanouit tout à fait !... — Le grand miracle est détruit!... — Dans la nouvelle perspective... Mais cette perspective est une illusion. Elle ne repose que sur l'admission de l'identité du dogme. Or comment supposer le dogme identique, lors même qu'il subit le travestissement le plus grossier et les altérations les plus destructives, si Ton ne suppose le mensonge identique à la vérité, sous ce prétexte que le men-

songe tient de la vérité môme cette sorte d'être qu'il tourne contre elle? Comment envisager, dans la décrépitude de Tancien monde, l'action même des éléments qui précipitent son agonie, comme une cause presque infaillible de renouvellement ? Il ne serait pas plus insensé de trouver, dans le dépérissement et la mort de Thomme, l'assurance de son retour naturel à la vie.

On ne veut pas que la chaîne des temps se brise sous les coups d'éloquence de l'apologie, parce qu'on ne veut pas que le miracle interrompe jamais la trame des événements, et pour établir cette continuité, négative de la personnalité et de la providence divine, on trouve dans les circonstances même les plus notoirement ennemies, telles que les superstitions païennes et les enseignements contradictoires des philosophes, autant de préparations évangéliques auxquelles ni Eusèbe, ni saint Justin, ni Origène ne s'avisent de songer.

Témérités vaines et puériles! Avant de porter ainsi le niveau du naturalisme sur la plus étonnante des révolutions du monde, il faudrait avoir conduit à bonne fin l'entreprise hardie de ramener

à Tordre des faits purement naturels Tavénement du personnage divinement extraordinaire qui appartient à Thistoire et qui la domine, homme qui se dit être l'objet même de l'attente de tout un peuple et le désiré des nations; qui a la puissance d'accorder avec les antiques oracles des saints Livres, l'ensemble de sa vie cachée et de sa vie publique, depuis la crèche et le Jourdain jusqu'au Calvaire, appliquant à sa personne, avec une inconcevable exactitude, les circonstances prophétiques de la naissance, de la mission, de la passion, de la mort et de la résurrection du Sauveur des hommes; en sorte que dans son humilité même et sa faiblesse, il trouve la force non-seulement d'exprimer, par ses paroles et ses actes absolument libres, jusqu'au dernier iota des prophéties, mais encore d'amener les paroles, les actions et la volonté d'autrui, à lui composer, selon la lettre de l'Écriture, ce rôle unique de victime depropitiation et de Réparateur universel î Enfin, après ces trois jours figurés par la réclusion du prophète dans les lianes du monstre, le voilà sortant vain([ueur des abîmes de la mort, et représentant à l'incrédulité

de Thomas le temple de son corps rebâti en trois jours, ainsi qu'il avait dit; et passant du sépulcre à la conquête du monde ! — Certes il n'y a point de milieu à tenir. Ou il faut nier résolument cet homme, dont il a été dit : « Voilà l'homme ! » Celui qui est le nœud, la vie même et l'âme de rhistoire, et livrer ainsi à tous les caprices du scepticisme les monuments les plus certains de la tradition humaine; ou il faut prendre cette vie, et les événements de cette vie, pour ce qu'ils sont, pour des faits surnaturels, miraculeux, divins, qui se moquent de l'enchaînement ordinaire des choses, de cette continuité si chère aux partisans du naturalisme. Car le bon sens ne souffre pas que l'on confonde le grand mystère de Jésus, accompli en pleine lumière historique et philosophique, avec les mythes obscènes de Jupiter et de Bacchus, avec les incarnations de Brahma et de Bouddha, oîi l'œil leplussagace hésite à reconnaître çà et là quelques débris de la tradition flottant parmi les rêves cyniques des poètes et les monstrueuses cosmogonies des rêveurs panthéistes.

Mais la criiique nouvelle, sans s'expliquer plus clairement sur le fait de Tlncarnation, le rattache, bon gré, mal gré, à cette précieuse loi de continuité que Ton pourrait aussi bien définir le principe démocratique de l'égalité des faits devant r histoire.

« Il y a, dit notre auteur, dans l'histoire de cette époque, trois faits principaux que l'on avait coutume de présenter comme miraculeux :

« L'acceptation dans le monde romain d'un mystère aussi incroyable que Tlncarnation ;

« La résistance de la doctrine naissante aux nombreuses hérésies, qui ne cessèrent de la déchirer;

« Et la victoire des martyrs sur les persécuteurs. Devant Ccxamen de M. de Broglie , ce triple miracle perd beaucoup de sa valeur. »

L'écrivain de la Revue des Deux-Mondes com-

prend sans doute M. de Broglie comme il comprend M. de Maistre, et Ton peut aisément préjuger le parti qu'il doit tirer de Féminent historien par sa méthode de lire et d'interpréter le grand apologiste.

