‹ Joseph MéryChapitre 3 sur 8 · L ENFANT · texte numérisé non relu

L ENFANT

paternelle et près des genoux de sa mère, excellente femme, qui l'entoura de soins affectueux et qui lui inculqua des principes dont il se souvint jusqu'à sa dernière heure, car Méry resta tou- « jours croyant. Il était plutôt malingre que robuste, plutôt laid que beau, et Théophile Gautier put plus tard l'appeier,en plaisantant : le christ des singes. Cependant M. de Pontmartin a écrit :

« Si, au physique, Méry était fort laid, le sobriquet de christ des singes, inventé par Théophile Gautier, donnerait une idée fort inexacte de cette laideur, qu'on oubliait en l'écoutant.

Les singes ont des petits yeux et le museau allongé; et le trait caractéristique de la figure de Méry était l'aplatissement d'un nez effroyablement camard entre deux grands yeux pétillants d'esprit. »

Vers l'âge de huit ans, Joseph Méry entra comme élève au Petit Séminaire pour commencer son éducation. Un

do ses premiers maîtres fut l'abbé Carrier, auquel il dut les principales bases de tout son vaste savoir. L'abbé Carrier était un ancien bénédictin, et c'est à lui que Méry a fait allusion dans certain passage du Carnaval à Paris :

« Cet homme avait passé presque toute sa vie dans des études graves et étendues : il s'était consacré sans réserve aux plus doctes recherches et, tant que l'ordre des Bénédictins exista, il prit une part active aux grands travaux que ces religieux ont accomplis dans l'intérêt de l'histoire et des lettres.

« Je ne saurais dire avec quel charme cet esprit si savant se mettait à la portée de la faible intelligence d'un enfant, afin de lui faire comprendre les notions les plus élevées et les plus graves.

« Il ne m'apprit pas seulement le grec et le latin, il me fit vivre dans l'antiquité, au siècle de Périclès et

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d'Aug-uste, et dans la familiarité de tous les hommes illustres, dont je lisais avec lui les faits glorieux.

a Sur ce pivot classique, il me faisait, par un art singulier, visiter toute la sphère intellectuelle.

« La grammaire générale, les écrivains français justement célèbres, la géographie et l'histoire tournaient sur cet axe et s'arrêtaient devant l'examen du maître et de l'élève.

« Mon professeur me disait souvent:

Cher enfant, je ne veux pas t'apprendre beaucoup, mais je te mets à môme de tout savoir. »

Combien différente est l'éducation actuelle ! Aujourd'hui on ne cherche pas à instruire, mais seulement à remplir le plus possible le cerveau des enfants, afin de leur permettre de répondre à un interrogatoire, d'après un programme et avec des manuels !

Aujourd'hui, on cherche à faire des bacheliers de dix-sept ans et des ignorants de vingt ans !

Des milliers de jeunes gens sortent tous les ans des collèges de France, et passent l'examen destiné à couronner huit à neuf ans d'études. Cet examen suppose la connaissance détaillée de tous les auteurs de Fantiquité : il descend chronologiquement la série des dates de toutes les histoires de tous les pays, depuis l'origine du monde ; la géographie de toutes les contrées, à toutes les époques, en est. nécessairement le corollaire. Cet examen exige encore la connaissance des langues vivantes, puis un vaste appendice d'études naturelles, physiques et mathématiques. Mais, le lendemain de l'obtention du grade, on a dans sa poche un diplôme qui vous déclare savant sous le grand sceau de l'Etat et avec le contre-seing d'un ministre et on ne sait rien, on n'a ni connaissances élevées ni connaissances pratiques, parce qu'on a trop appris pour ne point tout oublier.

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« Les lycées , ainsi que lo disait Moiitaleiiibert, ressemblent à des haras où l'on dresse quelques chevaux de coursa, elle résultat général de l'enseignement universitaire c'est l'abâtardissement intellectuel de la race française. »

Joseph Méry, au contraire, n'oublia jamais ce qu'il avait appris, grâce à Tabbé Carrier. Il était, il est vrai, doué d'une mémoire prodigieuse. Plus tard, il citait souvent, dans la conversation, des passages de la Soynme de saint Thomas d'Aquin. Il savait tous ses classiques par cœur,notamment Ovide, Quinte-Curce, Horace et surtout Virgile, qui était son auteur préféré. Il relisait sans cesse les G ôorgiques et, vers la fin de sa vie, il paria un jour qu'il réciterait tout le deuxième livre de V Enéide yOt il gagna son pari. Enfin il lisait et avait beaucoup lu.

Mais on était en 1809. Napoléon P' avait fondé TUniversité ; toutefois il

ne voyait pas ses lycées se remplir. 11 décida alors la suppression de renseignement libre : mesure inique, vexatoire, persécutrice et qui a été, malheureusement, presque renouvelée de nos jours. Le décret du 9 avril 1809 portait qu'aucune école ne pouvait exister en France, si elle n'était régie par les membres de l'Université et soumise à ses règles. Le Petit Séminaire de Marseille, atteint dans son existence, fut obligé de suspendre ses cours, et Méry entra au Lycée.

On vantait beaucoup l'instruction universitaire, et le nouvel élève du Lycée craignait d'être inférieur à ses nouveaux condisciples. « J'avais peur, dit-il dans le Carnaval à Paris, de n'être qu'un ignorant, au milieu de la haute éducation dont on me parlait sans cesse.

Je fus donc très étonné de lutter avec avantage, dans les compositions, avec de grands gaillards âgés de

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quinze à seize ans ; de la tî^oisièine, on l'on m'avait admis comme un phénomène, je passai dans la môme année à la seconde, ce qui était sans exemple.

Grâce à la robuste et saine instruction que je devais à mon premier maître, trois années me suffirent pour terminer mes études.

Ces. trois années furent une suite de triomphes; à chaque distribution de prix, j'avais toutes les couronnes. »

Est-ce bien de lui réellement que Méry a ainsi parlé et, en tout cas, ne s'est-il pas fait illusion ? On peut en douter quand on a eu en mains les divers palmarès du Lycée de Marseille et quand on n'y a pas vu figurer son nom.

Toutefois, Alexandre Dumas, qui fut son ami intime, dit de Méry dans ses Mémoires : « Il sait tout, ou à peu près tout ce qu'on peut savoir; il connaît la Grèce comme Platon, Rome comme Vitruve; il parle latin comme

Cicéron, italien comme Dante, anglais comme lord Palmerston.

« Il est savant comme l'était Nodier; il est poète comme nous tous ensemble; il est paresseux comme Figaro, et spirituel... comme Mcry. »

Ces quelques lignes esquissent parfaitement Mévy, bien qu'elles soient exagérées, comme beaucoup d'écrits de Dumas. Ainsi que la plupart des jeunes gens de l'époque, si Méry connaissait bien les choses anciennes, il était peu au courant des sciences modernes. Un de ses amis, Sébastien Berteaut, a même assuré qu'il ne connaissait aucune langue étrangère. Mais cela est bien difficile à croire, quand on a lu ses divers ouvrages et qu'on sait avec quel talent il a parlé de l'Angleterre et de l'Italie. Ce qui est certain, c'est que Joseph Méry connut la langue provençale et lui porta toujours un culte spécial. Ce qui est certain aussi, c'est qu'il avait horreur des chif-

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fres. C'est pourquoi M. de Mirecourt a eu tort (le dire : « Il est mathématicien comme Euclide. »

Mais ce qui sauvait M6ry, partout et toujours, c'était sa graude assimilatiou à tout. Ses nombreuses lectures avaient fait que rien ne lui était inconnu et qu'il pouvait causer sur n'importe quel sujet. Il savait l'histoire et il l'a prouvé dans tous ses romans et, en particulier, dans les Nuits d'Orient et dans Constantinople et la Mer Noire. Dans ses simples Nuits Espagnoles, il a enseigné, en des pages pleines d'esprit et de gaieté, beaucoup plus d'astronomie que certains professeurs pendant toute une année. Il fut l'ami de Barthélémy Lapommeraye, conservateur du muséum d'histoire naturelle à Marseille, et c'est auprès de lui qu'il étudia les animaux dont, plus tard, il décrivit très agréablement les mœurs dans diverses chroniques. Les coqs et les poules, surtout, lui ont inspiré des pages charmantes.

Méry savait donc beaucoup, mais il avait l'ambition d'apprendre aux autres tout ce qu'il savait ; et pour cela deux choses lui étaient nécessaires :

une place de professeur et un journal.

C'est vers ces deux buts que tendirent ses premiers efforts, et il fut assez heureux pour les atteindre tous les deux.

Qu'est-ce qu'une grande vie ? a dit Alfred de Vigny. — Une pensée de jeunesse réalisée par l'âge mûr.

A quinze ans, Joseph Méry sortit du Lycée, ses études achevées ; il aida quelque peu son père pendant près dû deux années, et fit la connaissance, à la même époque, d'un jeune homme do son âg-e, Auguste Barthélémy.

Auguste Barthélémy était né à Marseille en 1796, et il venait de sortir du collège de Sorèze où il avait fait ses études. Dès sa rentrée dans sa ville natale, Barthélémy se fit connaître dans le monde littéraire par une satire contre les Capucins qui ont été pendant un temps, à Marseille, très impopulaires.On débitait contre eux autant de fables qu'on en débita dix ans plus tard contre les Jésuites.

Liés bientôt d'une étroite amitié, Mé-

ry et Barthélémy s'amusèrent à rimer ensemble et, dès ce moment, exista entr'eux une association poétique qui devait donner des chefs-d'œuvre. Barthélémy ayant un jour décoché quelques traits mordants contre M. de Chalabre, fermier des jeux, le fils de ce personnage lui en demanda raison.

11 y eut duel, mais peu grave, et Méry fut un des témoins de Barthélémy.

Joseph Méry et ses frères passaient chaque année leurs vacances à Gémenos et à Saint-Pons, ces sites privilégiés de la nature. Les eaux et les ombrages enchantèrent l'ami de Barthélémy et, désireux de suivre les traces de l'abbé Deliile, il composa une Ode à Gémenos :

Salut bocage que j'adore,

Salut silencieux vallons ;

De ma lyre, trop faible encore,

Vous entendez les premiers sons.

Gémenos, à ton paysage

Je rends un poétique hommage,

Ton aspect attendrit mon cœur ;

Déjà mon âme consolée

Réalise dans ta vallée

Les rêves brillants du bonheur.

« J'ai fait plus de cent fois le pèlerinage de Saint-Pons, j'ai visité cette vallée à toutes les époques de ma vie; ma raison d'homme ne m'a point fait rougir de mon admiration d'enfant.

Dansles ennuyeuses classes du collège, j'évoquais, à l'époque des vacances, le souvenir de ces beaux ombrages dont je croyais sentir la fraîcheur à quatre lieues de distance. J'ai vu Gémenos et St-Pons avec tous les accidents de la saison et du jour, et jamais la vive impression que Taspect de ces beaux lieux me fit ressentir, quand je les contemplai pour la première fois, ne s'est effacée démon âme.»

Mais ces loisirs poétiques ne furent pas de grande durée. C'était en 1814 ; les événements politiques qui s'accomplissaient portaient au commerce un coup très funeste. Le père Méry fut ruiné par une spéculation : à son réveil,un matin, il se trouva sans ressources. Il ne pouvait plus dès lors subve-

nir aux besoins de sa famille, et son fils Joseph, qui avait dix- sept ans, entra, en qualité de professeur, au pensionnat très renommé de M. Revest, au Castellet, près de Toulon. Joseph Méry ne resta que peu de temps dans ce pensionnat, et il se trouvait de nouveau à Marseille quand Napoléon, ayant abandonné l'île d'Elbe, débarqua au golfe Juan.

L'audace de Bonaparte irrita principalement le Midi. L'Eclaireur Marseillais, dans son numéro du 4 mars 1815, s'exprimait ainsi : « Marseillais ! l'avez -vous entendu? avez-vous -pu croire à cet excès d'audace ? à ce nouvel acte de démence ? Cet homme que, le poids de ses forfaits, que la volonté des souverains, que les malédictions des peuples semblaient devoir à jamais confiner dans son Isle, ose porter ses criminelles espérances sur une terre qui l'a rejeté de son sein. »

D'oii venait la haine de Marseille contre Napoléon ?

Marseille a toujours voulu son bienêtre et son repos. Or, sous le premier Empire, cette succession de guerres et de conquêtes avait été pour elle l'agitation et la ruine. L'expédition d'Egypte lui avait coûté, dès le début, la perte de ses relations avec le Tievant;le traité d'Amiens n'avait nullement protégé sa marine,et la guerre à mort faite al' Angleterre avait été funeste à tous ses intérêts. Si l'on joint à cela la nécessité de nouveaux impôts et l'accroissement des anciens, Taugmentation des droits d'importation sur diverses marchandises, la misère affreuse dans laquelle se trouva plongée Marseille par suite de l'arrêt complet de son commerce, les rigueurs de la conscription, les exactions des Droitsréunis et le despotisme de quelques autorités locales, on comprendra que les Marseillais n'apprirent pas sans mécontentemeat la rentrée en France de l'empereur.

Ils étaient justement dans l'attente de réformes que le comte d'Artois était venu leur promettre au milieu des plus vives acclamations, quand on leur annonça l'étrange nouvelle, aussitôt, ils courent tous aux armes, se rassemblent immédiatement devant l'hôtel du maréchal Masséua, gouverneur de Marseille, et demandent à grands cris à marcher contre Napoléon.

Masséna paralysa ces efforts et ne laissa partir un bataillon de quatre cent cinquante volontaires que le jour oii il fut certain que cette troupe n'empêcherait point le fugitif de l'île d'Elbe de tracer de Cannes à Paris ce que Chateaubriand a appelé une ligne de feu.

Mais l'émotion avait été trop vive pour que les conséquences s'en arrêtassent là. Le duc d'Angoulême était parti de Bordeaux afin de recruter dans les contrées méridionales une armée capable de s'opposer aux progrès de

Napoléon. Le prince trouva partout des esprits favorables à la cause des Bourbons et des compagnies franches s'organisèrent à Marseille.

Méry avait été élevé en haine de Bonaparte. Son ami Barthélémy de môme. Tous deux, bien que n'ayant pas l'âge de porter les armes, s'enrôlèrent dans ces compagnies et marchèrent contre l'empereur.

L'armée recrutée par le duc d'Angouleme avait été divisée en trois corps qui devaient se réunir sous les murs de Lyon. Le premier corps, formé dans le département des Bouchesdu-Rhône et commandé par le général Ernouf, devait déboucher de Sisteron sur Gap et Grenoble. Le 30 mars 1815, les bataillons marseillais se mettent en marche et se trouvent réunis le 7 avril à Sisteron, avec un effectif de 1500 hommes. Le drapeau tricolore flottait à Gap et sur la route, jusqu'au village de la Saulce où étaient établis, avec de

l'artillerie, les postes avancés des régiments ralliés à Napoléon. Le général Ernouf donna ordre de marcher en avant et de s'emparer de la Saulce.

Mais ' les Marseillais se trouvèrent bientôt en face de deux pièces de canon : un peloton d'iufanterie qui soutenait cette batterie fit feu et mit en fuite l'avant-garde royaliste. Les 1500 hommes qui venaient derrière rompirent alors leurs rangs, furent poursuivis et massacrés. Le même jour, les troupes du duc d'Angoulême, concentrées à Valence, battirent en retraite : la position du prince était désespérée ; il se rendit.

Méry et Barthélémy furent parmi les peu nombreux marseillais qui échappèrent au massacre de la Saulce et qui, malgré leur insuccès, furent reçus à leur retour par d'enthousiastes acclamations,

Marseille, en punition de sa conduite, eut à subir l'état de siège et res-

sembla bientôt à un vaste camp : les soldats bivouaquaient à côté de leurs fusils en faisceaux. Ces démonstrations redoutables suffisaient pour intimider les plus audacieux; malheureusement le maréchal Brune, qui commandait la place, ne retint pas la garnison dans les limites d'une consigne inflexible :

il laissa le sang ruisseler dans les rues et poussa ainsi aux terribles représailles qui furent exercées par la population le jour où elle apprit que l'aigle impériale avait succombé sur le champ de bataille de Waterloo.

Joseph Méry assista à ces horribles scènes, et elles firent sur son esprit une telle impression qu'elles amenèrent plus tard sa conversion politique.

Dès ce jour-là même, bien que dans les rangs de ceux qui criaient : Vive le Roi ! il sauva, dit-on, d'une mort certaine,par son intervention courageuse, un menuisier de la rue Neuve, accusé de fidélité à Bonaparte. « Je puis dire.

a-t-il écrit, que je suis entré dans le monde au milieu du retentissement de ces horribles scènes. » C'est avec les souvenirs de ces événements qu'il écrivit quelques années après ce « drame plus vrai que l'histoire », intitulé ÏAssassinat^ où il a raconté la mort d'un vieillard nommé Angles, tué à Marseille le 25 juin 1815. Il faut reconnaître que ce drame n'a rien de bien poignant. C'est une œuvre politique, mais c'est peut-être la moins bonne des œuvres littéraires de Méry.

Le calme rétabli, Joseph Méry reprit sa place dans le professorat et entra, le 2 janvier 1816, au pensionnat de M.

Cauvière, pensionnat dont le souvenir est encore gravé dans le cœur de plusieurs générations marseillaises. Son frère, Louis Méry, qui fut rédacteur en chef du Sémaphore de Marseille et qui devint professeur de littérature étrangère à la Faculté d'Aix, débuta aussi dans ce pensionnat et ils y pro-

fessèrent tous deux ensemble pendant quelque temps. Louis Méry était né le 2 juin 1800, trois ans après Joseph. Il a publié divers travaux intéressant Marseille et la Provence.

Bien que tout jeune, Joseph Méry sut se faire écouter , respecter, obéir. Mais il s'aperçut vite que le professorat ne lui laissait point assez de liberté, et, les affaires commerciales de son père s étant un peu améliorées, il partit pour Paris, où il voulait faire son droit. Arrivé dans la capitale, les bancs des cafés le trouvèrent plus assidu que ceux de l'école. Il cultiva les muses et le beau sexe et abandonna le code civil et le droit romain.

En même temps, Méry était déjà saisi de la passion du jeu. Venu à Paris avec cinq francs, il les joua le premier soir et fut assez heureux pour gagner en quelques heures 1200 francs qui lui permirent de vivre pendant plusieurs mois. Mais sa famille, ayant appris sa

conduite, le rappela auprès d'elle. Il revint à Marseille, laissant sa malle au Mont-de -Piété.

Méry fut alors envoyé à Aix pour continuer son droit. Mais il ne fut pas plus sage qu'à Paris et fréquenta de nouveau le tapis vert et les estaminets, tout en se faisant appeler le chevalier de Méry. Son frère Louis a raconté les souvenirs de l'école de droit dans un volume intitulé : Les Boucles d'oreilles oii il a donné de nombreux détails sur la jeunesse d'Adolphe Thiers,. qui fut leur camarade. La famille Méry ne pouvant plus, de nouveau, suffire aux dépenses de leur fils paya ses dettes et le fit retourner définitivement.

A cette époque, Alphonse Rabbe était une personnalité littéraire à Marseille. Né à Riez, en 1786, Rabbe était entré dans le monde à la suite de brillantes études, avec un esprit remuant, Tin caractère intrépide, des passions vives, de l'esprit, du cœur, un geste

mâle et parlant, une éloquence noble, hardie, entraînante. Il fut d'abord militaire et pénétra en Espagne, à la suite de Napoléon, en qualité de munitionnaire. En 1814, il prit parti pour la Restauration et publia contre l'empereur deux brochures violentes. Il fut de l'expédition de la Saulce et écrivit des pamphlets en style furibond pour flétrir la trahison du maréchal Masséna qui prêta la main à l'aventure du 20 mars. Plus tard, ayant passé dans le camp libéral et brûlant ce qu'il avait adoré, il disait : « Je voudrais couper cette main qui a écrit les Massenab^es ! » Après avoir déserté la cause bourbonnienne, Rabbe suivit pendant quelque temps à Aix la carrière du barreau avec assez de succès; mais il n'y trouva pas pourtant les ressources nécessaires à ses dépenses, et il vint à Marseille où son salon de la rue de la Darse fut chaque soir très fréquenté.

Auprès de Rabbe on était charmé.

C'est que son esprit était façonné à tous les hommes, à tous les entretiens : avec ses vastes lectures, sa merveilleuse sagacité, sa forte mémoire, sa vive ima^j^i nation, son goût universel, il parlait de poésie, de peinture, d'histoire, de théâtre, de statistique, de politique, avec une propriété d'expression, un luxe de pensées et d'images si étonnants, qu'on disait de lui: « Ses improvisations de saloQ sont supérieures à ses articles écrits. »

Joseph Méry fut introduit un soir dans le salon de Rabbe et il s'y fit bientôt remarquer. Il était de ceux qui avaient vu Paris, et c'était alors chose rare. Il le savait et, plein d'un juvénile orgueil, il disait :

J'ai vu la reine des cités J'ai vu la Seine obéissante.

C'est dans ce salon de la rue de la Darse que fut décidée la création du Phocéen^ journal des arts et du

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commerce, dont le premier numéro parut le 5 janvier 1820 et dont Rabbe prit la direction.

Ce dernier se plaisait à paraître ennemi du clergé et les violences antireligieuses du Phocéen éclatèrent dès le premier numéro. Justement alors avait lieu à Marseille une célèbre mission prêchée par des' hommes professant le contraire de la glaciale maxime de Talleyrand : « Surtout, pas de zèle ! >» Ces missionnaires avaient, eux, beaucoup de zèle et ce zèle leur réussissait car ils ranimaient la foi religieuse dans tout Marseille. Rabbe profita de l'occasion et annonça que le séjour et les pieux travaux des missionnaires lui ouvraient un domaine passablement étendu. Aussitôt il commença la publication de Lettres édifiantes et curieuses qui voulaient faire concurrence aux Provinciales de Pascal.

