CHAPITRE III
Un petit volume à la main, le bonhomme Déranger ne dort pas; il est au lit, mais il veille. Il lève un peu la mèche de sa lampe « que trop peu d'huile vient nourrir » ; et il fredonne :
Veille, ma lampe, veille encore ; Je lis les vers de Dufrenoy.
Il insiste, car c'est le refrain de sa chanson. A l'aube, il continue de lire ; et sa lampe s^éteint, mais le jour paraît.
Depuis lors, on n'a pas lu beaucoup les vers de ^jme Dufrenoy. On ne les lit plus; et l'on a tort : ils sont jolis. Sous TEmpire et la Restauration, les Opuscules poétiques^ les Elégies suivies de poésies diverses et enfin les OEucres poétiques de M"^^ Dufrenoy n'eurent pas moins de quatre éditions différentes en vingt ans\ La poétesse fut célèbre ; les contemporains parlent de sa gloire.
La dernière édition, d'un an postérieure à sa mort, qui survint en 182.5, donne son portrait par Desenne. Eh ! bien, c'est une bonne dame qui a
cessé d'être jeune et qui a pris avec Tâ^e un caractère de virilité peu élé^iaque. Les traits sont forts ; le nez a plus d'énergie que de grâce ; la bouche est grande et charnue ; le menton se dédouble. Sur les cheveux noirs, que les bigoudis ont papillotes, une abondante batiste brodée sort en touffes et coques, en brides que l'empois raidit, d'un voile noir qui couvre la calotte du bonnet et qui se noue sur la poitrine parmi d'autres falbalas de lingerie. Une bonne dame de la Restauration, distinguée et sévère. Si l'on veut trouver à ce visage quelque douceur, c'est dans les yeux qu'il la faut chercher; ils sont grands et noirs, peut-être un peu rêveurs. 3îais on ne dirait pas du tout que ce fût là l'image d'une frivole qui a tenu la lyre de Sapho et de Corinne. A cette époque, M"°° Dufrenoy est une digne veuve, mère et grand'mère, de fortune modeste malgré sa renommée et qui gagne sa vie en fournissant de littérature éducatrice l'industrie des éditeurs.
Dans les années qui ont précédé la Révolution, elle était jeune à ravir, très jolie, gaie, aventureuse. Un bel amour l'anima ; une déception l'attrista. Elle mit en poèmes son bonheur et sa tristesse ; les larmes valurent mieux encore que le rire au profit de son talent. La célébrité la récompensait.
Elle était née à Paris, dans la rue de Harlay, en 1765. Et elle était la fille de Jacques Billet, bijoutier de la cour de Pologne et de plusieurs nobles maisons de France, négociant cossu, lettré, que tout le quartier consultait dans les occasions difliciles et qui recevait chez lui les grands seigneurs, pour l'emplette de la joaillerie, les gens de lettres pour Tagrément de la conversation. La petite
fille connut ainsi le vaniteux et intelligent La Harpe, et Ghamfort qui environnait de badinage son génie, et ce toqué de Murviile. petit poète et sempiternel bavard. On la mit au couvent des sœurs de la Roquette, où elle avait une tante, la mère Saint- Félix, religieuse et supérieure. Lanière Saint-Félix veilla sur sa nièce et la gâta. Elle lui fit apprendre TEvangile, les Epitres des Apôtres, le grand Catéchisme de Montpellier, la musique. La petite Adélaïde Billet fut, au couvent, Félève préférée ; elle eut le privilège de se lever une heure avant ses compagnes, de réciter dans la cellule de la supérieure les oraisons du jour et de préparer pour la supérieure et pour elle-même le café du matin ou la soupe aux herbes. La mère Saint-Félix lui confia la clef de sa bibliothèque où, pendant les récréations, elle put s'enfermer et lire — et n'en point encourir de blâme — les sermons de Massillon, ceux de Bourdaloue, V Imitation^ le Magasin des Enfants %i la Vie des Saints; elle s'éprit de sainte Geneviève et de sainte Cécile jusqu'à désirer de cueillir la palme du martyre. Elle en était là d'une éducation parfaite et cependant romanesque et elle avait seize ans à peine quand on lui offrit d'épouser M. Petit Dufrenoy, procureur au Ghâtelet, sensiblement plus âgé qu'elle, mais élégant, très riche et qui menait un joli train d'existence. Il demeurait sur le quai de l'Ecole, recevait beaucoup, non sans luxe. Il aimait la littérature et le plaisir: il avait été en relations avec M. de Voltaire, pour affaires, et il en gardait le souvenir flatteur. La gentille adolescente fut sensible à tant de réels avantages. Elle épousa M. Petit Duaenoy; elle
s*amusa d'être une dame et le fin mysticisme du couvent tourna en délicate et honnête futilité. Les palmes du martyre, elle les remplacera par les lauriers de la poésie. En fait de martyre, elle subira celui de l'amour, mais sans éclat fâcheux et, quand à M. Petit Dufrenoy se substituera pour un temps un bien séduisant poète, sans nul scandale. Cette époque fut indulgente et M""" Dufrenoy eut l'art subtil et décent d'organiser sa faute avec beaucoup de tact.
M. Petit Dufrenoy manqua de prudence et de conjugal souci; car il lança cette petite épouse clans une société un peu hardie où les littérateurs donnaient le ton ; et il lui fit présent des élégies de Parny, qu'elle appela un « auteur divin » : et Ton voit comme son idée du divin s'est transformée. L'amant d'Eléonore se lirait sans péril, à présent: l'on goûterait sa mélancolie, son ardeur, la sincérité de ses regrets et la nostalgie à laquelle il succombe, loin des beaux climats et de l'infidèle : mais nous ne sentons plus comme alors tout ce que cette poésie eut de voluptueux et d'alarmant pour les jeunes âmes et chimériques. M""" Dufrenoy le sentit à merveille. Elle y songea et se promit de rivaliser avec l'amant d'Eléonore : « L'amour, se dit-elle, n'a point chez les femmes la même expression que chez les hommes » : elles sont plus tendres et ainsi l'une d'elles ouvrirait « un nouveau sentier à l'élégie »-. Je ne sais si elle annonça son projet à M. Petit Dufrenoy, très occupé au Châtelet et qui l'encouragea peut-êlre, oubliant quEléonore n'était pas l'épouse de Parny.
Un éditeur parisien publiait, depuis 1785, le
Courrier lyrique et. amusant ou passe-temps des toilettes. Le Courrier paraissait tous les quinze jours et avait deux parties : l'une de poèmes, chansons et romances, quelquefois avec la musique; et, l'autre, d'anecdotes. Il impritiiait des poésies posthumes de Dorât, des poésies toutes fraîches de Ducis, de la comtesse de Beauharnais, de Gubières. M"'^ Dufrenoy put glisser, dans cet aimable recueil, ses premiers vers, qui sont tout à fait gracieux. Au mois d'octobre 1786, le Courrier rend compte d'une séance qu'a tenue le Musée de Paris et o\x l'on a eu la joie d'entendre M'"' Dufrenoy lire ÏEpitre à ma rivale : « Les vers de cette dame ont fait la plus grande sensation et les applaudissements ont redoublé quand on en a nommé l'auteur, dont la jeunesse et le sexe rendent les talens plus précieux et plus intéressans. » Mais le Courrier n'allait pas le mieux du monde ; Féditeur s'en lassait. M. Petit Dufrenoy gagnait beaucoup d'argent : il acheta le Courrier pour sa femme. Elle fut directrice, à partir du 1^' janvier 1787. Sur la couverture, on lut : Courrier lyrique et amusant ou passe-temps des toilettes, par j\jrae Duffenoy , avec approbation et privilège dit roi; et cet avis : l'on enverrait les manuscrits et souscriptions à la xlirectrice, c( maison de M. Dufrenoy, procureur au Ghàtelet ».
Elle fut une charmante directrice. Elle annonça, dès le début, sa volonté d'être impartiale et de ne pas faire « acception de personnes ». Certains malicieux lui envoyèrent, pour son journal, des satires lestement dirigées contre elle : « C'est pousser un peu loin l'épreuve ! » dit-elle gentiment;
et elle imprimera les satires. André de Murville fut un de ses collaborateurs les plus zélés : il rédigea le compte rendu des séances académiques, des théâtres et des livres.
Pauvre Murville! Grotesque, et digne de pitié; le type du petit poète qui n'a guère de talent, qui n'a pas beaucoup moins de talent que les autres; et les autres réussissent, mais lui ne réussit pas. Il en a de l'amertume ; et il a des ennuis : car il est pauvre. îl se trémousse; il ne renonce pas à triompher du mauvais sort. On devrait le plaindre, on pourrait l'estimer. On n'y songe pas : il prête à rire. Il n'est pas seulement laid; mais il est gauche : et ainsi toutes ses tentatives semblent dérisoires. Il a des vertus. On le méconnaît hardiment : si drôles que soient ses tristes aventures, qu'il vous raconte sans faiblesse, il est fastidieux. Il s'appelle Pierre-Nicolas André'; mais il préfère If,' nom de Murville, qu'on a la grâce de ne pas lui disputer. Depuis son adolescence, le désir furieux des prix académiques le tracasse. Ni VEpitre (rua jeune poète à un jeune guerrier^ ni VOde sur les bien faits de la nuit ne lui valent une mention. C'est toujours La Harpe qui triomphe, comme en se jouant. Ce La Harpe, en 1775, emporte le prix d'éloquence, le prix et le premier accessit de poésie, car il a envoyé deux poèmes, tandis que Murville, pour une Epitre sur les acantanes des femmes de trente ans, n'a rien du tout : sa confidence fut en pure perte; et il fallut que sa vieille amie, « à trente ans plus savante », le consolât. Il eut le prix en 1776, pour les adieux d'Andromaque et d'Hector; mais il eut le prix concurremment
avec M. Gruet, l'Académie n'ayant pu se résoudre à préférer l'un de ces poètes. L'Académie n'était pas riche. Elle décida que, le jour de la séance solennelle, M. Gruet recevrait une médaille et, tout de suite après la séance, la rendrait à M. le secrétaire. M. de Murville recevrait une médaille; et il la garderait : mais il payerait à M. Gruet la moitié de 499 livres, 12 sols, six deniers, coût de cette médaille, avec récrin\ Murville n'était pas riche : et sa demi-gloire lui fut une dépense. Or, quelques jours plus tard, le jeune Gruet, élève de Fabbé Delille, était à la chasse. Son chien n'obéissant pas, il le châtia, de la crosse de son fusil. Le coup partit; le chien, sans doute, aussi. Mais le coup de fusil tua le jeune Gruet, « par un accident qu'on ne prévoit pas assez » '\ Murville est trop bon homme pour insister davantage; mais enfin cet accident arrivait mal à propos, et inutilement, lorsque MurvilJe avait raté la moitié de son prix. Murville, en dépit des avanies du hasard, conservait son orgueil et résumait en ces termes sa volonté de vaincre : « Si je ne suis pas de l'Académie à trente ans, je me brûle la cervelle ! » Sophie Arnould l'entendit lui jour et elle répliqua : (c Taisez-vous donc, cerveau brûlé ! »
Murville a trente -quatre ans, il n'est pas de l'Académie et survit à cette disgrâce, en 1787. Pour sa revanche, il est le principal collaborateur d'Adélaïde Dufrenoy, au Courrier. Ses petits articles ne sont pas mauvais, ni bons.
