CHAPITRE IV
Le mariage de Fontanes a été toute une aventure, très compliquée, à laquelle Joubert a pris amicalement une part très active, et clans laquelle nous voyons ces deux jeunes hommes très bien marqués de leur caractère : un peu moins rêveurs qu'on ne suppose un poète et un philosophe, tous deux informés des exigences de la vie, des avantages que procure un bel et bon établissement, pressés d'en finir avec le désordre et la pauvreté ; Joubert, infiniment serviable, très indulgent pour son ami, très habile à le tirer d'affaire, et encouragé dans sa diplomatie conjugale par une vive admiration que lui inspire le talent de Fontanes, persuadé de servir, en même temps que l'amitié, la poésie ; Fontanes, toujours dissipé, à la fois ambitieux et paresseux, qui corrige de nonchalance aimable sa passion de réussir, coureur effronté d'ailleurs et que Joubert n'enlève point à la bohème sans difficulté.
Voici, d'après la notice de Paul de Raynal, la version fade, mais officielle, de ce mariage. En 1788, Joubert était à Villeneuve. L'idée vint à son
LE MARIAGE DE FONTANES ill
(( amitié ingénieuse >> de « ménager à M. de Fontanesles avantages d'une alliance honorable ». Lé hasard lui fit rencontrer « deux dames de Lyon, M""' de G*"* et sa fille, voyageant à petites journées avec M. le baron de J***, vieux parent qui les accompagnait à Paris ». Elles avaient été forcées — comment et pourquoi ? — de s'arrêter quelques jouTs à Villeneuve. Joubert fut « charmé de la « bonté de la mère et des grâces de la fille ». Cette juste répartition de qualités mûres et adolescentes n'était pas tout F agrément de ces dames; Joubert, (( instruit de leur état dans le monde », — et, autant dire, de leur fortune, — j^igea qu'il y avait là, pour M. de Fontanes, un excellent parti : aussitôt il se met à l'œuvre. « L'absence de toutes relations entre son ami et la famille au sein de laquelle il prétend l'introduire, la disproportion des fortunes, l'esprit très positif du baron de J***, dont le sort de la jeune personne dépend : rien ne l'arrête. » Une correspondance « adroitement préparée » ouvre à Fontanes l'entrée de la maison ; Joubert a fait valoir la naissance distinguée, le talent, les vertus de son ami : « si, dans le cours des négociations, la courtoisie du prétendant vient à languir, il l'excite et la réveille; si l'on se plaint de sa froideur, il l'excuse jusqu'à la faire aimer; et quand il ne reste plus à combattre que les calculs du vieux parent, qui de Lyon oii il avait ramené ses compagnes faisait tête à toutes les tentatives, les. lettres du négociateur deviennent si pressantes que la résistance chancelle et perd chaque jour du terrain. » Ce résumé de Paul de Raynal est véridique, mais incomplet.
En 1788, Joubert avait trentre-quatre ans et, Fontanes, trente et un. Joubert était plus sage que Fontanes. Précédemment, il n'était que moins folâtre, non moins amoureux, plus amoureux, donnant à sa tendresse plus de sincérité profonde, et souffrant bien davantage, tandis que Fontanes s'amusait. En 1788, Fontanes continuait de s'amuser; Joubert, lui, tâchait d'apaiser ses alarmes et cherchait déjà cette philosophie souveraine, le repos. Il redoutait Paris, cette agitation qui, des rues et des compagnies remuantes, vous monte au cœur et vous le trouble. A Paris, depuis dix ans, non sans désordre, Joubert et Fontanes avaient de diverses manières tenté d'organiser leur existence : petite récolte : pour Fontanes, une certaine renommée de poète, quelques œuvres publiées avec succès ; Joubert se contentait d'une réputation qui n'allait pas très loin, d'une attente qu'il ne se hâtait pas de satisfaire. Et tous deux manquaient d'argent, d'une façon presque pénible. Du reste, ils n'apercevaient pas la fin de leur ennui.
Au printemps, Fontanes était à Paris, lorsque Joubert fit, à Villeneuve, la rencontré des dames de G*** et du baron de J***. Arnaud Joubert, dans la « notice historique » qu'il a consacrée à son frère en 1824, donne quelques détails sur cette rencontre, aubaine d'un « hasard des plus extraordinaires ». Ces dames « voyageaient à petites journées dans la voiture d'un riche parent qui les conduisoit de Lyon où elles demeuroient à Paris qu'elles vouloient visiter ». M°"'^ de G*** fut un peu souffrante et l'on dut s'arrêter à Villeneuve « un
OU deux jours » ; disons, quelques jours, cqj* nous verrons que ces deux dames ont eu le temps de faire à Villeneuve quelques relations. Elles se promenaient et regardaient « Tun des plus jolis jardins de la ville, dont la vue paroissoit leur faire grand plaisir ». M. Joubert passait par là; elles Fabordërent, lui demandèrent à qui était ce joli jardin : « la conversation, avec M. Joubert, même sur les sujets les plus indifférens, amenoit toujours Tattrait et un sentiment de bienveillance dont il étoit impossible de se défendre ». Evidemment, Joubert était délicieux, en de telles petites circonstances, où il mettait la plus obligeante coquetterie: et ces dames étaient, il faut croire, assez liantes. Joubert, ayant appris que i\r^° de G***, « indépendamment de ses agrémens naturels, était un parti fort avantageux sous le rapport de la fortune », conçut l'idée « de la faire épouser à M. de Fontanes qui ne la connoissoit pas ». La soudaineté de cette idée est assez plaisante; et Ton voit qu'avec tant de spontanéité, Joubert n'agit point à l'étourdie : le romanesque du projet ne va pas sans précaution positive.
Qui étaient au juste ces dames de G***, ce baron de J***? Leurs noms, certes, ne sont pas difficiles à trouver. La jeune fille qui devint M™" de Fontanes était une demoiselle Gathelin : la particule est, de la part d'Arnaud Joubert et de son gendre, courtoisie pure. Quant au baron, il s'appelait le baron de Juis. Mais nous désirons d'en savoir davantage ; or, sur les Gathelin, ni la famille Joubert ni Sainte-Beuve, à qui la chanoinesse mesurait l'information, n'ont rien dit.
Geneviëvc-Marie-Faustine-Chantal Gathelin fou Catelin ; car on trouve, dans les actes, ces deux orthographes) était née au château de la Pape, commune de Rillieux, non loin de Lyon, le 11 octobre 1768. Elle avait donc vingt ans, lorsqu'elle rencontra M. Joubert sur les promenades, à Villeneuve. Elle fut baptisée le surlendemain de sa naissance, à l'église de Rillieux. Elle était fille de « Monsieur Jean-Baptiste Gatelin, négociant à Lyon, Y demeurant place du Plâtre, paroisse de Saint-Pierre et de Saint-Saturnin; et de demoiselle Claudine Tresca, son épouse >^. En somme, elle naquit hors de chez son père. Sans reproche, pourquoi? L'acte de baptême dit que l'épouse de Jean-Baptiste Gathelin était « accouchée accidentellement » au château de la Pape : et voilà tout\ En 1768, ce château appartenait à Simon-Glaude Boulard, seigneur de Gatellier, Mars, Lemons, Cuire, Galuire, la Croix-Rousse, la Pape, Rillieux et Margniol. Ce seigneur, époux d'Anne Clérico de Janzé, avait sa résidence urbaine à Lyon, dans la rue Saint-Dominique, oii demeurait aussi un parent des dames Gathelin, l'abbé de Vitry. Celuici dirigeait alors, à Lyon, le dépôt de mendicité de la Quarantaine ; et, comme Simon-Claude Boulard était à Lyon recteur de l'aumône générale, on peut supposer que ces deux hommes bienfaisants avaient ensemble une liaison qui s'étendit à leurs familles et que, vers l'automne 1768, Claudine Tresca, femme Cathelin, se trouvait en villégiature tonifiante et reposante au château de la Pape, lorsque les douleurs la prirent à l'improviste. Ou bien peut-être, un peu imprudente, se
promenait-elle. De Lyon, ce n'est qu'à une lieue. On suit le beau cours d'Herbouville et la crrande route de Genève jusqu'au hameau de Grépieux; on arrive bientôt à une avenue plantée de tilleuls, qui vous mène jusqu'au château. Là, sur un plateau qui s'élève comme un promontoire et domine la vallée du Rhône, il y a une magnifique terrasse, d'où l'on découvre les plaines du Dauphiné, le fleuve et ses îles, les plus beaux quartiers de Lyon, les coteaux de la Croix-Rousse et Sainte-Foy-. Les Lyonnais, alors de même qu'aujourd'hui, aimaient assez cette promenade. Et nous avons le droit de conjecturer que Claudine Cathelin se promenait, lorsque survint son « accident ».
