KAUNITZ-RIETBERG AN MARQUIS POAL
8 février 1742.
Mon cher ami, Vous m’avez beaucoup moins surpris qu’obligé par la nouvelle, que Vous me donnez dans vôtre dernière des bruits desavantageux qui courent à Vienne sur mon conte, la cordialité, avec la quelle Vous m’en avertissez est une marque obligeante, et une preuve certaine, que vous prennez part à tout ce qui me regarde. Ce sont des bontés, qui méritent toute ma reconnoissance. Je vous avoue pourtant, que ce qui m’a le plus flatté, l'agitation d’ame, que ces mauvais propos vous ont causé, et qu’il m'a paru lire dans votre lettre. J'y trouve entre autres un aimable combat entre l'amitié et les apparances de vérité, qu'il paroit y avoir dans ce qu’on a voulu Vous persuader. La peine opereuse, que Vous prennez, à me dissuader une démarche pareille fait voir clairement, qu’à la vérité, la conservation de ma réputation et l'idée du caractère, que j’ai manifesté jusqu'à present, vous tient à coeur mais aussi qu’il ne laisse pas de vous rester quelque doute, qu'il pourroit pourtant y avoir quelque chose de vrai au bruit qui
court.
Ll n’y a que la véritable amitié qui puisse causer ces sortes d'inquiétudes il n’y a rien de plus charmant, il n’y a rien aussi qui mérité une reconnoissance plus parfaite. A present c’est à moi après avoir joui du plaisir de vous avoir causé toute cette inquiétude, à remplir de mon coté et en vous ouvrant coeur, tout ce que je vous dois. Je vous assure premierement, sur tout ce qu'il y a de plus sacré c’est à dire sur notre amitié, que je n'ai jamais fait ni même pensé a faire aucun pas pour entrer ni au service du nouvel Empereur, ni de tout autre maitre. Je pourrois m’en tenir à cette assurance, je me flatte même que cette déclaration suffiroit pour vous tranquilliser, mais je ne me serois point satisfait moi même, et la sincérité avec la quelle vous en agissez à mon égard mérité, que je vous confie quelques particularités à ce sujet. Vous saurez donc, que j’ai un ancien ami fait il y a 10 ou 12 ans à la cour EIect‘ de Cologne. 11 y est en assez grand credit. Dépuis que nous nous connoissons, il n'a jamais cessé de m’écrire, et m'a rendu des services distingués dans differentes occasions, mais particuliérement l'eté passé en trouvant les moyens de délivrer par son crédit notre Comté de Rittberg en Westphalie des quartiers d'hyver, que les trouppes françaises dévoient y prendre comme elle l'avoient fait dans tout le voisinage. Ce même ami a poussé si loin l’amitié, qu’il a pour moi, qu’il m’at écrit il y a deux mois, de son propre mouvement, qu'il avoit formé le projet, que je pourrois obtenir, si je voulois, la Charge de Grand Chambellan et prémier Ministre de l'Electeur de Cologne avec le grade de Conseiller d’Etat du nouvel Empereur, ou que si cela ne me convenoit point, il se faisoit
fort de m’obtenir la charge de Vice President du conseil
aulique ou un autre emploi considérable auprès du futur Empereur. Vous sentez bien, que le premier de ces projets n’auroit pas manqué selon les apparences, et le second peut être aussi pu réussir si j’avois voulu faire les démarches nécessaires.