Les continuels sarcasmes, dont les colonnes du Phocéen étaient rem-

plies, irritèrent contre Rabbe plusieurs même de ses amis. Joseph Mory avait jusque-là confié seulement à Auguste Barthélémy le fruit de ses veilles : il profita des violences de Rabbe pour se lancer au grand jour de la publicité, et, après avoir signé L. J. M. quelques articles dans le Journal de Marseille^ il fit paraître une brochure intitulée : La Mission, .

Le Journal de Marseille du 12 février 1820 disait : « Un jeune étudiant en droit vient d'entreprendre la défense des missionnaires dans une petite brochure fort bien écrite. Les gens de bien verront avec plaisir en la lisant qu'il existe encore dans nos écoles de droit des élèves qui, détestant les doctrines de l'irréligion et de la révolte, pensent qu'on peut devenir célèbre au barreau, en suivant une route opposée à celle du libéralisme.» Rabbe, dans le P/iocéen,rendait compte en ces termes de cette brochure : « Voici du talent,

voici de rimagination,du style et, ce qui vaut encore mieux que tout cela, de l'honnêteté et de la candeur! Voici une apologie des missionnaires sans injures, sans fiel, voici enfin de l'inattendu... »

Méry avait écrit : « Je voudrais bien savoir si tous les adversaires des missionnaires accepteraient avec joie les pénibles fonctions que ce titre leur impose. Iront-ils consoler le moribond à son chevet? le criminel dans les fers ou sous la hache du bourreau?

l'infortuné sur un grabat où il étale les misères? Veut-on de plus grands miracles de leur héroïsme? Quel est l'homme qui a pu lire sans attendrissement ces aimables descriptions que tant d'écrivains ont faites des républiques fondées par les jésuites dans les champs du Paraguay?....

« Ce pauvre missionnaire, qui

s'arrachait volontairement aux douceurs de la société pour aller convertir à la loi de Jésus -Christ des sauva-

ges errants dans les bois, ne se flattait pas que la postérité conserverait la mémoire de son nom; il savait qu'il mourrait inconnu au milieu des sauvages ; mais il ne savait pas qu'une époque arriverait où tant de généreux travaux, où tant de voyages entrepris pour le bonheur des hommes, où tant de maux soufferts pour la religion, loin d'être des titres à la reconnaissance et à l'admiration deviendraient des sujets de mépris.»

« Des sujets de mépris ! s'écriait Rabbe. Et pour qui, je vous le demande ?.. jeune homme, n'abjurez pas cette candeur et cette bonne foi sans laquelle le plus beau talent n'obtient que de stériles succès. Réfléchissez, et voyez s'il y a quelque commune mesure entre les fondateurs de la République chrétienne du Paraguay ou les missionnaires dans les forêts de la Louisiane et les planteurs de croix à Marseille ? »

Les réiîcxions du jeune écrivain fu rent telles que les désirait Rabbe,ct un jour, quelques années plus tard, s'adressant à Sidi Mahmoud qui était sensé visiter une église, Méry put s'écrier ;

Eh bien, qu'aperçois- tu? de noirs missionnaires Hurlant sur des tréteaux, escaladant les chaires, Plantant, aux frais publics, de gigantesques croix, Kl dictant aux Préfets leurs souveraines lois. Protégés par VÉtoile et la gendarmerie, Ces commis voyageurs de la tartuferie D'un farouche Seide étouffent les remords. Pour fapper les vfvants, troublent la paix des morts; Sur leur chaire tonnante, où s'allume la poudre, Ils osent de leur Dieu parolier le foudre, Sonnent de la trompette, annoncent hardiment Pour le trente du mois le dernier jugement ; Puis dans tous les hameaux, que leur zèle ravage, Ils font au pauvre serf chérir son esclavage. Et, gorgés de trésors, placent au dcrnier-trois L'aumône des chrétiens chez le banquier des rois.

En Fespace de six années, quelle chute ! Comment s'était-elle produite ?

Méry était resté, nous l'avons dit, mal disposé depuis les scènes de 1815. Les conversations de Rabbe le décidèrent et, d'ardent royaliste qu'il avait été, il devint bonapartiste et libéral. Sa pieu-

se mère ne put rien contre lui et son père, ancien élève du Séminaire du Bon-Pasteur et ultra-royaliste, lui prodiga inutilement les plus sévères remontrances. Joseph Méry devint un des collaborateurs du Phocéen et se signala comme un journaliste incisif, spirituel, mordant. Mais Rabbe, après avoir maltraité et calomnié les missionnaires, attaqua les autorités et ne reprocha rien moins qu'un vol de cinq millions au préfet et au maire. En même temps, il publia divers articles politiques dans son journal qui n'avait pas fourni le cautionnement alors exigé par la loi. A la suite de ces divers délits commis par son directeur, le Phocéen, après une existence de trois mois, fut supprimé par la censure pour outrages à la morale publique et religieuse.

Une action judiciaire fut même commeucée et, pendant quelques jours, Rabbe fut détenu. C'est à ce moment

iqu'unsoir, clan« los escaliers du Palaisde-Justice, la foule faillit lui faire uu mauvais parti. 11 reçut môme plusieurs coups et dès lors se fit passer pour un martyr de sa cause. Ce fut avec cette réputation qu'il arriva à Paris, appelé par -Thiers et Mignet qui l'avaient connu à Aix et qui avaient déjà pris position dans la capitale. Rabbe écrivit au Courrier Français et aux Tablettes Universelles^ puis publia divers résumés, falsifications de l'histoire, où dominait l'esprit révolutionnaire et auxquels l'opposition politique fit un succès de vogue.

A Marseille, le Phocéen ayant été supprimé, Méry et quelques jeunes gens qui s'étaient liés dans les salons de Rabbe fondèrent le Caducée qui naquit le 8 novembre 1820. C'est Ronchon,ancien étudiant en droit et alors imprimeur, qui eut le premier l'idée du journal. Sans Ronchon et sans ses presses complaisantes, surtout en l'état

de pénurie financière où se trouvait la rédaction, comment la nouvelle feuille aurait-elle eu chance de paraître et de vivre quelque peu ? D'autant plus que le Caducée sonna d'abord dans le désert la trompette d'abonnement.

Louis Méry a raconté, dans le Sémaphore du 17 mai 1839,quelques souvenirs relatifs au Caducée :

« Le premier numéro parut rue St- Ferréol, n'' 7, un dimanche à onze heures du matin. Tous les rédacteurs assistèrent à la naissance de l'enfant... Le peu d'habitude qu'avaient les ouvriers de tirer un journal fit perdre un temps considérable.. .L'imprimeur suait à grosses gouttes... Enfin le cadre tomba,se releva^ tomba encore; la machine cria,gémit, les feuilles se succédèrent avec promptitude ; l'enfant était venu à terme.

Il y avait autour de nouveau-né une grande joie; • l'imprimeur le bap-

tisa de ses larmes de tendresse; les rédacteurs le prirent dans leurs mains, lo baisèrent au front, et lui promirent un grand succès dans le monde

Imprimeur et rédacteurs étaient réunis dans une espèce de grande cage où, sur une table, était placé un grand livre d'abonnements, dont les pages blanches étaient vierges de tout nom.

Deux heures sonnèrent, un grand silence se fit pour mieux entendre le doux bruit que ferait le pas d'un abonné montant par l'escalier. Dès que s'ouvrait la porte de l'imprimerie, au fond de laquelle s'élevait la cage de la rédaction et de l'abonnement, tous les visages exprimaient un vif sentiment de satisfaction. Hélas ! on entrait de temps en temps, mais c'était pour faire quelque commande d'étiquettes à bouteilles ou autres de ce genre. L'employé chargé d'inscrire les abonnements avait, dès la première entrée, ouvert son livre et attendu, la plume

derrière Toreille ; jusqu'à cinq heure»

la plume garda la même place.

— Allons, ce sera pour demain ! diton d'une voix unanime.

Le lendemain se passa comme la veille... Les jours se suivirent et se ressemblèrent... Les rédacteurs se décourag-eaient, perdant leur temps à regarder parla fenêtre pour tâcher de surprendre sur le visage des passants quelques velléités d'abonnement. Mais l'imprimeur gardait une foi imperturbable au succès du Caducée,

— Ils viendront, disait-il; Rome ne s'est pas bâtie en un jour; et il ajoutait : Faites des charades, on les aime à Marseille; annoncez aussi les bénédictions que les églises doivent donner dans la semaine... Nous finirons par gagner de l'argent.

Cependant le journal s'émancipait :

son feuilleton devenait sémillant; ses premiei's Marseille y i^vàawi h l'opposition,., mais les abonnés ne venaient

pas plus pour cela, et deux mois s'étaient écoulés déjà î . . Un jour pourtant, quatre heures sonnaient, quand un grand jeune homme, au visage pâle, à la taille élancée, vêtu d'un habit dont la couleur ouvrait un vaste champ aux conjectures, s'avance poliment vers la cage, en franchit le seuil et, le chapeau bien bas, prononce clairement cette phrase étonnante :

— Messieurs, est-ce ici qu'on s'abonne au Caducée ?

11 y eut dans la cage un mouvement de stupéfaction et même dliésitation.

L'individu répéta sa question. Le scribe seul ne perdit pas la tcte. Il prit «a plume, appuya sa main sur le grand livre, haussa ses lunettes et, se tournant avec dignité vers le grand jeune homme, il répondit d'un ton dégagé :

— Oui, monsieur, c'est précisément

— Eh bien ! répondit le grand jeune homme, en se redressant de toute la

hauteur de sa taille, je viens prendre un abonnement.

— Votre nom et votre demeure^ monsieur? fit le scribe.

— Bocage, artiste dramatique au Grand-Théâtre.

Les rédacteurs ouvraient grandement les yeux pour contempler l'abonné phénomène... L'abonné» cet être fantastique, avait quitté sa demeure aérienne ; il se révélait sous une forme humaine et palpable. On l'entoura, on ne pouvait se rassasier de le contempler. Le jeune homme, objet de cette admiration, ne se rendait pas trop compte de l'ovation silencieuse qu'il recevait; il se laissa vénérer, et reçut, en se retirant, les salutations les plus empressées.

L'imprimeur exultait; il envoya vingt numéros du Caducée à Bocage, déclarant que cet artiste irait loin. »

Sans s'en douter, Ronchon disait vrai. Bocage devint un des plus bril-

lants artistes do Paris, et, le premier abonné du Caducée^ fut plus tard le créateur de divers rôle^ des drames de Joseph Mory.

Kouchon avait couvé un organe royaliste, il donna naissance à un « serpent libéral ». Quand il s'en aperçut il était trop tard : l'affaire était lancée. Le Caducée prit une assez grande importance en Provence oii il était le seul organe sérieux du moment. Il fit souvent sensation par ses allures cavalières et son humeur frondeuse.

Les rédacteurs du nouveau journal étaient : « un futur député,deux futurs poètes, un futur procureur général, un futur lieutenant général, un futur romancier, plusieurs courtiers marrons et un docteur qui eut plus tard l'honneur de veiller sur la santé de l'empereur du Brésil. »

Le futur député c'était Elysée Reynard, alors apprenti négociant, mais

déjà l'une des notabilités du libéralisme marseillais; le futur procureur général c'était Toussaint Borély, dont on garde encore le souvenir à Aix et dont Méry a parlé dans André Chénier ; le futur lieutenant général c'était Henri de Girard, alors capitaine en garnison à Marseille. En 1831, Henri de Girard alla combattre en Pologne et obtint là le grade de lieutenant-général. Le futur romancier était Léon Gozlan ; le docteur était le docteur Sigaud qui, après avoir fait quelques journaux, entr'autres VAsclépiade, journal de médecine, chirurgie et pharmacie, alla, en effet, chercher fortune au Brésil.

Enfin les deux futurs poètes étaient Joseph Méry et Barthélémy.

Le Caducée suivit la voie dans laquelle le Phocéen l'avait précédé, et il fut d'abord poursuivi pour avoir parlé politique alors qu'il n'avait pas de cautionnement. Méry attaqua ensuite violemment, dans les colonnes du journal,

lin jcsLiitc, l'abbé Eliça-Garay. L'abbé Eliça-Garay était membre du Conseil royal do rinstriiction publif[ue, et il allait partout répétant que lo roi voulait qu'on formât dans les écoles de son royaume do bons chrétiens et des sujets dévoués. Méry l'accusa d'enjoindre expressément aux professeurs de ne donner les prix qu'à ceux des élèves qui étaient les plus religieux, et d'avoir dit : « Il faut avoir deux poids et deux mesures. » Le jeune iournalisto fut poursuivi et condamné à trois mois de prison et six cents francs d'amende. Il fit appel du jugement, et la Cour d'Aix réduisit sa peine à deux cents francs d'amende et à un mois de prison, ce qui ne l'empêcha pas de s'écrier:

Les cachots, autrefois remplis de malfaiteurs. Ne sont plus occupés que par des rédacteurs.

Les prisons de Marseille se trouvaient alors situées au Vieux Palais de Justice, dans un affreux local où tous les

détenus étaient confondus. Une paille infecte et hachée recevait les prisonniers soumis à l'action meurtrière d'une humidité permanente et d'un air corrompu. Les détenus, qui n'étaient point au secret, pouvaient se promener dans une cour étroite où le soleil ne pénétrait qu'à de rares intervalles.

C'est là que Méry subit sa peine, mais cependant avec quelques ménagements, car le procureur du roi, un de ses amis, allait chaque soir le prendre à la prison et sortait avec lui bras dessus, bras dessous, donnant au prisonnier la double liberté du corps et de la parole.

Louis Méry ne s'est pas compté au nombre des collaborateurs du Caducée ; toutefois il faisait partie de la rédaction et c'était même, bien qu'un des plus jeunes, l'homme sérieux du journal. Il préludait là aux honorables résultats qui l'attendaient dans la carrière de publiciste, de romancier, d'his-

torien et (runivcrsitaire.En parcourant la collection du Caducée, nous avons trouvé, signée de lui, une page à propos du théâtre qu'il n'est pas inutile de reproduire ici, car elle jette un certain jour sur l'éducation reçue par les frères Méry :

« En voyant le goût et la moralité bannis des ouvrages dramatiques de notre époque, on sent la terrible influence que la Révolution a eue sur nos esprits et nos cœurs. La vertu, la raison, la tranquillité des Etats ont été attaquées à l'aide de tous les prestiges qui accompagnent une représentation théâtrale... Le parterre qui, sous Louis XIV, se souleva contre une expression que Molière avait hasardée, écoute tranquillement des conversations infâmes, qui suffisent pour donner une idée de l'état des mœurs en France... Dans ce siècle funeste où tout marche à grands pas vers sa ruine, du théâtre sortent dos doctrines

qui arment les suicides d'un poignard, qui entourent de larmes et de deuil les jours de la vieillesse, qui séduisent la jeune fille, qui rompent le lien sacré de l'amour conjugal. 0 vous, mères imprudentes , qui conduisez vos filles au spectacle, si leurs jours avilis s'écoulent dans les larmes et dans la honte, sachez que la première fois qu'elles conçurent un projet criminel, ce fut au son d'une musique enchanteresse et à la voix d'un comédien...»

Pauvre Méry ! Il s'effrayait alors ; que dirait-il aujourd'hui? Nous avons fait des progrès depuis, et la scène est devenue parfois infâme. A Paris, le théâtre libre existe et on y représente de tels spectacles, les acteurs ont de telles paroles à la bouche que des hommes, qui ne sont point des pudiques pourtant, avouent être obligés de fermer les yeux et se boucher les oreilles pendant la représentation !

Au temps de Méry on ne pouvait

supposer qu'on irait si loin, et Joseph, comme son frùrc Louis, ne dépassa jamais les limites permises qu'il écrivît un roman ou qu'il fît uue pi^îoe de théâtre. C'est une justice à lui rendre.

Malheureusement on ne lui en tint pas grand compte, et M. de Pontmartin le constatait un jour dans une de ses étincellantes chroniques. « Ils n'étaient pas dans le train, disait-il en parlant de Joseph Méry et des auteurs de son temps. Ils jouaient le vieux jeu. Ils pensaient que pour intéresser honnêtement les honnêtes gens la première condition est de ne pas faire de chaque chapitre de leurs livres un attentat aux mœurs. »

Dès ses débuts au Caducée^ Joseph Méry se révéla poète par plusieurs pièces de vers qui couraient les salons, romancier par des narrations pleines d'intérêt, satirique par le ton épigrammatique qu'il donnait aux appréciations des actes et des paroles émanant

des représentants de l'autorité : il promettait ce qu'il tint plus tard.

M. Justin Cauvière, fils du chef d'institution qui avait eu autrefois Joseph Méry au nombre de ses professeurs, a publié sur le Caducée un ouvrage très intéressant, où il dit à propos de ce journal : « Il ne laissa voir que le moins possible les griifes du libéralisme qu'il tenait de sa nature indépendante et querelleuse. Il se contenta d'abord de plaire et d'intéresser ; divertissant presque toujours , sérieux au besoin, souple, alerte, attaquant à propos, parant les coups avec dextérité, adroit à lancer le trait, prompt à la riposte, dénicheur de nouvelles à effet, de scandales amusants surtout,réunissant en un mot les qualités essentielles aux feuilles du genre dont les modèles furent plus tard le Figm^o de Bohain, celui de Villemessant , la Mode, le Corsaire et le Charivari jCç^lwi surtout des années qui suivirent 1830. »

LE JEUNE HOMME 41i

Par co que nous avons déjà dit do Joseph Méry ,on doit comprendre maintenant qu'il fut au Caducée dans son élément. Aussi il s'y fit une réputation. Le Caducée cessa de paraître lo 24 janvier 1822.

11 existait alors le Journal de Marseille qui avait paru en 1815 et auquel Méry avait quelque peu collaboré dans les premiers jours de 1820. M. Simonin, père de Louis Simonin, l'ingénieur distingué qui fut rédacteur de la la France, était le propriétaire et l'imprimeur du Journal de Marseille, Il voulut transformer son organe et offrit à Méry 1,800 fr. pour rédiger le Journal de la MéditerranéCy titre nouveau que prenait la feuille qu'il imprimait.

Méry accepta et publia des Lettres Marseillaises qui furent remarquées et qui étaient adressées à « une de ces Iris en l'air comme en ont adoré tous les littérateurs de vingt ans. » Le curieux de l'affaire, c'est que Méry rem-

plaçait à ce journal un nommé F.

Achard à qui il avait fait la guerre dans le Caducée, car Achard, ancien imprimeur, avait le tort d'oublier quelquefois la grammaire si toutefois il l'avait jamais sue !

Le Journal de la Méditerranée vécut jusqu'en 1829, mais Méry n'y collabora que pendant deux années environ. Il écrivit aussi dans \q Revenant, journal de Marseille, qui parut du 3 avril au 29 mai 1823,puis dans \q Spectateur marseillais, recueil littéraire fondé par son frère Louis, et paraissant trois fois par mois à des époques indéterminées.

Joseph Méry faisait partie du C(?rcle Académique, réunion de jeunes gens qui devint plus tard V Athénée.

Le président du Cercle Atîadémique était Grange fils, jeune poète qu'une mort prématurée vint enlever après des débuts qui promettaient beaucoup.

Le Cercle Académique avait fait pa-

LE JEUNE nOMME 51

aître en 1821 un recueil littéraire ■ atitul6 V Alcyon. M6ry fut un des plus zélés collaborateurs de cette petite publication et y fît insérer certaines pièces do vers telles que VOdc à Gamenos et une épître aux Fâcheux,

Joseph Méry avait acquis une brillante notoriété à Marseille, mais il n'était point satisfait : il rêvait de Paris qu'il n'avait fait qu'entrevoir et, un beau jour, en 1824, il se décida à partir avec son ami Auguste Barthélémy.

On ne voyageait pas alors aussi facilement qu'aujourd'hui : il n'y avait ni train éclair, ni rapide, ni express, ni môme omnibus. Il fallait tout simplement monter dans une diligence qui mettait cinq ou six jours pour faire le voyage. Mais on s'amusait en route.

Ainsi, pour que nul importun ne fût tenté d'entrer dans le coupé que les deux poètes avaient retenu, Méry, dont la voix était naturellement rauque, simulait des aboiements de chien : il

redoublait quand une tôte de postulant se présentait à la portière. Barthélémy, d'un ton mielleux, disait alors au bonhomme : « Mon pauvre ami est enrag'é : pourtant ne craignez rien, il aboie seulement, mais ne mord jamais. » Invariablement le voyageur sans place préférait l'impériale et même la boîte de la voiture à ce voisinage effrayant.

LE PAMPHLETAIRE

Joseph Méry avait vingt-sept ans quand il arriva pour la seconde fois à Paris, les poches pleines, non pas d'or, mais de lettres de recommandation signées : Straforello , de Montgrand, de Panisse et autres sommités marseillaises. Mais il fut accueilli partout assez froidement ; aussi, tandis que Barthélémy allait voir Martainville, qu'il avait connu à Marseille et qui rédigeait alors le Drapeau blanc, Méry alla trouver Alphonse Rabbe.

Rabbe, réfugié à Paris, vivait de sa plume, nécessiteux, fier, ulcéré, faisant des besognes commandées, saisi de violence et de rage et défiguré par une horrible maladie contractée à vingt-six ans. Justement, il écrivait

alors son Histoire des Papes et il avait besoin de quelqu'un qui pût traduire pour lui des textes latins. Méry fut attelé à cette besogne, ce qui lui permit de faire connaissance avec les amis de Rabbe.

« Je passais souvent mes soirées, a-t-il écrit, au café de Londres, rue Jacob, où je m'instruisais en écoutant les conversations spirituelles d'Alphonse Rabbe, d'Alexis Dumesnil, de Henri de Latouche et de quelques autres célébrités du temps.»

C'est alors que Méry fut introduit dans ce monde libéral qui grandissait par les encouragements de l'opinion, par les luttes de tous les jours. Il entra dans cette société vivante et active de l'opposition du temps, représentée par ses journaux et par ses salons. Il se rangea définitivement sous le drapeau de ce libéralisme qui était à ce moment coté plus bas que le socialisme anarchique de nos jours, et il débuta ^ en

LE PAMPHLETAIRE 55

écrivant ÏAssassiriat, dont nous avons déjà parlé, mais qui no fut publié quo plus tard, cndocembro 1831.