« Et d'abord, nous dit-on, il n'est pas vrai que le dogme deTIncarnation choquât la pensée antique. Il satisfaisait au contraire un de ses besoins les plus enracinés. De tout temps, F humanité avait cherché un intermédiaire entre Dieu et l'homme. Le Christ, le Verbe fait chair le lui offrit. Le polythéisme n avait été que V aberration de ce Je'si'r (4). L'esprit humain ne pouvait concevoir sans éblouissement l'idée d'un Dieu unique, spirituel, infini... Toutes les formes diverses de l'idolâtrie partaient de ce fonds commun, l'impossibilité de se contenter de l'idée rationnelle de Dieu. Les Juifs subissaient ce besoin comme les autres. Dès que Moïse perdait son peuple du regard, Israël demandait un Dieu qui marchât devant lui. Le monde antique était donc disposé à recevoir le

(1) Rien qu'une aberration!... allant jusqu'à effacer l'origine et la raison même du désir!

dogme de l'Incarnalion. L'ouverture était faite dans les esprits. Jésus montrait à douze Israélites, hommes simples, pieux, croyant et ne raisonnant pas, cette lacune remplie. »

On prendrait à tâche de se tromper et de professer Terreur, qu'il serait impossible d'égaler le courage et le succès des nouveaux critiques. Quel rapport saisir, même à la surface, entre le mensonge des incarnations ou des apothéoses païennes, par où la misère de l'homme s'aggrave comme son orgueil, et l'adorable réalité du Verbe Incarné, qui lui obtient la réconciliation et le salut! L'homme a besoin de Dieu et Dieu lui échappe! — Il ne faut pourtant pas prendre trop à la lettre cet èhlouissement de l'esprit humain au regard de l'Unité divine. Ce serait favoriser ceux qui ne veulent pas reconnaître le Monolhèismc pour la religion première. L'idée de Dieu, il est vrai, ne suffit pas à l'homme, ou plutôt l'homme ne suffit pas à l'idée de Dieu. — Il est si loin de ce grand Dieu, moins encore par sa nature finie que par sa chute immense! Qui supprimera l'abîme? Qui ramènera au [uincipe même de la vie la nature

ET LES NOUVEAUX CRITIQUES 33o

brisée et coupable? Quel sera le médiateur? Voilà le grand mystère intimement lié à la sombre énigme du péché. Ce n'est point par la voie hideuse des cultes sataniques, mais par l'antique promesse d'un Rédempteur qu'il s'annonce. Sans cette promesse, parole de miséricorde tombée d'en haut sur l'humanité déchue, l'idée d'un Dieu-homme, d'un Dieu infini se faisant homme, eût-ellejamaisparu à l'horizon des pensées de l'homme? Non, cela est impossible. Attribuer la révolte des Juifs contre Moïse à un impatient désir de voir le jour du salut, s'imaginer que le monde antique était, par lassitude de rationalisme, disposé à recevoir le dogme de l'Incarnation î Quels rêves ! Ne sait-on plus à quel point les peuples étaient abrutis de fétichisme idolàtrique? A-t-on oublié que, parmi les philosophes, les plus profonds et les plus sages, ceux qui s'étaient élevés jusqu'à l'idée du Verbe divin, platoniciens et néo-platoniciens n'avaient jamais soupçonné l'avènement du Verbe « abaissé jusqu'à la forme d'esclave, » du Verbe «fait péché, » portant toutes nos misères pour les guérir, clouant notre orgueil, notre mort! sur l'arbre de sa croix.

Saint Augustin, en particulier, s'en prend à la superbe de ces pliilosoplies d'un si funeste aveuglement qui les détourne du salut, et le témoignage de saint Augustin est irrécusable.

On déclare lestement que ïouveriure était faite dans les esprits (pour admettre le Dieu-homme) ; mais elle était si peu faite, cette ouverture, que les douze ignorants eux-mêmes, compagnons du Sauveur, ces hommes simples n'en étaient pas toujours plus croyants, pour être moins raisonneurs, n'en déplaise aux critiques, qui enivrés des breuvages kanto-hégéliens, rêvent l'Évangile, hélas! et ne le lisent plus ! La grossièreté des apôtres se montrait surtout dans cette inintelligence rebelle à tant de préceptes divins, à tant d'œuvres miraculeuses. Ces grossiers qui ne raisonnaient pas, nous ressemblent beaucoup à nous, doctes, et qui raisonnons : ils étaient, comme nous, bien plutôt hêtes de défiance que de foi. Les folles élévations de Jean et de son frère à la pensée d'Israël rétabli; le renoncement de Pierre, la lâcheté du troupeau si vite à fuir, Thomas si lent à croire et ne croyant que ce qu'il voit, les disciples d'Emmaiis abattus

avant la fin du troisième jour, et que le Seigneur lui-même ramène sur leurs propres traces en leur reprochant cette stupide lenteur de cœur; peut-on perdre ainsi de vue Téternel récit de la défaillance des apôtres et de leur aveuglement, prélude de la sauvage incrédulité du monde ?