Mais comme je m’étois borné à le remercier en termes generaux de ses bonnes intentions, et que je lui avois mandé, que mes affaires ne me permettoient pas dans les circonstances présentes de faire un voyage à Francfort, comme il souhaitoit que je fis, loin de se laisser détourner de son projet, il m’a encore écrit le 4. Janvier de Francfort et pour ainsi dire conjuré, de ne pas tarder un moment, à m’y rendre pour ma propre utilité; mais je lui ai répondu une seconde fois, il n’v a pas plus
de 8 Jours que je n'en ferois rien, et en même terns j’ai écrit à un autre ami, qui m’avoit fait les mêmes propositions, sans ménagement, et avec plus de liberté, que je n’avois pu faire au premier, ces mêmes paroles que ma façon de penser ne me permettroit jamais de faire une démarché si équivoque’. Je ne suis pas surpris que l’on aye cru a Vienne, que je ne laisserois pas échaper cette occasion, après que mon ami même, n‘à pas douté, que je ne lui apportasse moi même à Francfort sans balancer la réponse à tout ce qu'il m'avoit écrit. Il fondoit sa persuasion sur les raisons spécieuses, que j’etois un fils de famille, et mon pere le possesseur present des biens de la maison situées dans les pais héréditaires, que comme Comte immédiat de l’Empire personne ne pouvoit trouver mauvais que j’entrat pas au service de l’Electeur de Bavière mais du nouvel Empereur, puisque en devenant Vice President je
prennois moins un nouvel emploi, que je ne continuois celui que j’avois eu jusqu’à present comme Conseiller Impl. aulique que excepté l’honneur d’etre Chambellan de S. M. la Reine, qui n'etoit point incompatible avec le service d’un autre Prince et surtout de l'Empereur, je n’etois d’ailleurs dans aucun emploi actuel auprès d’Elle.
Que naturellement je ne voudrois pas mener le reste de mes jours une vie obscure, que je devois souhaiter d’etre employé dans un poste honorable, qu'il s’en présentoit à present la plus belle occasion, la quelle pourroit manquer dans les suites, sans penser, qu’il ne laisseroit pas d’y avoir quelque chose d’offensant, et qu’il pourroit me mettre mal à la cour du nouvel Empereur, si je ne temoignois aucune envie à y prendre service. Et qu’enfin je devois réfléchir aussi sur tous les avantages, que ma famille qui a de si considérables procès et prétentions, pouvoit retirer de la faveur de la Cour Imperiale pendant que tout cela m’echaperoit si je ne cherchois pas à profiter des occasions que les conjonctures presentes me fournissoient.
Vous m’avouerez pourtant, que tous ces motifs joints à beaucoup d’autres que je passe sous silence pouvoient sans miracle déterminer par pure reflexion non seulement un homme intéressé, mais meme peut être bien des aines à la mode, et je voudrois savoir ce que feroient en pareilles occasions beaucoup de ces beaux parleurs, qui s’amusent à critiquer une démarche que je n’ai pas encore faite, je crois qu’on en trouveroit d’autant moins, qui balanceroit, que dans le siecle ou nous sommes, les hommes qui préfèrent une façon de penser irréprochable à leur avantage ou leur interet sont peu communs.
Pour moi ma resolution a toujours été et sera toujours, de ne jamais rien faire, qui pourroit démentir même en apparence la profonde vénération, et le respectueux attachement que j'ai pour notre incomparable Reine. Je suis persuadé que pour votre personne, vous ne doutez pas de la vérité de tout ce que je vous assure.
Mais je me reserve pourtant, encore, a vous faire voir à notre première entrevue, les lettres originales de mon ami dont je vous ai parlé, et mes réponses, dont je conserve les brouillons, j’espere qu'elles vous prouveront ma fermeté encore plus, que je ne veux le dire. En attendant ce qui peut encore vous être garant de mes sentimens est, que je me suis déterminé à envoyer ma femme à Vienne après avoir sçu vôtre dernière, quoique cela me dérangé fort, moi même je m’y rendrois d’abord, si les soins de l'administration de nos terres dont mon Père m'a chargé devant être absent, ne m’empechoit de pouvoir executer ce dessein. Cependant je pense serieusement aux moiens, de pouvoir m’y rendre à Vienne moi même le plus tôt qu’il sera possible. D'ailleurs je ne suis pas tout à fait d'avis avec Vous, que je doive me donner bien des mouvements pour détruire les bruits desavantageux en question, puisque outre que je me crois être au dessus de la médisance l’experience nous conseille, que tout comme les faux bruits tombent d’eux même, quelques fois ils augmentent, quand on se donne trop de peine pour les détruire. Il peut me suffire, que je n’ai rien à me reprocher, et que ma conduite future fera taire tous les Calomniateurs. Si je ne vous regardois pas comme mon intime ami, je ne Vous aurois jamais confié les particularités de toute cette affaire de crainte, que cela
ne vous paroisse ostentation ou effet d’amour propre, mais je sais que vous pensez trop bien pour me soupçonner de pareilles foiblesses et je m'en remets sur votre prudence, pour ce qui regarde les personnes, que vous jugerez dignes d'être détrompées et pour la façon, dont il conviendra de le faire. Cependant je vous prie, de ne découvrir les véritables particularités des projets de mon ami, tout au plus, pour personnes incapables d'en faire un mauvais usage, car vous sentez bien que la prudence veut, malgré toute la droiture de mes intentions, que je ne me vante point, de n’avoir pas recherché les grâces du nouvel Empereur. Je pourrois par là sans nécessité et sans servir la Reine causer bien du préjudice à ma famille pour l’avenir. Je serois bien aise, que vous puissiez me faire savoir plus particuliérement la source de ces bruits sans nommer les auteurs. Cela me mettroit peut être en état de vous donner là dessus bien des éclaircissements, qui vous prouveroient, j'espére, que je ne suis pas indigne de l’amitié, dont vous m’honorez.