Dans lo salon de Rabbe, Méry retrouva Adolphe Tliiers, son compatriote et son ancien camarade de l'école de droit, alors lui aussi à ses débuts. On a raconté qu'un jour Thiers, relancé par un père irrité pour n'avoir pas tenu une promesse de mariage, dut aller sur le terrain et choisit Rabbe et Méry pour témoins. On ajoutait que Téloquence de ce dernier amena un dénouement amiable de cette afîaire d'honneur.

Cette histoire n'est pas bien ceî'taine en ce qui concerne Méry. Il évita, il est vrai, un duel, mais c'est au prince Jérôme Napoléon, alors âgé de vingt et un ans, et c'était à Marseille, au mois de mai 1843.

Lo comte de La Roche-Pouchin, étant à Lucques, avait infligé au jeune prhicc un outrage en paroles. Com.mc

le duel était interdit par les lois italiennes, on convint de se battre à Marseille. Joseph Méry fut choisi pour témoin par le prince; mais, au moment oii on allait régler les conditions du combat, le secrétaire-général de la préfecture des Bouches-du-Rhône vint informer Jérôme Napoléon que si les autorités voulaient bien fermer les yeux sur l'infraction qu'il commettait en touchant le sol français dont il était exilé , elles prenaient des mesures pour que le duel n'eût pas lieu. Méry s'aboucha néanmoins le soir assez tard avec M. Léopold de Virte , l'un des témoins adverses, et, après avoir expliqué ce qui venait de se produire, proposa de vider la querelle dans la première chambre venue , le lendemain matin au point du jour.

—Le prince, ajouta Méry, se trouve dans un cas exceptionnel. Sa présence, vous le savez, n'est que tolérée pour quelques heures sur la terre de France

LE PAMPULKTAIUE 57

d'où il ost banni par une loi. Lo but de son voyag-c i\ Marseille est connu de l'autorité locale ; toutes ses démarches sont surveillées ; il veut cependant en finir à tout prix.

— Je ne saurais, dit M, de Virte, accepter pour mon ami une rencontre dans une chambre. Il n'est pas impossible de dépister la police et de se battre dans la journée à quelques kilomètres de la ville.

—Le prince Napoléon est dans un cas exceptionnel, je vous le répète, répondit Mcry, l'autorité locale le surveille. Demain son bras sera lié. Nous marchons sur un terrain brûlant : chaque heure est une année. La nuit est courte ; il no faut pas la perdre en pourparlers inutiles. Le prince proposo de vider la querelle dans une chambre, sans sortir de la ville. Ce genre do combat n'a rien d'insolite : il est fréquent en Allemag-no et dans tous les pays où le duel est proscrit.

— Mais, Monsieur, reprit vivement Léopold de Virte, est-ce qu'un pareil duel ne vous révolte pas ?

— Pas le moins du monde. C'est le seul possible. Tout duel est une chose affreuse, une épouvantable nécessité .

Dans les circonstances exceptionnelles où le prince est placé, il ne peut que se battre dans une chambre, avant le lever du soleil.

M. de Yirte ne voulut rien entendre.

A deux heures du matin Méry se retira, et, à dix heures, M. Marlot, chef de la police à Marseille, mettait par Oi'dre supérieur le prince aux arrêts.

Il protesta, tout comme si cette impossibilité de se battre l'eût vivement contrarié, et le lendemain on le forçait à quitter la France.

Il n'évita pas pourtant ce duel qui eut lieu quelque temps après dans le Wurtemberg. Les deux adversaires furent blessés.

Mais revenons à 1824, et rentrons à

LE PAMPHLKTAIRE 59

Paris. Les occupations do Méry auprùs do Rabbe ne lui rapportaient pas grand chose, aussi se d6cida-t-il à se faire cicérone. Le voilà pilotant les Anglais dans le château et le parc de Versailles, dont il connaissait à fond l'histoire et la topographie, et attrapant de ci de là une livre sterling.

Un riche lord, charme de l'érudition de ce cicérone improvisé, proposa à Joseph Méry de le prendre à son service en qualité de secrétaire, et de l'emmener à Londres.

Méry refusa :

Dieu me garde d'aller dans cette ville obscure Où l'emploi du soleil est une sinécure.

Le froid fut le plus terrible ennemi de Méry, et c'est pour se garantir contre ses frimats qu'il imagina les pantalons doublés et ouatés. Il avait horreur du climat de Paris, et il a écrit, dans la célèbre publication, le Diable à Paris, un humoristique article relatant

tout ce que ce climat avait eu de fâcheux pour les destinées des rois de France, de la patrie elle-même et de la littérature , grâce aux bronchites , aux rhumes, aux toux , aux rhumatismes qu'il avait prodigués à travers les siècles. Se moquant du ciel toujours couvert de Paris, Méry s'écriait : « On frémit de douleur en songeant que Corneille et Racine, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de St-Pierre-aux-Bœufs, n'ont connu les astres du ciel et les grâces delà nature que de réputation, et sur la foi des auteurs grecs et latins... Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique par M. de Chateaubriand , qui parvint à les naturaliser à Paris. »

Dans la Planète inhabitable^ sa critique a passé en revue tous les pays du monde et spécialement le nord

Cet enfer à la glace où les pâles humains Passent leur triste vie à se chauffer les mains.

LE PAMPnLKTAIRE Gl

Plus tard, quand Mcry fut retourné à Marseille, on se plai^^nait à Paris do son absence et, en octobre 1840, Alphonse Karr, dans ses Guêpes, disait :

« J'ouvre mes fenêtres aujourd'hui, et mon ami, le poète Méry,mourrait littéralement de froid, lui qui à Paris sortait avec trois manteaux, et n'ose plus revenir ici par crainte et par souvenir du froid qu'il y fait. »

Méry, étant à Paris, se fâchait en plaisantant contre ses amis de Marseille qui le priaient de leur écrire, et qui se croyaient permis

D'obliger un rlmeur frileux, couvert de martre, Logé sous les glaçons de la butte Montmartre A faire une chanson, à roucouler des vers.

Il leur disait :

J'ai le mal de l'hiver, j'ai l'onglée aux deux mains ;

Vestale de mon feu que toujours je rallume,

Je n'ai jamais le temps de tailler une plume.

Je me lève à midi pour économiser

Le bois et les manteaux que le froid fait user.

Cependant Méry traduisait toujours chez Rabbc des textes latins. Un ma-

tin que le maître et Télève travaillaient dans le même appartement, Soulé, directeur du Nain jaune, plus tard sénateur et ambassadeur des Etats-Unis, vint rendre visite à l'histovien des papes et lui demander quelques articles pour son journal.

— Impossible, mon cher, impossible, s'écria Rabbe avec tout l'orgueil d'un écrivain persécuté par les libraires.

Mais nous laissons de Mirecourt raconter l'anecdote :

« Le visiteur insista inutilement, et il se vit obligé de sortir sans la moindre promesse d'article.

— C'est fort bien de refuser pour vous, dit Méry qui avait assisté à la conversation, mais vous auriez pu accepter pour moi.

— Ah ! c'est juste, dit Rabbe. Où diable avais-je l'esprit ? Mais Soulé n'est plus là, comment faire ?

— Donnez moi une lettre; j'irai ce soir même au Nain jaune.

— ITiim ! fit Raljbc, jetant un coup d'œil do regret sur les in-folio latins.

Néanmoins il écnt la lettre.

Méry triomphant l'emporte, rédig-e deux articles en toute hâte et court au bureau du Nain jaiine^ où il trouve Léon Halévy et Santo Domingo.

Il leur présente sa copie avec la lettre de Rabbe.

— Oh ! oh ! lui disent ces messieurs, il y a du bon dans ces articles, mais sont- ils de vous seul ?

—Et do qui donc seraient-ils ? demanda Méry.

— Votre patron, sans doute, y a mis la main ? Il nous semble reconnaître le style de Rabbe.

— Ah ! ceci devient trop fort ! s'écria le jeune homme piqué au vif.

Qu'on me donne un sujet ! je veux le traiter à l'instant même, là, devant vous.

Léon Halovy et Santo Domingo le prennent au mot.

Ils lui proposent pour thème la Petite Poste.

Méry prend la plume et, séance tenante, il rédige un article désopilant, plein d'esprit, de verve et de gaieté, qu'on porte à l'heure même au compositeur, et qui, le lendemain, est dévoré d'un bout à l'autre de Paris.

Soulé, sans plus de retard, offre à Méry le titre de rédacteur du Nain jaune avec dix-huit cents francs d'appointements.

Huit jours après, il porte cette somme à deux mille quatre cents francs, puis à trois mille; puis la caisse ne compte plus et donne au nouveau rédacteur tout ce qu'il demande.

Méry faisait tout le journal. »

Sa place spéciale était cependant le feuilleton de critique. « Né pour admirer les autres, ma critique naissante loua beaucoup et ne dénigra aucun talent: elle osa même commettre ses premiers paradoxes en défendant les

illustres poètes et les glorieux compositeurs de cette époque ; un peu plus tard, elle poussa môme l'abus de la hardiesse jusqu'à donner le nom de chefs-d'œuvre à Moïse et à Guillaume-Tell, lorsque les savants, ennemis des paradoxes, soutenaient que « Rossini ne serait jamais qu'un léger discoureur en musique. »

Mais le A^am^^wne, écrasé par les amendes que l'on faisait alors pleuvoir sur les journaux de l'opposition, cessa de paraître. Du reste Méry n'était pas satisfait de ses premiers succès. Il rêvait, dans sa modeste mansarde, du retentissement des Messéniennes de Casimir Delavigne.

Auguste Barthélémy venait de collaborer au Drapeau blanc de Martainvillo, où on se flattait d'être plus royaliste que le roi, et il avait publié diverses poésies pour se faire bien voir de la cour. Déjà, le 1" octobre 1820, à la nouvelle de la naissance du duc

66 JOSEPH MBRY

de Bordeaux, il avait fait chanter l'événement au théâtre de Marseille :

Peuple français, sèche tes pleurs, Livre ton cœur à l'espérance, Berry renaît, et tes malheurs Sont réparés par sa naissance.

Barthélémy espérait que son zèle serait récompensé de quelque faveur ministérielle. Il alla frapper à la porte des antichambres, mais il fut toujours éconduit. A sa quarante-troisième visite cependant on lui offrit vingt francs. C'était au mois de mai 1825.

Il était furieux : il rencontre Méry, lui raconte ses peines, et tous deux voient passer les équipages de Sidi Mahmoud, envoyé du bey de Tunis pour assister au sacre de Charles X.

Méry saisit l'occasion et écrit VEpître à Sidi Mahmoud qui fonda la haute satire de l'époque. Barthélémy, dans les Adieux à Sidi Mahmoud, fit une réponse on ne peut mieux réussie, et ainsi prirent naissance les SidienneSj

premiers pamphlets collectifs de Méry et de Barthélémy, qui préludèreut à leur commune fortuue et avec lesquels ils harcelèrent le ministère.

Ils présentaient à l'ambassadeur ottoman l'aspect de Paris dans des strophes riches et pompeuses : les misères élégantes de cette capitale, les infirmités du vice et de la police; ils attaquaient les hommes et les choses, sans indiquer autrement que par des initiales les personnag-es notoirement connus ; ils les désignaient par la rime, avec une si cruelle exactitude, que chacun pouvait les reconnaître et les saisir.

Le gouvernement de la Restauration avait alors à lutter contre deux > oppositions: une, d'extrême droite, qui n'avait que des passions, des haines et des ressentiments, une autre, de gauche, formée de libéraux qui, sous la conduite de La Fayette et de Manuel, attaquaient le pouvoir. Les deux oppositions s'étaient alliées et avaient

pour mot d'ordre de faire, avant tout, échec au ministère. Gouverner contre ces deux oppositions réunies était difficile.

La Restauration a été un temps heureux et malheureux. Elle a eu cette fortune de donner à la France au lendemain de ses désastres une grandeur nouvelle par ses institutions généreuses, par l'éclat des tribunes et le réveil des esprits. Elle avait le malheur de s'être confondue en naissant avec des passions d'ancien régime, des ardeurs et des menaces de réaction qui faisaient de la royauté bourbonnienne une suspecte ou une ennemie au milieu d'une société renouvelée par la Révolution et l'Empire. C'est le secret de son histoire, de son caractère, de ses luttes, de sa ruine.

Au lendemain de l'assassinat du duc de Berry, les royalistes ardents avaient accusé le ministre Descazes, et Chateaubriand avait môme dit que le pied

lui avait g-lissé dans le sang. Le roi avait alors appelé aux affaires le duc de Richelieu et avec lui de M. de Villôleet M. de Corbière.

M. de Villèle avait été envoyé à la Chambre en 1815 par le département de la Haute- Garonne. « Cet homme avait des dehors simples, qui manquaient d'agréments ; son accent prononcé ôtait tout charme à son débit, mais sa parole lumineuse éclairait les sujets qu'elle touchait; le jugement, cette qualité maîtresse, éclatait dans les avis qu'il ouvrait. On sentait en lui l'administrateur et le politique. »

Or, tandis que les députés du Midi se réunissaient autour de M. de Villèle, ceux des départements de l'Ouest entouraient un député à la figure pâle et studieuse, dont l'extérieur était encore plus simple, mais dont les yeux perçants annonçaient l'esprit vif et pénétrant. C'était M. de Corbière, un des membres les plus distingués du barreau de Rennes.

Entré d'abord aa Conseil avec le seul titre de ministre d'Etat, M. de Viilèle reçut en 1821 le portefeuille des finances, et fut élevé, Tannée suivante, à la présidence du Cabinet. En prenant la direction des affaires, il n'était pas sans appréhension. Il se trouvait en effet placé dans une situation difficile. « Ce n'étaient plus seulement des orages de la Chambre et des tumultes de la rue, dit M. Guizot, dans ses Mémoires, les sociétés secrètes, les complots, les insurrections, un effort passionné pour le renversement de l'ordre établi, fermentaient et éclataient partout, dans les départements de FEst, de rOuefit et du Midi , à Belfort, à Colmar, à Toulon, à Saumur , à Nantes, à La Rochelle, à Paris même et sous les yeux des ministres, dans l'armée comme dans les professions civiles, dans la garde royale comme dans les régiments de ligne. En moins de trois mois, huit conspirations sérieuses

attaquèrent et mirent en question la Restauration. »

M. de Villèle était pourtant un modéré^ un libéral dans le vrai sens du mot. C'est lui qui, dans une discussion sur le sens électoral, s'écriait : « Seraient-ils bien les députés des départements et exprimeraient-ils bien To pinion de la France, ceux à la nomination desquels n'auraient concouru qu'un petit nombre de leurs concitoyens ? Cette espèce de privilège exclusif, accordé aux contribuables payant 300 francs d'imposition, est-il dans nos mœurs actuelles, est-il d'accord avec le système représentatif ? Il a paru au contraire à votre commission que plus sera grand le nombre de Français qui contribueront à la nomination des députés, plus la Chambre sera ce qu'elle doit être. »

M. de Villèle signala son ministère par des mesures de la plus haute importance : la guerre d'Espa-

gne, la septennalité de la Chambre élective, le milliard d'indemnité accordé aux émigrés, l'établissement du fonds 3 p. 100, le dégrèvement de l'impôt foncier et la prospérité des finances du pays; mais il s'aliéna l'esprit public en proposant des mesures antipopulaires : rétablissement du droit d'aînesse, loi du sacrilège qui portait la peine de mort contre ceux qui profaneraient publiquement des objets consacrés au culte, censure des journaux, loi contre la liberté de la presse, dissolution de la garde nationale, mesures qui firent qualifier son administration de ministère déplorable.

Tandis que ces divers actes faisaient qualifier ainsi par les libéraux les efforts de M. de Villèle, les royalistes de l'extrême droite n'étaient pas contents : « Ce ministère, écrivait la Quotidienne, est plus dangereux que tou s les gouvernements qui l'ont précédé.

La Convention vous ôtait vos têtes,

mais non vos principes; sous Bonaparte il y avait de la gloire, il n'y a aujourd'hui que du cynisme et de la corruption. » Le Drapeau blanc tenait à peu près le môme langage. Le rédacteur en chef de cette feuille, M. Martainville, répondit un jour à M. de Villèle qui lui reprochait ses violences : « Il faut bien croire que j'ai raison, car plus mes articles sont violents plus le Drapeau blanc gagne d'abonnés. »

C'est dans ces circonstances que Joseph Méry et Barthélémy publièrent les Sidiennes. Tout Paris voulut lire ces petits poëmes ; et, aujourd'hui encore, bien que les passions et les haines politiques qui les firent naître soient éteintes, on ne peut nier le beau talent littéraire de ces poésies et leur vif esprit. Dans l'une d'elles, on faisait intervenir M. de Peyronnet, le garde des sceaux, qui disait :

Je veux, à mon devoir fidèle, M'envelopper dans ma vertu.

M. de Villèlelui répondait à part :

Voilà, voilà ce qui s'appelle Être légèrement vêtu.

Encouragé par ses premiers succès et désireux de faire tomber le ministère, Méry écrivit VEpîti^e à M. de VUlèlCj puis la Villèliade ou la prise du château de Rivoli, poëme héroï-comique qui parut eo 1826.

Il existait alors un petit cénacle littéraire de jeunes, un groupe d'esprits indépendants et originaux. Ce qui rapprochait tous ces jeunes c'est la foi aux idées, l'ardeur généreuse des convictions, la sève morale; c'est cette vivacité de passion d'une société renaissante où Ton s'intéressait à tout, à la charte et à la poésie, aux luttes parlementaires et à un livre d'histoire, à une nouveauté littéraire comme à un discours de la Chambre, aux Méditations de Lamartine comme à :ine leçon de Cousin.

Lïï PAMPIILKTAIKE 75

On se réunissait chez Armand Carrel, qui avait été en garnison à Marseille et qui se lia intimement avec Méry. Carrel,du reste, travaillait aussi chez Rabbe. Adolphe Thiers venait quelquefois dans ce petit cénacle. 11 dit un jour à Méry: « Vous versifiez avec une facilité rare; le ministère Villôle devient de plus en plus impopulaire :

pourquoi n'écririez-vous pas une satire contre M. de Villèle ? »

Un soir Méry lut son poëme à ses jeunes amis. Il l'avait improvisé en huit jours. L'allure en était vive et la plaisanterie gracieuse dans sa malignité. Les membres du petit cénacle le trouvèrent superbe et proclamèrent la Villèliade un chef-d'œuvre. Laissons de nouveau Mirecourt raconter l'anecdote :

« Il y avait à cette réunion d'amis un clerc d'avoué qui ne s'attendait en aucune sorte à être, quelque vingt ans plus tard, ministre de l'instruction publique.

Achille de Vaulabelle ne possédait pas un sou vaillant.

Mais il fouilla dans la poche de son frère, officier aux g'ardes, y trouva quelques louis et, quarante-huit heures après, la Villèiiade, tout imprimée et toute radieuse, sortait des ateliers typographiques de Fereau, rue du Foin Saint- Jacques.

Le Constitutionnel était alors place de la Bourse.

11 avait pour rédacteurs Etienne, Jay, Tissot, Jouy, Arnault, véritables rois de la presse et dispensateurs uniques de la publicité : car, en ce tempslà, il n*y avait point d'annonces.

Tout livre dont ces messieurs dédaignaient de rendre compte était sûr de rester dans l'oubli.

Le jeune auteur de la Villèliade se présente à la rédaction du Constitutionnel avec deux exemplaires de son œuvre.

Etienne en prend un, le coupe assez

LE PAMPIÎLKTAIFE 77

dédaigneusement du doigt et le parcourt; mais bientôt il tressaille et pousse des exclamations :

— Bravo, s'écrie-t-il, bien touché I..

c'est du Juvénal tout pur !

Jouy, qui tenait l'autre exemplaire, ne disait mot.

Tout à coup, il se retourne vers Méry et lui demande :

— Est-ce vous qui avez écrit cela ?

— C'est moi, répondit le timide auteur.

— Je vous en fais mon compliment, jeune homme. Vous irez loin.

Des importuns arrivent. On parle de la Chambre et des discours prononcés à la séance du jour. Méry s'incline et sort.

L'accueil de l'aréopage a été flatteur; mais il faut, dans la conjoncture, autre chose que des louanges stériles, et aucun de ces messieurs n'a promis de rendre compte de son œuvre.

Méry se reproche de n'avoir pas abordé franchement ce point capital.

Sachant qu'Etienne va dîner tous les soirs aux Frères Provençaux, il prend le parti de l'attendre et se place résolument en embuscade, bien décidé à l'accoster au passage.

Au bout de ving-t minutes il voit sortir son homme.

Etienne a la brochure à la main ; il lit en marchant.

— C'est bien, pense Méry, laissonsle lire. Je lui parlerai tout à l'heure.

Et il le suit à quelque distance.

Mais Etienne lisait toujours. C'eût été vraiment dommage de l'interrompre. Il lut d'un bout à l'autre de la rue Vivienne; il lut sous les arcades du Palais-Royal ; il ouvrit, en lisant, la porte des Frères Provençaux et continua à lire après s'être mis à table.

Il avait sur les lèvres un sourire approbateur et se livrait à de petits hochements de tête, que Méry observait de la galerie voisine, au travers des glaces de la première salle.

— Bon ! s'écria le poète eu se frottant les mains, j'ai mon article.

Après ce qu'il venait de voir, il était fort inutile de parler à Etienne.

Le lendemain, Méry se lève et consulte ses finances : il a quatre sous dans sa bourse, juste un sou de moins que le Juif-Errant.

Mais qu'importe?

Il déjeune avec un sou de pain, une tablette de chocolat d'un sou, et il lui reste encore dix centimes pour aller lire le Constitutionnel au café deThémis.

0 bonheur ! la Villèliade a son article ! un feuilleton complet, un énorme feuilleton de six colonnes !

Méry court chez la brocheuse, met sous son bras un paquet de treize exemplaires et se dirige du côté du Palais- Royal .

Il entre chez le libraire Ponthieu, sous les galeries de bois.

—Voulez-vous, lui dit -il , montrant son paquet, prendre ceci en dépôt ?

— Non, vraiment, dit Ponthieu; je suis encombré de brochures. Il en pleut de tous côtés , je ne reçois plus rien.