Mais Jean-Baptiste Cathelin?... Peut-être se promenait-il aussi, à La Pape, le 11 octobre 1768; du moins fut-il à l'église de Rillieux, le surlendemain, pour signer l'acte de baptême, avec l'abbé de Vitry, et avec le baron de Juis, parrain de l'enfant. Il a signé : c'est quelque chose. Par ailleurs, il ne sera guère question de lui. A la naissance de sa fille, il avait trente et un ans et il était marié depuis six ans. Claudine sa femme lui avait donné, dès l'année de leur mariage, un fils, Jean-Baptiste comme lui; bientôt, un autre fils, mais qui vécut seulement quelques jours; ensuite, un autre fils, mais qui ne dépassa point deux ans : la petite Chantai arrivait la quatrième, et elle vivra^. Sur l'acte de baptême, Jean-Baptiste Cathelin le père est dit « négociant » ; de même, sur l'acte de baptême de son premier enfant \ Quel était son négoce? L'épicerie, je suppose. En tout cas, son frère aîné, André Cathelin, fut « mar-
chand épicier » jusqu'au jour qu'il devint greffier au bureau des finances, place où il eut pour successeur Jean-Baptiste en i774 : les deux frères avaient possiblement suivi le même chemin. Plus tard, en 1779, Jean-Baptiste le fils, âgé de dixsept ans, soubaita d'entrer joliment dans la carrière des armes et obtint de quatre de ses compatriotes lyonnais, chevaliers de Saint-Louis, un certificat, dûment parafé du prévôt des marchands de la ville de Lyon, garantissant qu'il était « d'origine noble » et que ses père et mère avaient « toujours vécu noblement ». Il y avait, dans ces mois de noblesse, quelque élasticité ; dans leur attribution, de la bonhomie. Bathéon de Vertrieu, Jaques de la Roue, Constant de Bien-Assis et Noyelde Parange, gentilshommes résidant à Lyon, eurent de la complaisance, pour anoblir le fils du négociant Cathelin, le négociant lui-même'. Du reste, le négociant portait désormais le titre de greffier en chef au bureau des finances de la ville et généralité de Lyon ^ Sans doute devait -1 cette situation nouvelle à l'obligeance du baron de Juis, lequel était procureur du roi audit bureau des finances.
Je crois que cet honnête Cathelin ne comptait pas beaucoup dans son ménage. Il laissait son ami le baron de Juis le remplacer à quelques égards. Par exemple, en 1788, quand M'"^ et M''^ Catbelin vont faire un voyage à Paris, c'est le baron qui les emmène, qui s'arrête avec elles à Villeneuve et qui les dirige dans leur visite de la capitale. Cathelin n'est pas de la partie. Cependant, il vit encore : à la fin de l'année suivante, il occupait
toujours sa place de greffier". 3Iais, le 20 octobre 1792, jour que fut signé le contrat de sa fille Chantai, il ne vivait plus. A quelle date est-il mort? Je ne le sais pas : son acte de décès ne figure pas sur les registres des paroisses lyonnaises. Ne mourut-il pas à Lyon? comment disparut-il? Je rignore. Il ne comptait pas. J'ai sous les yeux des lettres de sa femme et de sa fille, lettres écrites après 1788, et dans lesquelles on ne peut rien apercevoir de sa survie ou de son trépas, comme si son trépas même eût été, aux yeux de tout le monde, insignifiant. Joubert, quand il s'avise de marier Chantai et Fontanes, ne néglige aucune démarche utile : lettres à l abbé de Vitry, lettres au baron de Juis. Il n'écrit pas à Gathelin, ne parle pas de lui, ne fait de lui aucune mention, n'a pas l'air de soupçonner son existence. Le personnage important, le seul, celui de la volonté de qui dépend la destinée de Chantai, c'est le parrain, c'est le baron de Juis. Et je ne prétends certes pas qu'on doive tenir pour vrais les potinages dont est friand le terrible Restif de la Bretonne. Mais enfin ce malicieux a des renseignements souvent exacts; et, s'il calomnie quelquefois, il médit à l'occasion. D'habitude, il n'invente pas le tout de ses méchancetés. Eh! bien, il raconte que Fontanes — mais il exècre Fontanes — a épousé une « fille riche, dont la source n'était pas absolument légale ))^ Qu'en savons-nous? Rien. Oui, Restif exècre Fontanes : c'est pour cela quil s'informe; et nous verrons que les détails justes ne lui manquent pas toujours. Dira-t-on que Joubert ne se fût pas occupé d'un tel mariage, à
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cause d'une imperfection cachée dans les origines de Chantai'? Joubert, qui jamais ne commit le péché de pharisaïsme, avait en ce temps-là des idées philosophiques. Au surplus, il n'a pas mal jugé cette enfant, qui devint une très digne femme.
Le baron de luis — Jean-Marie de Lafont, baron de Juis, — était en 1788 un homme de cinquanteneuf ans, riche, très riche même, entiché de son titre, qui d'ailleurs ne remontait pas à la nuit des temps, et entiché de sa fortune; j)eu commode, grognon, du moins sévère et fort assuré de ses principes. Procureur du roi au bureau des finances, il connaissait et la valeur incontestable de l'argent et les idées sur lesquelles se fonde la conscience d'une bourgeoisie en train de tourner à la noblesse. Là-dessus, il niiésitait pas et, plutôt que de mollir, il faisait trembler son entourage. Assez rosrue, revêche et entêté, au demeurant un bonhomme grave et dont la gravité aimait la distraction de voyager avec une lilleule de vingt ans et la mère de sa filleule, Claudine épanouie dans sa beauté de quarante-six ans. Il est le type excellent du vieux parent à héritage. Parent, à vrai dire, l'est-il? On Tappelle un « parent»; je n'ai pas découvert le point où se joignent les généalogies. Parent très éloigné, peut-être; mais, à coup sûr, parrain. Et parrain à héritage : on le ménage, on le redoute, on veille à ne pas lui déplaire. Il profite de l'obéissance et de la gracieuseté que lui vaut l'attente de ses générosités. Du reste, il gâte assez bien Chantai, et Claudine ; et il ronchonne, tout à son aise.
Donc, au début de l'été, les voyageurs ont quitté Villeneuve et sont à Paris. Joubert a son idée : il entend que Fontanes soit présenté à M"^ Gathelin. Mais il ne désire pas, lui, d'aller à Paris. Il chargera son frère Elie d'arranger les choses pour le mieux : son jeune frère Elie, garçon de vingt-six ans, qui achève ses études de médecine afin d'être bientôt, comme le fut leur père, chirurgien des armées: Elie est présentement élève de M. Didier, maître en chirurgie, et logé chez lui, rue Saint- Denis, près de celle du Ponceau. ^ Qu'Elie aille voir les deux dames et le baron, qu'il annonce la visite de Fontanes ; et surtout qu'il engage Fontanes à faire cette visite. Mais Joubert n'a dit ses projets ni à son frère ni à son ami : qu'on lui obéisse.
