HERZOG ALBERT AN KAUNITZ
Bruxelles le 30 mai 1787.
Mon prince. Les rapports qui vous parviendront aujourd’ hui, mon prince, vous mettront au fait de tous les details de la position fâcheuse, dans laquelle nous nous trouvons en ce moment-ci. Je n’y ajoute ces lignes que pour vous exposer de mon coté T impossibilité absolue, que je suis convaincu exister de remettre les choses par aucune autre voïe que par celle de la confiance, de la franchise et de la douceur, et de pouvoir par conséquent mettre en exécution tout ordre ou instruction quelconque, qui seroit contraire à ces principes, sans qu’il en resuite la perte et la ruine totale de toutes ces belles provinces. La façon de penser de tous leurs habitans est trop unanime, les esprits sont trop échauffés et la partie est trop bien liée, pour ne pas être sûr qu’ils prodigueroient à l’idée du maintien deleur liberté jusqu’à la dernière goutte de leur sang, et ce sentiment qui s’étend jusques au sexe faible, a déjà porté des femmes à déclarer, qu’elles accompagnement et meneroient elles-mêmes leurs maris à l’echaffaut plutôt que de les voir s'avilir en pliant sous le joug de la servitude Mais tandis que cette disposition d’esprit rend vain tout espoir d’obtenir quelque chose par la force ou la crainte, j'ai du moins la consolation de pouvoir vous dire, que ce peuple si animé et si échauffé dépuis prés de six semaines, a
Beer, Joseph II. und Kaunitz. 31
cependant été retenu jusqu’ici par la persuasion dans des bornes, qui ont détourné des voïes de fait, dont il auroit résulté le malheur de quelqu’ individu, et que cette nation si mécontente et allarmée des changemens qu'on vouloit introduire et qui par là s’est laissé emporter à des temoignagnes trop vifs et inconvenables par fois de sa douleur et de son désespoir, mais qui espère toujours, que ses plaintes seront écoutées par son souverain, ne lui a pas retiré pour cela entièrement (comme peut-être on le croit) l’attachement qui lui est dii, et qu’elle pourra être ramenée (j’ose presque l'assurer) à la tranquillité et à la confiance, si on prend bientôt des moïens propres à la regagner.
Je n'ai pas besoin de vous répéter, mon prince, ce que je vous ai marqué touchant le comte Belgioioso et des dangers dont il est menacé. Ces dangers deviennent plus imminens d’un moment à l'autre et s’étendent à present sur plus d'un des membres du conseil. Vous sentirés de là, combien j’ai été fondé à vous réprésenter tous les inconveniens qui resulteroient de l’animosité existante contre lui dans ce païs-ci et de la nécessité indispensable de pourvoir à sa sûreté par les moïens les plus propres à cet effet. J’ose ajouter encore, qu'il n’y a plus un moment à perdre et que je ne réponds pas même, qu'on puisse contenir jusques là le peuple acharné à son eloignement ou à sa perte.
Je suis avec la considération la plus distinguée et l'amitié la plus sincère,
mon prince, de Votre Altesse, (Signé:) le très obéissant serviteur ALBERT P. de Saxe.
Postscriptum, J'etois au moment de finir ma lettre, lorsque de nouvelles scenes plus fâcheuses que tout ce qui s’etoit passé jusqu’ici, m'ont obligé de l’interrompre, et nous ont mis dans la position affreuse de nous décider entre l’alternative accablante de ceder aux désirs d'une nation prête à rompre le fil qui la tenoit encore, ou de nous rendre responsables devant le souverain de tous les malheurs, qu'un refus absolu auroit entraînés. Les details que vous en fera, mon prince, le ministre que nous avons de nouveau consulté sur ce parti et avec lequel nous avons tenu encore une jointe, dans laquelle nous avons signé la réponse aux demandes des Etats, vous mettront au fait de l’extremité, où nous nous sommes trouvés réduits à cet egard.
Ce sont ces circonstances seules qui peuvent nous justifier et m’engager à recourrir à vous pour etre notre appui et notre avocat vis-à-vis d'un souverain, à l'interet duquel nous avons été déterminés à faire un sacrifice, que toute crainte ou autre vue particulière à nos personnes n’auroit
jamais pu nous arracher. Vous savés, mon prince, comment
nous pensons; vous vous souviendrés de ce que nous avons exposé en tout tems sur notre position et si jamais nous avons désiré ce poste, dont nous avions reconnu d'avance tous les inconveniens et les dangers. Vous connoissés nos sentimens; soïés en l'interprète dans ce moment critique et fatal pour nous.
La confiance que j'y mette et le témoignage de ma conscience sont mon espoir et mon soutien.
J’ose tout espérer, si vous ne me retirés pas erl cette
occasion l'amitié que je reclame de votre part, mon prince,
et que je mérité par rattachement aussi vrai qu’invariable, avec lequel j’ai l’ honneur de me dire ut in litteris.
(Signé:) ALBERT.
Bruxelles le 31 mai 1787.