Mais aux yeux de l'écrivain de la Revue, qui ajuste sa vue à ses désirs, toutes les difficultés s'évanouissent : « par la double nature du Christ, le polythéisme a perdu sa raison d'être. » Cette double nature est tellement naturelle, en effet î C'est tout naturellement qu'elle frappe de mort le polythéisme ! — ce Comment, ajoute le critique, le monde romain, qui ne supportait plus ce culte dégénéré qu'à défaut d'autre ^ aurait- il répugné si étrangement à un dogme qui en conservait le principal avantage et qui en rejetait les souillures ? )> Rien de plus simple ! Le monde romain (l'âme romaine était demeurée si pure ! ) ne supportait plus le paganisme : « culte dégénéré, » dit-on ; par où Ton donne à penser que le polythéisme avait eu son heure de vérité, et qu'il laisse au christianisme ce

lendemain, passé lequel le christianisme à son tour sera relevé!

Et voilà comment, sur le premier point, le miracle est écarté!

Notre auteur, tenant à associer, bon gré, mal gré, M. de Broglie à ses propres sentiments, qu'il veut aussi, par malheur, faire ceux de M. de Maistre, continue d'expliquer rétablissement tout naturel du christianisme, et passe au second point d'où le miraculeux doit être sans peine éliminé. Voici ce qu'il dit :

« Sera-t-il plus difficile d'expliquer par des causes humaines comment le dogme a pu se maintenir au milieu des interprétations, des systèmes et des hérésies de ces premiers temps? Nullement, et la raison en est dans Tinslitution de l'Église, c'est-à-dire dans cette organisation, principe d'unité, de stabilité et de mouvement, combinaison profonde et qui dépasse le type des plus savantes combinaisons politiques. Dieu en a fait

la plus solide, la mieux pondérée des sociétés de ce monde et c'est ici encore par la perfection de V œuvre humaine, qu éclate V intervention divine,)) Étrange raisonnement! L'Église est une institution divine, on le déclare. Le doigt de Dieu se révèle par rexcellence de cette organisation profonde, savamment combinée, etc. L'Église est une société à laquelle nulle autre en ce monde ne saurait être comparée. L'intervention de la Toutepuissance est démontrée par la perfection même de Vœuvre humaine. Et cependant l'Église doit rentrer dans cet ensemble de causes ordinaires, qui expliquent tout naturellement Tinallérable intégrité du dogme! Qu'est-ce h dire? Fautil admettre que l'Église, surnaturelle par son origine, n'a rien que de naturel dans son existence ? Que Dieu seul a pu l'établir, mais qu'une fois établie. Dieu se retirant, l'homme seul se montre et le surnaturel disparaît? Dieu et l'homme s'excluenl-ils donc mutuellement ? Dieu ne saurait-il associer des hommes à son œuvre, sans destituer cette œuvre du rayon de sa divinité? Une telle négation du miracle de l'Église

n'est-clle pas aussi la négation du fait même de rincarnation?

Or, selon le critique, ce sans celte prompte organisation, le danger aurait été grand sans doute. On le voit dès l'origine par les apôtres mêmes dont les tendances et les aptitudes étaient fort diverses. Pierre a l'esprit jaloux du Juif : il ne veut pas que les Gentils soient reçus dans VÉglise. Il veut garder la pratique de Tancienne loi. Paul au contraire met constamment en opposition la loi et la foi, la circoncision du cœur et celle de la chair. II fait tomber la barrière mosaïque, il fonde l'universalité, la catholicité. Plus de Juifs, plus de Gentils, tous sont un en Jésus-Christ. Jean est le mèlaphijsicien, il expose la nature intime de Dieu, le Verbe, la génération divine...

« Pierre est un Juif à Vesprit sacerdotal. Paul, un citoyen romain , moins curieux de métaphysique que de morale, et de mystères que de devoirs. Jean est un Oriental, qui a vécu parmi les symboles, les systèmes théogoniques, les magiciens, les prêtres de Cybèle et d'Astarté... Ces trois hommes auraient suivi trois voies différentes et

probablement fondé trois sectes, mais la présence de rÉglise les ramène dans le cercle. »

De tels écarts de logique déconcertent l'analyse.