Adélaïde donna aussi, dans son Courrier, trois articles signés F, et qui sont probablement de Fontanes, et qui n'ont aucune espèce d'importance.
ni pour Tauteur et ni pour le journal \ Sans doute Fontanes a-t-il été présenté à M'"" Dufrenoy par ce Murville qu'il connaît depuis longtemps. En 1778, Murville concourait, bien entendu, pour le prix de poésie. Son plus dangereux rival était M. Doigni du Ponceau, un tout jeune homme. 11 apprit que ce jeune homme avait inséré dans son poème soixante vers écrits pour lui, trop obligeamment, par Fontanes. Et aussitôt de courir chez Fontanes; il n'eut de cesse qu'il n'obtînt également soixante vers : cela rétablissait les chances du concours. Et personne n'eut le prix, ni M. Doigni du Ponceau ni M. de Murville. A peine l'Académie trouva-t-elle assez bons les vers qui, dans les deux poèmes, étaient de Fontanes : c'est Sainte-Beuve qui le raconte'. Murville fit ainsi connaissance avec Fontanes; et, s'il présenta Fontanes à M"'" Dufrenoy, le seul qui s'en fût plaint à bon droit, — mais il ne se plaignit pas, — c'aurait été M. Petit Dufrenoy.
Adélaïde publiait dans le Courrier les productions de sa muse, des romances, une chanson pour la fête de M"^^ Billet : que le buveur, dans son joyeux délire, chante Bacchus, l'amant Vénus; elle, chante sa mère. Une autre fois, ce sont des couplets pour la fête de M. Dufrenoy, sur l'air Loin de toiy tendre Thémire; et il n'est rien de plus édifiant. Mais, aux poèmes de la famille, elle emmêle d'autres poèmes, VEpitre à ma rivale^ déjà lue en public, non imprimée encore :
Vous l'emportez, Zélis, et je perds pour jamais L'amant qui fut touché de mes faibles attraits. . .
Zélis n'est pas la maîtresse de M. Dufrenoy et ce n'est pas le procureur au Ghàtelet qui a excité cette jalousie. Qui est-ce?...
jyjmo Dufi-enoy fait son chemin vers la gloire, à petits pas élégants. Elle donne au théâtre une comédie en un acte et en vers, V Amour exilé des deux. Le méchant La Harpe, dans sa Correspondance'^, déclare cette « prétendue comédie » très mauvaise; d'ailleurs, il en attribue la paternité à Murville, bien qu'on ait mis le nom de M°^- Dufrenoy sur l'affiche, et il profite de Foccasion pour dénigrer le Courrier lyrique et amusant, lequel « amuse fort peu de lecteurs ». La Harpe déteste Murville. Après la mort de Voltaire, FAcadémie avait mis au concours « un ouvrage en vers à la louange de 3L de Voltaire ». Le prix serait de onze cents livres, « étant augmenté de six cents livres par un ami de M. de Voltaire »; et c'est d'Alembert, cet ami. Murville n'hésita pas; et d'autant moins que son rival perpétuel était hors de course : académicien depuis trois ans, La Harpe n'avait plus le droit de concourir. Murville se mit à l'œuvre; il rédigea de son mieux une Epitre à M. de Voltaire % et s'ouvrit de ses ambitions à M. de La Harpe. Or, entre les poèmes que reçut l'Académie, elle n'eut pas de peine à en distinguer un, supérieur à tous les autres, de sorte que Murville aurait seulement l'accessit. Quel était l'auteur du poème plus remarquable ? On n'en savait rien. Sur ces entrefaites, l'Académie apprit du comte d'Argental, ministre plénipotentiaire de l'Infant duc de Parme, que l'auteur « avait des raisons personnelles » de ne point se nommer et priait qu'on
remît à raccessit la médaille. Le secret, on le sut bientôt : lauréat impénitent, La Harpe n'avait pu se tenir de concourir; et il avait joué à Murville ce vilain tour. Il mit le comble à sa méchanceté en raillant, dans le Mercure, le poème du pauvre diable; lequel se rebiffa, traita La Harpe de « Don Quichotte » prompt à redresser « les torts de tous les hémistiches qu'il rencontre sous ses pas », fors les siens. Plus tard, Murville imprimera son Epitre à Voltaire avec ce sous-titre : « pièce qui a remporté le prix à l'Académie française » ; et une longue note, très insolente pour feu La Harpe, interprétera cette contre-vérité. Provisoirement, ce que La Harpe déteste, dans le Courrier, c'est Murville. Mais il est vrai que le Courrier, journal un peu médiocre, dut manquer de lecteurs : après le numéro du 16 janvier 1789, il cessa de paraître. Je conjecture qu'Adélaïde ne le regretta pas outremesure. Elle l'avait pris comme les jeunes gens fondent une petite revue; et ils l'abandonnent dès qu'il leur est possible de se faire imprimer ailleurs. En 1789, Adélaïde, connue et qui ne manquait pas d'amis et d'admirateurs, n'avait plus besoin du Courrier. Le rêve qui, en ce temps-là, tourmentait le jeune Chateaubriand, elle le réalisait et insérait dans VAlmcaiach des muses ses élégies.
Eparpillées dans les recueils mondains, réunies à des balivernes de toute sorte et souvent fades, les Elégies n'ont pas toute leur signification, leur charme touchant. \\ faut les lire dans l'une des éditions où Adélaïde les a disposées avec goût tardivement, à l'âge qu'il convenait d'attendre pour ne pas offenser la susceptibilité du procureur au Ghà-
telet : le procureur était devenu aveugle. Ne l'était-il pas autrement, lorsque parurent d'abord, dans V Almanach ou le Courrier, ces poèmes, clairs témoignages d'une sensibilité qui ne dépendait pas de lui ? Le procureur se demanda-t-il un instant qui était Elmandre, le héros des Elégies? Il n'a pu croire que ce fût lui, à cause de maints détails, où il ne devait pas se reconnaître ; il a pu croire que ce n'était personne et que la poétesse inventait le héros: il a pu éluder la question.
Ne l'éludons pas. Elmandre, c'est, à n'en pas douter, Fontanes : Fontanes qui avait une trentaine d'années et qu'on admirait pour son talent; Fontanes, joli garçon, très hardi, très coureur; tout plein de fougue, de passion, mauvais sujet, gai, amusant, spirituel, hormis dans ses vers, consacrés au pur idéal, et parfait en amour ; il sait parler aux femmes. Les élégies d'Adélaïde font un roman vrai, le roman de la tendresse qu'elle a eue pour Fontanes. Elle l'a vu, la première fois, à un concert, peutêtre à une séance du Musée de Paris. L'on entendit jVr^' Saint-Huberty et Raul, le flûtiste fameux'''; elle, s'abandonnait à cette vague rêverie « qui, pour une âme neuve, est presque un sentiment ». Soudain, qu'est-ce? Une voix « plus douce encor qu'une douce musique »; une voix « tendre et mélancolique ». Elle est émue. Elle regarde. Et c'est lui, — beau comme Apollon; quel front majestueux! les yeux attrayants, un doux sourire et cette « auréole de gloire » ! — c'est lui qui, cédant au désir général, récite ses vers : plutôt, il les « chante ». Il se tait :
Chaque applaudissement retentit dans mon cœur; C'est là que sont gravés et tes vers et toi-même...
Elle n'oubliera plus ce charmeur :
Je dois te cacher mon amour, Mais je le chanterai sans cesse.
Elle ne lui cacha point longtemps son amour.
Au mois d'août de cette année 1789, Fontanes a le prix à l'Académie, pour un Discours (en vers) sur l'Edit en faveur des non-catholiques^\ poème qui n'est pas mauvais, poème qui ressemble à des dizaines d'autres poèmes distingués, nés d'une môme ambition; poème qui a pourtant de l'accent par endroits, à cause du sentiment personnel et de Famertume avec laquelle Fontanes se souvient des malheurs de sa famille protestante; et poème enfin qui est assez plaisamment de sa date, avec sa rhétorique de la tolérance, avec son éloge du Roi et do la Raison, avec ses comparaisons de Louis XVI et de Henri IV, de Necker et de Sully, avec son regret que Louis XIV, si grand, n'eût pas vécu dans un siècle de lumières. Fontanes, dès qu'il sut la bonne nouvelle, se dépêcha d'écrire à Joubert. Il était enchanté; les malheurs de sa famille protestante lui avaient réussi : « J'ai le prix de l'Académie française. Je n'avais dit mon secret à personne. Pas un seul académicien n'était dans ma confidence. J'avais envoyé mon ouvrage sans nom. On m'a couronné par acclamation... » Et puis : « Le prix est de cent pistoles... » En outre : « Si vous avés une paire de manchettes, envoyés-la moi, car il me faut dîner en ville aujourd'huy avec vingt personnes et je n'ai que des chemises sans garniture ». Il aura des chemises à garniture, plus tard, et des habits brodés et cha-
marrés, quand il sera grand maître de TUniversité impériale, président du Corps législatif et, sous la Restauration, pair de France; mais il ne sera désormais ni gai ni amusant. Le 15 août 1789, à la séance de la Saint-Louis, après que M. Marmontel lui eut remis sa médaille de cent pistoles, il voulut lire lui-même son poème ^"; et, « plus douce qu'une douce musique )>, animée de conviction furtive et de plus tenace rancune très huguenote, sa belle voix fît merveille. Adélaïde était là. « 0 transports, ô félicité ! » elle a vu « tout un peuple enchanté » sourire à la « naissante gloire » de son amant; elle a vu « les nobles successeurs des Despréaux et des Corneilles orner son jeune front du laurier des neuf sœurs ». Cent beautés briguaient un coup d'oeil du poète... Il lui semble que toute Fassistance est dans le secret de sa flamme. Fuyons ! Elle n'ose lever sur lui les yeux. Fuyons ! Et elle gagne la « retraite enchanteresse, séjour au bonheur consacré », où leur usage est de se retrouver loin des importuns. Elle lui apporte des fleurs :
Viens, un nouveau triomphe ici t'est destiné. Viens et partage mon ivresse.
Viens, c'est surtout par sa maîtresse Qu'il est doux détre couronné !... ^^
Si Ton dit que c'est ridiculement donner de Timportance aux lauriers académiques, non : et le puéril empressement d'Adélaïde enchantait Fontanes. Comme elle se sauve bien, contente d'un tel succès, un peu jalouse de ces femmes qui lui admirent son amant, un peu effarouchée et tou-
cliée de quelque pudeur timide, jusqu'au moment d'être seule avec lui I...
Fontanes raffichait un peu; il affichait aussi M. Petit Dufrenoy. Quelques années plus tard, Chateaubriand se rappelait encore un dîner « fort gai )) auquel Fontanes l'avait prié en 1789^*. Il y avait Ginguené, Flins et Parny. La Harpe, qui « n'allait plus à ces parties déjeunes gens », avait (c envoyé sa femme ». Il y avait « M""' du F..., la poétesse et la maîtresse de Fontanes ». M. Dufrenoy n'avait pas envoyé sa femme, mais il l'avait accompagnée; et il « ne s'apercevait de rien ». Charmant dîner : « grande chère, bon vin, pas trop poètes; cependant nous ne pûmes nous empêcher de l'être un peu ». Le chevalier de Parny, « grand, mince, le teint brun, les yeux noirs enfoncés, et fort vifs », parla d'Eléonore; mais « il n'avait pas de douceur dans la conversation ». Joubert n'était pas là.
Ah! Fontanes, mauvais amant! Jaloux et volage : avec sa jalousie, il croit prendre les devants sur la jalousie que sa légèreté fera naître. Et l'amoureuse s'est juré de ne l'aimer plus...
Mais, ce soir, en secret, il demande à me voir ;
Son cœur peut-être a su m'eniendre.
Peut-être que ce soir lentretien sera tendre...
Aimons l'ingrat jusqu'à ce soir!