MARIE CHRISTINE AN KAUNITZ
Ce 30 mai 1787.
Ce n’est pas, mon prince, par importunité, que je vous eciits aujourd'hui, mais c’est par cette confiance, que m’inspire votre constante amitié pour moi, qu’il faut absolument que je vous ouvre mon coeur. Dans la situation si critique où nous nous trouvons tout les evenemens se rejoignent pour nous inquiéter. Les rapports du gouvernement vous ont instruit de la continuation de nos troubles; mon mari a osé en son particulier vous dépeindre jusqu’où va le fanatisme de haine contre le ministre, et ce qu’il a fallu
que nous fassions pour en détourner les effets, mais je me suis reservée pour moi de vous parler comme à un ami sure, de notre propre embaras. Ces peuples vous les connoissés, aussi susceptibles de haine pour les mauvais procédés, sont tout aussi enthousiastes quand ils s’attachent. Le sang de Marie Thérèse, qui coule dans mes veines, et le caractère d’honêteté et douceur, qui caractérisé mon mari, nous a gagné leurs affections au point, qu’il nous la conservent encore malgré tous ces troubles; la nation la pousse au point de mêler notre nom dans les représentations qu’ils vont faire aux pieds du trône pour se plaindre du ministre. Dans celle-ci comme dans leurs autres écrits ils demanderont absolument à S. M. qu’elle nous accorde sa confiance et l’authorité pour les gouverner; enfin cette marque de leur affection, qui seroit bien agréable dans un autre tems, devient la source de mes inquiétudes. Je connois mon frère et sa façon de penser, il pourroit bien nous soupçonner d’y donner lieu, mais je connois aussi la vôtre, mon prince, pour la reclamer. Vous rendés justice aux principes d’honêteté et droiture de nos âmes, vous avés accordé là dessus votre estime tant à mon cher mari qu’a moi; cela nous fait sûrement conter que vous nous rendrés justice que loin de tremper dans tout cet enthousiasme nous ne nous servons encore de cette affection que pour tâcher de ramener les esprits, s’il est possible, et conserver ces provinces à l’Empereur, que pour sauver les attentats contre la personne du ministre et l’explosion d’une révolté générale et armée de toutes les provinces; mais aussi sure que je suis, mon prince, de la justice, que vous nous rendrés, je ne réponds pas de ce que des coeurs ulcérés et piqués
pourront écrire particulièrement à un maître, que trop facile à soupçonner en mal les hommes, nous n’avons que la droiture de nos actions devant nous et votre amitié que nous réclamons ici, vous assurant, que quelque chose qui arrive, l’Empereur trouvera en nous le zèle, la soumission et l’attachement de tout bon sujet pour son maitre; mais je ne vous cacherai pas que ce n'est absolument que les voyes de la douceur et de condescendance, qui pourront effectuer quelque chose, la force et sévérité étant non seulement impossible, mais infructueux chez ces peuples, qui n’ont pas encore perdu totalement leur attachement pour leur souverain, mais croyant qu’il a été séduit et trompé par des mauvais conseils. Votre personne en est exceptée, on espère seul en vous comme en leur dieu tutelaire, on fait publiquement des voeux pour vous et cela va au point qu’on se flatte et desire, que vous pourriés venir vous meme ici pour tout calmer et apporter les resolutions gracieuses de S. M. Vous voyés par là, que cette nation est reconoissante et juste, mais d'un autre coté je dois vous le répéter que l’Empereur doit d’abord rappelle!’ le conte Belgioioso, tout ce dont il le chargeroit seroit odieux à la nation et jamais il ne pourra ni se faire tolerer d’elle ni par là meme servir son maitre. Notre situation, mon prince, est bien cruelle, mais j’ai déjà soulagé mon coeur en l’epanchant vis à vis de vous, croyés sûrement que par toutes nos actions nous nous démontrerons, combien nous sommes dignes et de l’estime et de l’affection que vous nous avés toujours portée et à laquelle nous avons bien correspondu par les sentimens de considération, confiance et amitié de
votre fidelle amie MARIE.