Sans la célérité de Torganisalion, l'œuvre chrétienne, dit-on, aurait couru le plus grand péril ! Par bonheur, TÉglise s'est rencontrée, « combinaison profonde, qui dépasse le type des plus savantes constitutions politiques; » société que « Dieu a faite la plus solide, la mieux pondérée, des sociétés de ce monde ; » création divine, où pourtant il ne paraît rien que d'humain; car, dès Torigine, sa force toute naturelle triomphe merveilleusemeut de lanaturedes trois grands apôtres Pierre, Paul, Jean, et, malgré la diversité de leurs tendances et de leurs aptitudes, les contient dans Tunité. — Voilà ce qui s'appelle raisonner puissamment et rigoureusement conclure!

Le critique ne voit-il pas qu'il se permet le cercle vicieux le plus impardonnable, quand il demande ce qu'auraient fait sans l'Église, ces hommes, qui, s'ils n'eussent été dans l'Église, s'ils n'eussent été l'Église, c'est-à-dire le miracle

même dont il s'agit, n'auraient rien fait, n'auraient rien été que de pauvres pécheurs ne songeant guère à jeter leurs filets dans la mer du monde, ou quelque pharisien obscur raffinant sur la lettre de la loi? — Le critique ne voit-il pas que l'abolition du miracle anéantit la personne des apôtres? Humainement, ces hommes disparaissent. Le surnaturel seul les produit dans Thistoire; le surnaturel seul y fait toute leur action, toute leur figure.

Et maintenant à quelle détestable école, entre les pires du rationalisme germanique (1), a-t-on emprunté ces études de têtes apostoliques dont on Dous offre le dessin ridicule et impie? Quoi ! ce sont là les premiers héros de la bonne nouvelle? C'est Pierre? C'est Paul? C'est Jean?... Ces hommes vraiment divins, en qui la grâce a transformé la nature au point qu'il faudrait dire de tous, ce que Paul a dit de lui-même : « Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi, » c'est bien d'eux qu'on ose écrire ceci : l'un est un Juif

{]) Baur cl les sophistes de Tubingue, elc...

à Vesprit sacerdotal, Tautre un moraliste romain, l'autre enfin un métaphysicien (un rêveur!) f/e r Orient! El comment se prouve le prétendu judaïsme de Pierre ? Par le quinzième chapitre des Actes ? par ses premières paroles au concile de Jérusalem ? ou par sa vision prophétique et le baptême du centurion Corneille? Pierre est un Juif à Tesprit sacerdotal ! esprit étroit et dur, sans doute ! (( Paul, un citoyen romain, moins curieux de métaphysique que de morale! » — 0 grand apôtre des nations, vous avez la science de Jésus crucifié !... Et vous vous vantez de ne savoir que lui!... peu de chose, hélas! Votre indigence de métaphysique fait quelque peine... Dévorons ces téméraires inepties, mais que du moins les critiques nous disent clairement par où le grand converti du Seigneur a pu encourir cet éloge d'avoir, moins que Pierre, Fesprit sacerdotal, et, moins que Jean, le génie de la métaphysique? — Citera-t-on à l'appui de cette double extravagance, Tépître aux Romains ? l'épître aux Hébreux ? Voit-on par l'une ou l'autre que le citoyen romain, enté sur le savant disciple de Gamaliel, étouffe en

celui-ci risraélite profondément versé dans la connaissance des Écritures ; le fils d'Abraham, brûlant « d'être anathème pour ses frères ? » — Et ce moraliste peu dogmatisant, ce moraliste à la façon d'Épictète ou de Sénèque, tout antimosaïste qu'on rimagine, n'impose-t-il pas la circoncision au Grec Timothée son disciple, « à cause des juifs » de Lystre et d'Icône (1) ?

Dites-nous, ô tliéologastres rationalistes, quel sentiment vous voulez nous donner de Tapôtre aimé de Jésus, quand vous en faites un métaphysicien oriental? Désigneriez-vous autrement un gnostique, un adepte des mystères du paganisme, un théurge alexandrin? Encore faudrait-il expliquer comment un tel syncrétisme de doctrines a pu se fondre en une théologie sévèrement chrétienne? Mais nous sommes ici sous le régime de la fantaisie, qui prononce et ne s'amuse pas à prouver. Elle décide que le pécheur de Galilée ramène toutes les sagesses de l'Orient à Tunité de sa philosophie. Elle lui accorde le sens mèta-

(l) <'Propter judaeos qui erant in illis locis. » [AcL, xvi, 3.)

physique, et grâce à cette facétie tudesque, le naturalisme s'empare du sublime début de rÉvangile : In principio erat Vei^hum ; il n'y trouve plus rien qui passe la mesure des conceptions humaines, et le suprême entretien de la Cène, écho purifié du Banquet, ne sera plus l'ineffable testament de l'amour divin, mais l'inspiration éloquente d'un théosophe, d'un Juif hellénisant, parlant sous le nom d'un autre Socrate, plus saint peut-être et plus parfait que le maître de Platon !