N'est-ce pas l'accent déjà de certains poèmes de Marceline, de ses poèmes haletants où, de vers en vers, l'angoisse interrompt le souffle de la période poétique; les mots se précipitent et s'arrêtent.
Elle se souvient des tremblants préludes de cet amour : elle souffrait, en Tabsence du bien-aimé ; en sa présence, elle souffrait davantage. Le plaisir et le danger de le voir la torturaient et elle se faisait, dans un seul jour, humble, fière, coquette, tendre. Elle connut son mal et redouta d'être guérie. Elmandre la trahira, la punira de sa faiblesse : elle ne peut s'en repentir.
Il Ta trahie. Ah ! qu'il cesse de la troubler, l'artificieux ! Sous le nom d'amitié, qu'il n'éveille plus l'amour en elle ! Non, ce n'est pas de l'amitié : veuille-t-il ne plus la décevoir.
Non, l'amitié n'a point, n'ose plus me le dire, Ce trouble, ces transports, cet inquiet bonheur; Ses chastes voluptés n'ont jamais le délire... Ah ! tremble d'allumer une flamme imprudente ': Mon cœur contre l'amour n'est que mal affermi;
Ne fais pas de moi ton amante,
Si tu n'es pour moi qu'un ami.
Que ces vers sont bien frissonnants ! et, sous la décence littéraire des mots, comme persiste la réalité audacieuse de la scène où elle a eu peur de sa faiblesse, où elle a succombé à sa faiblesse et où l'amour l'a reprise. Quelquefois, un peu d'apaisement, relâche dans sa plus vive douleur, la laisse rêver. Elle se rappelle toute la misère de son amour, l'espoir et la déception, le chagrin dans la joie, ferveur et soupçon :
Voilà ce qu'on se plaint de sentir quand on aime Et de ne plus sentir quand on cesse d'aimer.
Croit-elle ne plus aimer le volage ? Elle l'aime : il a plus de grâce encore, s'il est coupable. Elle
13G JOSEPH .lOURERT P/F LA RÉVOLUTION
aime tout de lui, jusqu'à ses caprices « qui lui font haïr le matin ce qui le soir fait ses délices ». Elle aime jusqu'à son air « vaurien ». C'est le mot que d'abord elle a écrit et qu'on trouve dans le premier texte du poëme, publié en 1790 par Y Almanach des muses. Et, ensuite, elle a remplacé vaurien par lutin\ mais notons Tair vaurien du jeune Fontanes séduisant : notons surtout la familiarité gaie et triste du badinage. Elle aime tout de son amant...
Et, s'il pouvait changer un jour, Il me ferait, je crois, lui pardonner lamour Qu'il sentirait pour ma rivale.
Foatanes, tous les ans, vers l'automne, va pleurer sur la tombe de ses parents. Elle reste à c( Lutèce », fuyant les plaisirs qu'il ne partage pas, inquiète et cependant rassurée à se dire que là-bas d'imposants souvenirs le détourneront du péché...
D'imposants souvenirs, des mânes révérés M'y défendent contre lui-même.
Il revient. Elle écrivait un poème : une main lui cache la page commencée. C'est lui I Et il sourit avec malice; il ne lui permet plus d'être une femme de letti'es. Un instant, elle souffre dans sa fierté; mais, « ô pouvoir d'une caresse! » elle abandonne sans regret son poème.
Le tyran ! Seulement, il la trompe... On le dit...
S'il est vrai que tu sois coupable.
Par pitié trompe-moi toujours.
D'une semaine, elle ne Ta pas vu... L'on chuchote... Ah! qu'on se taise :
Je peux lui pardonner les tourments que j'endure, Non pardonner le mal qu'on me dirait de lui.
11 vient. Cette fois, il est trop gentil :
Ce matin, pendant mon sommeil,
Tu m'apportas les fleurs que j'aime ; Tu venais, disais-tu, de les cueillir toi-même Et, pour me les ofîrir, tu pressas mon réveil.
Ce tendre soin devait me plaire...
Mais il ne t'est pas ordinaire ; Mais tu l'accompagnas des serments les plus doux... Tu paraissais m'aimer d'une nouvelle ardeur ; Cependant, j'éprouvais une vague tristesse...
Et ta voluptueuse ivresse
Ne me donnait plus le bonheur.
Souvent même, par intervalles.
Tes transports plus pressants m'inspiraient quelque effroi :
Aurais-je à craindre des rivales ?
Un remords généreux te rendrait-il à moi ? Près de mabandonner, sais-tu du moins me plaindre ? Ou, semblable aux flambeaux qui remplacent le jour.
Voit-on la flamme de l'amour Briller plus éclatante au moment de s'éteindre ? ...
Il me semble que ce poème est admirable; et que, dans les romans où les alarmes de l'amour sont analysées le plus exactement et avec le plus d'impitoyable netteté, dans Adolphe ou dans Fanny, je suppose, l'écrivain n'obtient pas des mots les plus hardis plus de justesse ; et que, dans ces vers, la chaude passion communique à la brève remarque une intensité surprenante; et que la beauté de l'image finale consacre tant de délicatesse psy-
chologique et, en quelque manière, la divinise. Dupée longtemps, l'amoureuse a enfin dû savoir que, pour une personne moins jeune et moins belle, le perfide Ta dédaignée. Alors, Adélaïde voit revenir les anniversaires, doux autrefois, atroces maintenant :
... Je vous aime ; et vous ne maimez plus !
Dans son dépit, la délaissée invoque la raison; le temps lui allège ses maux :
Semblable à ce ruisseau qui coule dans nos champs, Ainsi coule ma vie, uniforme et paisible. Cependant quelquefois, sur le soir d'un beau jour, Mon cœur se sent pressé par la mélancolie. Je ne regrette plus l'ingrat qui m'a trahie ;
Elle regrette aussi Famant. Plutôt que de le perdre absolument, elle lui offre la tentative d'une amitié : « Je t'aimerai mieux qu'une amante ! » Après tant d'amour ? Elle n'a pas à être exigeante :
Je bornerai mes vœux à te voir, à t'entendre.
Je le sais, pour une âme tendre, Un amour malheureux est encore un bonheur.
Elle se fait toute petite et bien soumise : elle a peur de le fâcher. Et qu'il vienne ! Les caresses pour jamais sont finies. Qu'il vienne sans crainte : elle saura prendre « cet air serein de ses plus heureux jours ». Le plaisir qu'elle aura près de lui, elle saura le lui dissimuler. Lui, n'aura point à se contraindre. S'il veut parler de son nouvel amour, elle l'écoutera, cachant touténioi. S'il veut amener
son nouvel amour, elle l'y autorise. Si elle se trouble un instant, vite elle songera que cette femme estchëre au bien-aimé. Ils causeront : doux entretiens ; mais elle étudiera ses yeux et son langage. Enfin :
Pour excuser votre nouveau lien,
Je vous dirai qu'un autre amour m'engage;
Je le dirai : mais, vous, n'en croyez rien !..,
Adélaïde Dufrenoy, dès avant que d'aimer, projeta d'égaler Parny : ne Fa-t-elle point surpassé ? Son idée était une ingénieuse idée littéraire : composer les élégies d'une femme ; avec moins de « passion », disait-elle, les femmes ont plus de tendresse. Elle aima et elle eut la tendresse et la passion, mais, dans la passion comme dans la tendresse, une finesse de douleur qui est bien féminine. Elle a écrit plus d'un chef-d'œuvre tel que, malgré le tour un peu suranné, les accents du cœur y sont naturels. 11 faut la placer tout auprès de Marceline, parmi les poétesses amoureuses. Elle a moins de génie que Marceline ; elle n'a pas les cris de Marceline, si déchirants. Mais, dans le désespoir, elle a plus de retenue. Elle se surveille et, pourtant, n'est pas guindée. Sa douleur est assez visible, sous la modestie un peu élégante des vers. Avec une jolie attitude, elle est bien frémissante. Peut-être voudrait-on que le sentiment bouleversât la poésie plus vivement ? Adélaïde était, deux fois, l'élève de ce Fontanes, si fol en ses amours, si calme dans ses vers. 11 lui avait enseigné la passion chaleureuse et l'art d'écrire attentivement; et, quand elle apaise les mots de
son ardent amour, c'est encore un hommage qu'elle rend à son maître.
La révolution qui approche, c'est, pour de jeunes écrivains comme F'ontanes, et Jouhert aussi, le signal d'une activité nouvelle : ne vontils pas se lancer dans les journaux et lancer des brochures? Ils ont tout particulièrement tlâné, ces dernières années, Joubert à Villeneuve et Fontanes qui voyageait. Le 10 février 1789, Joubert note sur son carnet : « Paris : cette ville oii Tair est perpétuellement remué. » C'est une impression de retour à Paris; il venait de rentrer, je suppose. Ses carnets de cette époque sont à peu près vides, mais ce qu'on y trouve est de qualité politique. Du 20 mars : « La liberté politique pour un peuple consiste à se gouverner comme il veut, sa liberté religieuse à croire ce qu'il veut, sa liberté de commerce à vendre et à acheter comme il lui plaît. » Trois jours plus tard : u Tout homme est libre et ne peut perdre sa liberté. 11 ne peut la perdre par sa volonté car ce serait une folie, ni par la volonté d'autrui car ce serait une oppression. Quiquonque ôte à un homme la liberté pour toute sa vie est digne de mort. La liberté consiste à pouvoir faire et dire tout ce qui n'est pas deffendu par la loi ». Ce sont là des principes, et posés sous la forme la plus théorique; et c'est de la dialectique sur des principes : travaux de la raison pure. Joubert entio beaucoup mieux dans la réalité, il a le sentiment des relativités réelles et il indique en peu de mots la vérité psychologique des révolutions, quand il écrit, le 17 avril : « Ce ne sont pas les faits, mais les bruits, qui causent les émotions populaires.
Ce qui est cru fait tout. » Quant à Fontanes, il paraît loin de la politique ; et pourtant il y a de la politique dans son Discours sur l'Edit en faveur des non-catholiques : de la politique assez vague, mais toutes les idées sont vagues au uébut des révolutions ; c'est la violence qui les déterminera.
Avec des idées vagues ou non, le sensible et ardent Fontanes ne va pas rester tranquille. Et il lui faut un journal, non pas un petit Courrier comme celui qu'aurait mis naguère à sa disposition Taimable Adélaïde, un vrai journal. Il se le procura pendant l'été de cette année 1789. Ce fut le Journal de la Ville, qu'avait fondé, que dirigeait Jean- Pierre-Louis de Luchet, le marquis de Lucliet, jadis marquis de La Rocbe du Maine et qui, s'il n'était pas marquis, était peut-être « bon gentilbomme j) cependant. C'est le dire de Grimm. Mais Rivarol l'accuse d'avoir été jésuite, et mauvais jésuite ^^ : il est vrai que Rivarol prétend aussi que Rivarol était comte. Marquis, bon gentilhomme ou défroqué, tout cela ensemble, qui 'sait? ou rien de tout cela, ce Luchet n'avait pas eu la vie commode ni exemplaire : raté en France, ruiné hors de France dans une entreprise industrielle, journaliste à Lausanne, puis, sur la recommandation de Voltaire, bibliothécaire du landgrave de Hesse et directeur de son théâtre, passant de là au service du roi de Prusse et, en 1788, revenu à Paris. Son Journal de la Ville a pour objet de le nourrir et, sur les prospectus, de favoriser les progrès « de ce pouvoir que Mirabeau appelle le salut de tous les jours, la sécurité de tous les foyers, le pou-
voir municipal ». Luchet sera « l'interprète du peuple » ; il ajoute : « le peuple! ce souverain législateur et duquel dérive toute puissance ». Bavardages; mais il ne s'agit que de bavarder.