Elie, le 26 août, écrit à son frère aîné. Il a vu le baron de Juis et les dames Gathelin. Et, une assez drôle de chose, c'est la gaillardise avec laquelle il annonce qu'il a fait sa visite : « A la fin, j'ai vu vos aimables chanteuses, ainsi que Taimable amateur. . . » Amateur, le baron de Juis ? Il aimait, nous le saurons, « les arts et les artistes ». Même, il avait une collection d'oeuvres d'art. Et Joubert, quand il écrira pour le Modérateur un Salon de 1789, ne manquera pas de signaler — ne fût-ce que pour amadouer le parrain de Chantai — une Léda en marbre, qui peut-être n'eût pas autrement requis son attention : « Cette statue appartient à M. le baron de Juis. C'est un ouvrage vraiment digne d'un connoisseur aussi éclairé. » Le Mercure, lui, indifférent au mariage de Fontanes, vante la Léda et ne souffle mot du baron de Juis. Mais, chan-
teuses, les dames Cathelin ? Probablement. Elie n'aurait pas inventé de les appeler des clianteuses. Puis Joubert, dans une lettre au baron, célèbre la belle voix de Chantai, son aptitude pour les grands airs. Cependant, il m'a été impossible de rien découvrir à ce sujet : je ne sais pas si Claudine a chanté au théâtre ou si Claudine et Chantai chantaient seulement chez elles et dans la bonne société lyonnaise. Pour les rencontrer, elles et le baron, Elie assure qu'il est allé six fois chez M. Julien. M. Julien, c'est l'auteur de la Léda, un vieil élevé de Coustou et l'auteur aussi d'un Gladiateur mourant qui est au Louvre. Diderot le mentionne, dans son Salon de 1781 : « Figure d'Erigone, en marbre ; sans expression, mal dessinée, le corps est ce qu'il y a de moins mal. Tête de vestale : les touches qui y sont, dures et sèches; point de noblesse. » M. Julien, depuis lors, a-t-il fait des progrès? Joubert l'appelle « un véritable fils de Minerve », car il a mis de la « sagesse » dans « le plus voluptueux des sujets ». Puis : « Socrate et Platon auroient aimé cette Léda. Elle n'est froide que comme l'Innocence. Ses formes rondes et nourries annoncent d'ailleurs qu'elle peut connoître Vénus. Le cygne, modeste, retenu, timide et plein d'expression dans le hérissement de ses plumes, dans la langueur de ses entreprises, dans les molles ondulations de son cou d'albâtre. » M. Julien ne se plaindra pas; et le baron de Juis,non plus, si en accjuérant une œuvre si exquise il a montré le goût de Socrate et de Platon, philosophes à qui on ne l'avait pas comparé encore... La visite d'Elie se passa le mieux du
monde : « M. le baron a paru avoir grand plaisir à me voir; il m'a présenté à ces dames qui on paru en avoir autant que lui... » Tous trois, enchantés de Villeneuve : « M. Dejuis prêtent que toute la politesse parisienne est passée à Villeneuve... » Je le crois bien, s'il en ju^e par le charmant Joubert. . . « et qu'il en reste très peu à Paris » : voilà le baron qui bougonne. Les dames Gathelin regrettent de n'avoir pas encore écrit à plusieurs dames qu'elles ont vues à Villeneuve, à M""" Devauve, à M^^" de Chomorceau. Babillage : mais il n'y a rien de perdu, elles écriront, c'est le temps qui leur a manqué. Les distractions, à Paris, sont si nombreuses ! Précisément, ce jour-là, 23 août, elles vont à l'Académie. M. de La Harpe les y conduit : et c'est probablement Joubert qui leur a préparé ce plaisir. Le 25 août 1788, belle séance, où il y avait Marmontel, Séguier, Suard, Chamfort, Maury, Sedaine, d'Aguesseau, Florian; et le prix destiné par un fondateur anonyme à l'ouvrage le plus utile est décerné à V Importance des idées religieuses, dont l'auteur est M. Necker", le même M. Necker qui. par un hasard ce jour-là, devient ministre au heu et place de Loménie de Brienne. Elie Joubert raconte gaiement cette aventure ministérielle : « Je te dirai pour nouvelles que le principal ministre est culbuté de hier au soir ; pour le récompenser de ses bons offices, on lui donne le chapeau de cardinal ; on nomme pour son coadjuteur à son évêché et à son abbaye son neveu ; son frère est conservé. M. Necker le remplace... Les effets de la Bourse ont augmenté d'un tiers aujourd'huy, tous le monde se félicite mutuelle-
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mont; on doit brûler M. de Sens ce soir à la place Daupiiine; il y aura illumination dans tout le quartier... » Ces redoutables nouvelles amusent Elie Joubert, plutôt qu'elles ne le tourmentent; elles amusent tout Paris, qu'elles devraient tourmenter : la révolution se prépare, en cachette, sans qu'on Y songe, tandis que Joubert prépare un mariage, et la révolution aura éclaté, pour qu'en soutfre terriblement le jeune ménage... M. de Juis propose à Elie Joubert de Temmener à l'Académie. Elie Joubert n'a pas le temps. Et puis la littérature n'est pas son affaire : il ne le dit pas ; il le prouve. Mais M"'^ Cathelin, à Fidée de voir la séance, est « dans tout son état ». Elie Joubert la trouve agréable : « Elle ne paroit avoir que vingt -six ans et la sœur de sa fille ; si tu en es amoureux, je crois que la fille ne Test pas moins de toi : elle n'a cessé de me demander de tes nouvelles, elle m'a chargé de te dire bien des choses, sije t'écrivois... » Il n'a rien compris aux projets de son frère. Et il ajoute : « M. Defontannes m'a promis de les voir demain ». Elie Joubert est un bon garçon qui ne ressemble pas du tout à son frère. Il a un entrain que n'a pas son frère. Il semble un peu irrélléchi, pendant que son frère est toute méditation, préméditation même. Mais il sera un excellent chirurgien des armées. Ce qui lui manque de finesse et de littérature, il n'en aura pas besoin.
« M. Defontannes m'a promis de les voir demain... » I)on<'. le ^7 août. Le mois d'août se termina, et le mois de septembre, sans que Foutanes se fût dérangé. Fontanes avait alois auti'e
chose en tête que d'aller voir les « aimables chanteuses » : il était amoureux d'une célèbre comédienne. iVr''' des Garcins avait débuté au Théâtre français le 24 mai précédent, avec le succès le plus vif. Non qu'elle fût exactement belle ou très jolie : on regrettait qu'elle n'eût pas les traits fort réguliers, ni la physionomie parfaitement distinguée ; mais que de naturel, de sensibilité! Atalide dans Bajazet, elle montra de la tendresse, de la mélancolie ; elle eut, ce qu'on croyait perdu depuis que Gaussin n'était plus de ce monde, « des larmes dans la voix » ; elle eut de la jalousie, qui est une passion où elle excellait, car, pour un financier qui ne l'épousait pas, elle tentera prochainenient de se tuer. Elle avait une voix qui bouleversait les connaisseurs et, avec toute la noblesse qu'on doit, sur le théâtre, ajouter aux éclats de la sincérité, elle vivait ses rôles; ensuite, sa vie eut les tribulations d'un drame plus encore que d'une tragédie ^\ C'était, comme on dit, une nature ; et Fontanes aimait cela. Fontanes s'éprit de des Garcins et ne dissimula guère sa passion. Il publia dans le Journal de Paris''', des vers enthousiastes :
Oui, Famour veut que je te chante.
Le premier j'ai senti le charme de tes pleurs, De ta jeunesse en deuil et de ta voix touchante...
Et puis des éloges...
Du théâtre françois l'éclat va donc renaître, Et la Nature encor n'a point perdu ses droits...
La Nature !.. Comme des Gaicias !
Mais ne suis pas en tout cet aimable modèle.
Un dit qu elle étoit peu cruelle Et que, pour aimer bien, elle aimoit trop souvent. Je suis loin de blâmer une douce foiblesse ; Avare de bontés, borne aussi les rigueurs ; Pour mieux peindre l'amour, il faut qu'il t'intéresse,
Et, si tu goûtes ses douceurs, Qu'un seul amour, du moins, inspire à ta jeunesse
Ce que ta voix enchanteresse
Fera sentir à tous les cœurs.
Le malin I... Un seul amour : et, de préférence, pour lui. Voilà donner à une débutante les mauvais conseils, et les bons, avec beaucoup de discernement. Et c'est alors que Joubert s'avise de marier Fontanes ! Elie Joubert eut beau dire et insister, Fontanes négligea la visite qu'on lui recommandait. Il fallut que Joubert, pour exciter au moins sa curiosité, lui révélât ses intentions. Alors Fontanes voulut bien se déranger. Le 6 octobre, il écrivait à Joubert. Il lui parlait premièrement littérature, Homère, Virgile, Fénelon, Bernardin de Saint-Pierre, qu'il admire comme un très grand poète : « Ce que je vous en dis me rappelle que l'auteur [de Paul et Virginie] m'a invité depuis quatre mois à le voir et que je ne l'ai pas encore fait... » C'est qu'il est amoureux... Enfin : « J'ai été heureusement plus exact près de M. de Juys, je l'ai vu. Il m'a paru excellent homme et ses dames fort aimables. Je n'ai pu encore leur faire voir M. de Klorian qui est à la campagne. Vous m'avés bien fait rire. Au moment où je recevais
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votre derniëre lettre, elles sont venues me visiter dans mon appartement de garçon. Je les ai reçues en bonnet de nuit. Jugés de mon embarras. Êtesvous fou ? Comment diable voulés-vous qu'on me donne des filles décent mille écus? Vous sentes, je crois, que dans ma position, si un pareil mariage était possible, je ne ferais pas le cruel. D'ailleurs, la demoiselle que j'ai vue trois ou quatre fois n'a rien qui me déplaise. Mais quelle extravagance ! Je vous reconnais bien. Vous croyés tout possible, et les projets les plus invraisemblables ne vous rebutent point. D'ailleurs quels sont vos moyens pour réussir? Adieu, mon cher ami, croyés que pour ne plus vous aimer, il faudra que je ne sois plus. » Quel garçon ! Sa fiancée éventuelle, il la reçoit en bonnet de nuit : quel désordre, et qui dut désoler Joubert !... Mais, désordonné, Fonlanes plaisait. Joubert le savait bien, Joubert qui aimait Fontanes. La réponse de l'éventuel fiancé n'est pas un refus. On n'y voit pas trace d'un coup de foudre : on y voit de sages et médiocres soucis économiques, et une gaieté qui emporte tout, qui emporte le souvenir de M"^ des Garcins, le reste aussi, et qui rend à peu près tolérable ce qui autrement serait cynique et fort laid.