Pour confirmer la preuve d'une prompte organisation de l'Église, le critique ajoute :

« L'Ancien Testament était peu lu, les Évangiles n'étaient pas encore écrits; les premiers convertis étaient plutôt des cœurs chauds que des intelligences subtiles, mais le sacerdoce était là. » Il fallait le sacerdoce sans doute, mais comment admettre que l'Ancien Testament fût peu lu, quand personne n'ignore que les huit mille premiers convertis à la parole de Pierre étaient Juifs, c'est-à-dire élevés dès l'âge le plus tendre dans la lecture familière des livres saints ; que la connaissance de ces livres leur était nécessaire pour dé-

monlrer à leurs frères incrédules la divinité du Sauveur et l'accomplissement des prophéties relatives à ses humiliations, à ses souffrances, à sa résurrection et à sa gloire? Le Seigneur n'invitaitil pas lui-même à Tétude des Écritures, par cette divine leçon d'exégèse qui avait laissé le cœur des disciples d'Emmaûs tout brûlant en eux, et par ces paroles précédemment adressées aux Juifs, selon le témoignage de saint Jean : Scrutamini scripticras... Et illse sunt, qux testimnnium perhibent de me (1). — Et la harpe de David et des prophètes ne soupire-t-elle pas dans les plus anciennes prières du sacrifice de l'autel? Et les païens se rendaient-ils tous sans témoignage? Car il faut se défier de la séduisante peinture de ces troupeaux (Tâmes altérées^ tressaillant et se précipitant en foule dans les eaux de la régénération, La conquête du monde ne trouva pas les voies tellement aplanies, et si l'on accorde « que mœurs, philosophie, état politique des sociétés, tout a dij servir au progrès du christianisme, » ce

n'est guère qu'en ce sens, assurément incontestable, que tout sert à Dieu, même Tobstacle.

On nous dit encore, pour démontrer la présence heureuse du sacerdoce, que les premiers convertis étaient plutôt des cœurs chauds que des intelligences subtiles. Comme si, dès l'origine, l'apostolat cliréiien ne s'était pas emparé tout à la fois et des simples et des savants, et des artisans et des philosophes ? Et les premiers prédicateurs de l'Évangile, Etienne, Paul, Hiérothée , Denys de l'Aréopage, pour être des cœurs chauds, étaient-ils donc des esprits vulgaires ou incultes? Est-ce Ignace d'Antioche, Polycarpe, Panténus le maître de Clément d'Alexandrie, que l'on essaye de nous représenter sous ce faux jour (ïébionitisme étranger ou hostile à la science? La subtilité de l'intelligence a-t-elle éteint dans Justin et Origène cette chaleur de cœur qui fait les confesseurs et les martyrs? Quelle incompatibilité voudrait-on mettre entre l'ardeur et la lumière ? Historiquement fausse, philosophiquement frivole, l'assertion du critique n'est pas sans malignité.

(( Restent les persécutions. Gomment, disait-on jadis, le culte nouveau aurait-il pu, sans une assistance véritablement miraculeuse, résister à trois siècles de supplices ? » Ainsi disaient les Pères, ainsi les théologiens de tous les temps ; rÉglise le dit encore ainsi. Mais l'Église, les théologiens et les Pères n'ont pas, s'il en faut croire notre auteur, « cette bonne foi sévère et ferme, qui cherche l'exacte mesure de la vérité, et d'où il résulte que, sans miracle aucun, l'Église a pu résister à la persécution aussi bien qu'à l'hérésie. » On a déjà vu avec quel bonheur de logique les critiques éconduisent le miracle en se servant de preuves qui le ramènent et les réfutent.

Voyons les nouveaux arguments à Tégard du troisième point.

Aux termes de cette analyse historique, pendant tout le premier siècle, les pouvoirs politiques semblent avoir à l'égard du nouveau culte les mêmes

dispositions que Pilale envers Jésus, indifférence, curiosité, dédain. Ils condamnent, mais c est par concession à la paix imhlique, plutôt que par haine.