Dès le début, le Journal de la Ville ^ par Jean- Pierre-Louis de Luchet donna des signes de faiblesse. Luchet sentit que, tout seul, il ne suffisait pas. Fontanes se présenta et devint « un des principaux coopérateurs », Fontanes, plein de confiance, agrandit le journal et, dès le l*'' octobre, le fit passer du format petit in-octavo à l'in-quarto. Luchet disparut de la manchette : Journal de la Ville par une société de gens de lettres. Le 9 octobre, on annonçait qu'à partir du l^"" janvier suivant, M. de Fontanes aurait « la rédaction » du journal. En fait, il l'a dès maintenant ; il est bel et bien directeur. 11 a pris pour associé, dit le prospectus, « un homme de lettres, son ami, connu par son talent et son esprit et dont les principes sont les mêmes que les siens », par bonheur. On s'attend que ce soit Joubert? Pas du tout : c'est Carbon de Flins des Oliviers.
Flins, un bon choix. Sans génie, sans un vrai talent d'écrivain, ce Flins est journaliste. Il l'est dans toutes ses œuvres, dans ses comédies, dans ses vers, joliment tournés, alertes et qui ont le ton de la chronique rimée. Il vient de publier son Dialogue entre l auteur et un frondeur ^^ , « sur les ennemis des lettres et les faiseurs de libelles anonymes ». Ces ennemis et faiseurs, c'est Rivarol, en châtiment de son Petit almanach de nos grands hommes : et le faux comte de Rivarol a épousé la fille d'un maître d'école anglais, laquelle prétend
à la couronne d'Angleterre, tandis que lui réclame la couronne de Milan. Flins est un excellent polémiste, et gentiment inconsidéré, s'il n'a pas peur de Rivarol. Au mois d'août, Flins rédigeait sans collaborateurs une sorte de journal qui n'eut alors que cinq numéros et qui, sous ce titre, Les voyages de l'Opinion dans les cinq parties du monde '\ est une amusante chronique, mêlée de couplets, où l'Opinion joue un peu le rôle d'une commère de revue : « J'étois endormi... J'entends du bruit tout à coup ; je regarde : une belle dame étoit au chevet de mon lit. Je ne fus pas tenté d'être galant, car je vis bien que ce n'étoit pas une femme comme une autre... Je suis, me dit-elle, la reine du monde. Reconnois l'Opinion... » Et lui : « Gomme vous êtes changée! Vous étiez faible et petite; maintenant vous êtes grande et forte. Jadis vous parliez si bas : aujourd hui vous criez comme un avocat. Vous n'osiez sortir que de nuit, en habit couleur de muraille : je vous vois à toute heure vous montrer dans les palais, dans les places publiques ou même dans les cabinets des ministres; souvent, m'a-t-on dit, vous portez une robe de pourpre et un manteau bleu de roi... » L'Opinion le mène, et en un clin d'œil, à Versailles, aux Etats généraux. Ils voient Galonné, le cardinal de Loménie, Séguier, etc. : autant de satires, et d'un tour très vif. Le l*"' janvier 1790, Flins fit représenter, au Théâtre de la Nation et par les comédiens ordinaires du roi. Le Réveil dEpiménide à Paris^^. En vers faciles, un peu négligés et gracieux, c'est encore une revue. Epiménide, qui a dormi cent ans, — il ne dort pas à moins, — se réveille ; et
l'on fait défiler devant lui les nouveautés. 11 y a le retour du roi à Paris. Il y a un gazetier, qui invente les nouvelles. Il y a M. Rature, le censeur, qui n'invente rien, mais qui coupe. Il y a jyjmo Brochure. Il y a un paysan qui déclare : « Nous avons lu les droits de l'homme. )> Il y a un abbé, ridicule et qui se lamente sur la suppression des bénéfices; etc. Ce Réveil valut à Epiménide, plus tard, un éloge imprévu : le jeune Chateaubriand, primesautier, de V Essai sur les révolutions félicita le Cretois d'avoir « payé son tribut à notre révolution en fournissant à M. Flins le sujet de son ingénieuse comédie ». Le vieux Chateaubriand se ravisa : « C'est un tribut qu'un jeune auteur payoit à une première liaison littéraire... » En tout cas, Flins avait de l'esprit; Fontanes pouvait remployer dans son journal.
Mais le journal, qui délaisse un peu la municipalité, grand espoir de Luchet, s'emplit de l'Assemblée nationale. Quotidiennement, le compte rendu de la séance est rédigé par « un député », seule sorte d'homme qui ait sous les yeux « tout le plan de la révolution » et qui sache comment la révolution donne à la France « de nouvelles loix, de nouveaux usages et, pour ainsi dire, un nouveau peuple ». Quant à la littérature, elle ne sera point négligée, dit le prospectus; elle a, dans ce siècle, prêté ses embellissements à la philosophie :« plusieurs écrivains célèbres, amis du rédacteur, lui ont offert et leurs services et leurs lumières ». Joubert est-il l'un d'eux?... Notons-le : si Fontanes a pris pour associé Flins, et non Joubert, c'est que décidément le journalisme ne tente pas Joubert. Néan-
moins, Joubert a été Tun des « coopérateurs » du journal de Fontanes, qui le 9 octobre s'intitule Journal de la Ville et des procinces ou le Modérateur, par une société de gens de lettres et, le 1'^'' janvier 1790, le Modérateur.
Cherchons la collaboration de Joubert ^^ Les articles ne sont pas signés, ou le sont rarement : « Cet article est de M. de Fontanes », « cet article est de M. de Flins »; et jamais l'article n'est de M. Joubert. L'exemplaire de la Bibliothèque nationale porte des notes manuscrites de Mercier Saint-Léger. Ainsi, une analyse désagréable du Charles IX de M.-J. Chénier se trouve accompagnée de cette remarque : « Cet article est de M. de Fontanes, qui n'aime pas M. de Chénier. » Pas une fois Mercier Saint-Léger n'a écrit le nom de Joubert. Mais, le mardi 13 octobre 1789, parut en tête du journal et sur plusieurs colonnes un Salon de 1789, et qui est de Joubert : je puis le démontrer.
Le 21 août 1789, quatre jours avant cette séance de la Saint-Louis où Fontanes devait recevoir son prix de poésie. Menu de Chomorceau écrit à son « très cher et très estimable ami » M. Joubert. Il le prie d'aller au Louvre et d'y demander à M. Marmontel les billets d'entrée qui reviennent à M. Target, membre de l'Académie française : « M. Marmontel les distribuera au Louvre demain à trois heures après midi. Ayez, la complaisance, je vous en prie, de vous y rendre vous-même ; cette commission qui est de confiance ne peut être donnée à d'autres... » Joubert alla donc au Louvre, le 22 août; et, puisqu'il était là, il visita le Salon de peinture et de sculpture, ouvert tout récem-
ment. Il avait apporté la lettre de Menu de Choniorceau; et, sur la quatrième page de cette lettre, page blanche, il écrivit ceci : « — et s'être enfui d'un tableau de Rubens avant d'avoir donné à ce grand artiste le temps de le finir et de le soigner. — N* Le temple de Vénus changé en colombier. — Ce ne sont pas là des Français mais des figures de Vateau. — Une grappe de raisin attachée à un vieux mur ». Petits bouts de phrases mystérieux, et qui ne sont plus mystérieux, si on les retrouve dans le Salon du Modérateur, avec le reste des phrases. Or, le critique du Modérât eurXouQ, de M. Robert, le tableau représentant « un ancien temple de Vénus qu'on a réparé et oii on a bâti un colombier qui sert d'asyle aux pigeons fuyards ». Mais il ne loue pas, de M. Vincent, un Zeuxis choisissant les traits des cinq plus belles filles de Crotone pour peindre Hélène. 11 y a là une belle fille qui a l'air d'une copie : « on croiroit quelle s'est échappée d'un tableau de Rubens, avant que ce grand peintre eût eu le temps de la dégrossir ». Et, le critique du Modérateur, c'est donc Joubert, qui le 22 août prenait des notes et qui les utilise pour son article quelques semaines plus tard.
Ce Salon de Joubert, « Lettre aux auteurs du journal sur les tableaux exposés au Louvre en 1789 », est moins riche en idées neuves que ses brouillons de 1786; on n'y rencontre pas de ces vues qui vont loin, de ces remarques originales et qui composent toute une esthétique et une philosophie de l'art. Ce sont des jugements, brefs et, d'ailleurs, très fins, très attentivement formulés. Au mois d'octobre 1789, il ne s'agit pas de théories
sur la peinture et la sculpture. Joubert s'excuse presque de parler statues et tableaux « quoique les arts soient négligés depuis quelques mois et qu'ils ne puissent exciter le même intérêt que les grandes révolutions dont nous sommes les témoins ». Le Mercure indiquera la même pensée, quand il étudiera le Salon de 1789, le 24 octobre seulement, deux mois après l'ouverture et quinze jours après la fermeture de Texposition : « Ce n'est pas au sein des troubles et de Tinquiétude que les artistes, etc.. »
Joubert reproche à M. Vien de peindre « des têtes françaises sur des corps grecs, des attitudes antiques et des traits modernes ». Mais il ne méprise pas cet artiste qui, « dans un moment où le goût de notre école étoit tout à fait corrompu, a conservé les vrais principes et les a transmis aux jeunes peintres ». îl ne refuse pas toute louange et il n'épargne pas toute ironie à M""" Vigée-Lebrun : « Elle commence à égaler sa réputation. Elle avoit besoin d'imposer à l'envie par les progrès de son talent, car dans le bouleversement général elle a vu s'éloigner de [sa] -" société quelques-uns de ces hommes puissans, dont le suffrage ne donne pas la gloire, mais accroît pour un temps la renommée. Elle méritera bientôt l'admiration des connoisseurs... » Joubert la félicite d'avoir répandu des grâces sur la plupart de ses figures « et surtout dans ce tableau oii elle est représentée embrassant sa fille. Nous avons entendu dire à des femmes que M"'' Lebrun s'étoit donné un grand air de jeunesse ; mais nous leur avons répondu qu'avec son talent, on étoit toujours jeune et belle. » Eh! en 1789,
M™*^ Lebrun n'avait pas trente-cinq ans. Or, le tableau qui est, pour Joubert, roccasion de cette malice. — Joubei-t s'est trompé, — ne représeute pas madame et la petite Lebrun, mais « l'épouse de M. Rousseau, architecte du roi, avec sa fille ». Au précédent Salon, en 1787, M™° Lebrun s'était peinte « tenant sa fille dans ses bras ». Joubert a-t-il cru qu'elle avait la manie de se montrer ainsi? Et il en est pour ses frais de taquinerie.
Joubert fait grand cas de M. Vernet qui, dans le Naufrage de Virginie, ]o\ni « son génie à celui de M. Bernardin de Saint-Pierre». Voilà deux « admirables peintres de la nature, et leurs talens s'embellissent Fun par l'autre ». Gloire à M. Vernet, pour ses œuvres et pour son fils! M. Vernet le fils, avec un Triomphe de Paul Emile sur Persée roi de Macédoine, fixe tous les regards. Sans doute, il a doté Rome de magnifiques monuments, prématurés et que Paul Emile n'a pas vus ; sans doute aussi, ses couleurs sont quelquefois trop vives : mais, « s'il pèche, c'est par l'éclat et la beauté ».
Les paysages de M. Tonnay sont poétiques : « Ce sont, en quelque sorte, des idylles et des romances sur la toile. Ils ont toujours pour objet des solitudes peuplées. Le site en est charmant à l'œil et favorable à la rêverie ».