Quelques semaines plus tard, Fontanes était à Villeneuve ^\ Joubert l'y avait appelé : pour causer utilement? c'est possible. Et l'on causa. Joubert, à cette date, sait que Fontanes plaît à la petite Cathelin, que M""^ Cathelin donne à pleines mains la main de sa fille, que la petite raffole de Fontanes, et qu'il n'y a plus qu'à obtenir l'agrément du parrain. Fontanes? Décidément, il ne fait pas le
cruel. Alors, Joubert écrit au baron de Juis, le 19 octobre : une belle lettre, des plus soignées, à la confection de laquelle Fontanes a peut-être collaboré, mais où le subtil Joubeil a mis toutes ses délicatesses et toute son liabileté. Vite, il entre en matière, a»vec un zèle charmant : « Monsieur, je veux vous parler de M. de Fontanes. Ses talens sont rares, son caractère élevé, sa naissance honorable; il est fait pour prétendre à tout... » Voilà le tracé o^énéral de la plaidoirie; Joubert, après cela, entre dans le détail des arguments. Naissance honorable? Mais oui : une « très ancienne famille protestante que la religion avait ruinée »; le père, « inspecteur du commerce et digne d'en être le ministre », s'il vous plaît! La mère, une Fourquevaux, dit Joubert : une de Sède, mais enfin les familles de Sède et Fourquevaux étaient alliées... « Sa fortune... » Voilà le point faible... « est modique. Ce n'est pas qu'il soit sans patrimoine; seulement il a le cœur trop grand pour ne pas s'y trouver resserré... » Bref, il n'a pas le sou et son grand cœur supporte mal cet inconvénient : je crois qu'ici le baron de Juis fronce les sourcils et déclare ces gens de lettres étonnants... Trente et un ans; des sentiments a droits et forts », des principes : « Son seul défaut est une certaine mobilité d'opinions très agréable en lui et dont ses amis seroient bien fâchés de le voir corrigé. Cependant il la perdra dès que son sort sera fixé... » N'est-ce pas joli? Joubert est délicieux dans ces demi-plaisanteries, où il sourit gentiment et où il fait passer sous le couvert d'une indulgence amusée les vérités que
sa clairvoyante loyauté ne lui permet pas de celer. En outre, le baron connaît Fontanes;',rimportant, c'est de lui interpréter favorablement ce qu'il a vu, ce qui Ta peut-être choqué... Le talent do Fontanes ? Mais adressez-vous à M. Ducis, à M. de La Harpe : ils vous le certifieront. Joubert va plus loin; c'est le « génie » de Fontanes qu'il garantit. « Il sera certainement un des plus grands poètes que les siècles modernes aient produits... » Ohî oh! grommelle M. de Juis; et Joubert : « On peut à coup sûr le regarder depuis longtemps comme un individu précieux et destiné à faire un jour le plus grand honneur à sa nation. » Vous en doutez? Lisez le Verger \ Et encore ne faut-il pas juger Fontanes sur ce très agréable poème, — - « comme il ne faudroit pas juger la voix de M''- Chantai par une ariette, quoiqu'elle exécute les ariettes à merveilles. Elle est faite pour les grands airs et lui pour les sujets sublimes. Il fait précisément les vers comme elle chante. C'est là l'époux qui lui conviendroit... >> Cet argument paraît à Joubert invincible; à Joubert : mais au baron?... Joubert insiste. Il faut à W^^ Chantai, pour mari, un homme célèbre ; eh ! bien, les hommes célèbres de l'époque, Joubert les connaît : le seul qui convienne à M"'' Chanta], c'est Fontanes. « Il est jeune; il est aux portes de l'Académie... » Et le baron n'a point oublié la séance de la Saint-Louis dernière, où l'on a eu soin de le mener... u II a déjà de la gloire, et son mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps... )> Oui, mais il n'a pas le souî... Précisément : « En le mariant, en lui donnant de la fortune et une
iUi JOSEPH JOUBERT ET LA REVOLUTION
fille cliarnianLe, propre à enlreLenii* en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux arts et à la patrie : vous hâteriez Fachèvement d'un très grand homme... » Le baron s'en moque pas mal! ÎVIais Joubert s'adresse alors aux sentiments qui touchent le cœur du baron, les sentiments égoïstes. Voyons, vous aimez M"*" Chantai : Fontanes ne l'éloignerait pas de vous. Il passerait la moitié de Tannée à Lyon : quelques voyages à Paris, de temps en temps. « Sa société augmenteroit tous vos plaisirs... Ni votre simplicité ni votre générosité ne le gêneroient... » De sorte qu'il vivrait à vos dépens, avec sa femme et sa belle-mère, sans vous le reprocher... Soyez raisonnable : « C'est le dernier ami qui puisse vous être nécessaire et peut-être il seroit important pour vous d'en faire l'acquisition. Je vous le propose... » Enfin, c'est un cadeau que Joubert fait au baron. « J'ose vous assurer que c'est ici une affaire digne de toute votre attention ! » Une affaire, baron : ne délayez pas; une affaire d'or î... Concluons : « Maintenant, j'ai tout dit. Vous avez Tàme belle; M""*" de Cathelin a l'esprit observateur et pénétrant; ce que vous déciderez l'un et l'autre sera certainement le meilleur parti. Quant à moi, je vous aurai dit la vérité. Il y a dix ans que M. de Fontanes est mon intime ami. Il m'a même une fois voulu faire son héritier. Je dois beaucoup à ses sentimens; mais je n'ai rien payé qu'à son mérite. Certes il vaut plus d'un million; mais M'*' Chantai le vaut lui-même. Je suis, etc. » Lorsque Joubert dit qu'il s'en rapporte au double jugement de la mère et du parrain, il sait ce qu'il fait. Il sait que la mère et
le parrain ne sont pas d'accord et que, si le parrain n'est pas chaud, la mère est tout feu tout ilamme : aussi vante-t-il la perspicacité de la mère.
Le baron de Juis répondit : qu'il ne marchait pas, que si la fortune de M. de Fontanes avait été plus abondante..., mais que, dans ces conditions... Sa lettre est perdue : le reste de la correspondance permet de la deviner. Donc, un refus, si net que les deux amis, sans renoncer à tout espoir, décidèrent de ne plus bouger.
C'est alors qu'entre dans Faffaire un excellent bonhomme, l'abbé de Yitry, l'oncle et, probablement, le grand-oncle de Chantai. Cet abbé de Vitry a soixante-six ans. Il a été jésuite en Avignon; comme jésuite, il a enseigné à Lyon, puis à Marseille, la grammaire, les humanités et la rhétorique. Même, il a dirigé le collège de Marseille, jusqu'au jour où la compagnie des jésuites a été supprimée. A ce moment, il est rentré à Lyon, où on l'a pourvu d'un prieuré. 11 s'occupe d'œuvres charitables et sociales. 11 devient membre de la Société d'agriculture de Lyon, où il a pour collègue le baron de Juis. Il écrit des mémoires relatifs à Fagriculture, à la confection et à la réparation des chemins, à la construction des fours. G est un prêtre accompli, bienfaisant et actif, intelligent et qui a la coquetterie des honneurs académiques : membre de la Société agraire de Turin, de la Société patriotique de Milan, de l'Académie royale de Montpellier, des Sociétés d'agriculture de Bath et de Manchester ^\ L'abbé de Yitry avait, pour ses deux nièces, une tendresse complaisante. Le silence de
Fontanes et de Joubert, après la réponse nép^ative (lu baron, le désola parce que ses deux nièces en étaient désolées. Le 21 novembre, il écrivit à Joubert, tâcba d'apaiser le courroux des deux amis et dVxcuser le baron... Joubert ne répondit pas. De leur côté, les dames Cathelin ne manquaient pas d'écrire à Fontanes; Fonlanes ne répondit pas : tactique, ou blessure d^amour-propre. Des semaines passèrent ainsi.