La première manifestation des sentiments du pouvoir politique envers le christianisme naissant est, sans contredit, l'accueil que le Sénat fit à la proposition de Tibère de recevoir Jésus au nombre des dieux. Cette proposition adoptée eiît mis les chrétiens à Fabri contre la rigueur des lois romaines. Mais le Sénat, esclave d'ailleurs des moindres mouvements de l'empereur, « rejeta néanmoins en cette occasion ce qu'il avait demandé, parce que, dit Tillemont, le christianisme né sur la Croix et de la Croix de son auteur, devait s'établir par la Croix, et qu'il fallait que l'Église en corps, aussi bien que les particuliers, entrât dans la gloire par les souffrances (1). »

Ici, sans doute. César semble favorable au Christ, et l'invraisemblance d'une telle disposition chez lui n'est pas une raison suffisante pour

(I) Mémoires ecclésiastiques, t. II, in-4o, p. 283.

nier le fait publiquement attesté par TertuUien. Quel que fût, alors et sur ce point, le vrai sentiment de Tibère, il est certain que la dure intolérance n'avait pas perdu ses droits auprès de lui, alors qu'il réprimait les cultes venus d'Egypte et de Judée, et chassait de Rome quatre mille Juifs avec lesquels, selon toute apparence, les chrétiens étaient confondus. Or, dans la circonstance que rappelle TertuUien, l'opposition du Sénat h la volonté du prince, et ce même prince devenu plus tard persécuteur des superstitions étrangères, réfutent péremptoirement l'indifférence prétendue des pouvoirs politiques à l'endroit du Christianisme, et la raison suprême que donne Tillemont est à l'épreuve de tous les arguments naturalistes.

Je n'imagine pas que les cruautés de Néron et de Domiiien ; — les chrétiens transformés en torches vives ou livrés sous des peaux de bêles à la dent des chiens féroces, Pierre rais en croix, Paul décapité, et plus tard, Flavius Clemcns et les deux Domitillc martyrisés, — puissent être invoquées comme des témoignages de Yindiffi'rence

des Césars ou comme de simples concessions à la paix publique.

(( Au 11^ siècle, nous dit-on, les empereurs n'ont pas encore résolu de détruire le christianisme. Ils cèdent souvent aux dénonciations, mais n'ordonnent pas les poursuites. » La société des chrétiens, souterraine et nocturne, « les calomniait auprès du peuple, w Cependant « les empereurs de ce temps éludent ou adoucissent les lois qu'on invoque contre eux; ils louvoient entre la tolérance et les obsessions des persécuteurs. » Phrases ingénieuses; si le peuple murmure conire les chrétiens, c'est un peu leur faute, — pourquoi vivent-ils dans ces ténèbres souterraines qui les calomnient ? Ces doux empereurs font ce qu'ils peuvent pour adoucir ou éluder les lois, ils louvoient... Mais enfin il faut tenir compte des embarras de César,... et lorsqu'un Trajan, la clémence même, jette aux lions de sa propre main la personne de saint Ignace et chasse de Rome le pape saint Clément; lorsqu'un Adrien, savant et lettré, se couvre du sang de sainte Symphorose et de ses sept fils; lorsque le sage Marc-Antonin, l'amour et

les délices des philosophes, immole les sept fils de sainte Félicité sous les yeux de leur mère, qu'il fait ainsi sept fois mourir, avant de la frapper elle-même; lorsque nous entendons le sang de trois papes martyrs et de tant de milliers de chrétiens crier contre César,... ne jugeons pas, ne condamnons pas à la hâte! Nos pères, de gaieté de cœur, cherchaient les ténèbres et se laissaient calomnier par cette vie souterraine î! C'était sans doute pour adoucir enfin les lois que César livrait tant de victimes à leur soif de sang, et pour donner tôt ou tard gain de cause à la tolérance !... par provision il tuait !

(( Ce n'est qu'au iii^ siècle, ajoute-t-on, que commencent les poursuites systématiques, mais la cause en est politique et non religieuse. »

Que fait ici cette distinction? Et de ces paroles que suit-il, sinon que, de l'an 58 à l'an 199, il y eut cinq persécutions non systématiques, et, de l'an 199 à l'an 310, cinq persécutions systématiques, — onze millions de martyrs, trois millions et plus de six cent mille victimes, en moyenne, par siècle? — Que fait, dis-je, à la question, que

les atrocités soient systématiques ou non ? Que les empereurs purs romains et patriciens comme Decius, — « noble caractère et rigoureux persécuteur, » dit notre auteur, — s'abreuvent du sang chrétien avec une soif de tigre que ne ressentent pas au même degré des princes d'une race moins haute et d'un moins noble caractère; que nous importe que la persécution vienne des sanguinaires caprices de Néron ou d'un parti pris de réveiller « la vertu civique des vieux âges (1), » le sauvage patriotisme de la vieille Rome; en restet-il moins extraordinaire, moins miraculeux, qu'une société haïe, proscrite, mise en sanglantes coupes réglées, n'offrant à ses prosélytes que le mépris de la vie, la mort à soi-même et la mort au monde, dans les outrages, dans les supplices, sous la dent des bêtes, en d'immenses massacres comme dans la cité de Lyon par le glaive de Septime-Sevère (je passe d'autres exemples qui, suivant les modernes écrivains, ne constituent pas une guerre déclarée ; qu'il faut considérer a comme