Mais la grande admiration de Joubert, en 1789 comme trois ans plus tôt. c'est David. Certes, il sait ce qu'on peut dire, et les fautes de composition que ce peintre commet : tant pis! v Qu'on critique M. David tant qu'on voudra, il n'en reste pas moins à la tête de notre école, et par conséquent de toutes celles de l'Europe dans ce mo-
ment. D'ailleurs, quelle pureté, quelle correction dans le dessin! avec quelle exactitude il peint tous les détails de son sujet! Dans le tableau de Brutus, ces meubles modestes et grossiers, cet ordre toscan de la plus [simple] ^^ architecture, tout annonce cette Rome qui n'est encore que de brique, mais qui doit devenir la ville éternelle^ comme le dit si admirablement le grand peintre Montesquieu. » On reproche à M. David sa peinture plate et sans lointains : « Si j'avois le temps, réplique Joubert, je prouverois par de grandes autorités que, si M. David néglige quelquefois les effets de perspectives, et toutes ces oppositions frappantes, ces dégradations hantées d'ombres et de lumière, il se conforme en cette partie au goût simple des anciens peintres. » S'il le voulait, ce peintre de « génie », cet « artiste sublime », et si habile, aurait sans peine les agréments qu'on goûte chez d'autres : il préfère « la vérité de Texpression et du dessin ».
Plusieurs tableaux fâchent terriblement Joubert : une mort de Sénèque, de M. Perrin, où l'on ne voit mourir qu'un « homme ordinaire » ; une sainte Thérèse (de M. Giroust, mais Joubert ne lui fait pas l'honneur de le nommer) a qui a plutôt l'air d'un moine hideux que de cette femme intéressante chez qui la religion étoit un excès d'amour et qui définissoitie diable par ces mots dignes d'une âme tendre, le malheureux qui n aimera jamais; un « burlesque et dégoûtant » combat d'Entelle et de Darès, pour lequel M. Rameau doit réparation aux mânes de Virgile : « ce qu'il peut faire de mieux, c'est de lui sacrifier son tableau ». Joubert
est dur, à l'occasion. Mais comme il juge avec délicatesse, quand il écrit, à propos d'une statue du Silence : « Ce n'est là qu'un homme qui met le doie^t sur [sa] bouche. Il n'y a rien dans ses traits de divin ni de silentieux. Ses yeux, ses mains, son attitude ne se taisent point... » Et il paraît que les artistes vantent ce Silence. Peut-être, dit Joubert, le « travail mécanique » en est-il excellent : mais ce n'est pas là le tout d'une œuvre d'art; ce n'en est pas le principal.
D'ailleurs, ses observations, il a soin, selon Montaigne, de les donner « non pas pour bonnes, mais pour siennes ». Il n'est pas peintre; il ne possède pas une collection de tableaux; il n'est guidé que par « le sentiment des arts ». Il dit : « Je reproduis les impressions que j'ai reçues, et je serai content si quelques-uns de vos lecteurs retrouvent dans leur âme ce que la mienne a senti. » L'on n'est pas moins dogmatique et, autant dire, impertinent; l'on ne se fait pas moins de hautaines illusions sur l'importance et le vain sacei'doce de la critique. Il termine ainsi sa lettre, avec un mélancolique sourire : « Ceux que j'ai blâmés peuvent me traiter d'ignorant tout à leur aise. Je leur pardonne du fond du cœur. Si vous pouvez insérer cet article dans votre journal, en le substituant à quelque grave discussion, je serois très fier d'avoir deux ou trois lecteurs. C'est un grand succès dans ce moment-ci. Le petit nombre des amis des aits se cache et se tait. Les arts aiment la paix; et leur l'ëgne est un peu troublé... »
L'article est signé « un des coopérateurs ». Y
ADÉLAÏDE ET LES APPROCHES DE LA RÉVOLUTION loi
a-t-il, dans le Modérateur, autre chose de Joubert? Je le crois; et je ne Taffirme pas. Peu de chose, en tout cas ; et point de politique, ou je me trompe. Le ton sur lequel ii demande qu'on imprime sa critique d'art à la place de « quelque grave discussion 0 et la demi-tristesse qu'il a pour constater que les arts sont malheureux, cela n'est pas d'un collaborateur politique. Peut-être ne serait-il pas imprudent d'attribuer à Joubert une courte nécrolog-ie de Joseph Yernet", puis une courte notice sur les romances deBerquin-^: « Il n'a reproduit que des sentiments aimables et purs. Il a su charmer l'enfance en lui donnant des leçons. Ses romances, ses idylles, ses contes ont presque tous les grâces et la naïveté de cet âge intéressant... Ce talent est bien plus difficile qu'on ne croit. Il faut avoir une grande flexibilité d'imagination, une justesse d'esprit fort rare et surtout une sensibilité bien vraie pour n'être ni au-dessus ni au-dessous de la morale propre à Fenfance... » J'attribuerais encore à Joubert deux ou trois autres petits essais: mais sans nulle assurance. Joubert a écrit dans le Modérateur de Fontanes, comme il lui plaisait d'écrire, un peu, très peu.
Le Modérateur allait, sans lui, son chemin, son petit chemin, sans vif éclat. Il n'avait pas la solidité ancienne et la qualité posée du Journal de Paris: et, pour être un journal nouveau, qui maîtrise l'attention publique, il lui manquait une doctrine vigoureuse. Il lui manquait la violence des gazettes révolutionnaires ou l'éneroie des gazettes réactionnaires. 11 lui manquait les convictions nettement arrêtées d'un directeur et de son équipe.
Les convictions de Fontanes, où en sont-elies? Il a montré, dans son poème académique, de Tindulgence pour les catholiques et de l'attachement pour le protestantisme persécuté de ses ancêtres paternels. A-t-il jamais été religieux? Il l'est, un peu vaguement, et il l'est tout de même, dans la Chartreuse et dans le Jour des morts. Mais la poésie élégiaque est facilement religieuse; elle n'engage pas beaucoup la sincérité profonde d'un poète. J'accorderais plus d'importance sérieuse à une lettre que Joubert reçut de Fontanes en 1790, quand il venait de perdre son père : « Je sens tous vos chagrins et je me reproche de ne vous avoir point porté toutes les très faibles consolations dont l'homme peut disposer. Mais, croyés-moi. Ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout. J'éprouve de jour en jour combien cette idée est nécessaire pour marcher dans la vie. J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal ou le Père Boy mon professeur, que de vivre à la merci de mes opinions ou sans principes comme l'Assemblée nationale. Il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu... » Or, Fontanes et Joubert vivaient assez plaisamment; et Fontanes va continuer de vivre un peu gaillardement. Le botaniste Candolle raconte que Fontanes lui aurait dit, en 1797 : « Ne vous y trompez pas; notre but n'est pas de rétablir la puissance des prêtres, mais il faut frapper l'opinion publique de l'utilité d'une religion; et ensuite nous avons l'intention de pousser la France au protestantisme. » Candolle détestait Fontanes, à l'époque où il écrivit ses Mémoires. [1 est possible qu'il ait mis de la malveillance à « trop préciser
le dire de Fontanes n-'*; il est possible aussi que Tanecdote soit vraie. Un jour, le Modéraleiir se moque du pape, très gaiement "^ Et j'imagine Fontanes assez religieux d'abord, assez dissipé ensuite, un peu mêlé de catholicisme et de protestantisme : on a deux religions, et Ton n'a pas de religion. Plus tard, il devint un personnage officiel, et catholique; peu importe. Ses opinions politiques? Il est malaisé de les définir. Fontanes y trouvait de la difficulté : à plusieurs reprises, il dut rectifier, dans le Modérateur, l'idée qu'on se faisait de la doctrine du Modérateur. La doctrine du Modérateur, c'est la modération; mais qu'est-ce que la modération? demande Pilate. Evidemment, Fontanes et ses amis craignaient la grande hâte des novateurs. Mais Fontanes redoute aussi qu'on aille trop lentement. Il annonce, le 23 octobre 1789, qu'il entend modérer la vivacité des uns et, pareillement, la lenteur des autres. Il ne ménage, dit-il, « ni le Prince, ni le Peuple, ni l'Hydre, ni lldole ». Bref, à qui en a-t-il? A tout le monde, aux forcenés et aux lambins. Quelle besogne!... Et il est « très modéré » : mauvaise condition, pour attaquer les uns et les autres.
Quand Flins publia sa comédie cVEpirnénide, il profita de l'occasion pour faire un peu de réclame au Modérateur et pour exposer clairement la pensée d'un journal « si fidèle au titre de Modérateur ». Il disait : « Quelques gens ont pensé que ce titre ne convenait pas à un journal dirigé par un grand poète; mais ils se sont trompés. M. de Fontanes confirme tous les jours cette vérité, que les esprits les plus élevés sont aussi les plus sages, tandis que
lo4 JOSEPH JOUBKRT ET LA HKVOLUTION
les esprits médiocres et les liommes sans caractère sont entraînés par les événements et l'esprit public vers ces deux extrêmes, plus voisins qu'on ne croit, la licence et la servitude. » Oui! Mais, entre la licence et la servitude, encore faut-il avoir un logement : dans cet intervalle, Fontanes et le Modérateur sont campés et comme un peu sans domicile. La vérité, c'est qu'ils sont, un Fontanes, un Carbon de Flins, des littérateurs qui, ne sacliant pas qu'ils auraient affaire à la politique, ne l'ont pas méditée assez pour y avoir des idées bien nettes ou des passions bien fortes. Ni les idées ni les passions ne les mènent aux extrêmes, à la licence ou à la servitude : et ils ne vont nulle part. Ils sont quelquefois très bons dans la polémique littéraire, où ils se connaissent, qu'ils taquinent avec esprit l'éditeur Panckoucke et son Journal de Paris, ou vilipendent Sébastien Mercier ^^ : « Il avoitla réputation d'un mauvais auteur, mais d'un honnête homme: il ne faut pas renoncer, quand on a cinquante ans, à ce dernier titre... » Et veuille-t-il « se rendormir jusqu'à l'an 2440, s'il veut continuer d'être cher aux provinces ». Il réplique? « Qu'importe à un homme de lettres le goût de M. Mercier?» Dans la politicjue, ils sont moins adroits et, pour ainsi parler, costauds. Ils ont houspillé Camille Desmoulins qui, dans ses Bévolutlons de France et de Brabant du 25 janvier 1790, secoue Fontanes : « J'ai deux ennemis déclarés, Sanson et M. Fonhines. Le journaliste, dans la feuille dite le Modérateur, me menace de tout le poids de sa colère. Pour réponse, j'ai fait graver à la tête de ce numéro le portrait du mode-
rateur M. de Fontanes... » Et, le portrait de Fontanes, c'est un Janus à deux visages nuque contre nuque : l'un des visages est le visage même de Fontanes, souriant, pimpant, gentil garçon très sceptique; l'autre visage, un horrible visage, tout hérissé de colère, avec des yeux qui lui sortent des orbites, avec des dents qui lui sortent de la bouche, avec un air de diable hargneux. Et Desmoulins : « Gens modérés, si vous êtes doux, c'est par indifférence pour des maux qui vous sont étrangers. Qu'ils me disent si Brutus étoit un homme douxî... » L'image porte cette légende : (( Portraits des Impartiaux, des Modérés, des Modérateurs, autrefois dits les Aristocrates. » Le Modérateur accusa le coup, voilà tout"\ Et, le 17 avril 1790, le Modérateur publia cet avis : « MM. de Fontanes et de Flins déclarent qu'ils n'ont plus aucune part à ce journal fondu avec le Spectateur national ». C'est fini.