— Mais, objecte Méry, ce que je vous offre peut avoir du succès ; le Constitutionnel en a longuement parlé ce matin.

Le libraire, à ces mots, dresse Toreille.

— Etes-vous sûr de cela? dit -il au poète.

—Rien de plus facile que de vous en assurer : faites acheter le journal, répond Méry.

Deux minutes après, Ponthieu lisait l'article avec un air de stupéfaction profonde.

Il était à peine au bas de la première colonne, qu'un individu ouvre la porte et demande :

— La Villèliade, s'il vous plaît ?

— Voilà! se hâte de répondre Ponthieu,en prenant avec vivacité les trei-

ze brochures sous le bras de Méry et en donnant une à l'acheteur : prix cinq francs !

L'étranger paye et sort.

— Diable! diable! murmure le libraire, c'est l'article qui fait déjà son effet. Il n'y a rien d'étonnant; on vous donne beaucoup d'éloges.

Il reprend le journal et veut achever de lire.

Mais aussitôt paraît un second acheteur, puis un troisième, puis un quatrième, puis cinq, six, neuf autres. Le paquet d'exemplaires est vendu et la boutique se remplit toujours.

— Patience, messieurs, patience î dit Ponthieu ; je ne puis suffire à l'empressement du public. D'ici à quelques minutes, on va m'apporter deux mille exemplaires. Ayez la bonté d'attendre !

Et, conduisant Méry dans son arrièreboutique :

— Voyons, lui dit-il, combien voulez-vous de votre poëme ?

— Heu ! fit le jeune homme, je ne sais... j'attends vos offres, et je m'en rapporte à votre conscience.

— Vingt mille francs, cela vous convient- il "?

— ^^ Mettons vingt-cinq, dit Méry, et ce sera marché fait.

— Touchez là, dit Ponthieu.

Ils se frappèrent dans la main.

Le libraire ouvrit sa caisse et compta vingt -cinq billets de mille francs que l'heureux poète engloutit dans cette même poche où il n'avait puisé le matin qu'un denier si modeste.

En sortant de la boutique de Ponthieu, Méry trouva que les galeries du Palais -Royal n'étaient pas assez hautes et craignit sérieusement de s'y blesser le front.

Il changea un de ses billets contre de l'or.

Puis il entra chez un perruquiercoiffeur et se fit raser le menton pour la première fois. »

LE l'AMPHLKTAIUR 83

Si Méry était telleni'^nt content c'est qu'il n'avait pas toujours reçu des éditeurs un accueil aussi flatteur et aussi agréable. L'échec qu'il éprouva eu compag-nie de Barthélémy lorsqu'il se présenta pour la première fois chez un libraire fut consigné dans une é pitre adressée à un ami :

Nous avons découvert ici Un âne de Montmorency Qui tient boutique de libraire.

Parlant fort peu, mais sachant braire, Il nous dit : — Avez-vous un nom ?

Et nous lui répondîmes : — Non.

Sans parrain, comme sans baptême, Nous vivons frappés d'anathème, Et l'ami qui veut nous parler Nous siffle pour nous appeler.

Le pamphlet contre M. de Villèle fut vendu en moins d'une semaine à plus de douze mille exemplaires.il eut seize éditions successives, et l'on imprima le 60* mille et la vingt-huitième édition en 1830. C'était un succès sans exemple alors dans toute l'histoire de la littérature.

84 JOSEPH MÊRr

Inconnu la veille ou à peu prc..

Méry fut dès ce jour-là un horame illustre. Toutes les célébrités vinrent lui tendre la main. La vogue fut immédiate, le rire universel; même dans les salons royalistes on répétait les épigrammes contre l'inventeur du double vote, le trio ministériel, la chambre des trois cents muets et le président du conseil que Méry appelait :

Jean Bart du garde-meuble, et Neptune d'eau douce.

Cependant, malgré les écus et les félicitations qui lui arrivaient à la fois, Joseph Méry était loin de jouir d'une tranquillité parfaite. A chaque instant il s'attendait à voir frapper à sa porte la vengeance ministérielle. Cette crainte n'était pas sans fondement et ses nombreux amis la partageaient.

Mais il en fut quitte pour la peur. M. de Villèle était doué d'un esprit ferme et d'un suprême bons sens^ il était

LIî PAMPHLET A IRK 8.')

d'ailleurs occupé par d'autres affaires et il laissa passer la satire.

Devenu riche, M6ry paya ses loyers arriérés et quitta le modeste logement qu'il occupait rue du Harlay pour venir habiter un premier étage de la Chaussée d'Antin. 11 paya aussi tou^ tes ses dettes. Or, parmi les créanciers qui lui présentèrent leur note, fut Alphonse Rabbe qui avait fait souvent dîner à sa table le pauvre Méry.

Rabbe n'avait pas réussi et, de plus, en avançant dans la vie, il ne guérissait pas du mal cruel qui l'avait défiguré; ses souffrances devenaient plus cuisantes de jour en jour et son esprit allait toujours s'assombrissant.

Dans les souvenirs qu'elle a consacrés à son mari, Victo?' Hugo raconté par un témoin de sa vie. M"' Victor Hugo trace un portrait saisissant de Rabbe, tel qu'il était alors : « Ses paupières, ses narines, ses lèvres étaient rongées; plus de barbe et des dents de

86 JOSEPH MKRY

charbon. Il n'avait conserve que ses cheveux dont les boucles blondes flottaient sur ses épaules, et un seul œil dont le regard ferme et franc jetait encore un éclair de beauté sur ce masque hideux. »

Il se faisait horreur à lui-même, ne pouvait voir un miroir sans frissonner, et cependant y regardait avec une persistance féroce sa peau rongée et son visage autrefois si beau. « Cadavre vivant, s'écriait-il, quand seras-tu donc rendu à la terre? ô solitude ! ô mort ! je me suis abreuvé de vos sévères délices. Vous êtes mes amantes, seules mais fidèles... Amère et cruelle absence du visage de Dieu, jusques à quand me tourmenteras-tu?»

Puis il adressait à la mort une apostrophe sinistre oii il l'appelait avec une sorte d'ivresse , oii il Tadorait comme la déesse de la délivrance et de la liberté. Elle vint auprès de lui dans la nuit du 31 décembre 1829, et l'on

LE PAMl'HLKTAIRE 87

crut, non sans raison, qu'il s'était empoisonné. Cette fin n'étonna pas ceux qui connaissaient les lignes passionnées qu'il avait écrites en faveur du suicide.

Après avoir payé ses dettes, môme à Rabbe, Joseph Méry se souvint d'une jeune personne, Mademoiselle Borei, qu'il avait connue à Marseille, et il vint l'épouser. Cette jeune personne était la fille du propriétaire d'ua café des Allées de Meilhan; c'était la bonté et l'honnêteté personnifiées, mais elle était peu instruite, elle était même un peu niaise, paraît-il,et ne put comprendre son mari. Ce qui est certain, c'est que Méry ne la mena jamais à Paris,où on le croyait garçon. Plus tard, il oublia complètement sa femme et Tabsence de cette épouse fut un malheur qui pesa constamment sur sa vie.

Méry profita de son séjour à Marseille, en novembre 1826, pour publier quelques articles dans le journal le

Messager f qui paraissait alors. Peu de temps après il perdit son père* et sa mère, puis rentra à Paris.

Le succès de la Villèliade avait été trop considérable pour que son auteur pût s'arrêter en si beau chemin.

Méry pria Barthélémy de le seconder et de continuer la lutte contre le ministère, lutte qui venait de changer de phase.

Les journaux de l'opposition commençaient à porter sur les questions religieuses le principal effort de leur polémique. M. de Montlosier, pair de France et rédacteur du Drapeau 6/anc,écrivait des brochures et envoyait des pétitions à la Chambre pour montrer ce qu'il appelait « l'envahissement du parti prêtre » et pour dénoncer « l'existence d'une société mystérieuse désignée sous le nom de Congrégation. » Les Jésuites, introduits en France sous le nom de Pères de la foi^ redevenaient un épouvantail corn-

me au siècle précédent. « Ces jésuites, ces congrégations, disait encore M. de Montlosior, entretiennent en France une agitation dangereuse ; la loi les condamne, nous avons le droit de réclamer l'application de la loi. »

Méry et Barthélémy se laissèrent emporter par le courant et, en 1826, ils publièrent successivement : Les Jésuites, épître à M. le président Seguier ; Malagutii et Ratta.ou les deux ultramontains, qu'ils mirent en scène à propos de l'assassinat d'un changeur de Paris par deux italiens; puis Rome à Paris y poëme contre le fanatisme, qui parut au mois de décembre et qu'on leur acheta 12,000 francs.

C'est à la même époque que Méry et Barthélémy lancèrent ce spirituel pamphlet contre l'Académie, intitulé :

La Biographie des Quarante. L'Académie venait de faire coup sur coup deux choix vivement blâmés par le parti libéral : elleavait nommé l'abbé Frays-

sinous et l'archevêque de Quéleu. Les deux poètes écrivirent entre autres cette épigramme :

Hier, traversant, je ne sais dans quel but, Le pont du Louvre et de l'Académie, Au vieux cadran qui meuble l'Institut J'entends sonner deux heures et demie : Au même instant, la tour de l'Auxerrois Sonne en duo, mais compte jusqu'à trois; Si bien qu'oyant l'une et l'autre pendule, Je fus perplexe, et puis, me ravisant : Non, tout va bien, dis-je, car à présent L'Eglise avance et l'Institut recule.

En 1827, au mois de février, les deux poètes publièrent la Peyronnéide, épître à M. de Peyronnet. Ancien pro cureur général à Bourges, devenu garde des sceaux grâce à la protection de madame du Cayla qui avait été Tamie de Louis XVIII, M. de Peyronnet avait fini par prendre le portefeuille de l'intérieur et il venait de préparer un projet de loi sur la presse que Chateaubriand avait qualifié de vandale. L'arrogance hautaine que M. de Peyronnet portait dans les dis-

LE pami»iiij;taiue 91

eussions contribuait, plus encore peutêtre que le souvenir des rig^ueurs judiciaires qu'il avait exercées quelques années auparavant, à exciter des haines qui ne inénag-eaient pas plus eu lui l'honirae que le ministre. Contre M. de Peyronnet toutes les armes semblaient permises : de sanglantes allusions aux détails vrais ou faux de sa vie privée circulaient sous une forme satirique qui les gravait dans tous les esprits.

Après la Peyronnéide, Méry et Barthélémy écrivirent la Corbiérèide^ poème héroï-comique contre M. de Corbière et sorte de pendant à la Villèliade, puis la Soirée chez Peyronnet et Les étrennes à M. de Villèle ou nos adieux aux ministres.

Le résultat qu'on espérait approchait : l'opposition gagnait tous les jours du terrain, et il n'était que trop évident que la royauté, que la religion elle-même se trouvaient compromises

avec le ministère ; que, de moment en moment, le respect, qui est une des conditions de leur existence, allait s'affaiblissant pour faire place à une dangereuse impopularité. Cette impopularité toujours croissante se manifestait par mille démonstrations hostiles.

Le 29 avril 1827, à une revue de la garde nationale, on accueillit le roi parles cris répétés : «A bas les ministres! A bas les jésuites!» De leur côté les journaux de l'extrême droite continuaient à s'écrier : « 11 faut faire justice du ministère le plus corrompu et le plus corrupteur qui ait jamais existé. »

Charles X pria M. de Villèle de donner sa démission. En apprenant cette décision, la dauphine ne put s'empêcher de dire au roi : « Vous abandonnez M. de Villèle ; c'est la première marche de votre trône que vous descendez. »

M. de Martignac arriva au pouvoir.

C'était la concession extrême que le

LE PAMPHLKTAIRK ^

roi entendait faire aux libéraux. Gouverner avec le centre, tel était le programme qu'apportait le nouveau ministre. Les désirs de Méry et de Barthélémy étaient ainsi réalisés. Aus^i les traits piquants qu'ils décochaient chaque jour tombèrent de leurs mains.

S'ils n'attaquèrent pas M. de Martignac ce fut peut-être encore parce qu'ils savaient que ce ministre avait appris par coeiir la Villèliade et s'était plu à la débiter dans de nobles salons, oïl elle avait été couverte d'applaudissements qui s'échappaient spontanément d'un auditoire faisant passer l'esprit et les saillies avant les opinions politiques.

C'est dans cet interrègne de la satire que Méry et Barthélémy s'occupèrent d'un grand poëme sur Napoléon en Egypte. On était alors libéral et bonapartiste. C'était la mode. Napoléon était surtout en faveur dans le clan des poètes : Béranger le divini-

sait; Victor Hugo, Casimir Delavigne, Lamartine le chantaient. Méry et Barthélémy suivirent ces exemples, oubliant qu'ils avaient marché contre lui les armes à la main, et que l'un d'eux l'avait appelé :

Étrange imposteur et soldat couronné I

L'éditeur Ambroise Dupont acheta Napoléon en Egypte pour 60,000 fr.

Il avança la moitié de cette somme avant que Méry et Barthélémy eussent fait un seul vers. Mais il ne préjug-ea pas à tort du talent des deux auteurs, car grandeur de conception, richesse d'images, pureté de style, vérité de caractères, tout est dans cette sublime gazette où sont retracés les épisodes d'une guerre de géants dans les déserts de l'Afrique.

Napoléon en Egypte parut au mois de novembre 1828. Dans la préface, les auteurs disaient : « En dégageant notre poëme de tous les accessoires do

LE PAMPIILKTAIUE 95

Tantique t^pop('^o, il ne fallait ni copier servilement Thistoire en gazetier, ni la tronquer par des licences poétiques:

entre ces deux écueils était une route à suivre, étroite mais encore belle ; nos juf^-es décideront si nous nous en sommes écartés. »

P'idèles à ces engagements , les poètes suivirent de leurs beaux vers Bonaparte à Alexandrie, aux Pyramides, au Caire, au désert, à Ptolemaïs, dans la mosquée hideuse des pestiférés, et sur le champ de bataille d'Aboukir.

Les adieux à la terre d'Egypte, le tableau qui déroule l'avenir de celui qui sera Napoléon, le chant du désert, les portraits des chefs de l'armée furent admirés des amateurs de belle poésie et peuvent Atre comparés aux œuvres des plus grands poètes. L'ouvrage pourtant n'était pas complet ; la critique peut reprocher à Méry et à Barthélémy ce qu'ils n'ont pas fait ; elle peut dire qu'il y avait encore de puissantes

V(j JOSEPH MÉRY

inspirations à recevoir de la Ten^e des Prodiges ; que le poëme a été écrit trop vite, avec verve mais non avec tout le soin possible. Ces défauts tiennent moins au sujet qu'au but que se proposaient les auteurs : si Napoléon en Egypte n'est pas assez travaillé, s'il est incomplet^ c'est que, malheureusement, il fut encore un livre d'opposition.

Joseph Méry et Barthélémy étaient venus à Marseille pour écrire ce poëme et s'étaient installés au château d'Espagne à Mazargues. Louis Méry, qui a décrit divers sites marseillais, a parlé du château d'Espagne. Après avoir dit toutes les beautés de cette demeure qui fut vraiment royale puisque Charles IV d'Espagne, dépossédé de son trône par Napoléon I", y demeura, il ajoute : « Le palais a un souvenir littéraire : deux poètes y trouvèrent des inspirations; ils voulaient teindre leurs vers de couleurs orientales ; notre

LE PAMPHLETAIRE 97

Midi les leur prodigua dans ce ciel ardent, dans l'aspect de la mer étincellante où bondissent tant de feux, dans le calme solennel qui les entourait : la poésie de nos deux compatriotes plongea dans cet air d'Orient et en sortit toute embaumée, gracieuse et folâtre comme une arabesque avec les souvenirs du harem. »

Les deux poètes firent hommage de Napoléon en Egypte à tous les membres dispersés de la famille impériale.

Barthélémy alla jusqu'à Vienne pour tenter inutilement d'en remettre luimême un exemplaire auducde Reichstadt. A son retour, il alla à Stuttgard visiter Auguste Schwab qui venait de traduire leur poëme en allemand, puis il rentra à Marseille où il retrouva Méry et reprit avec lui sa tâche. Ils écrivirent alors le Fils de rho7nme ou souvenirs de Vienne. Cette relation du voyage auprès du fils de l'empereur fut publiée au mois de juin 1829. Elle

renferme les plus beaux vers de Méry et Barthélémy ; c'est, au point de vue littéraire, la plus parfaite de leurs inspirations. Le gouvernement la fit poursuivre. Le procès eut lieu à Paris le 29 juillet 1829. Barthélémy présenta sa défense en un plaidoyer en vers qui est attribué à Méry. 11 expliquait comment était né le Fils de V Homme et ajoutait :

Et, tandis que Méry Allait, sous le soleil de la vieille Phocée, Ressusciter un corps usé par la pensée. J'osais, vers le Danube égarant mon essor, A la cour de Pyrrhus chercher le fils d'Hector. Je portais avec soin, dans mes humbles tablettes, Ces dons qu'aux pieds des rois déposent les poètes; Et poète, j'allais pour redire à son fils L'histoi)e d'un soldat aux plaines de Memphis: Voilà tout le secret d'un long pèlerinage.

Et, parlant de Méry, retenu à Marseille , il disait en terminant son exorde :

Il attend aujourd'hui l'œuvre de la justice ; S'il eût été présent, il serait mon complice. Éternels compagnons dans les mêmes travaux, Forts de notre union, frères et non rivaux, Jusqu'ici dans l'arène à nos forces permise Nos deux noms enlacés n'eurent qu'une devise, Et jamais l'un de nous, reniant son appui. N'eût voulu d'un laurier qui n'eût été qu'à lui.

Barthélémy fut condamné à trois mois de prison et 1,000 francs d'amende. Tous les détails de cette affaire, qui accrut considérablemeat la popularité des deux poètes, sont relatés dans le Procès du Fils de V Homme que Méry et Barthélémy firent paraître peu après.

Mais le 9 août 1829 on apprit par le Moniteur que M. de Martignac abandonnait le ministère et cédait la place à M.de Polignac. C'était l'extrême-droite qui arrivait au pouvoir. Aussitôt l'opposition libérale reprit encore plus vivement que sous M.de Vilièle. Ce quô fut cette opposition, Armand Carrel, ami de Joseph Méry, va nous l'apprendre : « Toute la politique, pour les journaux comme pour l'opposition dans la Chambre, consistait toujours à vouloir ce que le gouvernement ne voulait pas, à combattre ce qu'il demandait , à refuser tout bienfait offert par lui , comme cachant une

trahison secrète, enfin à le rendre impossible afin qu'il tombât, et c'est par là, en effet, qu'il est tombé. »

Méry et Barthélémy prirent part à cette opposition et recommencèrent leurs satires. A cette époque, on offrit à Joseph Méry le ruban de la Légion d'honneur. Mais, craignant que cette distinction ne fut offerte que par crainte de sa plume, il la refusa et publia successivement avec la collaboration de Barthélémy : la Censure, la Bacriade, le Congrès des ministres, la Guerre d'Alger qui furent écrites à Marseille au château d'Espagne. L'esprit vif et facile, la verve mordante qui animent la Villèliade se retrouvent dans ces autres pamphlets.

La Bacriade est relative à Nathan Bacri, un juif barbaresque qui était venu habiter Marseille, et qui est considéré comme ayant occasionné la guerre qui donna l'Algérie à la France.

Le dey, qui régnait à Alger en 1793,

avait fait au gouvernement français une importante fourniture de blé. La République ne régla rien pour le paiement de ces blés ; l'Empire de môme ; seule la Restauration prêta l'oreille aux réclamations du gouvernement algérien. La dette fut reconnue pour sept millions. Bacri, qui avait la confiance du dey d'alors nommé Hussein, fut chargé de négocier cette créance dont il était devenu titulaire ; mais il était lui-môme sous le coup de réclamations financières, élevées par des négociants français, compliquées d'une demande de 300,000 piastres dues à Bacri par l'Espagne et versées par cette puissance aux mains du dey qui la retenait. L'affaire allas'embrouillant chaque jour. Ce fut alors que Hussein, irrité de ne pas recevoir les sept millions, s'en prit à la France et outragea publiquement son vieux consul Deval, en le souffletant d'un coup d'éventail qui fut une déclaration de guerre.

Méry et Barthélémy se saisirent de Bacri et en firent le héros de leur poëme satirique.

M. de Polignac achevait pendant ce temps de perdre la partie royale « avec des atouts plein la main » ; les deux poètes voulurent accélérer la chute de la monarchie et ils écrivirent le poëme de Waterloo qui clôtura leur campagne contre la Restauration. Méry, étant à Marseille pendant l'été de 1829, travaillait à ce nouveau pamphlet. Barthélémy vint le rejoindre, et ensemble ils terminèrent cette œuvre, dirigée contre le général de Bourmont qui venait de recevoir le commandement du corps expéditionnaire d'Afrique, et auquel on reprochait de n'avoir pas secondé Napoléon à Waterloo.

Le littérateur Saintine avait visité, au mois de juin 1829,1e fameux champ de bataille. Le soir de sa visite, il écrivit à Méry et à Barthélémy une lettre dans laquelle il leur donnait des dé-

LE PAMPHLETAIRE 103

tails qui les aidèrent puissamment pour ce poëme où sont de forts beaux vers, comme ceux-ci :

C'est alors que sonna cette heure solennelle Qae Dieu marque du doigt sur l'horloge éternelle. Alors se révéla cette terrible loi Dont l'homme cherche en vain le terrible pourquoi ; Cette loi qui prescrit, sans le retard d'une heure, Qu'un monarque s'éteigne et qu'un empire meure. Le soir on vit paraître à l'horizon lointain Un Blûcher, un vieillard, prête-nom du destin ; Le ciel laissa tomber un atome de sable Sur le géant que tous jugeaient Impérissable; L'aigle sans dieu, perdant son foudre accoutumé, S'abîma dans la nue ... et tout fut consommé.

Lamartine n'a certainement jamais mieux dit.

Aussitôt après la publication do Waterloo, Barthélémy entra à Sainte- Pélagie pour purger sa récente condamnation.Il en sortit trois mois après, à la veille des fameuses Ordonnances de Juillet et de cette révolution que, d'accord avec Méry, il avait prévue, désirée, prophétisée, caressée et chantée d'avance.