(1) Expression du critique.

des hostilités moins continues qu'on ne se l'imagine; » qui ne furent guère « qu'une émeute intermittente de la multitude inquiète ») : est-il naturel, encore une fois, que cette société, sans autres armes que la prière et la patience, se perpétue avec une telle fécondité, qu'elle puisse fournir à la rage des bourreaux, philosophes, histrions ou Césars, onze millions de martyrs en trois siècles, ou par siècle, trois millions et au delà !... Une telle rage de tuer, une telle résignation h mourir s'expliquent-elles humainement ? Pour nier ce prodige, annoncé d'ailleurs par l'Évangile, ne faut-il pas s'aveugler soi-même? Car il n'apparaît rien ici qui ne dépasse l'homme ; il y a quelque chose de plus qu'humain et dans la cruauté des persécuteurs et dans la constance des victimes, et dans la fécondité de leur sang. Le critique croit expliquer la fm des persécutions (quoiqu'h vrai dire les persécutions n'aient pas encore pris fin) par les sourdes protestations de ïopinion. — Mais comment l'opinion passait-elle du côté des opprimés, si ce n'est que l'Église recrutait parmi les oppresseurs? Et le fait miiacnleux subsiste, le

fait de la propagation du christianisme par le sang chrétien. « L'opinion, comme parle Técrivain de la Revue, avait vu pendant que les martyrs souffraient, des larmes couler le long des portiques, on avait entendu des gémissements sortir du sein de la terre... les bourreaux refusaient leur office ! » — (Cette persécution néanmoins fut Tune des plus atroces et le paganisme crut avoir anéanti le nom chrétien !) « Un juge se convertissait sur son siège. » Je ne comprends pas qu'un fait tel que celui-ci puisse s'expliquer par la seule force de Topinion. Et quand le comédien Genest, histrion impie, se sent frappé d'un coup de christianisme, au moment où il récite des paroles de croyant dans une tragédie antichrétienne, il faut donc admettre qu'au pied de la lettre, Fopinion fait des miracles ! Voilà donc l'opinion littéralement déifiée !... Or la vérité est que la persécution éteindrait dans le sang les prédications mômes de l'Évangile, si la main divine se lassait de les soutenir. Que si, par des raisons incompréhensibles, Dieu cessait d'accorder à la propagation de la parole chrétienne sa miraculeuse assistance.

le Christianisme lui-même périrait. Peu s'en faut qu'il n'ait disparu du Japon. Dieu seul fait du sang des martyrs une semence ; sans lui, cette rosée généreuse ne porterait point sa moisson : les souffrances et la mort des justes demeureraient stériles à jamais.

Charmé de la complète exclusion du miracle qu'il se flatte de trouver dans V Histoire de V Église ou /P siècle, le critique appelle cette gageure rationaliste contre la tradition constante et Tauthenlicité des témoignages, Vinauguration du -principe de continuité dans F histoire. La formule est superbe; malheureusement, elle n'est que la formule du vide. Nous allons voir oîi elle conduit l'auteur.

Voici le morceau final sur lequel sa pensée se repose avec complaisance.

« Cette tendance nouvelle, dit-il, corrige, il est vrai, l'ancienne forme sous laquelle les peuples reconnaissaient l'action divine, alors que trop ignorants encore des lois ordinaires et des harmonies de la nature et de Vhomme^ ils plaçaient le miracle dans la rupture de ces lois et dans les

lacunes de la science. Elle transporte le miracle dans la science même, elle le contemple dans les merveilles de la vie physique, intellectuelle et sociale... Les lois physiciues, actes permanents de Dieu^ pour être constantes, n'en sont pas moins siennes. Les lois de r histoire pour être réalisées par Vhomme, nen sont pas moins le gouvernement temporel de la Providence... Enfin, quand nous suivons dans les transformations religieuses le travail insensible, qui, comme dans la vie corporelle, renouvelle peu à peu le dehors, sans détruire l'identité du fond spirituel, nous nous soulevons d'espérance, en voyant poindre le jour de la nouvelle et puissante unité à laquelle tout se prépare... Que surtout on ne précipite point cette marche. L'idée est venue en son temps; la méthode est tracée... On n'arrête ni une idée ni une méthode... Pour coopérer à ces grandes œuvres de Dieu, la première condition est Rapporter son grain de sable et de ne point savoir ce que Ton hâtit. Admirable ordonnance des choses, qui en laissant à chacun sa sphère restreinte et son œuvre obscure^ ne livre le plan de Tensemble à

personne, afin que la seule volonté de l'ordonnateur y resplendisse! »