Avec le baron, les dames Cathelin, depuis longtemps, étaient de retour à Lyon. La petite Chantai était éperdument amoureuse de Fontanes : et, plus rien; le silence!... Le 12 décembre, M ""^ Cathelin résolut d'écrire encore... à Fontaaes? il ne répondra pas; a Joubert"? il ne répondra pas; — au bon Elie Joubert, suprême espoir. « Nous sommes, monsieur, dans l'inquiétude sur la santé de M. Defontanes. Nous lui avons écrit deux lettres. Depuis plusieurs jours, nous aurions dû recevoir la réponse à la dernière. Est-il absent? est-il malade? Dites-nous, monsieur, ce qu'il en est. Faites-nous le plaisir de passer chés lui, et de lui témoigner nos peines. Nous connaissons votre bon cœur : c'est une visite à qui vous aimez que nous vous proposons, et un service à rendre à des personnes qui vous estiment... » M""' Cathelin prie Elio Joubert d'adresser sa réponse à Tabbé de Vitry, rue Saint-Dominique, à Lyon : « la lettre me sera fidèlement rendue coique sans enveloppe... » Les dames Cathelin demeurent-elles chez le baron de Juis, lequel devait ignorer qu'on se tînt en relations avec le prétendant éconduit? Car ce n'est pas de Jean-Baptiste qu'on se méfie î . . .
L'abbé, plus bumain que le baron, s'attendrit sur le cbagrin de Cbantal et sur l'inquiétude de la mère. Avec lui, on s'épanche; et il trouve de bonnes paroles. C'est lui qui met l'adresse à la lettre de M'°' Cathelin. . « Le même M. de Vitry a écrit le 21 septembre à monsieur votre frère à Villeneuve-le-Roi. Il n'en a point reçu de réponse. Jugés si nous sommes en peine. » Elie Joubert envoya tout de suite à son frère la lettre de la pauvre dame. Et Joubert songea qu'il n'était pas convenable de laisser sans réponse la lettre d'un vieux prêtre. Il écrivit; et voici le brouillon de sa lettre : « Monsieur, vous ne m'étiez point inconnu; qui peut avoir le bonbeur de passer avec M""^ Cathelin quelques heures seulement et ne l'entend pas parler de vous?... » On doit penser que Claudine, séparée peut-être de son mari et promenée par le parrain de sa fille, n'était point fâchée de citer à tout bout de champ son oncle Fabbé... « Vous ne nous étiez donc point inconnu, monsieur, ni à M. de Fontanes ni à moi, et vous ne nous êtes pas étranger non plus. Les lettres et les arts établissent d'un bout du monde à l'autre une sorte de parenté entre tous ceux qui les cultivent d'une manière digne d'elles, et à ce titre, permettez-moi de vous le dire, nous sommes pour vous deux frères encore jeunes et que vous n'avez jamais vus. Si, comme je l'espère, nous avons le plaisir de vous aprocher, vous vous appercevrez aisément qu'il n'est pas vrai que tout visage est couvert d'un masque, quoi qu'en dise une très ingénieuse chanson. Nous ne voudrions pas même porter un voile devant nous. Tous nos désirs
i98 JOSEPH JOUBERT ET LA RÉVOLUTION
seroienl que nous vous fussions parfaitement connus. Sans cloute vous serviriez alors vivement M. de Fontanes auprès de M. de Juis, qui est plein de mérite; et c'est, pour M. de Fontanes, un ^rand désavantacçe. S'il vous étoit personnellement connu, vous partageriez plus facilement avec vos amies les sentimens qu'il a eu le bonheur de leur inspirer et dont il est véritablement di|^ne... » Ici. Joubert essaye quelques phrases et les rature : « Vous sentiriez mieux à quel point la proposition que j'avois faite à M. de Juis étoit convenable et sensée... » Biffé. « .Fespère que l'avenir aplanira beaucoup de dif... J'aurai... Je neTétablissois... Je vous prie... » Biffé, tout cela. Puis : « Je me félicite du moins de ce que votre propre mérite vous met à portée d'aprécier son talent... » Joubert corrige : « son génie et son esprit sans avoir besoin ni de sa renommée ni de sa présence. Relisez ses premiers ouvrages dans les almanachs des muses de 1778, 80, etc. Vous jugerez le caractère de son talent et ce qu'il est capable de devenir. Gomment M. de Juys, qui lui-même a les goûts et les idées d'un homme supérieur, peut-il marchander un pareil homme et, pour quelques sacs de cent pistoles de rentes de plus ou de moins, l'agréer ou le refuser? Il est assuré de laisser à M"^ Chantai une assés grande fortune. Il ne peut donc plus lui désirer dans son établissement que deux sortes de bien que M. de Fontanes lui donnera par son seul mérite; je veux dire un rang honorable dans la société et un beau nom pour ses enfans. Je suis dans les embarras d'un départ et ils ne me laissent pas la liberté de vous entretenir sur cette matière comme
je le clésirerois. L'amour est fort comme la mort, dit l'Ecriture; et le temps amène toutes choses, dit la raison. J'ai Tesperance très certaine que l'un et l'autre nous permettront un jour de vous assurer de vive voix et de vous convaincre des sentimens d'estime et de considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre... «Lettre bien dip^ne, infiniment courtoise, très réservée : Joubert se cantonne dans ses positions, mais de là fait des signes d'amabilité. Il n'éprouve, d'ailleurs, aucune gêne à traiter une affaire de cœur avec M. l'abbé de Yitry; et, s'il assure que l'amour est plus fort que la mort, il place cette opinion sous l'autorité de l'Ecriture.
Fontanes écrivit à Chantai. Une lettre, une seule; et c'est peu, pour une petite Chantai amoureuse. Alors, le 5 janvier 1789, la petite Chantai amoureuse écrit à Joubert : « Puisque c'est à vous, monsieur, que je dois le bonheur ou le malheur d'avoir connu M. de Fontanes, c'est à vous que je m'adresse pour dissiper les allarmes que son silence me cause. Depuis le 16 décembre, il ne m'a pas écrit un mot, parlés-moi je vous prie avec franchise, je l'exige de votre amitié, je n'ai que deux questions à vous faire. Est-il malade, ou suis-je oubliée? Je tremble d'être éclaircie, cependant je le veux. Ne me laissez rien ignorer sur son compte, il est le seul maître de ma destinée, il peut la rendre heureuse ou malheureuse. Croyez-vous qu'il m'aime toujours? Sondez un peu ses sentimens à mon égard et soyez auprès de lui l'interprète des miens. Je me confie entièrement à vous; je ne puis pas, je crois, mieux placer ma con-
iience... » Elle est gentille, si bien éprise, si malheureuse ! . . . Elle s'excuse très poliment de ne s'être « occupée » encore que de Fontanes : « J'aurois dû commencer par vous; mais je compte que l'amitié excusera l'amour... » Et comment va M. Joubort? Ses yeux? car il avait mal aux yeux. Supporte t-il les rigueurs de Fhiver? Elle aurait voulu lui envoyer des fromages du Mont-Dore : mais il fait si froid que les voituriers ont refusé la commission... Joubert dut répondre à une telle lettre, si frémissante et chaleureuse : mais la réponse est perdue; et c'est dommage.
Nous passons quelques semaines. A la fm de janvier, M""" Gathelin est au lit, avec un violent mal de gorge et d'oreille. Chantai « lui prodigue les soins d'une tendresse bien méritée ». Mais l'abbé de Vitry, sur pied, très allant, se charge des négociations difficiles. Il a reçu des lettres de Fontanes ou de Joubert, lettres un peu pincées, amères... « Laissons les phrases, écrit-il à Joubert le 31 janvier : tenons-nous-en aux choses et parlons affaires... » Voilà un homme pratique : il débrouillera ce que trop de littérature complique inutilement. D'abord, Fontanes s y prend mal ; et c'est sa faute : « Votre ami, monsieur, me paroit plus occupé de vers que de fortune... » Il ne dit point « d'amour » : il a l'esprit positif et comprend que Joubert songe à établir congrûment son ami... « Je le juge d'un caractère qui se défie de ses forces et dont la timidité arrête Télan... » Ce n'est pas du tout Fontanes, ce timide qu'il imagine; mais peu importe. « Il veut son bonheur, mais il n'a pas le courage d'y travailler et de
vaincre les obstacles qui s'y opposent. Je pense qu'il vous aura communiqué la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire et dans laquelle je lui indiquoisles préliminaires à remplir. Dans ce moment, je crois devoir employer le secours de votre amitié pour lui. Vous pourrez lui parler, le veiller, le faire agir, lui indiquer la route, suspendre ses rimes et le forcer à chercher la raison... » Le parrain se taît ; on ne peut rien tirer de lui : on soupçonne qu'il a en vue, pour sa filleule, un mariage lyonnais. Certes, on usera de délais. Cependant, « il ne faut pas rester les bras croisés et attendre qu'Uranie descende du ciel pour avancer nos affaires ». Le parrain ne cédera pas, tant que Fontanes sera tout simplement un poète sans fortune. Alors, primo, que M. de Fontanes se procure une place chez quelque prince et, secundo, il a une sœur : qu'il s'informe des avantages que sa sœur lui voudrait consentir. M. de Fontanes répond qu'une place chez quelque prince, c'est difficile, et qu'il n'ose point s'adresser à madame sa sœur. C'est très joli; mais, s'il n'a pas un état et une espérance, disons, une assurance de fortune, l'abbé le dit, on ne fera point délier au baron les cordons de sa bourse. « Vous êtes, monsieur, son ami : vous voilà pour quelque tems auprès de lui. Voyezle, faites-lui vaincre sa timidité, indiquez-lui les démarches à faire, veillez à ce qu'il les fasse. Du moment où vous aurez fait un pas, nous en ferons quatre. Nous ne sommes pas en peine de diriger nos batteries, mais fournissez-nous les pièces d'artillerie... » Après cela, tout ira bien. Le bon abbé a tout prévu, même l'installation du jeune ménage.
