‹ Joseph Joubert et la révolutionChapitre 5 sur 36 · lOSKl'H JOlJBKhT KT LA ISKYOLUTION · texte numérisé non relu

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mais les exlrémiiés s'agitent, et le centre bouge. Et, qu'est Fontanes, en politique? Pour le savoir, il a fondé un journal ; mais son journal s'est évanoui. Dans cette incertitude, il vit assez mal et, si je ne me trompe, fort mal. Jusqu'à présent, nous énumérions ses maîtresses, M"" Des Garcins, M'"" Dufrenoy, élégantes personnes, dignes de son intérêt. La liste, maintenant, s'embrouille ; et je crois qu'elle se salit. Adélaïde, — c'est fini : du moins l'amour est fini, le vif amour, de la part de Fontanes, qui la trompe vilainement. Adélaïde a publié, dans Y Amanach des muses, un poème de sa tristesse, Le pouvoir d'un amant.,.

Mais, s'il pouvoit changer un jour, il me feroit, je crois, aimer jusqu'à lamour Qu'il sentiroit pour ma rivale...

Et le Modérateur de Fontanes approuve un tel sentiment, l'estime raisonnable, judicieux : « L'amour, qui d'ordinaire est un peu égoïste, est très désintéressé dans les vers de M"*^ Dufrenoy, et il n'en est que plus aimable. Lorsqu'on pardonne avec autant d'esprit et de grâce aux infidèles, on ne doit pas en trouver... » Entre parentbèses : « Cet article est de M. de Flins », parbleu! Mais, sous le nom de Flins, Fontanes trop malicieux donne à la maî^ tresse dont il se détache les conseils de son ironie. . . Dans les premieis mois de l'année 1791, Joubert part pour Montignac, où il restera deux ans. Je n'ai aucune lettre de lui à Fontanes ou de Fontanes à lui, pour cette période. Leur amitié continue et, de la part de Joubert, très complaisante. Mais, pour Fontanes, ce n'est pas une bonne chose, d'avoir

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perdu la compagnie honnête de Joubert. Il tombe, j'en ai pem', assez bas.

Le Fontanes de cette époque, nous le connaîtrons par Restif : prenons garde !... Restif a, contre Fontanes, une haine qui date de plusieurs années, et que le temps n'adoucit pas, mais charge de vieille rancune. Il le méprise et le poursuit d'un farouche ressentiment. N'attendons de lui aucune impartialité : il accuse Fontanes de l'avoir trahi; et il se venge. D'autre part, ce Restif très bizarre, un peu absurde et pourvu de quelque génie très fumeux, a le goût, la passion de la vérité. Le goût, c'est bien; la passion, c'est trop : la passion fausse tout, et notamment la vérité. Il pratique ce genre : le réalisme. Il prétend à être le témoin de son époque ; et pour accomplir la besogne de témoignage qu'il assume, il n'épargne ni homme, ni femme, ni sa femme, ni même lui. Il est le « spectateur nocturne » et, dans ses Nuits de Paris, il note ce qu'il a vu. Un soir d'été, rue Mazarine, il aperçoit Fontanes, qui tient à son bras une jeune fille. « Infortunée ! pensai-je. « Car Fontanes est un scélérat. Donc, il les suit. L'infortunée et le scélérat le mènent ainsi jusqu'au Ghamp-de-Mars ; le scélérat, lui, c( hasarde quelques libertés » que l'infortunée repousse faiblement. L'infortunée, Restif la connaît: car il connaît toutes les fillettes de Paris. A quelques jours de là, il va rue Mazarine, voir les parents, les avertir. Il trouve chez eux Fontanes, qui feint de l'ignorer, qui continue sa causerie tendre avec l'infortunée, tandis que les parents reçoivent M. de la Bretonne et confessent que M. de Fontanes, un gentilhomme, a promis le