Le 8 mai 1824, Chateaubriand publiait dans le Journal des Débats l'éloge de Joubert qui venait de mourir : « M. Joubert avait de vastes connaissances ; il a laissé un manuscrit à la manière de Platon, et des matériaux historiques. » ~^ Or, ni Chateaubriand ni Paul de Raynal n'ont rien imprimé de ces matériaux. Le o janvier 1791, François Lamarque, dans le Journal patriotique du département de la Dordogne, appelait Joubert « historien profond et aussi sage qu'éloquent moraliste ». Ainsi, Joubert n'aurait pas seulement réuni des matériaux historiques : il les aurait élaborés, pour mériter le titre d'historien. Dans ses papiers, je
loO JOSEPH JOUBERT ET LA REVOLUTION
trouve une liasse de brouillons qui ont trait aux origines de la Gaule. Mais, que se proposait-il? Nous aurions grand peine à le deviner, si l'absurde et précieux Milran ne venait à notre secours.
L'une des lettres qu'il publie dans sa Petite histoire de France "* est adressée à Joubert le 21 février 1791 et munie de ce préannbule : « M. Joubert est auteur de l'introduction (un volume in-8^) à V Histoire impartiale de France, ouvrage qui ne s'est pas continué et que son titre rendait digne de sortir des presses de Prudhomme. » Voilà, semblet-il, un renseignement très bien complet. Nous avons le titre du volume : Histoire impartiale de France ou Introduction à l'histoire impartiale de France. La date : 1790 ou 1791. Le format : inoctavo. L'éditeur : Prudbomme. Il n'y a plus qu'à cbercher le volume ; et l'on s'attend que ce ne soit pas difiicile. Je l'ai cherché, assidûment : je ne Tai pas trouvé. Je l'ai cherché à la bibliothèque nationale et ailleurs, à Paris et en province. Je l'ai cherché, sous le nom de Joubert, sous le nom de Prudhomme ; je l'ai cherché parmi les anonymes : Barbier ne le connaît pas. Et personne ne le connaît; et l'on dirait qu'il n'est nulle part.
Ce Prudhomme, avec qui Joubert fut en relations, était, comme la plupartde ses contemporains les plus actifs, un toqué. Né à Lyon en 1752, il avait été garçon de magasin chez un libraire de la ville : et c'est là que le prit, de bonne heure, la passion, la manie, la fureur de l'imprimé, qui occupa et tourmenta son existence désormais. Il fut consacré aux livres ; il fut l'esclave ensorcelé des livres, à l'époque où les livres devenaient fous. Maîtres de
sagesse, les livres peuvent aussi être les pires maîtres de démence. C'est ce qu'ils furent pendant les années révolutionnaires ; et ils ne tracassèrent aucune cervelle autant que celle-ci. Prudhomme avait débité aux clients ceux du libraire lyonnais : il rêva d'en manier d'autres, d'en écrire, et d'en imprimer, et d'en relier. A Paris, où il vint, il s'établit papetier bouquiniste; et puis relieur; ensuite, à Meaux. Il lut ; et il dévora tout ce qu'il pouvait attraper. Aux approches de la Révolution, les faiseurs de brochures dépensèrent une incroyable fertilité. Prudhomme se vantait d'avoir publié, de 1787 à 1789, quinze cents pamphlets; et il exagérait, un peu. Il écrivait tout ce qui lui passait par la tête, qu'il avait tumultueuse. Il fonda une librairie: imprimeur, auteur, éditeur, journaliste, il noircissait du papier, sans cesse. En 1789, le Résumé général des cahiers et doléances des bailliages lui fournit trois volumes in-octavo. Les recueils de pièces sont à la mode : le document, qu'on se procure sans difficulté, donne de la matière à bon marché aux maniaques de l'imprimerie. Vers la fin de l'année 1790, Prudhomme fait coller sur les murs de Paris cette affiche : « Prudhomme à tous les peuples de la terre. J'avertis que je publierai incessamment les crimes de tous les potentats de l'Europe, des papes, empereurs, rois d'Espagne, de Naples, etc. Le premier besoin d'un peuple qui veut être libre est de connaître les crimes de ses rois. Malgré la vigilance des despotes, j'en répandrai des millions d'exemplaires dans leurs états, sous ma devise : Liberté de la presse ou la mort ! » Pour mener à bien cette œuvre immense
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et vengeresse, il assembla des collaborateurs. Il confia les « crimes des reines de France » à M"" de Keralio, les « crimes des rois de France » à La Vicomterie; ceux des papes, au même. Il distribua les divers tyrans et les empereurs turcs : tout cela fit des volumes. On peut, là-dessus, se figurer Prudbomme révolutionnaire? La Terreur le mit en prison, comme agent royaliste. El je ne sais s'il fut agent royaliste; mais il est royaliste aussi volontiers que révolutionnaire : il est énergumène à la disposition de l'opinion qui saura le prendre, et non pour de l'argent, pour des profits ; non : pour le plaisir de la violence et du remuement, pour le plaisir d'imprimer. Apres Thermidor, lui qui avait publié les crimes des papes, rois et empereurs, publia les crimes de la Révolution : c'étaient encore des volumes. Vers la iin du siècle, on le nomma directeur des hôpitaux, retraite qu'on accorde singulièrement aux énergumènes émérites. Mais la tranquillité des malades et moribonds l'ennuya. Il retourna bientôt à ses amours et s'établit, de nouveau, libraire. Jusqu'à sa mort, il imprima et publia. Et il mourut quasi octogénaire, en 1830. En 1824 et 1825, il lança les douze volumes de son Histoire impartiale des révolutions de France. Impartiale : c'est un mot qu'il affectionne. Et Fimpartialité d'un garçon qui n'apaise jamais la turbulence de son esprit!... Sans doute apercevait-il que sa diverse partialité, contradictoire d'un moment à Fautre, neutralisait son truculent dogmatisme et aboutissait, par la nullité finale, à une sorte d'impartialité concluante.
La grande œuvre de Prudbomme, c'est un jour-
ADÉLAÏDE ET LES APPROCHES DE LA RÉVOLUTION ^b9
nal qu'il publia de 1789 à 1794, les Récolutions de Paris, dédiées à la Nation et au district des Petits Angustins. Il en devait Fidée au publiciste Tournon, lequel signa conjointement avec lui le premier numéro. Mais Prudliomme et Tournon se chamaillèrent, Prudhomme réclamant son autorité de propriétaire, directeur et maître; Tournon supportant mal, lui (c homme de lettres, auteur de quantité d'ouvrages connus, membre d'Académ.ies », d'être « le manœuvre d'un marchand papetier, d'un homme qui ne sait pas l'orthographe ». La querelle aboutit à ce que Tournon publia de son côté des Révolutions de Paris qui tombèrent dans l'eau, et s'y noyèrent, et Prudhomme ses Récolutions de Paris qui eurent un succès fabuleux ^\ Peu lettré certainement. Prudhomme avait le génie du journalisme, qui est un genre oii la littérature n'est pas l'essentiel. Son génie de journaliste. Prudhomme le montra le 14 juillet 1789. Il était à la prise de la Bastille, avec les badauds de Paris; mais il se distinguait des autres badauds par le souci actif de son métier. Il entra dans la place; il se glissa; il confisqua et emporta une liasse de papiers, qu'il dépouilla, rentré chez lui, et dont il inséra dans sa feuille toute neuve les éléments les plus aguichants : quelle aubaine, pour les débuts d'un journal ! . .. ^^ Délivré, mais aussi privé de Tournon, il se procura le très intelligent Loustalot, qui lui rédigea V Introduction à la révolution, servant de préliminaire aux Révolutions de Paris. Mais Loustalot mourut en 1790, à vingt-huit ans. Prudhomme recourut alors, probablement, à Ghaumette, à Sylvain Maréchal, à Fabre d'Egiantine. C'est peut-
être par Fabre d'Eglanline que Joubert a connu Prudhomme. Mais je ne crois pas qu'il ait collaboré aux Rèvolnlions de Paris. Le ton du journal n'est pas du tout celui de Joubert, celui même du jeune Joubert Le journal a une désinvolture gaie et farouche. Il annonce chaque semaine, dit un de ses émules, « des complots, des batailles, des malheurs, du sang prêt à couler » ^-. 11 brosse le tableau du Paris d'alors : tableau vulgaire ; mais la peinture est de la môme qualité que le sujet. Prudhomme n'a aucune ambition politique, — tant il est journaliste ; — et, ses collaborateurs, il les oblige à n'être que journalistes. Et il écrit, dans le dernier numéro de son journal, le 10 ventôse an II : « J'avais juré de ne cesser mes Révolutions de Paris que lorsque mon pays serait libre : j'ai tenu ma parole î » Oui, en quelque sorte ; mais, autrement, non. Les Révolutions de Paris faisaient chaque semaine un fascicule de cinquante pages, avec gravure. Elles devaient occuper Prudhomme. Mais il avait de l'activité à foison; pour toutes les entreprises, il était toujours prêt. U Histoire impartiale de France a été l'une de ses entreprises. Dans le numéro 73 des Révolutions [21 novembre-4 décembre 1790), il publia cet Avis : « Je mettrai en vente dans le mois de janvier prochain les premiers volumes de Y Histoire impartiale de France. » Suit un boniment d'où il résulterait, si nous le prenions au pied de la lettre, que, des le mois de décembre 1790, Prudhomme avait en librairie, déjà « tirés », les « premiers volumes » de \ Histoire impartiale. D'ailleurs, il fait le magnanime : il ne veut pas dargent; les souscriptions qu'il sollicite n'enga-
gent même pas les souscripteurs. Ne prenons pas au pied de la lettre le boniment de Prudhomme. Avant de lancer, avant d'imprimer son Histoire^ qui est une grosse affaire, il tâte l'opinion, tâche de savoir s'il aura des acheteurs. Il n'a pas « tiré » encore. Dans le numéro 76 (l8-2o décembre), Prudhomme invite à se faire inscrire en son bureau des Révolutions les personnes qui voudraient se procurer « la première livraison de VHistoire impartiale de France ». Cette fois, il ne s'agit pas des (( premiers volumes », mais de la première livraison, qui nous intéresse, étant évidemment celle de Joubert. Mais elle n'est pas prête : Prudhomme ne dit pas qu'on aille la prendre à son bureau ; il exhorte seulement les amateurs à « s'inscrire » et il répète qu'il ne demande pas d'argent (( d'avance ». La même annonce est reproduite dans les numéros suivants jusqu'au 5 février 1791 ^\ Après cela, plus rien, jusqu'au mois d'août : Prudhomme n'a pas vu les souscripteurs affluer. Soudain, le numéro 109 (6-13 août) contient un nouvel Avis. On a répandu dans le public un mauvais bruit : les Révolutions seraient sur le point de disparaître ; pas du tout ! Et, pour attester la vitalité de sa maison, Prudhomme imprime la liste des ouvrages qu'on trouve au bureau des Révolutions, Parmi ces ouvrages : « Histoire impartiale de France, douze volumes in-octavo, superbe édition... » Oui; mais : « sous presse ». Donc, Prudhomme n'avait pas « tiré », au mois de novembre 1790. Il avait, avec la plus sage prudence (il n'est tel fou qui ne soit sage une fois en sa vie) ajourné son projet. Mais, au mois de septembre
1791, comme l'Assemblée nationale allait se séparer, l'un de ses membres, du môme âj^e que Joubert, le jeune ancien évèque d'Autun, M. de Talleyrand, soumit à ses collègues un plan de réforme de Tins-» Iruction publique : il partait de l'école communale et montait jusqu'à l'Institut, notant ce qu'il fallait à chacun des échelons de la pédagogie nouvelle^*. Prudhomme ne méconnut pas l'importance nationale et, quant à lui, l'importance industrielle de ce programme. Dans son numéro du 10-1 7 septembre, il consacra le premier article à un « examen du rapport de Tancien évêque d'Autun sur l'éducation nationale ». On réclame, remarquait-il — et il approuvait ce désir — un cours d'histoire dans les écoles de district. Mais il faut des livres : on ne doit pas s'en remettre aux seules lumières du corps enseignant. Or, <( une histoire impartiale des peuples libres et des Français n'a pas besoin des commentaires d'un professeur », si elle est bien faite et dans l'esprit le plus recommandable. En note : c( V Histoire imuartiale de France, en douze volûmes, actuellement sous presse dans notre imprimerie, est écrite dans cet esprit et doit être un des premiers livres indispensables à l'éducation natio-^ nale.» Admirable Prudhomme, grand journaliste et, en outre, négociant avisé ! Il compta que le rapport de Talleyrand assurerait le débit de sa marchandise. Et il sentit bientôt qu'il valait mieux attendre. Il attendit. L'année suivante, au mois de juillet, il imprima de nouveau sur sa couverture l'annonce des douze volumes, in-octavo, superbe édition, sous presse. En môme temps, il donnait la liste de tous les ouvrages qui étaient en vente dans ses
bureaux : V Introduction à. l'Histoire impartiale n'y ligure pas. Celte fois, c'est tout. Prucllioinme a compris qu'en pleine révolution, lorsque les événements vous emplissent chaque journée de plus d'histoire qu'il n'y en a de passionnante dans les siècles du passé, l'histoire anciennement vécue n'aguiche plus personne : l'on ne va au passé que si le présent vous laisse du loisir. En outre, pendant les années révolutionnaires, les opinions allaient vite. Une histoire préparée en 1790 avait cent ans en 1792, cette histoire fût-elle impartiale comme on ne l'est pas : l'impartiahté elle-même s'était modifiée. Bref, \ Histoire impartiale de France, dont Joubert avait composé l'introduction, n'a jamais vu le jour.