à Lyon, chez lui, chez eux : « Nous avons un sallon dont nous pouvons nous passer. Nous le convertissons en channhre. Un cahinet à alcôve attenant au salon sera pour le poëte dans le jour, et dans la nuit pour le mari, en cas d'incommodité d'un des deux conjoints. Tout s'unit, rien ne se sépare. Votre ami aura hesoin, pour son service et pour prévenir la rouille de la province, de faire quelques courses à Paris? Il y loue, dans un des quartiers moins chers, un appartement où il peut donner au parrain un logement pour lui, ses gens et ses bêtes. Nous présumons que ces propositions flatteroient par Tavantage et la réunion de bien des commodités... » Voilà, du moins, un plan d'activité* L'abbé n'est point un songe-creux ; on l'ennuie, à ne rien faire : « Voilà, dit-il, près de trois mois qu'on s'est quitté. On s'est écrit des gentillesses et des douceurs, on a fait de l'esprit et du sentiment et on n'a rien fait pour une union désirée. Je crains qu'une tête accoutumée aux combinaisons de syllabes n'entende rien aux arrangemens de bonheur. J'ai plus de confiance en vos conseils qu'en ses extases de belle passion. Quand vous aurez fait quelque chose, mandez-le. Mandez même vos espérances. Vous voyez, monsieur, par la franchise de mes expressions que je désire la félicité de deux êtres qui paroissent faits l'un pour l'autre. Mais je le répète et je finis par le vieil adage populaire : Aide-toi, je t'aiderai. On m'interrompt, le courrier va partir, je coupe court sans façon. » Nous le voyons peu à peu : Fontanes et la petite Chantai, sans être du tout fiancés, avaient pourtant, à Paris, organisé une manière de fiançailles
et esquissé une amourette bien décente, mais vive déjà, sous les yeux indulgents de Claudine et loin des regards du baron : Chantai très innocente, assez futée et vite éprise; Fonîanes, qui apprécierait ce mariage et qui, à tout hasard, ne dédaigne point ce jeu cruel et doux. Il plaît, Fontanes : il a un charme à lui, quelque chose de primesautier qui ressemble à du génie, une sensibilité prompte qui le mène de la mélancolie la plus poétique à la plus jeune et aimable gaieté. ïl n'est pas timide le moins du monde : et, là-dessus, Tabbé de Vitry se trompe singulièrement. Il a l'aisance d'un garçon bien élevé qui ne se croit ni laid ni ennuyeux ; même, il a ce toupet d'un garçon qui sait parler aux femmes, qui les méprise un peu, assez pour n'être pas gêné auprès d'elles, et qui les adore. Auprès de Chantai, il s'est mis en frais : il a oublié qu'il était amoureux de M'^" des Garcins: puis M'^" des Garcins lui faisait oublier Chantai plus vite encore. Maintenant, au début de l'année 1789, sa passion pour la jeune Atalide de Bajazet ne compte plus. Il a une autre pensée ; il a une délicieuse maîtresse, en la personne d'Adélaïde Dufrenoy, pleine de talent, jolie, jalouse -: une merveille. Adélaïde rêveuse et fougueuse et, tant elle aime la poésie et le poète, toujours coiffée de travers, la poésie la détournant de son miroir et le poète la décoiffant ! Adélaïde est folle de lui ; et, s'il n'est pas fou d'elle, du moins l'aime-t-il assez pour son plaisir : c'est tout ce qu'il faut à Fontanes.
Et aussi Joubertn'a point une tâche facile, entre l'abbé qui lui trace des programmes d'activité diligente et Fontanes qui se dissipe allègrement. Im-
possible de secouer Tincurie de Fontanes : le diable a renoncé à Chantai, au mariage; il n'écrit seulement plus à la pauvre petite, qui de chagrin perd la tête, se plaint de n'être plus aimée, déteste son parrain, tombe malade, refuse de jamais recevoir son maître à chanter, menace de renvoyer à rinfidèle ses rares lettres et l'anneau qu'elle a eu l'imprudence de passer à son doigt, fait mille scènes très sincères et un peu théâtrales, supplie son parrain de lui donner un mari vieux, bete et bossu, pour la punir, dit-elle, d'avoir aimé M. de Fontanes, — et de l'aimer encore, car elle l'aime de plus en plus, à la faveur de l'absence, du regret, de la persécution. . . Voilà ce qu'écrit à Joubert M'"'' Cathelin, le 14 février. Quant à elle, Claudine, elle se reproche d'avoir laissé naître cet amour ; elle s'en accuse auprès de Chantai. Et ces « désordres de deux têtes de femmes », on les imagine; on plaint ces deux femmes, et l'abbé. Mais, à présent, le calme revient : « Vous nous auriés épargné, monsieur, bien des chagrins, si vous nous aviés instruites plus tôt de l'accident arrivé à M. de Fontanes... » Etrange!... et si naturel !... On croyait Fontanes perfide ; et il n'est que blessé: quel bonheur ! Ainsi conclut, non l'amitié, l'amour. S'il est blessé, l'on admet qu'il n'écrive pas ; et il est pardonné : l'on ne demandait qu'à lui pardonner. Au surplus, cet accident n'est pas grave. Cet accident, je ne sais si ce n'est pas une invention charitable de Joubert, pour excuser son ami nonchalant et apaiser une amante déraisonnable. Je ne trouve nulle part aucune trace d'un accident qui soit arrivé à Fontanes : n'aurionsnous pas au moins un poème d'Adélaïde?... En
tout cas, M"'^ Gatlielin recommande qu'on suive le plan de labbé. Ce n'est pas qu'elle et Chantai souhaitent de nouveaux motifs d'estimer M. de Fontanes : mais il s'agit de convaincre le baron !... Le baron, lui, n'écrit pas. Il a fait, voici quelque cinq ans, une chute — « pareille à celle de M. de Fontanes » — et qui lui a laissé la main tremblante. Il dicte à un secrétaire la correspondance banale; pour les « secrets », il dicte à Claudine : mais, quant à la question du mariage, il ne dicte à personne. Et de là des retards : d autant plus qu'il se tait. Veuille M. Joubert hâter, par ses sages conseils, la guérison de M. de Fontanes : une vieille amitié se fait écouter ; « il n'en est pas, dit Claudine, de l'amitié comme de l'amour, l'ancienneté de ce dernier n'est pas son meilleur titre ! » Claudine est charmante I digne encore d'être aimée, avertie pourtant des déclins de l'amour, empressée à servir un jeune amour.