mariage à leur fille : « Défiez-vous ! Cet homme est bien rusé ! Je ne vous en dis pas davantage!... » s'écrie Restif; et il se retire. A quelques mois de là, Restif revient. Des larmes ! Fontanes, qui sort à l'instant, a eu le chagrin d'annoncer qu'un voyage l'éloignerait pour un peu de temps. L'infortunée pleure ; et les parents sont inquiets. Lui, Restif, devine tout : le spectateur nocturne voit clair dans la nuit des âmes les plus noires. « Infortunée (ditil en lui-même), tu as tout accordé ; sans cela, le Monstre ne partirait pas !... Si tu aimes, tu es perdue!... » Il en dit bien davantage, à part lui ; car il n'est point un songeur concis. Ce voyage? où?... A Lyon !... Or, Fontanes est natif du Poitou : que va-t-il faire à Lyon?... Restif sort, désespéré; car il a bon cœur. Au jardin des Tuileries, près de la statue d'Arria, femme héroïque de Pœtus, deux hommes sont assis et jacassent avec volubilité. Restif les reconnaît : Fontanes et Carbon de Flins des Oliviers. 11 est onze heures du soir. A la faveur de la nuit et caché par le socle de la dame romaine, Restif écoute: « Tu t'en es donc dégoûté? » demande Flins. Et l'autre : « Que diable ! veux-tu qu'un homme comme moi fasse d'une fille comme elle? C'est bon pour un amusement... Je pars pour Lyon, où l'on me fait espérer un parti considérable, qui rétablira mes atlaires. Voilà dix ans que mon revenu est abandonné à des créanciers : cela ne Unit pas ! les nouveaux se font substituer aux premiers. Cependant, je ne brille pas; je n'ai jamais que cet habit couleur d'olive. 31on parti est pi-is... » Flins, un peu éberlué, rappelle à Fontanes que l'infortunée est jolie. Fontanes y consent. Que

reproche-t-il à l'infortunée ? « Elle est trop tendre. Rien n'afïadit une femrne comme la tendresse! — Tu veux donc que toutes soient des coquines ? — Non mais... — Tu ne sais ce que tu veux. — Hô ! je veux de la fortune. On m'en doit trouver à Lyon ; j'y cours et j'épouse ! » Au mois d'octobre 1792, Restif reçut de son ami le fol Grimod de la Reyniëre une lettre qui lui annonçait que Fontanes était à Lyon, prêt à conclure un très riche mariage". Il frissonne ; et, sans surseoir, il court chez les parents de rinfortunée. Il trouve seulement la mère : on vient de recevoir une lettre de Fontanes, très gentille ; il annonce son retour prochain, pour la Sainte-Catherine, — qui est une sainte dont il faudra que l'infortunée coiffe le bonnet, non sans l'avoir taché. — Le perfide ! L'infortunée en mourra. Soudain, psychologue, Restif songe qu'une amante est « moins sensible à la mort qu'à l'infidélité ». En conséquence, pour épargner à l'infortunée la douleur de se savoir trahie, on lui racontera que Fontanes est mort. Ainsi fait-on : puis, les lettres de Fontanes, on les confisque. Cependant, une lettre parvient à l'infortunée : « ...Je me suis marié ; il le fallait, pour mes affaires délabrées. Je n'en suis que plus en état de vous aimer et de vous rendre heureuse. Ne vous inquiétez de rien... Ma femme est fort laide, et je ne l'aime pas. Songez que je n'ai pu faire autrement. Un mot d'entretien, et je vous jure que vous serez contente. » L'infortunée mourut de désespoir. Voilà ce que Restif raconte dans les Nuits de Paris^' . Le personnage de Fontanes est, au cours de ce récit, tellement pris sur le vif et, sous le nom de Scaturin, si reconnaissable

que, plus lard, quand Fontanes eut fait sa fortune, Restif dut placer dans son volume un carton où il est dit que Scatui'in fut tué en duel par un frère de l'infortunée : on savait M. de Fontanes bien vivant, et cela dépistait le soupçon. Mais, comme si cette histoire ne suflisait pas à déshonorer Fontanes, Restif, dans les Posthumes qu'il écrivit à la lin du siècle et publia en 1802, recommence. Cette fois, il accuse Fontanes d'une nouvelle vilenie '\ Fontanes aurait, avant de partir pour Lyon, contracté, avec une « fille charmante dont il était désireux », un mariage temporaire, « sous TenG^agement d'un divorce consenti trois mois après » : divorcé, Fontanes épouserait la riche héritière et, sur la dot d'icelle, prélèverait une pension pour la fille charmante dont il était désireux. Il épousa, dit Restif; il divorça, il épousa l'héritière et ne paya nulle pension.