Cependant, l'Introduction, Milran paraît l'avoir lue, l'avoir eue entre les mains : il la décrit. Et il dit que l'ouvrage « ne s'est pas continué » . S'il nous' était permis de considérer Milran comme un écrivain circonspect, nous conclurions de là que la publication fut commencée : Milran n'est pas un écrivain circonspect ^^ Mais il analyse ou, du moins, il discute V Introduction à V Histoire impartiale. Donc, il l'a lue. Donc, elle a existé. Sous quelle forme? Peut-être Joubert lui en avait-il communiqué le manuscrit; les épreuves, peut-être. Il est possible que Prudhomme qui, à la fin de 1790, avait l'intention de publier un jour, et le plus tôt possible, cette Histoire, dont le titre était de lui, en ait commencé l'impression "^ Ne connaissons- nous, de rintroduction, que le titre ? Il nous reste, pour ne l'ignorer pas tout à fait, l'analyse de Milran et, mieux, quelques brouillons de Joubert. L'analyse
de Milran ne vaut pas grand'chose, on le devine : mais elle nous permet de signaler comme ayant trait à cette œuvre les brouillons et frap^ments qui, sur quelques points, coïncident avec l'analyse de Milran.
L'ennui, c'est que Milran n'a pas le sens commun. Dépourvu de génie, s'il consentait à être simple et à dire les choses bonnement, il nous servirait mieux qu avec toutes ses complications verbeuses. Lors de son premier séjour à Paris, les littérateurs rintimidaient. Il était assez petit garçon, près d'un Restif, et d'un Fontanes, et même d'un Joubert qui, pour lui imposer, n'avait pas d'oeuvres imprimées. Peu à peu, l'air de la capitale Ta excité. Il a pris des manières de hauteur et de vaniteux badinage. Il essaye de l'ironie : on ne sait plus, en général, ce qu'il veut dire; et l'on est mis dans la dure nécessité d'interpréter Milran ! Pour démêler de sa pensée franche son ironie, l'on a besoin de savoir où il en est de sa pensée franche, laquelle tourne au vent de la politique". Nous l'avons vu désespéré de l'athéisme de Joubert : maintenant, il va considérer le iO août comme une date heureuse; et il signe « un San-Culotte » sa brochure, très sotte, Salluate aux Français de 179^2 ^\ Dans sa Petite histoire, il annonce le projet de « guérir les esprits de deux maladies funestes, le respect pour les augures sacrés et le gouvernement des rois ». Il est, momentanément, un enragé; l'on a besoin de le savoir, pour comprendre sa lettre à Joubert, lettre que voici, non pas tout entière, mais réduite au principal : « Je vous ai lu : vous êtes un impie. Vous ne portez aucun respect aux savans
discours de M. Moreau sur le despotisme. Vous oseriez biea le taxer d'erreur ; et la preuve qu'il avait raison de médire de la liberté, c'est qu'il y gagnait trente mille livres par année. Oii avez-vous pris qu'une nation libre se prépare un ennemi dans le voisin qu'elle laisse asservir ? Je vous le dis avec franchise, votre livre est plein d'hérésies; et M. Moitié, qui nous a défendu de secourir les Belges, mettra votre belle histoire impartiale à l'index, dès que MM. Desmeuniers et Mallouet auront rétabli la censure littéraire. Ce n'est pas tout : les saints évèques de France qui ont refusé le serment diabolique ou civique, vont bel et bien excommunier tous les patriotes in globo ; mais vous serez de plus livré à l'inquisition, pour avoir dit que les nobles et les prêtres corrompirent les mœurs des Gaulois nos aïeux. On vous soupçonnerait de ne pas regretter des colosses d'osier, où les Druides et les Druidesses brûlaient, en la forêt sacrée des Garnutes, des centaines d'hommes à la fois pour l'édihcation des Gaules et pour la plus grande gloire de la divinité. Je vous vois venir, vous cherchez des rapprochements et vous voudriez bien qu'on inférât de la justice de vos Druides, que nos tonsurés de Rome en aubes de lin n'ont pas besoin d'une manne d'osier pour faire griller des hommes, mais qu'ils sont bien plus hardis que des prêtres Gaulois. Cette proposition est mal sonnante... Vous vous fourvoyez aussi en politique et vous écrivez avec confiance que celui qui saurait bien le passé, connaîtrait l avenir ; d'où vous concluez, comme on conclut à votre école, que si nos ancêtres sauvages furent libres, nous qui sommes
lob JOSEPH JOUBERT ET LA REVOLUTION
philosophes nous devons être lihres aussi : beau raisonnement... » Etc., etc. Milran n'épargne pas les mots... (( Vous vous mêlez encore de faire des lois, et vous prétendez, non seulement que la manie des duels soit proscrite, mais qu'il soit permis de tuer partout un duelliste... » Etc., etc. « Laissez là ces rêveries philanthropiques qui n'ont jamais opéré le bien... » Etc., etc. « Vous pouvez partir : je vous donne votre congé. Vos idées bisarres ne réussiraient qu'à rassembler sur votre tête les fureurs de la lanterne aristocratique ; car elle prend le dessus depuis que La Fayette ôte peu à peu son masque. Partez, et dites à votre respectable mère, qu'avant certaine introduction historique, j'avais pour son (ils assez d'estime. » Joubert allait àMontignac, où ses compatriotes l'avaient élu juge de paix. Il s'en alla; il s'occupa très soigneusement de sa magistrature : et je crois que VHistoire impartiale de France ne l'intéressait plus.
Je n'ai pas retrouvé, dans les papiers de Joubert, tout ce qu'annonce Milran : — rien des discours de M. Moreau, rien de la Belgique, rien du duel et des duelhstes^^ ; — ailleurs, l'analogie est manifeste, non pas entre les idées que Milran prête à Joubert et le texte de Joubert, mais entre les sujets que Milran dit que Joubert a traités et ceux qu'il a traités en effet. Si absurde qu'il soit, Milran n'a pas inventé toute son analyse. Joubert a dû parler des Belges, des duellistes et des discours de M. Moreau : seulement, ces passages de son essai sont perdus.
Ce qui reste de ses brouillons suffit à démontrer que le tatillonnant Milran fausse absolument l'eâprit de l'ouvrage qu'il vient de lire. Tant mieux I II
nous plaît de savoir que Jouber!: n'avait pas adopté Tabjecte manie d'employer le passé auguste comme un stratagème de malice et de taquinerie à l'égard du présent. A lire le benêt Milran, Joubert aurait écrit le plus mesquin des pampblets. le plus petiot et sournois. Mais non : l'ouvrage de Joubert avait la gravité de l'histoire. On n'a point à y dénicher des facéties, notamment sur « les tonsurés de Rome » : ces facéties sont de Milran tout seul. On y voit de claires allusions, parfaitement légitimes, loyales; et loyales, les opinions de Tauteur.
Plusieurs feuillets de ces brouillons portent la date de 1787. Non évidemment que Joubert eût commencé en 1787 une Introduction à r Histoire impartiale de France. Mais, en 1787, il entreprit une série d'études sur les origines de la Gaule, études qu'il utilisa plus tard pour son Introduction. Les sources que Joubert indique : Simon Pelloutier, l'abbé Du Bos, une dissertation de M. Scliœfflin, etc. Il doit beaucoup à ces auteurs : il n'est point un spécialiste. Sans doute aussi a-t-il quelque dette envers les deux celtisanls un peu toqués qu'il a connus, Le Brigant et Tabbé de Chaupy. C'est eux peut-être qui l'ont initié.
Premièrement, il trace une large esquisse des époques les plus lointaines. Il divise en deux classes les « peuples qui n'ont point eu d'histoire ». Les uns, dit-il, mangeaient assis et les autres couchés ; les uns n'étaient que mollesse et, les autres, agilité : les uns. les Sarmates et, les autres, les Scythes, « deux parts du genre humain ». Et les Scythes, en ce qui nous concerne, ce sont les Celtes, qui possédèrent « l'Espagne, les Gaules, la
Germanie et tout ce qui est contenu depuis le Boristliène jusqu'aux deux mers ». Joubert a beaucoup de gratitude aux Celtes : on leur doit, pour l'histoire, une clarté nouvelle. La connaissance que nous avons deux, qui sont nos pères, a permis de classer tous les autres peuples peu connus et de diminuera les ténèbres de l'histoire »... « Ses commencemens, devenus plus clairs, ne rebutent plus par [une] effrayante obscurité. . . Quelle image peuton se former nettement d'une époque, si on ne connoit aucune époque précédente qui ait amené celle-là? L'esprit, si jose ainsi dire, est tout yeux. Il veut voir de tous les côtés, sans cela il ne peut rien voir. »
De ces deux nations, il s'en forma une troisième, qui habita l'Egypte et Tyr; elle eut les arts, les lumières et changea la face du monde. Elle a chassé la barbarie. La barbarie a-t-elle disparu? « Telle a été jusqu'à présent la nature des choses humaines, que la barbarie ancienne n'a pu être chassée encore entièrement et s'est toujours rencontrée dans quelque pays isolé quand les sciences et des mœurs plus douces s'établissoient partout ailleurs. C'est ainsi que, lorsque le soleil se lève et que le jour éclaire tout, il y a encore des cavernes et des antres où se retirent les ténèbres. »
Pour imaginer réellement ces peuples de la primitive antiquité, Joubert les suppose analogues aux peuples qui , de nos jours, préservés par la distance, ont gardé, loin de notre civilisation, les mœurs de la nature, la spontanéité normale de l'espèce humaine : les sauvages, en un mot; les sauvages dont on avait une idée charmante et amicale ; et
les sauvages, dit-il heureusement, qui sont « Tantiquité moderne w*''. Il est d'autant plus porté à profiter de cette analogie que ses récents travaux, ses longues rêveries sur les voyages de Cook lui fournissent les points de comparaison. Revenir à la chère Otahiti par le détour du celtisme l'enchante. Il note que le pays où les anciens plaçaient le séjour du bonheur et de la vertu, en deçà des Alpes et du Danube, avait pour habitants un peuple assez semblable aux Zélandais : « Voyez les voyages de Cook : Tantiquité barbare à Tanna... ; l'antiquité grecque ou héroïque à Otahiti... » Il attribue aux Celtes, pour vêtement, « des peaux taillées à peu près comme les petits manteaux de nattes que portent les sauvages de Nootka ». Et, Bretons, cela veut dire peuples peints : ils se couvraient le corps de peinture, comme nos sauvages.