Claudine et Chantai, qui ne demandaient qu'à pardonner au négligent, pardonnent avec enthousiasme. L'abbé, d'âme plus froide, ne trouve pas Fontanes tout à fait hors de péché : « Il a eu un peu tort de ne pas prier quelqu'un de nous donner de ses nouvelles... » Il eût ainsi épargné à l'abbé plusieurs tracas, dont l'abbé se plaint avec bonhomie : « Son silence a persuadé à la petite qu'elle étoit oubliée. Nous avons eu les scènes d'i\.riane, Didon, Bérénice, etc. Le clavecin, la musique ont été négligés, la santé a été altérée. Les questions se sont multipliées, les fenêtres ont été ouvertes pour saisir l'instant de l'arrivée du courrier, le journal a été attendu pour sçavoir s'il étoit
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mort, etc. On m'a persécuté pour faire le matin cette lettre. J'ai été interrompu vingt fois. Je la finis, pour profiter du courrier, en vous priant d'offrir les saluts du trio àM. D. F., de l'engag-er à écrire, ou d'écrire vous-même si sa main ne peut répondre à son cœur. » Pauvre abbé ! C'est le 17 février qu'il écrit en ces termes à Joubert. Et, il ne se plaint pas, mais depuis (fue ses deux nièces sont revenues de Paris, cela fait plus d'un trimestre, il a les oreilles rebattues de Fontanes. « La petite, surtout! )> La petite feuillette passionnément Mercure et journaux, y cherche des vers de Fontanes, quelque pièce au moins « où il soit question de l'objet chéri ». Ne trouve-t-elle rien? Mercure Qi ']0\xvn^voL sont jetés avec mépris. Et elle est rêveuse, rêveuse ! Pour la tirer de sa rêverie, l'abbé n'a qu'un moyen : « Je parle du Poitou, je critique l'Essai sur l'Astronomie, je vante les vers à W^^ Desgarcins... » Ho ! ho ! Tabbé !... L'abbé ne sait pas. « Et je rétablis aussitôt la conversation, le feu de la dispute et les saillies du sentiment... » La petite aime Fontanes... Alors, Joubert, qui n'en doute pas, a conseillé que la petite se jetât aux genoux du parrain, le conjurât, prononçât de grands mots, tels que « Je le veux, je le veux et je n'en voudrai jamais d'autre ! » comme dans les comédies, lesquelles ressemblent un peu à la réalité. La petite est prête à se jeter aux genoux du parrain et à prononcer tous les grands mots du monde, grands mots tout pareils à son amour. Mais l'abbé la retiendrait volontiers. Il est touché de ce qu'il voit ; cependant il est d'avis qu'on prenne toutes précautions pour ne pas faire un
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c( ménage malaisé ». II se méfie. Il a combiné toute sa stratég^ie; seulement, il ne veut pas attaquer la redoute du parrain sans munitions. Que Fontanes ait un état flatteur pour la vanité ; qu'il ait aussi des « espérances ». A peine le jeune ménag;e n'aura-t-il pas besoin d'argent, le parrain n'hésitera plus à lui en donner.
Joubert est capable de dévouement parfait pour Fontanes. Mais, quant à lui procurer un prince et des espérances, il n'y peut rien. Quant à secouer l'apathie de Fontanes, qu'Adélaïde enchante, je ne sais s'il n'y renonce pas. Il est visiblement excédé, sous les dehors de son exquise politesse, lorsqu'il répond à l'abbé : « Sij'étois en ce moment auprès de vous, monsieur, je prendrois votre main et je vous jurerois en la serrant que dans le monde entier il n'y a point d'homme plus digne que M. de F. du bonheur d'être un jour l'époux de M"^ de G. Il a des torts; ces torts sont des enfantillages. Il a des défauts aussi : mais ce sont des défauts aimables qu'on est bien aise d'avoir à pardonner et dont il seroit facilement corrigé par une vie heureuse: c'est pour pouvoir Testimer tout ce qu il vaut que je le désire pour gendre à M""" de C La vertu unie à tant de grâces et à tant de douceur achèveroit de donner toute sa perfection à un des hommes les plus estimables et le plus visiblement destiné par la nature à être un ornement du monde et une source de félicité pour ceux qui seront sa famille. Il ne vaudroit rien isolé, il ne vaudroit rien répandu; il est fait pour être marié et pour vivre dans sa maison. Or, il est persuadé, et n'a pas un seul moment cessé de sentir, je vous
l'atteste, que la fortune ne lui présentera pas deux fois une telle fille, une telle mère, et que hors d'un pareil hymen il n'y auroit pas pour lui de parfait bonheur dans le monde. Je suis véritablement indigné contre lui. Comment a-t-il la gaucherie d'exposer ces dames à douter de la vérité de ce sentiment qu'il m'a mille fois exprimé à moimême?... » La lettre s'arrête ici : ce n'est qu'un brouillon, que j'ai sous les yeux.
A quelques jours de là, Fontanes, que la sincère indignation de Joubert éveilla, lit l'effort d'écrire à Chantai. Et nous n'avons pas sa lettre; mais nous avons la réponse de Chantai. Quelle joie, de cette gentille amoureuse ! Une lettre quasi absurde, un vain babillage et, sans art, une espèce de ravissante allégresse. « Mille et mille grâces, mon adorable ami, pour votre adorable lettre. Oui, tout en vous est adorable. Ah! combien je vous sais gré d'avoir oublié vos souffrances pour calmer les miennes. Je ne vivois plus; j'étois ét.einte, maussade, ennuyée et ennuyeuse. A présent que mon ami m'a écrit, tout est changé. J'ai goûté tant de plaisir à Lu*e ces lignes qui, quoiqu'un peu de travers... » La blessure?... « vont droit au cœur, que je suis devenue folle, mais si iolle que je ne sais plus du tout ce que je dis... » Elle dit que ça lui est égal d'être folle : qu'a-t-elle besoin de raison? Pourvu qu'elle sache écrire le nom de « son cher et bienaimé Fontanes » et lui répéter deux cents fois qu'elle l'aime, elle est contente. Elle prétend qu'elle devient dévote et promet à sainte Chantai une neuvaine : « Je la crois favorable aux amans. J'ai lu, dans sa vie, qu'elle a souvent éprouvé le cruel
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chagrin d'être séparée de l'objet qui lui étoit le plus cher. Saint François de Sales n'étoit pas toujours auprès d'elle!... » Chantai embrouille plusieurs choses, mais si tendrement que l'abbé de Vitry ne Teût pas g'rondée. Elle raconte qu'à Lyon, il y a un poète : or, depuis qu'elle est éprise de Fontanes, elle n'imagine rien de plus intéressant qu un poète. Celui-ci s'appelle le chevalier Aude. (( Le connaissez-vous? Quel homme est-ce?... » Je ne sais pas si Fontanes connaissait le chevalier Aude, qui était un fameux original, d'ailleurs assez joliment doué, drôle d'homme de quelque talent qui se gaspillait dans la bohème, voire dans la crapule, et qui ne se rangea, si l'on ose ainsi parler, que du jour où, ayant vu au cabaret un gaillard battre et injurier sa femme, il conclut avec ce gaillard le prompt marché de donner une somme et de prendre la femme : désormais, dans son faux ménage, il vécut tranquille. Or, à Lyon, le chevalier Aude vient d'achever une comédie en prose. Les trois Sophies, destinée au Théâtre français... «On dit que c'est une pièce délicieuse, car c'est ici le mot favori de nos petites maîtresses; j'ai vu l'autre jour une jolie femme qui en radotoit... » Et Chantai désire beaucoup de rencontrer le chevalier Aude; pourquoi? « Je voudrois le comparer avec toi, afin d'avoir le plaisir de te trouver plus aimable et plus d'esprit qu'à lui... » Car elle le tutoie... « Adieu, aimable ami; je cède la place à notre charmante maman. Elle te parlera affaires, pour moi je n'y entends rien, je ne sais que t'aimer... » Voilà écrire amoureusement. Claudine, à son tour, prend la plume. Elle appelle
Fontanes « mon fils » déjà. Elle l'engage à n'être pas négligent et à construire; sans plus tarder, l'édifice de son bonheur : il serait « au premier étage » si, depuis trois mois, on ne perdait un temps précieux. Puis, gaie de la gaieté de Chantai, elle se lance à quelque folie, elle aussi : elle se demande qui est le plus contente, elle ou Chantai. Et c'est Chantai; mais elle aussi, s'anime de son mieux. Elle envoie d'aimables souvenirs à M. de Joubert; elle demande des nouvelles de M. de Florian, qu'elles ont vu à Paris. Elle est curieuse de littérature et, plus encore, de littérateurs : « quels sont les prétendants aux deux places vacantes à l'Académie ? » Joubert et Fontanes ont mis de la littérature dans cette âme légère.
La séance de la Saint-Louis à l'Académie française, l'année dernière, a vivement touché Claudine, et Chantai, un peu moins vivement le baron de .luis : pourtant, si Fontanes était de l'Académie!.-. Joubert a écrit, sans maladresse, qu'il en était a aux portes »; et voici qu'en attendant son entrée, il a le prix de poésie. Seulement, à la séance où la couronne lui est donnée, il n'y a point Chantai : et il y a l'heureuse Adélaïde. Chantai est à Lyon, cette année. Elle regrette la Saint-Louis précédente. Elle est heureuse du succès du bien-aimé: heureuse avec un peu de mélancolie, probablement. Et elle ne sait pas toute la justesse de sa mélancolie.