Les deux pamphlétaires étaient à

Paris au moment où cette révolution éclata et le Dictionnaire des ContentporainSy après Eugène de Mirecourt, dit que pendant trois jours Méry quitta la plume pour le fusil. On a nié énergiquement le fait, et il est difficile de le contrôler ; toutefois, voici un indice qui donne raison àVapereau et qui laisse croire qu'en effet Joseph Méry se souvint en 1830 qu'il avait porté les armes en 1815 contre Napoléon.

Le Sémaphore de Marseille du 20 août 1830 contenait un élogieux article sur le poëme V Insurrection, dont nous allons parler, et dans cet article se trouve ce passage qui est à citer : «Pour communiquer l'électricité de cette grande commotion politique, il fallait en avoir éprouvé soi-même les effets ; pour parler de cette glorieuse révolution, il fallait avoir pris part aux grandes circonstances qui l'ont accompagnée, avoir combattu dans cette lutte de la liberté contre le despo-

tisme. Une main encore noircie par le feu du "Z^ juillet poîwait seule écrire la plus belle page de notre histoire, et il n^ était donné qu'a des poètes soldats de rendre d'une manière digne du sujet ces faits de géants qui excitent l'admiration de tous les peuples.

MM. Méry et Barthélémy viennent de remplir cette grande tâche. Qui, mieux que nos illustres compatriotes, aurait pu nous dire les actions héroïques des enfants de Paris, et nous retracer les scènes de deuil et de terreur qui, pendant trois jours, transformèrent en un vaste tombeau la première capitale du monde ? Acteurs de ce grand drame, ils ont repoussé la tyrannie, bravé la fusillade du Carousel, sont entrés aux Tuileries et ont salué les premiers V étendard de notre délivrance ! »

Le journaliste qui écrivait ainsi se laissait-il emporter par son lyrisme et racontait-il des faits qu'il supposait seulement ôtre vrais? 11 est difficile de

le croire. De plus, il faut faire remarquer, à ceux qui ont catégoriquement nié l'assertion avancée par le Dictionnaire des Contemporains, que les rédacteurs du Sémaphoi^e étaient les amis deMéry,que son frère Louis avait des rapports quotidiens avec ce journal^ qu'il occupait même une place importante dans la rédaction et qu'il aurait pu facilement rectifier cette assertion si elle n'avait point été vraie.

Nous avons nommé le poëme V Insurrection. Il fut écrit quelques heures après la victoire de Juillet, et cette œuvre valut à Méry et à Barthélémy de sincères félicitations de Sainte-Beuve qui la déclara « Tune des meilleures improvisations des auteurs. » Joseph Méry composa en même temps la Tricolore, hymne dont Halévy écrivit la musique et qui fut chantée sur tous les théâtres de Paris.

Méry et Barthélémy avaient déclaré dans la Villèliade que leur badinage

ne dépassait pas vis-à-vis de la royauté irresponsable celui de Boileau à l'égard des chanoines de la Sainte-Chapelle. Au lendemain de la révolution, quand les ruines apparurent à leurs yeux, ils comprirent qu'ils s'étaient trompés. Aussi est-ce avec regret que, parlant de la Restauration, Méry disait plus tard : « L'époque se faisait admirable, un mouvement merveilleux s'opérait dans les sciences, dans les lettres et les arts. Léopold Robert, Gericault, Delacroix se levaient sous les yeux d'Ingres, de Gérard, d'Horace Vernet.

Deux poètes naissaient, deux maîtres les plus purs et les plus harmonieux qui aient éclairé un horizon littéraire depuis Virgile le Divin, on les nommait Lamartine et Victor Hugo ; mais quel que fût l'éclat de cette pléiade, le fracas de la tribune déjà commençait à dominer tout autre bruit de gloire. »

Ses injustices contre le gouvernement d'alors, Méry les avoua plus

sincèrement encore lorsqu'il écrivit :

Une Chaumière sous la Restauration et Une Audience de Mehemet-Ali^ reconnaissant pour vrai le fameux mot d'Armand Carrel : « Sous la Restauration nous avons joué la comédie pendant quinze ans. »

Mais le mal était fait et il était trop tard pour le réparer. 11 fallait en subir les conséquences. Les crises de l'établissement du nouvel ordre de choses, les émeutes journalières , la perturbation dans les fonds publics,que devaient suivre bientôt le sac de Saint-Germain l'Auxerrois, les troubles du procès des ministres, le pillage et la destruction de l'archevêchéjles violences enfin qui devaient amener la guerre civile et l'imminence de la guerre extérieure découragèrent Méry.

Il rentra peu de temps après à Marseille où nous le retrouvons, au mois de novembre 1830, occupant ses loisirs à faire des cours de littérature contcm-

porainc au cerclo de l'Athénée. Ensuite, toujours en collaboration avec Barthélémy, il écrivit la Dupinade ou la révolution dupée, poëme héroï-comique qui parut au mois de mai 1831, puis les Douze journées de la Révolutioriy suite de poëmes sur les principales scènes de l'histoire révolutionnaire.

Ces douze journées sont: Le Serment du jeu de Paume (20 juin 89), la Bastille (U juillet S9), le Peuple à Versailles (5 et 6 octobre 89), le Peuple aux Tuileries (20 juin 92), le Peuple roi (10 août 92), les Massacres (2 et 3 septembre 92), la Moî^t de Louis XVI (21 janvier 93), les Girondins (31 mai 93), Chute de Robespierre (27 juillet 94), le Peuple à la Convention (20 mai 95), Bonaparte (5 octobre 95), Saint- Cloud (9 novembre 99).

Bien des choses sont exagérées dans ces poëmes. Le libéralisme croyait alors aux hautes vertus de la Révolution ; il n'y croit plus autant aujour-

d'hui. Cependant la poésie du 21 janvier est parfaite, c'est certainement la plus belle. La dernière ne cache pas l'amour des poètes pour Bonaparte :

Il approche celui dont la parole forte Va tout ressusciter sur une terre morte.

Il ne prend pas la France ; elle seule se livre, Se jette dans ses bras et lui demande à vivre. Tout lui sera permis maintenant, il peut tout: Son chemin est tracé ; qu'il aille jusqu'au bout I

Auguste Barthélémy était resté à Paris et avait obtenu du gouvernement de Louis-Philippe 1,500 fr. de pension sur les fonds inscrits au budget au profit des gens de lettres. Dès lors, il n'avait plus qu'à encenser le pouvoir. Mais bientôt son esprit d'opposition reparut et il créa une satire hebdomadaire intitulée iVémészs, journal en ^'ers d'un seul homme, où il voulait respecter le roi et flageller son gouvernement. On lui retira immédiatement sa pension.

Le 27 mars 1831 parut le numéro modèle.

LE PAMPHLÉTAIRE 1 1 l

Une fols par scrnaine, Je dois tout visiter dans ce vaste domaine. Fort de mon unit«^, seul, libre de soutiens, Je ne suivrai de but, de conseils, qu(î les miens. De mes futurs combats, faut-il donner un gage? Eh bien! j'invoquerai mon antique langage, Ma guerre de sept ans, sous ce joug détesté: Et douze mille vers tout chauds de liberté.

Oui donc peut m'arrêter, rendre ma plume esclave? L'indigeiice? je l'ai; la prison? je la brave?

Ce qui arrêta Barthélémy ce fut le poids du fardeau dont il avait voulu seul se charger. Il appela Méry à son secours. Ce dernier refusa, et Barthélémy fut obligé de prendre pour collaborateur Louis Reybaud, le célèbre auteur de Jérôme Paturot. Cependant, Barthélémy étant tombé malade, Méry se décida à revenir en toute hâte à Paris pour aider son ami dans une entreprise aussi fatigante et qui demandait tant de régularité dans la publication. Il devint dès lors le plus fidèle auteur de ces satires les plus véhéments peut-être que la langue française puisse comporter et qui eurent

bientôt une popularité aujourd'hui incroyable. Vérités ou injures, les traits lancés contre MM. D'Argout, Persil, Guizot et tous les hommes du pouvoir restèrent pour longtemps attachés à leur nom.

Une de ces satires les plus méchantes fut décochée contre Lamartine. On l'attribue à Méry. Lamartine, alors au comble de sa gloire, voulait devenir homme politique et il s'était adressé aux électeurs de Dunkerque et de Toulon. Némésis lui déclara qu'il n'avait aucun titre pour être député et que son seul devoir était d'aller visiter l'Orient :

Va, les temps sont passés des sublimes extases, Des harpes de Sion, des saintes paraphrases ; Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho. Va donc, selon tes vœux, gémir eu Palestine Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine Aux électeurs de Jéricho 1

Lamartine se fâcha et répondit vivement :

Ton Dieu n'est pas le mien et je m'en glorifie J'en adore un plus haut que tu ne comprends pas.

La Némésis vécut un an et, douze mois durant, ce ne fut qu'un jet de poésie, un jet de môme hauteur, ne déclinant jamais, grandissant plutôt.

Némésis prit un à un tous les grands événements politiques, les para de ses couleurs, les accentua, les cadença dans sa langue nerveuse et sonore; elle saisit au corps les réputations les plus robustes, jeta ses défis aux noms les plus hauts, attaqua en bloc ou en détail, enchâssa tout dans son rythme, tout, jusqu'aux abstractions gouvernementales ; elle fit tour à tour du paradoxe et de la logique, de l'art ou de la raison d'Etat; parla aux passions et au bons sens, souffla l'émeute ou appela la discussion; entonna un chant de guerre ou prêcha la fraternité des peuples. Tous les partis comparurent à sa barre; aux uns elle tendit la main, elle frappa sur la joue aux autres. Quelquefois elle fouillait dans les mœurs, interrogeait nos monuments, le Palais

Royal en hive7% V Archevêché et la Bourse, le Panthéon, V Obélisque et la Colonne. Ailleurs c'étaient de majestueuses et o^randes peintures et des épopées étincelantes, comme la Statue de Napoléon et la Fête du Soleil.

Maintenant encore à lire ces compositions improvisées, à les peser, à les détailler sans passion dans le silence du cabinet de travail, à les dépouiller de tout intérêt de circonstance, de toute sympathie politique, on est émerveillé de les voir si pures, si neuves et si complètes, et on se prend à douter que ce soit là une œuvre de quelques Jours, et cependant cela est.

Toutefois la Némésis dépassa souvent le but : bien des passages sont peu dignes d'un écrivain ; elle ravalait les rois, les juges, l'armée et traitait le Pape d'imbécile vieillard. Aussi fut-elle pour Barthélémy la cause de divers procès, mais il les gagna ; le gouvernement chercha alors à frapper

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cette publication en la soumettant au timbre : elle subit le timbre et continua à vivre. Pour en finir, on poursuivit Barthélémy sous le prétexte qu'il traitait des sujets politiques sans dépôt de cautionnement. C'était la vérité :

aussi fut-il condamné à un mois do prison et 200 francs d'amende. Il épuisa les juridictions : il fut acquitté en appel, mais il fut définitivement condamné par la cour de Rouen après un arrêt de la cour de cassation. Il n'avait pas les cent mille francs de cautionnement exigés, et la Némésis cessa de paraître. Le dernier numéro, le 52% porte la date du 1" avril 1832.

Au début de la Némésis y'^ovj ne pas faire mentir le sous-titre : Journal en vers d'un seul hommey Méry consentit à ce que son nom ne parût pas; mais, plus tard, il revint sur sa décision, et ceci fut le sujet de querelles qui brouillèrent pendant un certain temps les deux amis. Barthélémy alla même,

IIG JOSEPH MÉRY

dit-on, jusqu'à traiter Méiy de Méphistofelès poltron. Cependant, dans la magnifique édition illustrée de la NémésiSy publiée en 1838 par MM.

Fiurne et C", Barthélémy dit, dans une note, qu'il est bien loin de s'arroger la part de Méry. Il parle de ce dernier dans une poésie et l'appelle :

... cet ami, mon complice fervent.

Et, pour bien indiquer leur accord, ils se disaient :

Jumeaux prêts pour la palme et prêts pour le martyre : Romulus et Remus de la haute satire.

Du reste, la presse avait soulevé le voile qui cachait au public Je principal rédacteur de la Némésis, et le libraire Perrotin, publiant la Némésis en volume, écrivit au frontispice les noms des deux auteurs.

Toutefois, dès cette époque, les deux amis, bien que devant se retrouver plus tard, ne vécurent plus dans la même

intimité. Bartiu'ileray, sans ressources, n'hésita pas à faire subitement volteface et à se rapprocher du pouvoir en publiant une apologie de l'état de siège établi à Paris, après les sanglantes journées de juin 1832. C'est M. Thiers, alors un personnage influent du gouvernement, qui acheta la conversion de Barthélémy, comme il avait acheté la trahison du juif Deutz, avec de Tor.

De l'or!... Ah malheureux! vois le peuple en furie Vilipender ion buste et crier : infamie 1

Lâcheté! Trahison!

Vois, vois ta Né.nésis, qui t'inspirait tes œuvres, Exciter contre toi ses hideuses couleuvres Qui soufflent un noir poison.

Et le jeune poète marseillais, qui , dans le Sémaphore du 25 août 1832, blâmait ainsi Barthélémy, s'écriait en terminaiit sa pièce de vers :

Mais non, non, tu n'a pas, infidèle à toi-même, Abjuré ton génie et bravé l'anathème

Qui dévore l'honneur; Tant d'avenir perdu, tant de gloire éclipsée!... Oh ! non, jamais, jamais cette affreuse pensée N'entrera dans mon cœur.

Il fallut pourtant se rendre à l'évidence. Auguste Barthélémy avait passé avec armes et bagages au camp du gouvernement. Méry s'était catégoriquement refusé à entrer dans une semblable voie et il garda rancune à M. Thiers d'avoir opéré la conversion de Barthélémy.

« Un jour, a-t-il écrit, M. Thiers, ministre de Tintérieur, manda un statuaire et lui dit :

— J'ai besoin d'un Génie de la France, faites-m'en un petit de douze à quinze pieds de haut.

L'artiste se prosterna humblement et lui dit :

— Monseigneur,cette divinité n'existant pas dans la mythologie, je vous prierai de m'en donner le signalement.

A quoi le ministre répondit ;

— Faites mon portrait en pied, et drapé à la grecque; mettez-moi des ailes au dos ; attribuez-moi des cheveux blonds, et voilà tout.

L'artiste fit poser le ministre et le Génie de la France fut fait.

On se prépare à hisser ce Génie sur la coupole du Panthéon. 11 y avait une croix jadis. La statue de M. Thiers remplacera la croix. Jamais l'ambition n'aura élevé un homme si haut. »

Méry était rentré à Marseille aussitôt après la publication de la Ncmésis. Le cercle des Beaux-Arts , établi rue Noailles, venait justement de s'ouvrir.

Ce fut la réunion du monde aristocratique et intelligent. Méry en devint un des habitués et s'y fit remarquer plus que jamais par ses conversations pleines de verve et d'esprit. Un jour, il saisit sur une table le premier journal qui lui tombe sous la main ; un cercle nombreux se forme autour de lui, et, pendant une heure, il lit un étincelant feuilleton. Quand il eut achevé, on se précipita pour connaître le nom de l'auteur. Le journal ne contenait rien du tout. Méry venait d'improviser tout

ce qu'il avait fait semblant de lire. Il profita aussi du repos auquel sa plume était condamnée par les événements pour faire au cercle de l'Athénée, au mois de décembre 1833, une série de conférences ; il en fit une sur les Eglises gothiques.

Le chroniqueur du Sémaphore disait quelques jours après : « Quelle vivacité pittoresque ! quelles mélancoliques plaintes sur nos monuments qui s'en vont ! quelles confidences suaves du poète voyageur; et, à travers tant d'intimes choses, combien d'érudition jetée, de traits historiques semés, d'observations fines sur l'art! Tantôt nous avons vu le poète au pied d'une chapelle agreste, qui couronne un vert plateau au-dessus de Honfleur, abaisser tristement son regard sur l'Océan qui écume à huit cents pieds sous la montagne, et s'affliger de la ruine prochaine du gracieux temple couvert de mousse. Tantôt c'était dans Rouen, in-

fccté du choléra, qu'il entrait au lever du soleil, et nous faisait partager son extase sous les saintes nefs de la cathédrale. Ailleurs nous écoutons une conversation nocturne avec un prôtre, conversation où le prêtre était artiste et le poète religieux. Puis c'était l'histoire d'un haut et puissant seigneur qui, ayant épuisé la vie à trente ans, levait les yeux vers Dieu et se bâtissait pour cellule une abbaye ; et cette histoire expliquait l'art, l'art gothique tout de foi, tout d'originalité.»

Les applaudissements des Marseillais étaient certainement chers àMéry.

Cependant il désirait autre chose. Il voulait voir l'Italie où l'appelait la famille impériale qui, depuis longtemps, entretenait avec lui des relations par lettres.

Le poète qui avait écrit en si magnifique langage les triomphes du plus illustre des Bonaparte devait être l'ami de la famille impériale. La reine Hortense, réfugiée à Florence, depuis que son mari avait abdiqué le trône de Hollande, avait écrit à Méry : « J'ai lu le Napoléon en Egypte et j'apprends vos beaux vers à mes enfants. »

L'espérance de la douce et flatteuse hospitalité qu'il recevrait là bas décida Méry à se rendre en Italie. D'autres raisons l'attiraient aussi. Aucun pays certainement n'est, plus que l'Italie, rempli de souvenirs français et Méry désirait voir de ses propres yeux les

LE VOYACrEUR 1 OH

théâtres où tant d'actions d'éclat signalèrent la valeur de nos armes.

« Jamais pèlerin partant pour l'Italie n'a senti plus que moi dans son cœur cette fervente dévotion d'artiste qui s'attache à tous les puissants sou venirs. Ce n'était pas l'Italie des autres que j'allais voir : c'était la mienne, l'Italie de mon enfance, de mes études et de mes rêves. »

Les souvenirs de cette Italie, Méry les conserva précieusement et quand, à son retour, il publia les Scènes de la vie italienne et bien d'autres ouvrages, il eut soin d'en parsemer ses récits. En traversant les routes des Alpes ce sont les souvenirs des passages des armées de la République et de l'Empire. Au sommet des Alpes, c'est l'hospice du Saint-Bernard où l'armée de Napoléon demeura un jour ; c'est le pas de Suse qui vit le cardinal de Richelieu portant la cuirasse ; puis c'est Turin la première ville importante. Là, du pied

des Alpes jusqu'à l'Adriatique ; depuis Rivoli jusqu'à l'embouchure duMincio; depuis Marignano et Crémone jusqu'aux bouches de l'Adige, on rencontre les souvenirs des luttes des Français en Italie. François P' , ses triomphes et ses glorieux revers; les armées de la République et celles de TEmpire : Pavie, Marengo, Lodi, Arcole; les traditions de quatre siècles parlent de notre grand pays. Depuis Milan, la cité parisienne de l'Italie^ jusqu'à Venise, muette dans ses lagunes, on visite des lieux illustres et rayonnants de fastes glorieux.

En Italie encore on trouve la contrée la plus fertile du monde, les vergers, les champs, les ruisseaux, tout le paysage fortuné des églogues de Virgile, qui vous accompagnent comme à travers un jardin jusqu'à Mantoue, la ville du poète immortel.

Les travaux gigantesques et les prairies verdoyantes, que l'on fauche

eu hiver, frappent d'admiration et d'étonnemeut. Do la base du dôme de Milan, jusqu'au fut de la colonne de la Piazzetta, où est posé le lion de Saint-Marc à Venise, que de merveilles !

On contemple les lacs limpides et pittoresques, comme ceux de la Suisse et de l'Ecosse, mais riches de toutes les splendeurs qui encadrent leurs eaux, dans lesquelles se reflètent tant de magnifiques demeures et de chefsd'œuvre de l'art; on admire les îles toujours vertes et dont les Italiens sont si fiers, et qui sont les parures de leurs lacs. Sur le trajet on ne rencontre pas la foule importune et profane, mais des intelligences supérieures , éclairées et instruites, et dans les villas, des hôtes illustres, des artistes célèbres, des étrangers de distinction, des talents et des renommées appartenant à tous les pays.

Cette Italie, Méry Tavait déjà décrite dans la Némésis :

Là, chaque nom de ville où l'étranger afflue Trouve au fond de tout cœur un cri qui le salue ; C'est Florence qui dort sous ses berceaux de fleurs, Merveilleux muséum de marbre et de couleurs ; C'est Mantoue où naquit l'Homère d'Ausonie ; Le sonore Milan, orchestre d'harmonie ; C'est la molle Capoue, amante d'Annibâl ; Venise qui n'est plus qu'une salle de bal, Venise qui, pareille à la Vénus antique, Sa chevelure au vent, sort de l'Adriatique ; Pnrme, Pise, palais bâtis de marbres blancs, Celles que l'Apennin abrite de ses flancs. Toutes dans leur histoire ayant quelque prodige, Fille de l'Eridan, du Tessin, de l'Adige, Et cette Rome enfin, merveilleuse cité, Si rayonnante encor dans sa caducité, Qui, veuve des Césars, à leur couche fidèle, Ne jugea que Dieu seul pour époux digne d'elle.