On n'admettra pas sans peine que les précurseurs de la science moderne, de puissants esprits tels que Copernic, Descartes, Fermât, Kepler, et avant eux les philosophes du moyen âge, les théologiens de l'école fussent assez dépourvus de sens et de lumières pour placer le miracle dans la rupture des lois naturelles et dans les lacunes de la science! On n'imagine pas non plus que la nouvelle méthode, qui transporte le miracle dans la science même et qui le contemple dans les merveilles de la nature, ait la vertu de persuader aux matérialistes, aux positivistes, aux sceptiques de nos jours que les lois de la nature sont des actes permanents de Dieu. On trouverait encore difficilement ce qu'il faut entendre par cette fastueuse proposition: Les lois deVhistoire, pour être réalisées par r homme, nen sont pas moins le gouvernement temporel de la Providence. Cela même admis, autant qu'on peut admettre le non-sens, que s'ensuit- il contre la possibilité du coup d'État miraculeux? Expression d'ailleurs très-

inexacte et dont remploi se borne à contredire les réclamations élevées sur ce qu'on appelle rupture des lois naturelles, sans savoir ce qu'on dit. La question du miracle, qui est celle de la Toutepuissance, met toute parole humaine en défaut. Enfin, quand notre auteur croit suivre dans les transformations religieuses un travail insensible qui renouvelle peu à peu le dehors sans détruire l'identité du fond spirituel (il nous a proposé pourtant, comme l'idéal futur, quelque chose qui sortira de l'Évangile et qui ne sera plus l'Évangile!) ; quand il se soulève d'espérance en voyant poindre le jour de la nouvelle et puissante unité, il faut envier cette indomptable vertu d'espérer, qui tient bon contre les plus affligeants symptômes et admirer cette pénétration qui salue l'aurore de l'unité dans la fermentation sinistre de tous les éléments antisociaux et antiphilosophiques. Où tendent en effet ces manifestes d'athéisme dont la jeunesse s'enivre aux écoles et ces sauvages professions de foi des congrès solidaires?...

Et voilà le spectacle vraiment merveilleux qui se dévoile aux regards prophétiques de l'écrivain

de la Revue el qu'il annonce à l'avenir: le doute, la négation, la contradiction et le blasphème arrivant à rUnité! Et quand il nous dit gravement que « pour coopérer à ces grandes œuvres de Dieu, la première condition est d'apporter son grain de sable^ et de ne 'point savoir ce que Von bâtit, » emprisonnant chacun dans les limites de sa sphère et les ténèbres de son œuvre, tant d'humilité fait sourire! On se rappelle avec quelle confiance hautaine, les restaurateurs de la loi de continuité dans l'histoire dédaignaient ces timides esprits (Pères, docteurs de l'Église, apologistes, écrivains ecclésiastiques !), à qui le miracle ne fait aucune peine, qui l'admettent les yeux fermés; a car moins ils comprennent, plus ils admirent; moins ils peuvent attribuer à l'homme, plus ils rapportent à Dieu, et leur respect serait altéré si leur intelligence n était confondue!)) Et de ces hauteurs, encore tout éclairées de l'heureux sourire de ceux qui les habitent, comment descendre à ces excès de modestie, à ces pusillanimes formules de la foi la plus pauvre et la plus aveugle: apporter son grain de sable! ne pas savoir ce que

Von bâtit ? et ne pas s'en inquiéter? Libre aux savants critiques de nous tourner en ridicule comme d'autant plus prompts à admirer que nous le sommes moins à comprendre, il nous suffit d'être assurés que notre foi nous laisse la liberté et la lumière que le naturalisme indépendant refuse à ses adeptes.

Le christianisme donne à l'homme le mot de sa destinée. La mission de l'Église est certaine et, ce qu'elle doit-être, puisqu'elle est une mission de salut, — clairement définie. L'homme, en concourant à l'œuvre de l'Église, sait ce qu'il fait et où il va. Les obscurités qui partout ailleurs voilent à ses regards mortels les errements de l'infini, ne s'étendent pas sur sa condition, ses devoirs et sa fin. Mais qui n'admirerait la loi du progrès dans le nouveau symbole? L'homme est voué à une œuvre absolument ténébreuse. Dieu jette à la créature intelligente les innombrables caractères d'un livre inconnu qu'elle doit rassembler sans intelligence et sans relâche! Et chacun de nous, soit seul, soit à l'aide d'autrui, rapporte quelqu'un de ces caractères, et sans le plus léger soupçon du

mot, bien moins encore de la ])hrase divine qu'il trace, il le range, à son ordre sans doute, avec l'aveugle infaillibilité de Tinsecte disposant son brin de paille! 0 docteurs du progrès, quel homme vous nous faites..., et surtout quel Dieu !

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