Voilà beaucoup de turpitudes que Restif prête à Fontanes; et un peu trop de turpitudes, pour qu'on veuille, à tant d'infamie, accorder toute créance. Restif est de ces réalistes qui « en ajoutent », selon l'usage fréquent des réalistes. La manière dont il a dramatisé l'histoire de l'infortunée et du scélérat montre que le souci de la littérature agrémente la simple réalité. Les hasards qui, à point marqué, lui font rencontrer Fontanes, Foiitanes et Flins, puis le cercueil de l'infortunée, etc. révèlent l'arrangement. Ne le croyons pas tout à fait : croyons-le en quelque mesure. Il n'invente pas tout. S'il exagère un peu la quantité de la turpitude, c'est vrai pourtant que Fontanes, de 1790 à 1792, a vécu dans la turpitude. L infortunée, au

seizième volume des Niiits^ s'appelle Julie Vautier : Yautier, ou Tiervau ; Restif adore ces jeux de syllabes. Mais, avec Restif, il faut sans cesse chercher, sous les noms, d'autres noms. Dans Monsieur Nicolas, il parle d'une certaine M""'" Ellehcor, que lui aurait jadis présentée Agnès pour le « dépiquer » d'une liaison qu'elle détestait. M"^^ Ellehcor, c'est M"^^ Rochelle : et Restif note que M'"" Rochelle était la mère de l'infortunée ^^ Il donne à entendre aussi qu'il pourrait bien être, lui Restif, le père de l'infortunée. Mais cela, c'est une manie: toutes les filles de Paris, à l'écouter^ seraient, les unes ses maîtresses et, les autres, ses filles. Donc, Fontanes aurait été l'amant — Restif le dit carrément, si carrément que je ne cite pas ses mots — l'amant d'une petite Rochelle. Là-dessus, Restif ne dit que l'exacte vérité.

Fontanes avait un fils naturel, ce Saint-Marcellin, drôle d'être, qui fut littérateur et soldat, qui fut un héros en pure perte et qui, avec des dons admirables, ne fît que gaspiller sa vie. Il mourut de là blessure qu'il avait attrapée dans un duel. Fontanes l'aimait tendrement; s'il négligea de l'adopter, il l'éleva, l'eut chez lui, le fît agréer de sa femme, veilla sur lui, sur sa carrière. Saint-Marcellin passait officiellement pour être le neveu de Fontanes. Mais tout le monde savait qu'il était le fils de Fontanes. Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outre^ tombe, dit que Fontanes dort, au Père^Lachaise, (( près de son fîls Saint-Marcellin, tué en duel » "^ Du vivant même de Fontanes et de Saint-Marcellin, en 1814, parut un pamphlet très vif, Le Grand- Maitre Fontanes et son université "^ L'auteur ano-