Depuis le mois de février 1789 jusqu'au mois de juillet 1790, pendant une année et demie, rien, pas une lettre. Lettres perdues ? Sans doute. Et, peut-être, quelque alentissement du zèle que dé-
pensaient Joubert en faveur de Fontanes, Chantai en faveur d'elle-même. Le projet de mariage n'est pas abandonné; mais il languit. Le 6 juillet 1790, M'"*" Catbelin écrit à Joubert, qui est à Paris : « Les dames Chantai font mille et mille amitiés à M. Joubert. Elles sont bien fâchées de n'avoir pu répondre à sa dernière lettre. Elles le feront incessamment... » Ce n'est, du reste, qu'un billet, vite écrit, pour présenter à Joubert un Lyonnais, (( homme d'esprit, homme à talens et homme sûr », qui souhaite de le connaître. Un mot seulement rappelle les amours : « les dames Chantai » ; Claudine se met la seconde, s'écarte et laisse la fiancée devant elle. Au mois d'août, longue lettre de Claudine. Mais il s'agit d'abord du fils de Claudine, Jean-Baptiste, un garçon qui fait des bêtises et de qui Joubert veut bien s'occuper. Ce frère de Chantai a débuté dans la vie comme un assez mauvais sujet. En 1781, à dix-neuf ans, il pensa concourir pour entrer à l'école de Metz. Grâce à l'appui que lui valut un ami de son père, M. Larcher de la Touraille, il en reçut l'autorisation; mais, avant le concours, M. Catbelin le père dut exprimer à son ami ses « regrets douloureux » : Jean-Baptiste s'était « rendu indigne » d'une médiation si honorable. On le mit, comme soldat, au service de l'Espagne; dans le régiment de Flandres Wallones, infanterie, il monta sans trop de peine au grade de sous-lieutenant ^^ Il y était depuis quelque six ans, lorsque de nouvelles sottises lui attirèrent de nouveaux ennuis, en 1790 : une « malheureuse affaire » de ce garnement tourmenta Claudine; Joubert fut l'obligeance même et
cependant, à la Noël, Jean-Baptiste quittait le service de Sa Majesté catholique. Plus tard, il fit en France une petite carrière, eut sa retraite comme chef de bataillon et dut au marquis de Fontanes, son beau-frère, la croix de Saint-Louis et la place de commissaire de police à Clermont-Ferrand. Claudine remercie donc Joubert des « peines infmies » qu'il s'est données pour « notre Espagnol » et, sans hâte, vient à parler du mariage* Depuis deux ans, l'on n'a point avancé d'un pas. L'on se heurte à une borne : c'est le baron. Le baron ne bouge pas de ses résolutions. Il a dit ce qu'ih'xio;eait : après cela, il garde son immobile entêtement. Fontanes, lui, ne songe pas une minute à demander Chantai sans dot, Chantai qui au bout du compte renoncerait aux largesses de son parrain. Joubert ne l'y engagerait pas : Joubert qui s'est promis de faire la fortune de son ami; Joubert qui est sage autant que chimérique. Mais Chantai, si éprise?... Je ne sais pas où elle en est. Je ne veux pas la croire beaucoup moins éprise (ju'aux premiers jours. Et pourtant cet amour est devenu un peu ancien : l'ancienneté n'est pas, disait Claudine, le meilleur titre de Tamour. Elle n'a point cessé d'être amoureuse: mais elle a pris de la résignation : je me demande si les bonnes raisons de l'abbé ne l'ont point émue, si elle n'accuse pas la négligence de Fontanes, tout en aimant Fontanes. Claudine, elle, n'est plus la même. Elle se range au parti de Tabbé. Elle ne discute pas la volonté du parrain : cette volonté, c'est un dogme; et elle ne comprend pas que Fontanes ait l'air d'hésiter sur ce dogme. Fontanes, décidément, ne
veut rien demander à M''^'' Roug-et de Lisie, sa sœur, ni espèces, ni espérances. Mais il se souvient d'un cousin qu'il a et qui peut-être consentirait à lui donner des espérances : si le baron se contentait des espérances du cousin?... iNon ! répond Claudine. Peut-être a-t-elie causé avec Tabbé; elle n'a seulement pas voulu déranger le baron pour si peu. Non; c'est non !... Quoi! ce cousin n'esL-il pas jeune ? ce cousin ne peut-il pas se marier ? et, tout comme un autre, comme Gathelin lui-même, avoir des entants? Or, dans ce cas, — observe Claudine, revenue de toute fj-ivolité vers la juste connaissance des us et coutumes, — « dans ce cas une donation est nulle, de quelque manière qu'elle soit faite » : voilà répondre à des malins!... « Permettes que je vous prie de faire enfin expliquer M""'" de Liste; nous n'attendons qu'un iiîot décidé de sa part, pour agir efficacement. Depuis long-tems, je le sollicite, ce mot; je ne sçai pourquoi on n'a pu l'obtenir. » Claudine est mécontente; ce n'est plus cette Claudine qui, Tannée dernière, rivalisait de ferveur et d'étourderie avec Chantai. Néanmoins, elle met sa bonne grâce amicale à s'informer de la santé de M. Joubert : mauvaise santé, qu'il s'agit de réparer par c( un régime doux et un grand ménagement »; M. Joubert a subi de cruels chagrins, il a perdu son père au dernier printemps, il est fort triste. Or, si M. Joubert, accompagnant M. de Fontanes, venait à Lyon, Claudine le soignerait : on n'est pas meilleure que Claudine, quand le baron, rab])é, la raison ne Font pas endoctrinée. Encore un mot : « Avés-vous eu la bonté de voir l'auteui' du
Modératpurl Pourquoi n' avons-nous reçu son journal que cinq mois, étant abonnés pour six ? » Hélas ! Claudine, le Modérateur n'a pas eu de chance; il était trop modéré, à mesure que les lecteurs, de mois en mois, devenaient plus enragés, car on va vite depuis un an : et il a cessé de paraître le 17 avril. Et cet échec du journaliste n'a point enrichi le poète qui prétend à la main de Chantai. Encore un mot : « Je vous prie de dire à M. D. F. que Chantai ne me laisse pas le tems de lui souhaiter le bonjour. » Mais oui ! pour écrire à Fontanes. Chantai écrit encore à son ami. Seulement sa lettre est perdue : je ne sais pas si elle le tutoie encore.
Joubert est triste ; bientôt il quittera Paris. Et Joubert n'est pas content de Fontanes, que la politique, universellement répandue dans l'atmosphère parisienne, excite et rend insupportable quelque fois. Ainsi, au mois de juillet, un soir que Joubert donnait à dîner, il a été quasi affreux, de telle sorte que Joubert a dû le châtier d'une lettre, qui est un petit chef-d'œuvre : « Je veux élever un autel à la bonhomie. C'est elle qui, prenant tout en bonne part, ne permet pas que l'on s'irrite et se chagrine sans nécessité les uns les autres pendant la route de la vie. C'est elle qui fait que Ton aime les gens même qui ne sont point du tout aimables. On doit l'appeller par excellence la bonne déesse. Si j'ose vous le dire, vous ne lui aviez pas sacrifié hier ; et elle se retira de vous. C'est ce qui vous fit tomber dans trois énormes excès : 1^ en troublant la paix de la table; 2*^ en n'épargnant pas une femme; 3° en contristant vos hôtes avant le dessert. J'en
avois fait préparer un magnifique en voire honneur et gloire. C'est là que je devois briller. Tant de peines furent perdues : ce dessert ne fut pas pour vous. Vous ne l'avez pas même vu. Je n'en suis pas moins votre serviteur ; mais je ne vous fairai plus dîner qu'avec des déterminés. Envoyez-moi l'abbé Du Bos et le Procope. Et convenez de bonne foi que vous n'avez été hier ni excessivement honnête ni excessivement prudent ni excessivement modéré. Heureux ceux qui vivront aujourd'hui avec vous ! » Joubert admirait en Fontanes un poète ; et je ne dis pas qu'il n'y ait presque rien dans le Jour des morts et dans les fragments de La Grèce sauvée : une jolie façon d'écrire, une harmonie élégante du vers, une dextérité agréable. Mais, le poète, c'est Joubert ; et c'est parfaitement lui, dans ce billet de plaisant courroux, qui ressemble à une odelette d'Horace. Tant de mesure dans les mots, un tour si simple, une telle analogie de la phrase et de la pensée!... Le badinage enveloppe toute une philosophie : ne se chagriner point les uns les autres, pendant la route de la vie... Indulgence et pitié; bonté qui vient d'une sagesse un peu douloureuse : une sagesse qui est de la sensibilité attentive. Est-ce que Joubert n'a pas inventé un sourire '?
Tout de même, Fontanes l'a irrité. Ce n'est pas grave : l'amitié subit sans péril ces menues tribulations. Mais enfin, Fontanes, en 1790, est mauvais. Il a des ennuis avec ses opinions. Un modérateur a des ennemis à droite et à gauche et, d'un côté comme de l'autre, des tentations. Il ne s'établit pas commodément : sa place est au centre ;