Méry abusa même peut-être un peu de l'Italie. Il s'en défend cependant avec esprit dans la préface d'un de ses romans, la Comtesse Hortensia, ^i il donne les raisons de son adoration : « L'Italie a des charmes qu'on retrouve difficilement ailleurs ; elle a un soleil d'abord, chose assez rare en Eu« rope ; elle a deux mers véritables qui

ne sont pas des Océans gris et invisibles ; elle a les orig-inaux des paysages de Poussin, de Salvator Rosa et de Léopold Robert; elle a des villes pleines de statues, de tableaux, de jardins, d'églises, de fontaines, de ruines ; et dans ces villes chaque minute trouve un remède à son ennui; elle a les passions de son climat, elle vous donne de beaux horizons pour votre berceau, une terre harmonieuse, odorante et chaude pour votre vie, et des marbres charmants pour votre tombe. Que peut-on demander déplus à un pays? Au reste, qu'il soit permis aux hommes du Midi de profiter des dernières heures poétiques laissées à l'Italie par notre siècle industriel et ravageur. Bientôt la terre de Saturne subira le sort commun : il y aura un chemin de for sur la voie Appia ; on établira des comptoirs de marbre duns la Strada Balbi, des usines à Tibur, des manufactures à Villa- Pamphili, un gazomètre dans le Coly-

sée, ua télégraphe sur le Vésuve, un corps de garde sous le laurier de Virgile, uu observatoire sur le tombeau d'Adrien, des filatures sur le Tibre et à la cascade de Terni, un octroi dans le temple de Sybylle, une fonderie dans les Thermes de Titus et de Caracalla, une école des Arts-et -Métiers à Herculanum; les gondoliers de Venise chanteront les vaudevilles du Gymnase, les paysannes d'Aricia prendront le costume des fermières de Mendon et les Italiens parleront anglais et prendront du thé vert. Hâtons-nous d'écrire, le Vésuve va s'éteindre et la vapeur menace notre péninsule d'une épidémie de volcans. »

Joseph Méry, accompagné de deux de ses amis,M.H.Clérisseau, rédacteur en chef du Garde National, et M.

D. Plassin, quitta Marseille au mois de février 1834,à bord du Sully ,rLdiVuQ<\\n faisait alors les voyages de France en Italie. Nous ne le suivrons pas durant

tout son voyage, qu'il a, du reste, en partie raconté dans les Scènes de la vie italienne, ouvrage réédité depuis sous le titre de Nuits italiennes.

Ce livre n'est point un itinéraire, l'auteur le dit dans sa préface, mais pourtant il a le mérite de faire mieux connaître le pays dont il parle que tous les itinéraires du monde. Méry ne décrit pas, il se laisse aller à de beaux spectacles.

Le poète longe par une belle nuit les rives parfumées de ces mers du Midi et arrive à Gênes. « On a donné à Gênes le surnom de superbe; elle est bien mieux que superbe : elle est charmante ; la grâce y court les rues ; les yeux y sont toujours réjouis par des aspects délicieux ; on y rencontre à tous les pas d'adorables perspectives de jardins,de fontaines, d'orangers, de portiques, de vaisseaux, de citadelles, dans une atmosphère d'ombre, d'azur, de rayons ; et quelquefois toutes ces cho-

ses se fondent et composent un ensemble si ravissant, qu'il ne paraît point appartenir à la réalité, comme un tableau de Claude Lorrain. Aussi le lambris d'une chambre est lourd sur la tête du voyageur débarqué à Gênes; un attrait irrésistible l'oblige à marcher dans cette ville qui est un musée de marbre, un jardin d'Armide, une hôtellerie de marins, une sœuritalienne de Madras et de Ceylan. D'ailleurs, d'autres accessoires y provoquent la locomotion : le pavé doux comme l'acier poli ; la beauté des rues, la beautédes femmes, la beauté du ciel. »

De Gênes,Méry va à Florence, de Florence à Rome et de Rome à Naples. A ces importantes stations, tout ce qui peut s'éveiller d'élan poétique, de hautes pensées et de sublimes échos dans un esprit d'élite, vous le trouverez dans ces feuilles jetées et recueillies là comme au hasard.

Le 5 mars 1834, Joseph Méry était à

Florence. Dans cette vilfe, il se lia avec le g-énéral Mac(ionald,le général Tcliichakotfet le nonce du pape S. E. Felice Angeli. Il alla ensuite rendre visite à la reine Hortense et fut reçu magnifiquement

Dans ce palais magique, où le plus grand des noms Déroule devant vous ses merveilleux chaînons ; Où, sur des fronts si beaux, incessamment respire Le cachet triomphal des grands jours de l'Empire.

A Florence aussi, Méry vit la reine Caroline de Naples, veuve du général Murât, et c'est dans ses salons qu'il improvisa un soir l'ode célèbre : Bonaparte et Murât dont le sujet lui fut donné, au milieu d'un bal et devant toute la société de Florence, par la reine de Naples ; elle a été écrite au vol de la plume sur un album; elle a trois cents vers.

Quand le canon sonnait l'heure de la bataille, Il montait à cheval, grand de toute sa taille, Le premier réveillé dans le ramp endormi, Et courant, radieux, hors la ligne des tentes Avec son beau dolman et ses plumes flottantes 11 se montrait à l'ennemi.

Épouse du héros, digne sœur du grand homme, De quelque titre saint que ma bouche vous nomme, Une larme toujours viendra mouiller mes yeux. Soyez heureuse, vous ! Que ce chant vous console Car vous brillez encor de la double auréole Des deux noms qui luisent aux cieux.

« La pièce écrite, je la lus à la sœur de Napoléon, à la veuve de Murât et j'eus le bonheur de voir des larmes tomber sur son noble visage; c'est la seule fois que je me suis estimé heureux de savoir improviser quelques vers. Une pareille journée ne me reviendra plus. »

Méry alla ensuite à Rome trouver au palais Rinuccini Laetitia Bonaparte , l'infortunée mère de Napoléon I". En 1814, le Saint-Père lui avait offertune généreuse hospitalité et elle s'était installée dans la ville éternelle où elle vivait dans une retraite presque absolue. « Quand j'ai vu mon fils précipité du trône, répétait- elle souvent, que je l'ai vu envoyé par les Anglais à Sainte -Hélène, où je savais bien qu'ils

me le tueraient, je me suis dit : Toi la mère de cet homme, tu dois maintenaut oublier le monde, il n'y a plus de plaisir pour toi ; ton fils est malheureux, tu seras désormais triste et retirée. » Elle tint parole ; jamais aucun son de joie ne sortit de sa demeure. Elle vit successivement mourir son gendre Murât, son fils Napoléon , ses filles Eliza Bacciochi et Pauline Bor^ ghèse. En 1827, elle perdit un fils de Lucien, jeune homme de hautes facultés; en 1831,1e fils aîné de Louis, qu'elle affectionnait particulièrement ; en

1832, ce fut le duc de Reichstadt ; en

1833, le fils unique de Bacciochi, qui mourut en quelques heures d'une chute de cheval. » Ils meurent tous^ disait-elle , moi seule je reste ; je suis comme un arbre qui perd ses feuilles.

Est-ce qu'il faudra que je les enterre tous après les avoir mis au monde ? »

En 1830 , elle avait fait une chute en se promenant, s'était cassé la cuisse

et n'était plus sortie. Dans les dernières années de sa vie sa vue s'était éteinte. Alors le corps de cette malheureuse mère n'était plus qu'une ruine ; l'esprit seul avait conservé sa chaleur et sa force.

C'est dans cet état que Méry la trouva : « Une seule dame de compagnie était auprès de madame-mère ; elle travaillait à un ouvrage de broderie. Le salon était orné de beaux tableaux représentant la famille de Napoléon; ils étaient signés par nos peintres célèbres, et avaient appartenu aux galeries des résidences impériales.

Rien ne m'a paru touchant comme cette mère illustre, privée de ses enfants et entourée de leurs portraits.

Immobile sur sa chaise, elle me parut souffrante, souffrante de ses douleurs physiques, de sa vieillesse, de ses souvenirs, mais héroïquement résignée.

Sa robe, qui la serrait étroitement, laissait deviner un état de maigreur

extraordinaire; ses mains étaient décharnées; sa figure n'avait conservé qu'un pâle cpiderme : ses yeux, bien ouverts, erraient au hasard, mais ne semblaient point privés de l'usage de la vue. De la place que j'occupais, je voyais à la fois et la tête immobile de la mère de Napoléon, et la haute tour du Capitule. Quel assemblage de noms!

La grandeur de la chose romaine luttait avec la grandeur d'une femme.

Le Capitole et la femme avaient eu la plus étonnante part de puissance dans les créations qui ne sont pas venues de Dieu : et le hasard des révolutions humaines avait fait asseoir la femme à l'ombre du monument romain pour me les présenter ainsi associés, à moi, obscur pèlerin, qui n'avait reçu du ciel et de la fortune que des yeux faciles aux larmes devant ce grand spectacle, et un cœur énergique pour le sentir. »

Méry passa plusieurs semaines au-

près de la mère de Napoléon et reçut les dernières confidences de cette illustre femme, qui avait été une des plus belles de son temps. Elle ne vivait plus que par le souvenir du passé et ne semblait se ranimer qu'en parlant de son fils. Elle put longuement causer de lui avec Méry et songer avec ce marseillais à l'époque où — c'était en 1793 — Paoli, commandant en Corse, livra l'île aux Anglais et l'obligea, elle, son fils Lucien et ses trois filles, à aller chercher une retraite d'abord à la Valette, près de Toulon, puis à Marseille même, où son fils Joseph, d'abord roi de Naples, puis d'Espagne, épousa Julie Clary, fille d'un, riche négociant de cette ville.

La princesse Laetitia avait alors auprès d'elle la comtesse de Montfort, fille du roi de Wurtemberg et épouse de son fils Jérôme. Méry a dédié à la comtesse, qu'il avait déjà vue à Florence, des versxharmants.Elle mourut

à Rome en 1835. Elle précéda de peu de temps sa belle-mère, qui mourut le 2 février 1836.

Joseph Méry rentra en France au mois de juin 1834. Pendant le temps qu'il était resté en Italie, il avait étudié Rome. Et, grâce à l'obligeance du cardinal Fesch, qu'il voyait tous les jours au palais Rinuccini, et de M. de Latour-Maubourg, notre ambassadeur, chez qui il déjeunait souvent au palais Colonna, nul ne la connut mieux que lui : il en remontrerait à un Transtévérin. Amant passionné de la muse latine, en même temps qu'élevé dans le catholicisme du midi provençal, il a foulé le sable de toutes les ruines, il a lu toutes les inscriptions et, en même temps, poète du XIX'' siècle, il a assisté en artiste et en croyant aux fun^ioni de la semaine sainte.

11 parcourut aussi le pays le bâton à la main et le cigare à la bouche « comme sur le boulevard Italien de

Paris ». Se souvenant d'un mot de Grégoire XVI : « Il faut être poli même envers Dieu », Méry avait l'habitude de faire sa première visite à l'église cathédrale lorsqu'il entrait dans une nouvelle ville. « Je me suis récité, a-til écrit, Virgile de mémoire sous les pins de Tibur, Shakespeare sur les berges de l'Arno, et Dante sur la pierre du Dôme. »

Méry voyageait toujours sans bagages, et, avait-il besoin d'un habit ou d'un mouchoir, il achetait le tout et donnait le mauvais et le sale aux malheureux. Il économisait selon lui le blanchissage. Rien ne l'embarrassait ainsi et il pouvait partout et toujours rêvera Taise. « Nous étions tous riches alors, a-t-il dit, les poètes voyageaient en financiers. »

Rentré à Marseille, Joseph Méry adressa des articles à la Revue de Paris,(\\\i avait été fondée en 1829 par le docteur Véron et qui précéda la

Revue des Deux- M 07} des. Elle eut pour rédacteurs une pléiade de jeunes et brillants auteurs, parmi lesquels Jules Janin occupait le premier ran<^.

Méry publia, dans cette revue, IJerculanum ou l'or^^ie romaine, poëme qu'il écrivit à bord du Sully, à son retour d'Italie, en juin 1834. Il collabora ensuite à la Bévue de Paris pendant plusieurs années et écrivit pour elle des études sur le midi de la France intitulées : V Italie des Gaides. Expliquer poétiquement l'antiquité, telle était la voie que Méry s'était tracée à ses débuts. Détourné de ce sentier, lors de son arrivée à Paris, par les préoccupations du moment et par les embarras d'une carrière presque politique, il y revint le jour où le repos et la tranquillité arrivèrent.

Le comte Jules de Castellane, alors très renommé à cause des fêtes d'hiver qu'il donnait à Paris, dans son hôtel du faubourg St-Honoré, avait mis jà la

disposition de Méry son beau château des Aygalades, aux environs de Marseille. « Tout gai, tout éclatant de joie, il lève la tête pour mieux voir sa belle Méditerranée qui le salue de sa vague et l'embaume de ses parfums d'algue; tout est serein autour de lui : point de ces masses de rochers qui assombrissent, point de ces hautes collines, géants de pierre qui semblent veiller sur le suzerain, point de ces forêts mélancoliques dont les ombres larges et touffues versent un deuil, une plainte éternelle sur des murs humides et noirs ; mais des eaux vives et chatoyantes, des allées où l'on respire à l'aise, des bosquets jolis comme ceux de M. de Crébillon le fils, des ponts peints et frêles, un village à côté, un clocher qui se laisse voir à travers des éclaircis de verdure, voilà le château des Aygalades. »

Ce château fut construit par le maréchal de Yillars.qui avait été nommé

gouverneur de la Provence après la célèbre victoire de Denain. Le maréchal ne l'habita que peu de temps, pendant un court séjour qu'il fit en Provence après la mort de Louis XIV, mais il en garda toujours un excellent souvenir et c'est peut-être ce château qui l'attacha si vivement à Marseille.

Il fut dès lors le protecteur de toutes les nobles entreprises de Provence, et il est considéré comme le fondateur de l'Académie de Marseille, à laquelle il fit don d'une rente annuelle, qui doit être distribuée, comme prix, à la suite d'un concours ouvert sur des questions d'éloquence et de poésie.

A la mort du maréchal de Villars, le château des Aygalades passa au duc de Villars son fils, qui lui succéda dans le gouvernement de la Provence et dans la plupart de ses dignités.

Le duc de Villars habita aux Aygalades chaque année pendant la belle saison et y rassembla une nombreuse

société. On était avec lui en plein dans la Régence, dans le genre Pompadour. 11 jouait un jeu d'enfer, scandalisait Marmontel par ses propos licencieux et faisait avec de belles marquises des vignettes en action pour les romans de Crébilion le fils et de Diderot.

Dans un grand dîner qu'il donnait aux Aygalades se trouvait un abbé d'une laideur remarquable. Le duc de Villars, après l'avoir considéré longtemps avec une attention particulière, lui dit d'un ton railleur : « Parbleu, Tabbé, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à un portrait qui est dans mon antichambre. » L'abbé, sans se déconcerter, répliqua : « Monseigneur, vous n'êtes pas heureux en ressemblance, car je ne ressemble pas plus à ce portrait, que vous ne ressemblez à Monsieur votre père. »

C'était la vérité, il n'avait aucun des talents du vainqueur de Denaia;

cependant, ainsi que le fait remarquer M. l'abbé Dassy dans son ouvrage sur ï Académie de Marseille, son amour pour les lettres, le goût éclairé avec lequel il les cultiva jusqu'à la fin de sa vie, sa bienfaisance fort connue, la sensibilité de son cœur, sa tendresse paternelle, la sagesse de son gouvernement en Provence, son amour pour le progrès des arts, doivent lui faire beaucoup pardonner. Comme le maréchal, il fut le protecteur de l'Académie de Marseille et fonda,lui aussi, un prix destiné à couronner chaque année un travail scientifique sur un sujet utile à Marseille et à la Provence.

Parmi les hôtes illustres qui habitèrent le château des Aygalades, il faut encore citer Barras, qui y vint quelques années après la chute du Directoire.Exilé du pouvoir, l'ancien conventionnel mena dans cette magnifique demeure une vie bien sombre.

Tous les habitants des environs fuyaient

à son approche, car on le regardait comme un ogre. Quand Barras pouvait rencontrer un paysan, il lui montrait le portrait de Robespierre qu'il avait toujours sur lui, et lui disait : « Celuilà était vraiment un ogre et c'est moi qui l'ai tué. »

Mais les crimes des uns excusent-ils les crimes des autres?

L'ancien directeur paraissait vivre aux Aygalades dans un complet éloignement de toute affaire politique.

Cependant il était considéré comme nourrissant de grands désirs de vengeance; or, un jour, on l'aperçut braquant sa lunette sur un vaisseau anglais dont la vue dérida son visage. On le soupçonna d'avoir eu des relations secrètes avec l'amiral Exmouth et, quelques jours après, il recevait l'ordre de partir pour Rome ; dans l'intervalle Mallet et Guidai avaient été fusillés à Paris.

C'est donc dans ce château des

Ayf^alades, plein de ces souvenirs, que, sur l'invitation du comte deCastellane, Joseph Méry s'installa au retour de son premier voyage. Mais cette demeure était trop seigneuriale pour ses goiits modestes, et il préféra aller tout simplement demeurer à Fontainieu, propriété voisine des Aygalades et qui appartenait aussi au comte de Castellane.

Fontainieu c'est l'agreste asile, Verdoyant' portique des cieux.

Où l'heureux poète s'exile Dans un azur délicieux.

C'est la villa napolitaine Où coule une double fontaine, Où l'air se parfume de thym, Où les beaux arbres de l'allée Gardent à la terre voilée Touie la fraîcheur du matin.

« Dans sa maison de campagne de Fontainieu, écrivait un de ses admirateurs, Méry peut entendre ce bruit de la foule, ce sonore strepidus que la louange fait autour de son nom. Une ville tout entière dit, en parlant de lui,

7iotre poète, et c'est \k il nous semble une bien douce récompense, surtout quand toute la France répète ce que dit Marseille. »

Joseph Méry se reposait à Fontainieu et ne faisait entendre sa voix que dans quelques grandes circonstances.

Au mois d'octobre 1834, mourut Boïeldieu, Méry écrivit :

Le deuil après le deuil 1 Quand un grand homme tombe La mort va tout de suite ouvrir une autre tombe ; Hérold est encor tiède au fond de son caveau, Et la scène à son front met un crêpe nouveau.

Boïeldieu I notre ami 1 qui dès nos jeunes ans Nous berçait chaque jour de refrains séduisants.

Ainsi fait le destin!.. Mais quand meurt le génie Nous, au moins, honorons sa précoce agonie : Nous, en nous souvenant de son éclat si beau, Jetons, à pleines mains, des fleurs sur son tombeau.

Au mois de décembre suivant, Méry assiste à un banquet offert par la jeunesse de Marseille à Alexandre Dumas. Il est à côté de Tillustre romancier. C'est peu après ce banquet que le choléra fit son apparition à

LE VUYAOElIlt 147

Marseille. Ce fléau se propag^ea rapidement et fit pendant assez longtemps plus de deux cents victimes par jour.

Aussi, les imaginations aidant, on revit la peste de 1720 et cinquante mille habitants s'enfuirent de la ville et se réfugièrent au delà même de la Durance, abandonnant leurs affaires, leurs maisons, leurs amis. Marseille était déserte: la Cannebière était en deuil, la rue St-Ferréol avait vu ses beaux magasins se fermer l'un après l'autre. Méry, qui dut quitter Fontainieu, loua , pour se mettre à l'abri du fléau, une petite bastide, au pied des collines de St-Loup; il l'appelait ses Chères Charmettes.

Dès que le choléra eut disparu, Méry regagna Fontainieu et il y fut bientôt rejoint par Auguste Barthélémy qui était revenu à Marseille.

Barthélémy travailla sous les frais ombrages de Fontainieu à sa traduction de YEneile qui eut un grand

succès. Il avait voulu associer Méry à son œuvre, mais ce dernier refusa à cause de leurs dissentiments politiques. Auguste Barthélémy continuait à encenser le pouvoir. En 1833, il avait publié V Obélisque de Luxor ; en 1835, il publia le Cinquième Anniversaire et les Funérailles ; en 1837, Constantine. Il fut récompensé de son zèle : le 2 août 1837, on le fit chevalier de la Légion d'honneur. Deux années après, en 1839, il publia la Colonne de Mazagran. Mais, en 1844, Barthélémy attaqua de nouveau le pouvoir et fonda la Nouvelle Némésis. Il écrivit aussi diverses pièces satiriques, mais, réduit à ses seules forces, il ne fut pas goûté et ses poésies ne réussirent pas. Barthélémy acclama le gouvernement de 1848, puis TEmpire et salua dès lors d'une dythirambe toutes les journées solennelles du règne de Napoléon III. 11 se fit remarquer surtout par son lyrisme quand Fempereur vint

LE VOYAGKUR 149

à Marseille en 1800. Pour le remercier, on le nomma bibliothécaire de la résidence impériale de Marseille. Ce n'était qu'une pension déguisée car la bibliothèque n'existait pas môme en projet.

Auguste Barthélémy mourut le 22 août 1867.

Mais retournons à Fontainieu où les deux poètes se délassaient de leurs travaux de longue haleine en rimant des couplets fantaisistes, dont plusieurs sont encore gravés sur la façade de l'antique maison.

Le cri de la cité lointaine, A nos pieds, meurt, en arrirant ; Nous n'entendons que la fontaine Ou le pin qu'agite le vent.

A tout instant, l'œil rencontre dans ces beaux lieux quelque vestige d'inspiration poétique. On conçoit, en effet, que chaque point de vue, chaque tableau, chaque accident pittoresque de la contrée ait dû fournir à Méry et à Barthélémy de nombreux motifs de

150 JOSEPH MÉKY

formuler en vers charmants les impressions qu'ils ressentaient. M. le comte de Castellane voulut consacrer le souvenir de cette hospitalité accordée aux deux poètes et, grâce à lui, la plupart de ces vers n'ont pas été perdus. Ce noble châtelain a fait inscrire sur le marbre tout ce qu'il a pu recueillir de ces morceaux échappés à l'inspiration de ses deux hôtes illustres. Aussi à Fontainieu trouve-t-on çà et là des pages poétiques, éparses en cent endroits, et imprimées avec un luxe inouï de vignettes naturelles et d'encadrements magiques.

Quelques-unes de ces poésies furent réunies dans une brochure intitulée: Les Aygalades et Fontainieu, dédiée à M.

le comte de Castellane par les deux auteurs. C'est à Fontainieu encore que xMéry et Barthélémy écrivirent cette humoristique poésie : La Charte du Poste.

Tout poste Men réglt^ doit avoir une charte ; De son texte si clair, malheur à qui s'écarte. Sur ce mur éclatant, tout chasseur qui le lit, Ne peut plus désormais excuser son délit.