nyme de ce libelle ne craint pas d'écrire : « Ne savions-nous pas que vous y aviez (dans les lycées) un neveu fort mauvais sujet? Quelques-uns prétendent que c'est votre fils... » Eli ! bien, j'ai retrouvé l'acte de baptême de Saint- Marcellin -^ « L'an mil sept cent quatre-vingt-onze, le quinze mai, a été baptisé Louis-Charles-Joseph, né d'avanthier, fils de Louis Saint-Marcellin, colon de l'Islede-France, et de Charlotte Rochelle, son épouse, demeurant rue Honoré-Chevalier. Le parrain, Joseph Joubert, juge de paix du chef-lieu du district de Montignac, département de la Dordogne, représenté par Arnaud Joubert, homme de loi, frère du parrain. La marraine, Jeanne-Elisabeth La vigne, veuve de Claude de Bussy, bourgeois. Le père, absent. Et ont signé ; ainsi signé au registre : Joubert, Lavigne ; et Breton, vicaire de ladite paroisse. » Les prénoms de l'enfant : Louis, c'est à cause du père authentique, Louis Fontanes ; Charles, c'est à cause de sa mère Charlotte; et Joseph, à cause de Joubert son parrain. Le nom de l'enfant, Saint-Marcellin, Fontanes l'empruntait à ce frère qu'il avait perdu tout jeune et dont il se souvenait avec chagrin, Marcellin Fontanes, poète mort à vingt ans en 1772. Et le père légal, le père « absent », M. Louis Saint-Marcellin, colon de risle-de-France, on l'avait inventé de toutes pièces, pour les besoins de la cause, afin de donner à ce petit gamin de hasard un état civil présentable.

On inventait le père ; mais non la mère. Et la mère, dite épouse d'un colon de l'Isle-de-France, — épouse d'un faux colon, — la mère s'appelle Charlotte : Restif l'appelle quelquefois Julie et

quelquefois Rosalie. Elle s'appelle Rochelle : et c'est bien ce que disait Restif. Ainsi Restif était renseigné; Restif ne mentait pas. Ne sommes-nous pas tentés de le croire un peu au delà de ce simple fait ? L'aventure de Fontanes et de la petite Rochelle a probablement beaucoup d'analogie avec ce que raconte l'auteur des Nuits. En tout cas, l'enfant est là, incontestable, et prouve que Fontanes supportait allègrement la lenteur extrême de ses fiançailles avec Chantai, qui à Lyon l'attend.

Je ne sais pas ce que Joubert pensa de la conduite de Fontanes et des inconvénients qu'elle avait eus. En quittant Paris pour aller être, à Montignac, magistrat du peuple, il devait savoir les <( espérances » de la petite Rochelle : espérances qui ne remplaçaient pas du tout celles que réclamait le baron de Juis! Et il avait promis, avec indulgence, avec cette bonhomie qu'il recommande comme une vertu, d'être le parrain. Mais, revenir de Montignac, pour la cérémonie du baptême, non : car il n'est pas voyageur, de sa nature; et il a pris ses fonctions de magistrat fort au sérieux. Il délègue donc ses pouvoirs à son jeune frère Arnaud. Peut-être est-il assez content de ne pas signer, juge de paix, la naissance, non de l'enfant, mais la naissance imaginaire du colon de l'Isle-de-France

Il a connu certainement l'imprudente Rochelle ; et je suis sûr qu'il Ta traitée avec beaucoup de déférence, car il ne faut pas se chagriner les uns les autres sans nécessité pendant la route de la vie. Est-ce la petite Rochelle, cette femme que Fontanes

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le méchant n'épargna point, à dîner, au mois de juillet 1790, avant le dessert? Peut-être. Et Fontanes eut, de Joubert, sa réprimande. Joubert, avec toutes les femmes, et fût-ce avec une petite Rochelle qui n'a pas eu de chance, avait une politesse exquise, de la coquetterie, une cérémonieuse lendresse. Mais, après la naissance de Saint- Marcellin, je crois qu'il éprouva quelque gêne à s'occuper encore du mariage de son ami. Entre l'anneau et le contrat, cette naissance lui parut inopinée, inopportune. Je ne vois pas que, dans la suite, il se soit mêlé de l'affaire lyonnaise.

Le mariage se fit cependant. Non tout de suite. Passons quelque dix-huit mois encore : nous n'avons, sur ce délai, aucun renseignement, ni lettres, ni témoignages. Soudain, mais tardivement^ le contrat!