Ces renseignements que Joubert emprunte à des réalités modernes pour interpréter des réalités anciennes, on en voit bien l'usage dans un petit chapitre qu'il a consacré aux Phéniciens, ce peuple «si justement célèbre et qui ne l'est plus que par son nom, parce que les peuples ne communiquent avec la postérité que parles ouvrages qui leur survivent, et non par le commerce, qui ne lie que les vivants ». Les Phéniciens allaient chercher aux îles Britanniques l'étain, en Espagne l'argent, le fer et l'or en Gaule. Et ils cachaient leur route « avec le même soin que les Espagnols dérobèrent à la connoissance des peuples modernes le chemin qui les conduisoitde Manille à Atapucco ». Les Phéniciens emportaient les métaux bruts, les vendaient à des peuples habiles et les revendaient ouvrés aux Gau-
lois par exemple, car nos ancêtres se paraient de colliers et de bagues qu'ils n'auraient pas su fabriquer. (( Si les Pbéniciens leur portoient aussi bîurs armes toutes fabriquées, ils les traitèrent sans doute comme nous traitons les sauvages modernes et les noirs, à qui nous ne vendons que de mauvais fusils pour garder sur eux une supériorité que la nature ne nous a pas donnée. » Les Gaulois, en effet, n'avaient que de mauvaises épées, molles et qu'ils étaient obligés de redresser à chaque coup. Voilà les Phéniciens, très civilisés, malins et qui n'ont laissé au monde qu'une barbarie favorable à leurs intérêts.
Joubert suit la continuité chronologique et logique de son histoire, les tribulations des grandes collectivités humaines et des races. Il ne commet pas Ferreur où tombent souvent les ethnologues; il n'oublie pas que, durant les siècles, les dérivations ethniques s'altèrent, se compliquent ef, en quelque mesure, se confondent : « chaque peuple aujourd'hui descend de tous les autres peuples, de même que chaque famille descend de toutes les familles... » Cette rare pjudence lui épargne des billevesées que plusieurs de nos très savants contemporains n'évitent pas. « Il n'y a plus aujourd'hui dans le monde d'origine qui soit ancienne et de filiation qui soit pure. » Cependant, et cela posé, nous apercevons dans « ces grandes masses qu'on appelle les nations » des caractères permanents qu'il n'est pas détendu de reconnaître et d'analyser. Parmi les Celtes, Joubert distingue, pour son étude particulière, les Gaulois. Il les montie quasi barbares, dans leurs caverries et leurs chariots. Puis ces
nomades s'établissent. Ils ont des hangars, des abris « semblables à ceux de la plupart des sauvages )) et aux (( hippas » des Zélandais. « A cette époque, les Gaules n'offroient déjà plus dans aucun point de leur surface cette terre oiseuse et sauvage dont nous avons parlé d'abord ; cette terre uniforme et triste, couverte d'ombres et de bois, qui n'étoit jamais remuée et dont les vents et les saisons changeoient seuls àleurgré la surface... » Tout devient plus fixe : « L'homme enfin s'est arrêté, et la nature universelle qui partout est semblable à lui, ne jettant plus sur nos contrées des biens dispersés au hazard, y faisoit naître ses présents en des temps et des lieux marqués comme le vouloient l'industrie, la prévoyance et le travail. Ces familles d'anciens nomades qui ne voyoient auparavant les fruits d'une saison qu'en voyageant toute une année les faisoient tous croître autour d'elles... Les troupeaux, les animaux, premiers compagnons de nos pères, avoient changé de caractère. Errants, oisifs auparavant et dévastateurs ainsi qu'eux, ils connoissoient une demeure, ils avoient quelque occupation. ïls couvroient de fruits cette terre qu'auparavant ils dépouilloient. Enfin la Gaule avoit déjà ses fruits, ses champs, ses pâturages. Elle avoit aussi ses hameaux... » Après les villages, les villes se bâtissent : Autun, qui servait de forteresse aux Eduens ; Lyon, Liik-dwi, qui en celtique veut dire le mont du corbeau, etc. Certaines régions demeurèrent assez désertes : ainsi le pays de Reims et de Langres. Les villes, c'est à l'exemple de Marseille que les Gaulois les édifièrent.
Et Marseille est, pour Joubert, l'occasion de présenter l'une de ses idées favorites : une idée assez subversive et qui lui dura même quand il eut évincé toute l'idéologie aventureuse de sa jeunesse. Il déleste et jamais il n'a aimé la propriété. En 1785, Fontanes lui écrit, de Londres : « Je ne sais si vous, qui êtes grand ennemi de la propriété et des barrières de fer, vous aimeriez l'Angleterre... » Neuf ans plus tard, le 7 février 1794, Joubert écrit à M'"*' de Fontanes : « Moi qui hais la propriété! » Ce n'est pas une plaisanterie. Dans ces brouillons de V Introduction à l'Histoire impartiale de France, il met en contraste les « gênes » auxquelles les Marseillais étaient astreints du fait de la propriété, et le bonheur des Celtes, chez qui r « on n'avoit rien à soi que ses armes, son collier, son cheval, ses enfans et sa femme ». Il insiste : « Ce peuple avoit sur la propriété une idée bien saine, en n'en reconnoissant le droit que dans la collection générale des citoyens. Ceux-ci, par une disposition non moins sage, n'en jouissoient que d'une manière passagère. Chaque année ou tous les deux ans, l'Etat attribuoit à chacun ce qu'il devoit occuper de terrein soit pour y nourrir son bétail tant qu'ils ne furent que nomades, soit même pour le labourer quand ils cultivèrent la terre ». En termes non douteux, Joubert est, à cette époque, socialiste et communiste. S'il réprouve la propriété, c'est qu'elle a pour conséquences l'inégalité de puissance et l'inégalité de richesses : « le négligent peut tout perdre, l'habile tout accumuler » .
Voilà comment la politique devait se mêler à
rhistoire, dans Fessai de Joubert : une politique avancée. A lire ces brouillons, il est facile de comprendre que Joubert n'ait pas été collaborateur politique au journal de son ami qui tergiverse, qui hésite, qui ne sait pas très exactement jusqu'où il va : Joubert sait où il va ; et il va loin, dans les doctrines, sans barguigner. 11 ne cache pas ses idées relatives à la religion, quand il félicite les Gaulois d'avoir eu, aux principes de leurs croyances, un dieu « semblable au dieu des théistes et des religions épurées » ; quand il accuse les prêtres gaulois de souiller par un « culte affreux » un dieu si pur et presque philosophique ; quand il bafoue l'ignominie du clergé druidique « tombé dans l'inoccupation et le mépris qui suit toujours le discrédit, surtout quand il est mérité » ; enfin quand il conclut par cette formule si roide : « Tout corps dont l'authorité et la puissance ont été une usurpation et tenoient au seul respect qu'il avoit eu l'art d'inspirer perd tout, jusqu'à son existence, sitôt qu'on a vu sa faiblesse ». Camille Desmoulins reprochait à Fontanes de n'être qu'un aristocrate déguisé qui n'avoue pas ses préférences ; Joubert ne cache pas ses sentiments à l'égard de l'aristocratie, car il écrit : « C'est par le désir et l'espérance de vivre aux dépens d'autrui que s'établit l'aristocratie ou le gouvernement de ceux qui ont du bien. » Et il ajoute : « Le moyen de la prévenir est de bien prendre garde de ne pas s'opposer à l'inconstance ordinaire de la fortune, mais de la favoriser en toutes choses et surtout dans cette division d'héritages entre tous les mâles d'une famille, qui réduit à rien les grandes richesses. » Il ne cache pas ses
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vœux, lorsqu'il identifie résolument le despotisme et la monarchie et les condamne comme ceci : « C'est par Tamour de la conquête et du butin que s'introduit le despotisme ou l'obéissance constitutionnelle à un seul. Le despotisme des peuples fixes n'est que le i^ouvernement militaire hors de sa place et prolongé au delà de la durée qu'il devoit avoir. » Et il est bien d'accord avec ses contemporains les plus crédules aux promesses de la révolution légiférante, quand il souhaite la réfection totale de la France, la suppression des anciennes provinces et de tout le vieil ordre de choses et dit : « C'est aux législateurs à tout préparer dès ce moment pour hâter ce bienfait des siècles et c'est à nous de l'espérer. » Et il est terriblement bien de son temps, soumis à l'illusion la plus périlleuse de son temps, lorsqu'il décerne à la France le rôle ruineux de créatrice et dispensatrice des libertés dans l'univers et, pour la sauvegarder pendant le vain apostolat qu'il lui confie, adjure ainsi nos ennemis perpétuels : « Ah ! peuples d'au delà du Rhin, les temps anciens vont revenir... L'antique liberté a mis le pied dans nos contrées et la félicité celtique, unie à l'urbanité grecciue et romaine, veut se répandre parmi nous. Gardez-vous de lui faire obstacle et de fermer votre pays ou de venir troubler le nôtre... Aidez nous à faire rentrer tous les hommes dans l'exercice de leurs droits, que nous avons recouvré les premiers, que vous perdîtes les derniers. Souvenez-vous d'Armin et rompez partout Tesclavage. Fils valeureux des vieux Germains, ne détournez pas les Gaulois quand ils vont à la liberté. Ne détournez pas un seul peuple
qui voudra reprendre la sienne... » Est-ce que ces phrases n'ont pas tout le son révolutionnaire, l'accent de la révolution théoricienne, étourdiment faiseuse d'idéal, confiante, et puis dupée, pacifique d'humeur et helliqueuse par force "?... Jouhert est dans les folies ; et il y est en plein. Milran l'accuse de ft chercher des rapprochements )) et, pour ainsi dire, de glisser sous les dehors de l'histoire ses actes de foi en catimini : mais Jouhert ne dissimule rien ; voire, il lance son erreur sans feinte et sans précaution.
L'histoire ainsi conçue, toute imprégnée de doctrines, porte assez drôlement le titre d' « impartiale )). Mais, quoi ! l'on n'a dit que niaiseries sur les devoirs d'impartialité dans l'histoire. Il est défendu de fausser la vérité du récit, non d'inférer, non de traiter l'histoire comme vivante : et, en 1790, elle vivait, passionnément.
Sur les dires de Jouhert, quant aux peuples des origines, et aux Celtes et à tout ce préamhule de l'histoire, il y aurait des ohjections à présenter : Jouhert se fiait aux érudits, aujourd'hui périmés comme le seront d'autres. Ce qui est de Jouhert, c'est l'ensemble d'idées que cette histoire lui suggère. Il a fait du chemin, dans l'audace. Il aura beaucoup de chemin, prochainement, à faire, en sens inverse. A la honne heure ! Les saints les plus touchants ont d'abord été de grands pécheurs. Et les conservateurs les plus attachants ont été révolutionnaires : ils savent le prix de ce qu'ils ont à cœur de conserver désormais.