MARIE CHRISTINE AN KAUNITZ
ce 31 may 1787.
Je rouvre ma lettre pour vous dire, mon prince, que nous venons d'avoir la scène la plus désagréable, dont vous serés instruit par le present Courier. Le peuple attrouppé par milliers, arborant sur les chapeaux les armes Brabançonnes, exerçant déjà des violences contre ceux de leurs propres magistrat qui leur deplaisoit, rendoit cette journée d'autant plus funeste, que par des notions sures il nous parvient, que cette nuit meme on alloit commencer le pillage du trésor Royal, s'emparer de la caisse de religion, egorger le ministre et ceux du gouvernement qui deplaisoit, enfin se rendre totalement indépendant. C’est dans ses entrefaites, que les députés des états vinrent nous apporter ces points; nous ne lâchâmes la depeche qui nous a tant coûté à signer qu'aprés en avoir consulté le ministre par écrit et etre allés nous meme encore ce meme soir au conseil Royal pour l’y trouver et faire passer cette réponse à l'avis de ces messieurs. Entretems que les députés etoient chez nous, près de 4000 personnes etoient devant notre maison, une grande troupe s’asseinbloit près du trésor et d’autre aux portes de la ville, sans neanmoins faire aucune voye de fait, mais étant armés et tous désignés par la cocarde aux armes de la province. Comme ces messieurs députés nous assurèrent que cette assurance donnée au peuple ramèneroit tout de suite le calme, cela nous fit résoudre quoiqu’ avec peine, de donner cette depeche, pour conserver encore à l'Empereur ces provinces, qui à coup sûr aujourd’hui
seroient totalement révoltées; car le paysan et habitans de la campagne sont aussi animés que celui des villes, mais je dois le repeter, est toujours la haine et défiance pour le comte Belgioioso c’est à un point incroyable; aussi pour calmer sur ce point avons nous dû promettre de prendre sur nous d'aller en personne au conseil du gouvernement Comme le parti etoit pris d’enlever ou meme massacrer le ministre et que nous avons fait de cet objet un des grands articles des nos discours avec les états, celui-ci a jugé lui meme, qu'il ne seroit pas convenable qu’il assistât à ces deux dernieres audiences, et de son avis nous y eûmes toujours le vice-président; mais dans cette fatale audience nous prîmes un moment d’intervale pour lui envoyer par écrit les points des demandes, et en avoir son avis, dont je vous joins, Mr., ici la copie. Je souhaite que ces sacrifices calmeront et conserveront ces peuples à S. M. au moins jusqu’à l’arrivé des ordres de l’Empereur, dont je vous avoue que je tremble, car s’il veut employer d’autres moyens, que ceux de la bonté et douceur, certainement ils sont infructueux. Mais, mon prince, j’ose vous conjurer, employés tout votre pouvoir, que le comte Belgioioso soit rappellé dabord, car meme jusqu’à tout ceux, qui travaillent avec et sous lui, ont encouru et partagent avec lui la haine publique: Le conseiller le Cler, de Reusz et quelques autres, ce dernier surtout est menacé de la vie, de telle
façon que nous avons dû le faire evader subitement pour
le soustraire à un attentat prochain contre lui, et cela uniquement puisqu’il a fait le voyage de Vienne avec le
ministre. Si les qualités personelles de l’estimable vice-
président l’ont mis encore à couvert de cette haine generale
il n’a pas laissé que de participer beaucoup à celle qu’on porte bien injustement à son digne freie. Si nous avons mal lait, mon prince , dans cette malheureuse situation, croyes bien sûrement, que la nécessité seule nous y a contraint, que la révolté etoit à son dernier moment et que ce n’etoit que pour l’eviter que nous avons cédé. Croyés nous tout à vous à jamais avec les sentimens, que nous vous avons voués pour la vie
MARIE CHRISTINE AN KAUNITZ
Ce 31 mai 1787.