Le contrat de mariage3 passé devant maître André et son collègue, notaire à Lyon, le 20 octobre 1792, nous apprend que Fontanes demeurait depuis plus d'une année à Lyon, quai des Gélestins. Il était donc allé s'établir à Lyon, dès avant le mariage et sans doute peu de temps après la naissance de Saint-Marcellin ? C'est drôle!... Mais que faire à Paris? Depuis l'échec du Modéra'^ teiir, il a trop de loisir; et il en profite mal. Il a composé un très médiocre Poème séculaire oit chant pour la Fédération du i 4 juillet'" -, il y a célébré « la liberté, premier droit des humains » et « la raison triomphante et Terreur détrônée » : fariboles. Puis, vers Ja fin de l'année, il a cru que sea opinions politiques Se précisaient assez bien; et il s'est l'ail inscrire à la Société des amis de la Gons-

titution monarchique. Même, la Société avant résolu de fonder un journal qui, sur trois feuilles in-octavo, caractère cicero, paraîtrait tous les samedis à compter du 11 décembre, il accepta d'en être le directeur. Il s'occupa du premier numéro, dans lequel il inséra des « réflexions préliminaires» sans importance et un article relatif au Quintus Gapitolinus de Lally Tolendal-\ Aussitôt après, il se ravisa et adressa au Moniteur une lettre où il se disculpait d'être pour rien dans cette feuille périodique '\ Sa modération ne trouvait point à se fixer nulle part. Que faire à Paris ?... A Lyon, que fera-t-il ? Peu de chose. Il écrira, au printemps de 1792, son Epitre à Boisjolin, « sur l'emploi du temps )), l'un de ses meilleurs petits ouvrapres. Il y raconte, en vers jolis et anodins, qu'il est content, que le paysage de la Saône et du Rhône lui plaît, qu'il aime ensemble les beaux-arts et la paresse. A Lyon, principalement. Fontanes se ransfeait. Il attendait son mariage. Pour faciliter cette heureuse conclusion de sa jeunesse, peut-être attendait-il que trépassât M. de Juis, lequel tenait bon. lequel dura jusqu'au 23 mai 1793. Non seulement M. de Juis durait, mais il ne relâchait rien de ses exig:ences. Evidemment Fontanes a licence de ne plus s'attacher à la personne d'un prince : les princes, en 1792!... Mais, quant aux espérances, qu'il se les procure. Pas d'espérances, pas de mariage : et Ton dut en passer par où le bonhomme avait dit qu'on en passerait. Fontanes s'adressa donc à sa sœur, Huberte Ferrier, veuve du sieur Thomas Rouget de Liste et qui demeurait à Saint-Maixent. M'"'' Rouget de Liste promit de donner à son frère

— mais « en faveur du mariage seulement qu'il se propose de faire » avec M'^^ Catholin — « tous et chacuns ses biens présents et à venir, après sa mort »; de quoi, pour n'avoir point à se déranger, elle signa promesse devant notaires et passa procuration à l'abbé de Vitry de « promettre et donner » pour elle "^ P'ontanes, interrogé le jour du contrat, déclare que lesdits biens sont « de valeur de dix mille livres ». Et les jeunes époux ne les posséderont qu'à la mort de M""^ Rouget de Liste, qui se réserve expressément la jouissance. Dix mille livres : c est quelque chose. Mais enfin, ce n'est pas grand'chose, quand de son côté Chantai apporte deux cent trente-deux mille livres. Chantai ne se fâche-t-elle pas, en voyant que, pour cette légère différence de deux cent trente-deux à deux cent quarante-deux mille livres de fortune, on lui a retardé son bonheur de quatre ans et demi? Et Fontanes, ne songe-t-il pas que cette légère différence a eu pour résultat Saint-Marcellin? Mais le baron de Juis est fort satisfait : car il n'a point cédé.

Le jeune ménage reçoit, de l'abbé de Vitry, douze mille livres ; de Claudine, vingt mille livres « à prendre sur les biens les plus liquides qu'elle laissera après son décès ». Et M. Jean-Marie Delafont-Dejuis, que le malheur des temps fait renoncer à toute baronie et particule, donne à sa filleule « la somme de 200.000 livres, qui a été présentement comptée à la demoiselle future épouse et retirée de suite par M. Jean-Pierre-Louis Fontanes, futur époux, qui le déclare, qui en donne sa reconnoissance et se charge de ladite somme

envers sa future comme bien dotal ». Fontanes fait un beau mariage.