Arant que le soleil, le doux soleil d'automne, Ait doré les rocs nus que notre mer festonne. Quand la nuit règne encore et que le ciel riant Se teint d'un doux reflet de pourpre à l'Orient, Depuis la St-Michel jusqu'au trente-un décembre Tout chasseur doit quitter sa paresseuse chambre, Et, le front agité d'un belliqueux souci. Son fusil à la main doit s'enfermer ici, De peur qu'en arrivant trop tard sur cette rive. Son aspect en plein jour n'épouvante la grive Et qu'un merle causeur ne divulgue aux forêts Nos postes menaçants et nos pièges secrets.

Pour charmer les ennuis de ce lieu solitaire, Le beau sexe est admis. Mais puisse-t-il se taire! Quand le huis sera clos, d'un air silencieux L'immobile chasseur contemplera les cieux. Qu'on se taise pour suivre un gibier à la piste, Qu'on sache bien qu'un poste est un couvent trappiste; Le moindre son de voix, le plus léger propos Monte jusqu'à la grive et glace les appeaux.

Il faudrait tout citer. Joseph Méry profita aussi de ses loisirs marseillais pour publier dans le journal le Sied et dans le Garde national des critiques théâtrales. Il dut môme un moment prendre la direction du Graud-Théâ-

tre de Marseille ; mais ce projet ne put aboutir et, peu après, Méry partit pour Paris. C'est alors qu'il collabora à la Galerie de la Presse, publication des plus intéressantes, dont chaque livraison contenait une biographie des célébrités artistiques et littéraires de l'époque. Méry publia les biographies de Meyerbeer, de Victor Hugo, de M"' Taglioni, etc.

M"' Taglioni, cette célèbre danseuse qui pouvait dire avec le poète :

Près de moi

Les papillons sont lourds, les colibris sont laids,

captiva Joseph Méry. Il a dit de cette jeune reine de la chorégraphie qu'elle avait «élevé la danse à la sainteté d'un art. »

Pendant l'été de 1837, W Taglioni alla en Angleterre et Méry l'y suivit. Il adressa alors à la Presse une série de lettres sur les nuits de Londres. Dans ces articles, qui furent

publiés ensuite en volume sous le titre (le Nuits anglaises^ il décrivit avec beaucoup de talent les mœurs de TAugleterre.

« On m'a montré, disait-il , sur la route de Crewe, un monsieur couvert d'une longue redingote bleue, à double collet, avec des bottes à Fécnyôre, un castor de baronnet, un jabot,des gants et une canne à pomme ; ce monsieur était un berger, un Tytire anglais; en effet,il conduisait une douzaine de brebis à Crewe, et lisait le Times, »

« On cite à Londres, écrivait-il une autre fois, le Strand et Oxford-Street, qui n'offrent à l'oeil aucun agrément do perspective. Le Strand, depuis Temple Bar jusqu'à Charing Cross, est un prosaïque conducteur de foule, une double haie de maisons plates et bourgeoises, où le regard ne distingue que la façade de Sommerset-liouse et les deux clochers de Sainte-Marry-Lebonne et de Saint-Martin. Oxfort-Street est la plus

longue rue du monde, et les brouillards étemels qui couvrent son horizon extrême peuvent même faire croire qu'elle ne finit pas, mais rien ne réjouit les yeux, dans cet amoncellement de maisons à deux étages ; une interminable tristesse se déroule sous un ciel de charbon de terre en fusion, en justifiant tous les efforts que l'Angleterre a faits pour conquérir les lumineuses rues de Calcutta, le Londres du soleil. » Méry eut des pages splendides pour dire les horreurs de la misère à Londres et à Manchester, cette misère affreuse, mêlée à la plus hideuse des prostitutions, que beaucoup ont décrite mais personne avec plus de talent.

Si on est étonné de la façon agréable dont Méry raconte tout ce qu'il a vu, on est plus étonné encore quand il parle de ce qu'il n'a pas vu. Nous voulons citer à ce propos une page oii il décrit Constantinople qu'il n'a ja-

mais visité. Il est difficile de dire avec plus d'esprit :

« Des rues qui montent, des Turcs qui fument, des chiens qui mordent, des mosquées de carton, des promenades de cyprès, des tombeaux pour banquettes, des maisons en ruine, des minarets qui crient l'heure qu'il n'est pas, des boutiques sans acheteurs, des cafés sans café, l'hiver au mois d'août, l'été en décembre, le vent partout : il souffle du Bosphore, de la Corne-d'Or, de la mer N©ire, de la mer de Marmara ; un sérail qui sue l'ennui par tous ses kiosques, et des passants qui vous saluent en vous disant en turc : « Chien de chrétien ! » voilà Constantinople. »

Cet Orient, que Méry ne vit pas, l'avait pourtant beaucoup tenté. « J'étais né pour les g-rands voyages, je me suis résigné aux courtes promenades. J'avais tout ce qu'il faut pourôtre un Tavernier ou unLevaillant, tout excepté un de ces beaux patrimoines de gui-

nées qu'on éparpille sur les vagues de l'océan Indien, en échange de l'inépuisable richesse des émotions et des souvenirs. Une seule fois, j'ai cru toucher du doigt la réalité de mes rêves ; le roi de l'Inde, l'illustre sir William Bentinck, que j'eus l'honneur de rencontrer au Louvre chez le duc de Choiseul, mon ami, me fit les plus brillantes propositions, et les plus acceptables aussi, pour me décider à venir à Calcutta. Mon patrimoine était trouvé.

Je me voyais déjà élevé sur la cime d'un éléphant, seul cheval que j'aime, lorsque la fatalité me précipita de nouveau sur le pavé du Nord. Une mort subite m'avait enlevé le noble sir William, mon protecteur. »

Méry se consola en allant,en 1838, à Stockholm, où il vit le château royal qui renfermait l'épouse de Bernardotte, Eugénie Clary, belle-sœur de Joseph Bonaparte, une seconde reine enfant de Marseille, et où il vit surtout la

maisonnette dans laquelle était née mademoiselle Ta^lioni.

En 1858, du fond du Caucase, Alexandre Dumas écrivit un jour à Mcry : « Venez avec moi, l'année prochaine, mon cher Méry ; TOrient est votre véritable patrie : c'est l'Inde qui a fait éclore votre plus beau roman, c'est l'Egypte qui a fait mûrir vos plus beaux vers. Vous avez encore dans la tête, ou plutôt dans le cœur, cinq ou six romans et huit ou dix mille vers pareils qui ne demandent qu'à prendre leur essor. Ouvrez la cage à ces beaux oiseaux d'or, mon ami, et je serai là pour leur crier :

Enfants d'un père que j'aime Allez et soyez heureux!

« Au revoir, cher ami, pensez quelquefois à celui qui pense souvent à vous.

« Alex. Dumas. »

Méry lui répondit :

« Paris, 7 janvier 1859.

« Vous me faites rentrer, mon

vieil ami si jeune, dans les plus anciens souvenirs de notre vie ; eh bien ! vous avez oublié celui-ci peut-être. En 1833, nous fîmes le projet d'aller à Jérusalem el de rebondir dans l'Inde.

Nous avons, depuis cette date, renouvelé ce projet vingt fois, et vous savez trop ce qui nous a manqué pour réaliser notre rêve. Moi, je me suis consolé en écrivant, dans la Presse, des livres sur l'Inde, l'Afrique, la Chine, Madagascar, en un temps où les ministres ne s'occupaient que d'éloigner de la Chambre les candidats de l'opposition. Mes livres donnaient une sorte de satisfaction à ma soif de voyages. Miss Julia Pardoe, en les traduisant en anglais, me prouvait dans sa T)réface que j'avais voyagé dans

riûde et en Chine, et cela me suffisait. Je croyais miss Julia et son journal The Cîitic. Aujourd'hui votre lettre me démontre que je n'ai rien vu du tout, et la passion de l'inconnu me remonte au cerveau. »

Malheureusement pour Méry, il était trop tard pour entreprendre de pareils voyages et il se contenta de reparcourir l'Europe. Ses premiers voyages avaient été inspirés par l'amitié et par l'amour, les derniers le furent par le jeu.

Tout jeune, Méry fréquentait à Marseille un petit café situé sur le Port et il se prit de passion pour le jeu : il devint très fort aux dominos, aux échecs, aux dames, aux cartes et il se laissa entraîner par le courant. Il savait pourtant ce qu'il en coûtait et il a parfaitement décrit la triste fin d'un joueur dans les Souvenirs de V Adolescence. Mais c'est bien le cas de répéter que, si tous les hommes ne faisaient pas eux-mêmes ce qu'ils reprochent aux autres de faî^p ils se^"' " '''^

Nous avons dit comment, dès son arrivée à Paris, Méry tenta la fortune.

Il réussit cette première fois, mais ne fut pas si heureux dans la suite, et dépensa au jeu durant sa vie plus d'un million qui l'aurait fait riche et dont la perte le laissa toujours dans une situation pécuniaire bien gênée. Aussi était-il l'ennemi de Clichy, la prison pour dettes : « Quelle étrange et absurde prison qui sert à incarcérer quelques milliers de francs de dettes, pour rendre service à tant d'usuriers de Paris ! »

Méry fut aussi Tennemi des maisons de jeu alors nombreuses : il leur en voulait de tout l'argent qu'elle lui prenaient et mena contre elles,dans le Corsaire, une brillante campagne. Il réussit, et ce fut sur la motion d'un député qui lisait le Corsaire chaque matin que les jeux publics furent enfin supprimés.

Au lendemain de cette suppression,

il semblait que M6ry devait ôtre satisfait. Pas du tout; il fut très ennuyé de voir les maisons de jeu interdites à sa passion, et il se récria : « Cette mesure était sage en principe, mais on n'aurait pas dû la généraliser. Sans doute, il était urgent de fermer les maisons où les ouvriers, les commis de recette, les jeunes étourdis allaient perdre leur cuivre ou leurs billets de banque; mais puisque les Anglais, les Américains , les Russes , les Espagnols et les millionnaires ennuyés avaient l'extrême bonté de venir donner à Paris le superflu de leurs rentes, sans se plaindre, on aurait dû, puisqu'on ne fermait pas la Bourse, où l'onbiseautait alors la hausse et la baisse, on aurait dû laisser ouvertes les trois maisons aristocratiques de la rue de Richelieu et du Palais- Royal, maisons dont l'entrée était si difficile... Elle est incalculable la somme d'or étranger que cette loi de 1837 a enlevé au commerce de Paris. Aussi

rAllemagne illumina sur la rive droite du Rhin. Les Anglais, les Américains, les Russes, les Espagnols ont bâti et enrichi plusieurs villes étrangères avec le superflu qu'ils destinaient à Paris, leur cité de prédilection. »

Méry suivit l'exemple de ces étrangers et alla retrouver les jeux en Allemagne, à Ems, à Viesbaden, à Aix-la- Chapelle, à Hambourg. Ses pertes furent nombreuses, et la passion du jeu le poussa jusqu'à vendre les cadeaux reçus en Italie des impératrices et tout ce qu'il possédait, pour aller s'attabler devant le tapis vert et la roulette.

Les rares fois qu'il gagna, il en profita pour parcourir l'Allemagne. Au mois de juillet 1856, il se rendit à Schwalheim dans la Hesse Electorale.

En visitant la forêt magnifique qui se trouve dans les environs, il aperçut la source si renommée qu'on appelle la Fontaine de la vie et qui donne une

eau incrveillouse. Assis auprès de cette source, et laissant son esprit vaguer à l'abandon, le poète en vint à songer au désastre do Varus qu'il savait avoir eu lieu dans la contrée. Alors,se rappelant mot pour mot son Tacite, il comprit que l'historien latin avait décrit justement tout ce qu'il voyait autour de lui, que les soldats romains avaient été attendus, cernés, surpris, égorgés dans cette forêt, auprès de cette fontaine.

Méry publia en Allemagne un petit travail sur cette hypothèse ; mais aussitôt plusieurs savants s'inscrivirent en faux contre sa théorie.

— Et que pourriez-vous objecter, dit-il à ses adversaires, si par hasard je découvrais dans la foret de Schwalheim des médailles de Germanicus ?

Il faut beaucoup d'or pour remuer les terres, et Méry n'en avait pas. Mais un ami des lettres et des arts, un généreux anonyme, vint à son secours et

voulut faire les fouilles à ses frais. On manda trente ouvriers à Schwalheim, et on se munit de tous les engins nécessaires. C'était le 1" septembre 1856. On convoqua plusieurs étrangers de distinction. Ils assistèrent aux fouilles qui furent laborieuses et pleines de péripéties jusqu'au troisième jour.

Le 3 septembre, Méry, qui avait de ces sortes de superstition et qui disait souvent que la grande musique porte bonheur, fit exécuter l'ouverture de Guillaume Tell et le Cujus animajn gementem du Stabat, par un excellent orchestre. Il ne fut pas déçu ; dans l'après-midi, un cri de joie retentit à dix-huit pieds de profondeur, dans un abîme oii se dégageait un fléau asphyxiant d'acide carbonique ; l'ouvrier remonta, tenant dans ses mains une médaille de Germanicus-César ! Quand cette médaille avait été déposée là, Jésus-Christ avait quinze ans.

Méry s'empara de la précieuse relique et ne la quitta plus depuis. On continua les fouilles ; on trouva soixante et quatorze médailles et une foule de débris d'origine romaine que les assistants se partagèrent.

Les tribunaux s'occupèrent de l'affaire et voulurent demander la restitution de tant de trésors dispersés ; mais le procès n'eut pas desuite,et Méry put retourner l'année suivante à Schwalheim,sans être inquiété autrement que par des félicitations.

Au mois de septembre 1856, Méry se rendit aussi à Nauheim et alla visiter les ruines du château d'Heidelberg contre la restauration duquel il protesta. En 1858, il était à Bade où il rencontra Meilhac, le spirituel auteur que l'Académie française a admis parmi les siens, et Hector Berlioz, le compositeur.

Berlioz appartenait à l'école musicale que Méry détestait, et ce dernier.

bien qu'il fût l'ami de tout le monde, ne pouvait pardonner au musicien certains faits. Un soir, Berlioz était à Marseille et Méry put l'entendre, dans une loge où ses amis le faisaient assister à une magnifique représentation de la Sémiramide, lancer, tout en riant, des imprécations incendiaires contre cette musique qui agissait moins sur sa raison que sur ses nerfs. « Ne placera-t-on jamais, s'écriait-il, le répertoire italien sur un baril de poudre, auquel j'aurai le plaisir de mettre le feu? »

Méry, passionné de la Sémiramide , gardait depuis ce jour un peu rancune à Berlioz et causait justement de lui avec Meilhac dans les jardins de Bade.

— Quel homme ce Berlioz! disait Méry.

— Charmant !

— Sans doute, mais il se plaint toujours.

— Il n'a pas l'air heureux.

— Il se croit infortuné, et pourtant

il porte à sa boutonnière tous les ordres de l'Europe; il a un feuilleton aux Débats, qui lui rapporte beaucoup d'argent; il a la rare fortune d'ùtre en môme temps le confrère de Meyerbeer et de Jules Janin : n'importe ! il se plaint.

—En effet.

— Il a eu le bonheur,pIus rare encore, de soulever des tempêtes avec une musique qui n'aurait dû soulever que des bâillements; il se plaint! Ici on le comble d'arg-ent et d'égards ; il se plaint. Tout ce qu'il y a de célèbre à Bade, depuis le général Gortschakoff jusqu'à Adèle Courtois, a tenu à honneur de lui être présenté ; il se plaint. Il n'est jamais content. Nous avons tous applaudi sa pièce de Béatrix. Eh bien il se plaint !

Méry en était là de son discours lorsque Meilhac et lui aperçurent, à dix pas, au détour d'une allée, Berlioz qui marchait en lisant.

Il les vit et vint à eux de la façon la plus courtoise. Après les compliments d'usage, il ôta son chapeau et, s'essuyant le front avec son mouchoir, il dit:

— Mon Dieu, quelle chaleur ! C'est insupportable !

— Vous voyez, dit tout bas Méry à Meilhac, que vous disais-je? Il n'est jamais content.

L'auteur de la Symphonie fantastique était en effet susceptible à tous les froissements ; mais ce n'était pas sans motif. C'était lui qui avait poussé l'orchestre aux grandes sonorités nouvelles et l'on disait pourtant : Wagner et Berlioz. A ces petites vexations, les plus cruels chagrins se mêlèrent. Ses Troyens furent défaits au Théâtre Lyrique. Il perdit un fils officier de marine.

Cependant, comme le disait Méry à Meilhac, la part dévolue à l'existence de Berlioz n'avait rien de si médiocre. Sa faute fut de n'en point savoir jouir:

la nostalgie des hauts sommets le tourmentait, le consumait ; il avait des tristesses ù! EccUsiaste. «A toute heure, je dis à la mort: Quand tu voudras; qu'attend-t-elle encore?» Ainsi parlaitil en 1865, au plein de son intelligence et de sa faculté d'action. Il avait toujours dans l'esprit cette pensée d'Eschyle: « Oh! la vie d'un homme! lorsqu'elle est heureuse, une ombre suffit pour la troubler; malheureuse, une éponge mouillée en efface l'image et tout est oublié. »

Nous avons laissé Méry à Bade continuant sa course à travers les établissements de jeu. Il était à Monaco en 1864.Enfin, en août 1865, déjà très fatigué,il était encore à Ems où il se trouva avec un groupe de brillants écrivains et journalistes parisiens: Cuvillier-Fleury, Arsène Houssaye, Aurélien SchoU, Albert Wolff, Charles Yriarte, etc.

Bien que Joseph Méry fut un pas-

sionné au jeu, il n'aimait pas cependant que les jeux de hasard. Il adorait par exemple les échecs et il y était de première force. Il a même écrit sur la stratégie de Téchiquier, dans le journal le Palamède^ des articles qui font encore aujourd'hui autorité-

« Le joueur d'échec, a-t-il dit, qui s'est voué à son art avec passion mène une vie pleine d'émotion et de charme : c'est un général qui livre cinq ou six batailles par jour et ne fait de mal à personne. Il a toute l'exaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la volupté de la vengeance comme dans la vie militaire :

seulement il ne verse point de sang humain.»

C'est à Paris, au club des Panoramas, que les échecs étaient le plus en faveur.

Amateurs de Berlin, d'Amsterdam et de Vienne Accourez aujourd'hui de vos divers climats Au noble club ouvert sur les Panoramas.

Mcry assista dans ce club, en 1830, à une célèbre partie d'échecs qui eut lieu entre M. de La Bourdonnais, champion français, et l'écossais Mac Donnel, qui avait traversé le détroit pour lui disputer la partie. Dans un poëme héroï-comique, intitulé une Revanche de Waterloo, Méry a raconté les péripéties de ce combat qui se termina parla victoire de » M. de La Bourdonnais.

L'écossais Mac Donnel, en son pays prophète, Resta comme étourdi du poids de sa défaite ; Il contempla longtemps, d'un œil terne d'effroi, La case malheureuse où fut maté son roi.

M. de la Bourdonnais a fait connaître plus tard comment avait été écrit ce poëme. Après avoir dit les diverses phases de la partie, il ajoute : « M. Méry était présent et il avait suivi cette partie avec cet intérêt qu'il porte à tout. — Voilà un sujet de poëme, dis-je à M. Méry; malheureusement, la poésie ne peut se plier à la démonstration technique des cint^uante coups d'une

partie. — La poésie se prête à tout ce qu'on veut, me répondit-il. — Personae encore n'a pourtant osé aborder ces difficultés, ajoutais-je; on a déjà beaucoup de peine à les aplanir en prose et à les rendre claires. — Eh bien, M. de la Bourdonnais, je mettrai votre belle partie en vers ! — Il vous faudra da temps, lui dis-je en riant. — Demain matin elle sera à l'impression.

« En effet, M. Méry prit sur-lechamp une plume et du papier, s'enferma dans un cabinet avec moi, et il écrivit son poëme, comme s'il eût fait une lettre à un ami. J'indiquais les coups sur l'échiquier, et lui, tout en causant avec moi, les traduisait en vers. L'abbé Delille a fait quelques vers sur les échecs, mais il a jugé impossible la démonstration d'une partie. L'abbé Roman en a écrit une, elle est en vers de dix pieds, mais on ne peut la suivre, c'est une mêlée dans laquelle on ne distingue rien. La partie traitée par

M. Méry, indépendamment de son merveilleux mérite poétique, est écrite avec tant de clarté, qu'il suffit, pour la jouer, de connaître la marche du jeu.

Notre poète français reste donc sans modèle et sans rival.»

M. de Pontmartin, dans ses MémoireSy a raconté une partie de jeu à laquelle fut mêlé Joseph Méry. M. de Pontmartin et le poète étaient tous deux invités, en juillet 1843, dans une campagne des environs de Marseille, chez un ami où il y avait nombreuse réunion, et Méry s'était assis à la table de jeu, en face d'un personnage en habit noir. Ils avaient commencé un écarté.

«Méry perdit la première partie. Suivant son habitude il s'entêta, et pria la galerie de le laisser continuer son duel avec le mystérieux inconnu. Sa déveine fut persistante, féroce, impitoyable.

Il perdit douze parties de suite. Quelquefois, son antagoniste avait l'air de

se divertir à ses dépens, comme le chat avec la souris. Il le laissait arriver jusqu'à quatre; puis, un roi, tourné comme à point nommé, consommait la défaite du pauvre poète, qui pâlissait, suait à grosses gouttes, trépignait, demandait d'autres cartes, les mêlait avec furie, — et perdait toujours.

Méry, de désastre en désastre, était arrivé à une perte de 1,500 francs ; il avait un peu perdu la tête. Il demanda à son adversaire, toujours impassible, déjouer les 1,500 francs — quitte ou double, — en cinq liées. Le vainqueur accepta avec le flegme dont il ne s'était pas un moment départi.

L'intérêt redoublait. Tous les assistants de l'un et de l'autre sexe se rapprochèrent de la table. Les cœurs battaient.