Je ne puis m’empecher, mon cher prince, de vous écrire encore une lettre ce soir, pour vous rendre compte de cette journée que peut-etre on pourroit empoisonner après les apprêts les plus affreux d'une révolution funeste qui a été calmée par le pas que nous avons fait. La joye la plus pure s'est mis à la place de la terreur; ces bonnes gens, enthousiastes comme vous les connoissés, ayant été ce matin chez nous, m’ont arraché les larmes des yeux voyant une bague avec le portrait de l’incomparable Marie Thérèse; il me l’ont demandée et baisée les larmes aux yeux; ensuite ils demandèrent de nous traîner eux meme à la comédie, il n'y eut pas moyen, de les en dissuader, et il falut passer par là; mais leur marquant que tout témoignage d'amour ne pouvoit que nous plaire à demi, s’il nous separoit, d’un maitre que nous respectons et chérissons, je
puis vous assurer, que les: vive Joseph, vive notre Empereur, ont été répétés bien cordialement. Hier ils avoient des cocardes des couleurs brabançones, aujourd'hui le noir et jaune mêlé avec nos couleurs; enfin ils m'ont assurée sur leurs honneurs et têtes, qu'on ne feroit aucune injure ni attentat, ni au ministre ni à aucun des membres du gouvernement, et qu'ils veilleroient eux meme à la tranquilité de la ville. J’ai encore vu, combien ce peuple est bon, et si on le prend du coté de son coeur, on fait de lui ce qu'on veut. Je vous conjure donc, employés vos bons offices chez l'Empereur, qu'il les traite avec bonté, confirmant leurs loix et privilèges; et je vous répond sur ma vie, qu’avec douceur et tems on les ramènera à ce calme attachement et amour, qui les ont toujours caractérisé, quoique peut-etre des lettres particulières préviendront Sa Majesté contre cette nation. Quant à nous, je remets notre cause en vos mains comme dans celles d'un ami constant, sûr et respectable, et cela seul peut me tranquiliser, vous assurant de la part de mon mari et de moi des sentimens de la plus parfaite estime et amitié, étant votre
très fidelle amie MARIE.
J'ose vous envoyer ces vers partagés à la comédie.
MARIE CHRISTINE AN KAUNITZ
Ce 8 juin 1787.
Comme de la part du gouvernement on envoyé aujourd" hui un courrier à Vienne, je ne puis rn’empecher, mon
prince, de vous écrire de nouveau. Plus on voit la disposition des esprits et l’accord general, qui regne dans toutes les provinces, plus on doit trembler, que ce peuple parvenu déjà au comble de l’effervescence ne veulent plus attendre les réponses de S. M., qui déjà leur tardent trop et qui tarderont encore par la raison de ce malheureux voyage de Cherson. Les bourgeois peu riches des villes, qui esperent gagner à une révolution ou a un pillage, et surtout les paysans, qu’on a trouvé moyens d'exciter par la peur de la conscription millitaire , que vous sçavés, qu’ils ont en horreur, ceux-ci sont appresent les plus mecontens. Comme ils ne raisonnent ni peuvent calculer les eloignemens, ils s’enuyent de ce que la réponse n’arrive pas, ne travaillent pas et s’arment à force, nous demandant journellement, que nous pressions la réponse de S. M., ou disent ils la vôtre, mon prince, qu’ils croyent authorisé à cela, ne pouvant s'imaginer, que l’Empereur (soit) parti pour un si grand voyage sans vous donner de pleins pouvoirs pour tous les cas, surtout dans le moment, où il veut renverser toute la constitution d’un pays. Il seroit bien malheureux, si cette impatience entraînât ces pays dans la révolté après tout ce qu'on a fait pour conserver ces belles provinces à S. M.; car je dois vous le repeter, ce ne sont pas des menaces, elles sont perdues à jamais et ne pourront qu’etre reconquises avec bien du sang répandu, car cet esprit de liberté regne generallement et avec frenesie, jusque dans les femmes. La confiance en vous est parfaite; si vous pouviés seulement interimalement envoyer quelque assurance calmante de votre part, que l’on leur confirmeroit leurs privilèges; loix etc.; cela les retiendroit peut-etre,