Les fiancés ont, dit le contrat, « promis de se prendre et épouser en vrai et légitime mariage, à cet effet de se présenter à l'église à première invitation ». C'est la formule habituelle. Mais à quelle date précisément le mariage fut-il célébré? Comment fut-il célébré? Mystères. Les registres des paroisses lyonnaises et les registres des paroisses des environs ne contiennent aucune trace de ce mariage, aucune I""^ Les premiers registres de Fétat-civil, pareillement. Chantai se mariait à un moment très difficile. La révolution bouleverse toutes choses : entre l'ancien usage, qu'on abolit, et l'usage nouveau, qui ne s'établit pas très vite, les gens les mieux intentionnés ne savent que faire. La loi du 20 septembre 1792 avait organisé le mariage civil. Mais elle ne déterminait pas le rôle des ministres du culte. Elle réservait aux autorités la tenue des registres. Néanmoins, les prêtres continuèrent à tenir de leur côté des registres, un peu de temps, en divers endroits '^^ Chantai, à lépoque de son mariage, demeurait dans la paroisse d'Ainay. Or, les registres de cette paroisse contiennent la mention d'un dernier mariage à la date du 30 octobre, dix jours après la signature du contrat Fontanes-Cathelin, lendemain de l'enregistrement de ce contrat. Chantai ne s'est pas mariée dans sa paroisse avant le 30 octobre. Le jour même où Ton inscrit le dernier mariage de la paroisse d'Ainay^ le registre est arrêté et parafé par l'officier de l'état-civil; et, dès lors, le registre sert pour l'inscription des

mariages civils jusqu'à la fin de cette année 1792 : le mariage de Chantai ne figure pas dans cette période. Les registres particuliers de Tétat-civil commencent au l'"" janvier 1193 : et le mariage de Chantai n'y figure pas. C'est à se demander ai Chantai, au bout du compte, se maria jamais. Elle a dû se marier, cependant. Mais où? A Lyon, certainement. Toutes les pièces qui indiquent son mariage le placent à Lyon. Et alors, comment se fait-il que les registres ne contiennent pas la men-« tion de ce mariage? Eh! bien, il y eut, après la promulgation de la loi du 20 septembre 1792, une période d'incertitude. La loi ne considérait plus le mariage que comme un « contrat civil »-•*. Beaucoup de personnes — et, principalement, les vrais catholiques, offensés par ce principe — conclurent de là qu'il suffisait, somme toute, qu'elles se présentassent devant un « officier public » de leur choix, un notaire, ou même un huissier ^'\ Cela se fit, assez souvent. On devait ensuite, pour obéir à la lettre des règlements, déclarer son mariage devant Tofficier public de la municipalité ; mais on négligeait volontiers cette formalité, car on gardait, et en dépit des lois, la croyance religieuse que le mariage fût un sacrement conféré par les prêtres. Je suppose que Fontanes et Chantai se contentèrent, civilement, du contrat passé devant maître André, notaire de la famille. Le contrat ne fait mention que de la cérémonie qui doit êlre célébrée à l'église : il ne parle pas d'un projet de mariage civil. Quant au mariage religieux, peut-être fut-il célébré à la paroisse d'Ainay après le 30 octobre, quand la paroisse n'avait plus son registre.

Peut-être aussi l'abbe de Vitry maria-t-il, sans plus de cérémonie, sa nièce Chantai, un jour, en disant sa messe. Il est à noter que, dans aucune des pièces officielles (inventaires, procurations, actes de décès) où le mariage de Chantai et de Fontanes est indiqué, la date exacte du mariage n'est donnée.

Mais enfin, tant bien que mal, et d'une façon qui ne semble pas tout à fait régulière, voici Chantai mariée au gré de son cœur. Elle n'a plus qu'à être heureuse. Elle aurait dit naguère : « Je m'en charge ! » et ce sera très malaisé.

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