Méry gagna les deux premières manches. Mais il perdit la troisième et la quatrième. L'émotion était à son comble. A la fin, la chance sembla

touriior cucore en sa faveur, dans cette cinquième partie, qui allait le racquitter ou doubler sa perte. 11 avait quatre points ; son antagoniste n'en avait que trois. 11 relève ses cartes, un jeu magnifique : la dame, le valet et le dix de cœur qui était l'atout; la dame do carreau et la dame de pique. Son adversaire était le premier à jouer. Il joue le roi de carreau ; une levée ; le valet de carreau. Méry coupe de son dix, et abat son jeu, se croyant sûr de la partie.— Pardon! lui dit poliment l'inconnu ; je prends votre dame d'atout avec le roi, et je joue le roi de pique ; troisième levée ; j'ai gagné. Je n'avais pas besoin de marquer le roi, puisqu'il me suffisait de gagner le point pour en marquer deux : vous aviez refusé de me donner des cartes.

—Mon cher Méry,lui dit l'amphytrion, sans lui laisser le temps de ruminer son infortune, ne vous inquiétez pas. Sans vous le dire, nous nous étions tous in-

téressés dans votre jeu. En réalité nous voilà les débiteurs de monsieur... La somme que vous venez de perdre lui sera comptée dans dix minutes, et vous nous la rendrez quand vous pourrez :

seulement, c'est à une condition; c'est que vous allez nous payer votre rançon...

— Et comment? répliqua le poète.

— Il est six heures ; nous vous accordons soixante minutes; à sept heures précises, vous me remettrez soixante vers, oii vous aurez passé en revue toutes les personnes qui m'ont fait l'honneur et le plaisir de venir aujourd'hui chez moi.

Méry s'exécuta de bonne grâce ; il se retrouvait dans son élément. Ce fut un véritable tour de force. A sept heures moins deux minutes, il avait improvisé les soixante vers; rien n'y manquait,pas même les rimes riches et la consonne d'appui. Toutes les personnes présentes eurent leur compliment,

tourné avec une grâce exquise , s«ins afféterie, sans fadeur, avec une variété étonnante, comme si ces louanges délicates avaient couléde source ou jailli naturellement sous cette plume magique.Méry récita ses vers, qui eurent un succès fou ; les dames déchiraient leurs gants à force d'applaudir ; les hommes criaient : « Vive Méry ! » Les bravos et les acclamations duraient encore, quand l'amphytrion, qui avait eu, lui aussi, ses quatre alexandrins, prit la parole et dit au poète :

— Merci mille fois, mon cher ami, mais vous ne nous deviez rien, par la bonne raison que vous n'avez pas perdu un centime ! — puis, montrant le mystérieux joueur : vous auriez joué avec monsieur jusqu'à minuit, vous n'auriez gagné que les partiels qu'il aurait voulu perdre... vous étiez à sa discrétion...je vous présente M.Albertazzi, le prestidigitateur incomparable, qui attire en ce moment toute la ville au Gymnase marseillais.

M. Albertazzi salua. Méry s'avança et lui tendit la main:

— Je sais, monsieur, lui dit-il, que vous faites des prodiges. Vous venez d'en faire un de plus... Par 36 degrés de chaleur, vous m'avez donné une sueur froide...»

Puis, prenant par le bras M. de Pontmartin, il lui dit tout bas en riant et désignant Tamph^-trioTi :

— Que le bon Dieu bénisse ce diable d'homme î il est parfait, mais terrible quand il veut être ingénieux. Il était si simplede me demander des vers sans me faire subir le supplice de cette atroce partie d'écarté avec un escamoteur. J'étais d?ns tout mes états.

Songez donc ! je perdais 1,000 écus, et je n'ai pas cinquante francs dans mon tiroir !

Il en était presque toujours ainsi pour Méry. Seulement les parties n'étaient ordinairement pas un amusement. Le jeu fut son défaut. Que celui

qui n'en a point, lui jette la première pierre !

Mais tous les défauts se paient. Méry avait toujours perdu au jeu et cependant, sur la fin de sa vie, des rumeurs fâcheuses circulèrent. On alla jusqu'à l'accuser de corriger la fortune. 11 faut avouer qu'il la corrig-eait drôlement, puisqu'ayant gagné dans sa vie avec sa plume un million, il se trouvait, grâce au jeu, sans le sou.

M. de P(mtmartin,qui s'est fait l'éditeur de ces accusations, s'écrie dans ses Mémoires : « Je n'en ai jamais cru un mot, et je m'appuie sur le témoi gnage du baron Gaston de Flotte, bon juge en fait de loyauté et d'honneur : « Lui! me disait-il, Méry! allons donc! oui, il l'a corrigée une fois et voici comment : nous jouions à l'écarté en tête-à-tête, je perdais 2,000 francs. Il savait que, dans ce moment-là, cette perte me gênerait énormément. Il m'offrit de jouer une dernière partie

quitte OU double. J'ccceptai et je gagnai. Mais, savez -vous ce que j'appris par hasard, dix aas après ? A deux reprises, pendant cette partie décisive, Méry avait écarté le roi d'atout! »

Puisque nous en sommes aux anecdotes à propos de la passion du jeu qu'avait Méry, racontons-en une dernière qui a trait à la jeunesse du poète.

Léon Gozlan était à Marseille et Méry, qui l'avait connu au Caducée, entretenait avec lui une correspondance active, le pressant de venir le rejoindre à Paris. Mais la famille Gozlan s'y opposait par raison d'économie. Finalement Léon reçut de Méry cette lettre :

« Viens vite ! je suis à la tête de deux mille francs. C'est plus qu'il n*en faut pour que nous puissions attendre tranquillement ensemble la gloire et la fortune. »

Léon montra la lettre à ses parents, qui firent encore des objections. Néan-

moins, ils consentirent à son départ.

On se cotisa, on le fit habiller de neuf et, sa voiture payée, on lui mit cent francs en poche.

Quelques jours après, Gozlan débarquait à Paris. 11 court chez Méry :

—Eh bien ! dit-il, nous sommes donc riches ?

— Riches ? répondit Méry, est-ce que tu aurais apporté le Pérou dans ta valise ?

— Et les deux mille francs que tu m'annonçais dans ta lettre t...

— Evanouis, envolés, disparus ; le jeu me les avait donnés, le jeu me les a repris !

— Mais alors qu'allons-nous faire ?

reprit Gozlan sérieusement inquiet.

— Tout espoir n'est pas perdu. Je no pense pas que ton estimable famille t'ai expédié à Paris sans garnir ta bourse ?

— J'ai cent francs, fit piteusement Gozlau.

— Cent francs ! mais c'est le levier d'Archimède ! CoDÎie-les moi et, demain, nous serons de vrais Crésus.

Les cent francs de Léon Gozlan allèrent rejoindre les deux mille francs ; et Méry se promenait mélancoliquement dans la chambre qu'il partageait avec Léon, lorsqu'il aperçut, étalés sur une chaise, les vêtements neufs de son ami.

— Que vois-je ? s'écria-t-il.

— C'est, répond Gozlan, un habillement que' je n'ai pas encore porté...

— Et qui est indigne. d'un homme comme toi ; la coupe en est mauvaise ; tu serais à jamais compromis si on te voyait vécu de la sorte. Il faut le vendre ; avec l'argent que nous en retirerons, je puis encore tenter la chance du jeu ; elle m'a trop maltraité pour m'être toujours contraire.

L'habillement fut vendu ; est-il besoin de l'ajouter? l'argent qu'on en retira fut joué et perdu par Méry.

LK VOYAGKUR 183

Cette anecdote a été racontée par le Salut public, le 13 novembre 18G0.

Elle est plaisante ; est-elle ^vraie ? 11 est permis d'en rlouter. Méry fut joueur, mais s'il perdit ce fut son argent et non celui des autres; Ainsi qu'on l'a dit déjà, cette anecdote est une de celles que la malice contemporaine décoche incessamment contre les célébrités quelconques ; c'est le genre Mirecourt ; les biographes de cette école font rire, mais on ne croit guère à leurs historiettes, et on leur applique volontiers le mot qui a survécu à l'amusante pièce intitulée ; Folies dratriatiques'. « Le fait est d'autant plus douteux que tous les biogra- ])hes l'affirment. »

Après un séjour d'environ deux ans à Marseille, à sa rentrée d'Italie, Joseph Méry retourna à Paris où la plume produisait à ce moment de l'or.

Déjà, au mois de novembre 1830, il s'était fait connaître comme prosateur par la publication du Bonnet vert^ étude psychologique du forçat, qui avait disputé la palme à Rouge et Noir de Stendhal, et qui avait été écrite avec des notes fourmes par M. Adolphe Esménard, commissaire de marine, intendant du bagne de Toulon. Dans la préface d'une des nombreuses éditions de cet ouvrage , Méry disait : « Voici mon premier livre de prose ; je l'ai écrit dans un âge où l'on ne fait que des vers, quand on sait aligner un alexandrin.

i,p: romancier 185

J'ai gardé ce livre en manuscrit jusqu'en 1829 ; je n'osais le publier, me méfiant beaucoup d'une prose faite à l'âge de vingt ans, lorsque un éditeur, rencontré par hasard, me demanda le manuscrit, non pour l'acheter, mais pour le lire : il le lut et l'acheta, t

La première édition parut en 1830, et plusieurs éditions successives donnèrent à ce livre Tapparence d'un succès.

J'aurais dû être encouragé à me lancer dans la carrière du roman; mais les vers triomphaient de la prose : il a fallu l'explosion littéraire de 1836 pour me ramener à un genre qui est ma prédilection. »

Joseph Méry, en effet, avait été appelé alors à figurer dans ce groupe d'hommes éminents qui opérèrent le grand mouvement littéraire de notre siècle. A cette époque, la littérature n'était pas moins agitée que la politique. On ne connaît plus aujourd'hui

que par le souvenir les querelles qui divisaient le monde des lettres et des arts, querelles ardentes, éloquentes et fécondes, qui s'étendaient à toutes les manifestations de l'esprit, à la poésie, au drame, au roman, à la philosophie, à l'histoire. Méry était lié avec Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Lamartine, Victor Hugo , Alfred de Vigny, Alfred de Musset, de Balzac, Henri Heine , Frédéric Soulié , Léon Gozlan , Eugène Sue, Arsène Houssaye, Mérimée , Alphonse Karr, Armand Carrel, Stendhal, etc. Son voyage en Italie avait achevé de l'élever au premier rang. Après avoir publié les Scènes de la vie italienne, que nous avons déjà signalées , Joseph Méry écrivit successivement pour la Revue de Pa?'is : ÏAme Transmise, un Aniou?' de Séminaire, les Adeptes de r Immortalité , un Amour au Sérail, Annibal à Capoue, le Bonheur d'un millionnaire , etc. Rompu aux

luttes quotidiennes de la presse, car il collaborait à ce moment à plusieurs journaux, Méry porta dans les romans ces allures vives, ces détails piquants et malicieux qui font le mérite de certaines feuilles.

A la suite d'une nouvelle visite au bagne de Toulon, il compléta son premier roman, le Bonnet vert, par une série d'articles sur les Forçats.QQs articles furent dédiés au duc d'Orléans, auquel Méry demandait la grâce de deux jeunes africains qui avaient défendu leur pays contre nos soldats et qui, pour ce crime, étaient enfermés à Toulon. L'écrivain faisait un portrait hideux du bagne :

A Toulon, est un bagne, image de l'enfer Où le damaé s'endort sur un chevet de fer ; Les jours y sont brûlés par des soleils torrides, La jeunesse, en trois nuits, s'y crevasse de rides, La vertu s'y fait crime, et le crime joyeux Épouvante Toreille et fait baisser les yeux.

Peu de temps après, Méry publia un Amour dans V Avenir , pages do

l'histoire de l'Italie, à la fin du règne de Napoléon I", dans lesquelles il a fait intervenir Joachim Murât. Divers recueils périodiques du temps publièrent aussi : Van Dick au palais Brignola, où Méry a raconté diverses anecdoctes sur ce peintre illustre ; puis Saint'Pierre-de Rome, les Amants du Vésuve, les Nuits de Londres ^ et enfin la Comtesse Hortensia, un roman des plus dramatiques qu'on lit aujourd'hui encore avec un grand intérêt.

Etant à Rome, Méry travaillait souvent aux archives du Vatican, vaste reliquaire pontifical où la science, l'histoire, la poésie ont des trésors inconnus. 11 sut mettre à profit la complaisance inépuisable et la merveilleuse érudition des ecclésiastiques chargés de ces archives, et recueillit une foule de matériaux qui lui permirent d'écrire plus tard divers ouvrages, entr' autres:

la Cour d'amour. C'est aussi avec les découvertes précieuses faites pendant

son voyag-e en Italie, dans les bibliothèques vaticanes, qu'il put écrire France et Orient, ce monument élevé à la gloire des Croisés qui accompagnèrent saint Louis dans son expédition d'outre-mer.

Eu 1841, Joseph Méry profita de son passage à la direction de la bibliothèque de la ville de Marseille pour écrire le Siège de Marseille, où il a noblement dépeint le dévouement des femmes marseillaises, combattant au boulevard des Dames pour la liberté de leur cité, faisant le sacrifice de leurs cheveux pour suppléer le chanvre, et pointant les coulevrines sur la tour Sainte-Paule.

Cet ouvrage, qui a été réédité sous le titre les Deux Amazones^ohimi un grand succès. C'était, en effet, une belle et patriotique inspiration que celle qui avait déterminé Méry à prendre^ pour sujet d'un roman historique, le siège de Marseille par le connétable

de Bourbon, circonstance si glorieuse dans les annales de cette ville.

Quarante jours de siège, après lesquels le connétable fut forcé d'abandonner son entreprise; une lutte avec cette terrible armée qui força, quelques années plus tard, les murs de Rome et de Florence et qui couvrit Tltalie de sang-, de ruines et de désolation, tel est le fait admirable, tel est le cadre dans lequel Méry a renfermé son action.

La Marseille du seizième siècle renaît avec sa physionomie gracieuse et ses passions énergiques, dans ce livre où l'imagination la plus heureuse s'allie à la précision scientifique la plus irréprochable". Quant au héros de co drame, le connétable de Bourbon, l'auteur ne lui a rien ôté de ce caractère altier et farouche que lui attribuentses contemporains. C'est bien le grand homme que le démon de l'orgueil a perdu et qui porte sur son front l'em-

LK IU)MANf'n<:R li/I

proiiito (le la fatalité. Il serait difficile de trouver un personnap^o plus fécond en contraste:^ que cette nature bizarre, composée de vertus élevées et de vices énormes. Méry s'en est admirablement servi.

Aussitôt après avoir terminé le Siè(je de Marseille, Méry écrivit Anglais et Chinois^ délicieuse nouvelle dans laquelle toutes les qualités de l'esprit et du style se trouvent exprimées à chaque page avec un relief admirable. La scène se passe en Chine, dans ce pays où les choses réelles revêtent un caractère fantastique. L'érudition déployée dans cette gracieuse fantaisie du poète ferait honneur à un mandarin : sites, costumes, ameublements, sentences, mœurs domestiques,tout est de la plus exacte chinoiserie. Ce roman fut un véritable événement littéraire et décida un diplomate, M. de Lagrené, à demander au gouvernement l'ambassade de Chine.

Anglais et Chinois avait paru dans la Presse ; Méry donna ensuite à ce journal les romaus indiens : Héva, la Floride et la Guerre du Nizam^ qu'il avait été chargé d'écrire pour contrebalancer les succès d'Eugène Sue, porter ombrage aux lauriers du Journal des Débats et ramener les lecteurs.

C'était l'heure de vogue du roman feuilleton. C'était l'époque où Paul Féval, sous le pseudonyme si retentissant de Sir Francis Trolopp, qui devint, européen en quelques semaines et franchit l'Océan, faisait paraître les Mystères de Londres dans le Courrier Français, Le Journal des Débats^ qui était admirablement rédigé, s'était acquis pour le feuilleton Eugène Sue, de Balzac, Alexandre Dumas, Charles de Bernard, Frédéric Soulié, etc.

Paul Féval, qui donnait en même temps les Mystères de Londres au Courrier Français et le Fils du Diable

à V Epoque, a décrit daus les Etapes d'une conversion le point auquel en était arrivé la réclame du feuilleton :

« Anténor Joly était alors le directeur de Y Epoque et il voulut lancer le Fils du Diable. Paris fut tapissé d'affiches gigantesques qui annonçaient le nouveau roman. Sur ces entrefaites arriva le carnaval. Anténor Joly avait le génie de la réclame et Mirés, qui fournissait l'argent au journal, ne marchandait pas. On fit construire un char monumental que tramèrent huit beaux chevaux. A la suite venait une cavalerie très brillante ; chaque paladin portait un nom d'écrivain en vogue sur son écu, et la cohue du mardi-gras croyait voir défiler devant elle, en chair et en os, tous les favoris du feuilleton : Alexandre Dumas, Méry, Gozlan, Roger de Beauvoir, Frédéric Soulié, Eugène Sue et jusqu'à cette belle George Sand qui ne se doutait guère, au fond de son manoir berrichon, de l'auda-

cieux abus qui était ainsi fait de sa renommée. »

L'énorme succès des Mystères {le Paris et du Comte de Monte- Christo avait doublé le nombre des abonnés du Journal des Débats.Tons les journaux rêvaient une spéculation pareille.

Madame Emile de Girardin ayant donc confié à Méry le rez-de-chaussée de la Presse, ce dernier écrivit la curieuse trilogie indienne. Héva parut en 1842 ; une prodigieuse érudition se fond avec un art admirable dans le récit, l'intrigue et les belles descriptions de cette œuvre. On dirait, en la lisant, que Méry a passé sa vie à étudier le sanscrit et l'immense théogonie de l'Inde. Le tigre était de sa part l'objet d'une prédilection d'artiste et de poète ; aussi a-t-il saisi volontiers l'occasion de raconter, avec une verve entraînante, une chasse faite à ces terribles animaux. La Floride et la Guerre du I^izam parurent ensuite. Il étala,

dans ce dernier roman surtout, tant de trésors de couleur locale ; il détailla avec une telle fidélité d'expressions et de coloris les rues, les carrefours, les maisons et môme le caractère des habitants que les Parisiens le crurent cosmopolite, hindou , naturalisé citoyen de Bombay, de Delhi, de Benarès ou de Lahore, habitué des jungles du Bengale et de Ceylan. D'autres prétendaient que le très spirituel écrivain, pour faire de pareils livres, était resté trois ans dans les colonies anglaises .

Plusieurs paris furent perdus à ce propos.

La vérité vraie c'est que ses causeries (lu soir, au cercle des Beaux- Arts à Marseille, avec les officiers de marine et les capitaines au long cours lui avaient tenu lieu de voyages et de palette. Son exubérante imagination avait fait le reste et si bien fait que, quelques années après, des voyageurs lui écrivaient : « Vos romans sont des

histoires ; vos paysages existent ; vos héros ont existé, leurs aventures sont réelles. » Sa situation d'écrivain n'ayant pas voyagé dans les pays qu'il décrit, Méry ne l'avait pas cachée. En tète d'Héva il avait écrit : « J'ai sur mes devanciers un avantage considérable pour peindre ce paysage ; je ne l'ai pas vu. »

C'est à Marseille que prirent naissance les romans de la trilogie indienne.

M. Georges Bell a raconté dans le Moniteur universel comment Méry, enfermé dans son cabinet de directeur de la bibliothèque de la ville, travaillait dans les années qui suivirent 1840 : « Sur une grande table qui occupait presque tout l'appartement, il y avait les immenses in-folio de Raffles et de Sollwyns sur Ceylan et l'Inde anglaise, avec leurs splendides images, deux publications merveilleuses comme en entreprennent quelquefois les grands seigneurs lettrés de

l'autre côté du détroit ; il y avait Sonnerat, dont le voyage fait autorité ; le capitaine Taylor, un des héros de la guerre des étrangleurs, qui a raconté ses expéditions nocturnes dans trois volumes in-quarto. La France sur cette table était représentée par Jacquemont. Au milieu de tous ces livres ou plutôt de toutes ces planches gravées avec un art infini, M. Méry s'amusait à voyager en imagination. Il s'enthousiasmait en parlant de ces merveilleux pays qui auraient pu être les nôtres, le Bengale, le Pendjaub, Java, Sumatra, les îles de la Sonde, l'Afrique Orientale. Puis, la moindre circonstance ramenait sa pensée sur le temps présent, et alors, tout d'un coup, un nuage voilait son front. La pensée joyeuse reprenait bien le dessus; mais, pour quiconque eût observé, il était évident que l'écrivain était travaillé par une préoccupation constante.Cette étude des pays aimés du soleil, qui

charmait les loisirs du poète et le consolait de bien des déceptions, nous a certainement valu les beaux livres dont nous nous occupons. »

A l'époque où parurent ces ouvragées, ceux qui, en France, connaissaient la double presqu'île indienne étaient presque portés à ne considérer ce pays que comme un accident géog-raphique.

Les luttes des Anglais, leurs travaux intérieurs de conquête, leurs efforts d'assimilation, fournissaient à peine de loin en loin thème à quelque article de gazette. Vainement, ici ou là, quelques voix parlaient-elles du général AUard, de la lutte des Sikes et des Gourkas, des combats des Afgans; tout cela expirait sans écho et était oublié le lendemain. Il fallut le talent de Joseph Méry, fort aimé du public, son charme de conteur, son esprit qu'aucune prodigalité ne savait épuiser pour faire lire avantageusement cette trilogie indienne à côté des Mijs-

tères de Paris, des Trois Mousquetaires et de Consuelo. Le succès d'Héva, de la Floride et de la Guerre du Nizam fut si grand que, dès leur apparition, ces ouvrages furent traduits en anglais et réimprimés à Londres.

C'est pendant que Méry publiait ces romans dans la Presse qu'un incendie éclata dans les bureaux de ce journal et détruisit les premiers feuilletons de la Guerre du Nizam. Madame de Girardin offrit à l'auteur en dédommagement cinq mille francs. Il refusa, car il savait la Presse dans un moment difficile, et il recommença son œuvre.

Mais, quelque temps après, il reçut un cadeau d'une richesse et d'une beauté royales, un vrai chef-d'œuvre de l'orfèvrerie moderne. C'était un encrier magnifique, ciselé par Klagraann et orné, par MM. Mail et Duponchel, de figures et de bas -reliefs tirés des principales œuvres de Méry. Les côtés de la

base portaient des plaques sur l'une desquelles on lisait :

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