mais surtout je vous conjure de faire renvoyer le négociant de Hondt dabord par le conseil de guerre; cela les appaiseroit' un peu, et les pièces du procès avec et de quoi on l’accuse, car sûrement alors il seroit jugé avec sévérité par son juge naturel; mais avant il doit etre remis en pleine liberté ici, car ils regardent, et cela avec raison comme une enfreinte des plus graves et des plus inquiétantes pour toutes les classes des hommes cet enlevement de force d’un citoyen au millieu de sa patrie, tandis que le Brabant est un asile meme pour les etrangers. Ne croyés pas, mon prince, que c’est découragement ou timidité d’une femme, qui me fait écrire ceci, mais c’est réellement, puisque les choses sont au point, qu’à moins que S. M. n’accorde dabord tout* il n’y a pas d'espoir de ramener les esprits. Les trouppes et la force ne peuvent rien, car si meme on pouvoit conter sur la première, elles sont tellement epparpillées dans les provinces, séparées par ordre de S. M., qu’on ne sçauroit les rassembler qu'après 4 jours de tems sans pain ou vivre. Que voulés vous qu’ils fassent sans artillerie qui est toute reunie à Mâlines et n’a pas un cheval; d’ailleurs toutes les provinces étant d’accord à se révolter et reunir, le pays étant si peuplé, il est de toute impossibilité de remuer un seul détachement dans ce moment ci, pour ne pas rompre nous meme ce fil leger, qui arrette encore la déclaration d’indépendance. Voilà notre position: s’il est possible, mon prince, en recevant celle-ci, de nous envoyer quelque paroles consolantes et qui puissent servir à calmer les esprits, vous joindroit encore cette nouvelle action à toute celle, qui vous ont aquise dans toute l’Europe l’estime et la vénération generale à si juste titre, tant
pour vos lumières et sagesse que pour votre façon de penser, ainsi que pour les grands services rendus à Marie Thérèse, qui etoit plus votre amie que votre souveraine. Mettes toute votre sagesse en oeuvre pour faire bien voir à notre commun maitre, que toutes ses forces sont inutiles dans ce moment à tenir ce pays, qu’il perd sans ressource dans l’instant, que nous recevrions une réponse défavorable ou sevère ou qu’il fit la moindre montre de vouloir employer celle-ci pour les faire obéir.
Après vous avoir exposé les dangers pour le service du souverain, souffres, mon prince, que je vous parle de notre situation personelle, qui est affreuse. Car ils ne s’en cachent pas, que quoique jusqu’à present ils mettent dans nos personnes seules encore un reste de confiance qui les retient, cependant nous n'en voyons pas moins évidemment qu’on nous regarde déjà comme des gages et des ottages de la foi du souverain en ses sermens et promesses, et que nous sommes dans un certain sens des prisoniers reels, observés et espiés continuellement, pourque nous ne nous échappions, au millieu d’un peuple qui nous témoigné jusqu’asteur encore toute l’affection possible; mais cela peut changer du jour au lendemain, surtout si la réponse tarde encore longtems, nous deviendrons comme tout le reste du gouvernement des objets de la haine publique et deslors parfaitement inutiles au service de S. M. à tous evenemens. Vous sçavés, mon prince, nos senti mens d’attachement et fidelité pour le maitre, que nous servons, qui ne se démentirent jamais, ainsi que ceux d’estime, considération et parfaite confiance, qui animèrent toujours
votre fidelle amie MARIE.
Mon cher mari, qui vous fait mille complimens, vous joint ici la copie de sa lettre pour Sa Majesté.