MARTE CHRISTINE AN JOSEPH
le 18 Juin 1787.
Quelque répugnance que j'ai mon très cher frere de Vous importuner trop fréquemment de mes Lettres, quelques peines que je ressente de ne pouvoir Vous marquer que des choses desagréables, l'extremité ou Nous sommes réduits, m’obligent absolument de le faire encore aujourd’ hui; et je croirois manquer tant à nos devoirs vis-à-vis de notre Souverain, qu'à mon tendre et invariable attachement pour Vous, si je ne Vous depeignois les choses telles qu'elles sont actuellement. Nous sommes en effet réduits au point le plus extreme de l'agitation et Effervescence de ces peuples, lesquels ont même gagné la main aux Etats, et à la Saine partie de la bourgeoisie , et surtout le plat-pays est dans la plus grande agitation, d’autant plus inquiétante, que je ne vous le cacherai pas Nous avons tout lieu de soupçonner que cela vient de Prêtres, et même de la Cour de Rome, qui les suscite et anime, l’Enthousiasme allant jusqu’à tout sacrifier pour conserver ses pratiques de religion, ses anciens privilèges, Coutumes etc. etc. et dont les femmes sont même participants et sont les plus animées a exciter ces troubles. Les erneutes déjà elevées dans les Villes de provinces, comme à Anvers, Namur, Mons, Gand malgré tous les soins et attention des Membres des Etats prouvent l'inquietude et l'impatience du peuple sur le delai de la ratification de votre part, delai que la circonstance de votre absence a rendu necessaire; mais cher frere cela vous prouve combien cette ratification pleine et sans reserve
est necessaire, et je vous la demande à genoux pour Vous conserver ces Provinces, car je vous le dis le coeur navré de douleur que si vous ne daignés envoyer celle-ci avec des Pleinpouvoirs pour arranger les choses, renvoyer le Négociant Dehondt ici en liberté réintégré dans ses bien pour être jugé par son Juge legal, et enfin rappeler le comte Belgiojoso qui est un objet de haine pour tout le pays, car ils ne l’accusent de rien moins que de leur avoir aliéné Votre coeur paternel, et Vous avoir induit à tous ces changemens, qui dévoient renverser leurs constitutions et leurs Libertés, à laquelle dans ce momentci ils sacrifieroient tout, biens, repos, et la vie ! toutes ces provinces sans en excepter une pousseront leur malheureux déliré jusqu’à se croire déliées de tout lien à leur Souverain, et s’exposeront à tous les malheurs qui suivront une pareille démarché. Car par cette liaison de toutes ces Provinces reunies on ne peut obvier à rien. Les Emeutes déjà elevées à Namur, Mons, et Gand ne permettent pas d’en tirer les Garnisons pour les porter ailleurs. Celles des differentes autres villes manquant de Garnison ne peuvent donc être reprimées par la Trouppe; la Garnison de cette capitale n’en impose gueres par leur nombre à la bourgeoisie armée pour le maintien de la Police, et les habitans de la Campagne pareillement armés sont prêts au signal convenû d’agir et venir à la ville. Celles d'Anvers occupées de la Garde de la Citadelle ne sauroient en être tirées sans risque, et les desordres de cette ville sont déjà allés à un point si excessif, que la bourgeoisie armée à la hâte n’a pu les reprimer encore, et il y a eu hier des troubles pareilles à Lièrre, que l'on craignoit voir s’étendre à Mali-
nés. Le pays de Luxembourg même s'est déclaré aussi très fortement contre les nouvelles institutions et menace une fermentation très violente. Voila mon cher frcre le triste mais très vrai tableau des ces Provinces, il dépend à present d'un seul mot prononcé de Votre part pour Vous assurer ou la fidelité et le zélé le plus ardent de tous leurs habitans, ou pour les porter à des démarchés, qui feront leurs ruines et leurs malheurs.
Mais dans ce malheureux déliré ils se feroient plutôt enterrer que de se voir privés des constitutions, auxquelles ils attachent plus de prix qu'à la vie même. Mon devoir, ma conscience et plus encore mon attachement m'ont obligée de ne vous rien cacher de notre position. Croyés que jour et nuit nous ne sommes occupés qu’à travailler à calmer les Esprits, et vous conserver ces Provinces en sacrifiant à cela tout ce qui Nous est personel, et Nous sommes très assurés que si vous daignés pour le present ecouter la voix de la condescendance en cedant aux voeux de la Nation et à calmer cette Effervescence terrible en leur accordant et ratifiant en plein leur Pacte inaugural, constitutions et Privilèges, les coeurs seront tellement ramenés que l’on pourra avec un peu de tems parvenir à la plupart de bonnes vues que vous avés pour le bien-être de ce pays. Mais par d’autres moyens, mais dans ce moment-ci les têtes sont trop exaltées et échauffées. Daignés cher frere considérer ce que j'ose écrire comme la preuve la plus forte de mon zele et attachement puisque sacrifiant dans cette occasion ma santé et mon repos je m'expose même peut être à votre indignation en Vous parlant si librement, mais ne la meriterois-je pas si je Vous cachois l'extremité ou Nous som-
mes, et risquant par là la perte totale d'une partie de la Monarchie, dont Vous pourries encore tirer grand parti dans l'avenir, puisque une fois les coeurs ramenés, les Esprits calmés, la reconnoissance et l’amour pour vous prendra avec le même Enthousiasme sur eux et les portera avec zélé au devant de . tout ce qui pourroit être utile a votre service. Croyés cher Frere, que de voir renaître ces tems, sera le moment le plus heureux de notre vie, car rien n’egalera jamais le respectueux et invariable Attachement de ceux qui reunis ici se mettent à vos pieds.
Beer, Joseph II. und Kaunitz.
( . Briefe von und an Kaunitz.