‹ Joseph MéryChapitre 4 sur 8 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

Plus tard, Méry fut un l'our obligé de mettre en gage ce splendide objet d'art, pour garantir un prêt d'argent nécessité par une dette de jeu. Cet encrier donna lieu ensuite à un procès entre Méry et ses créanciers, procès que le poète gagna mais qui empoisonna les dernières années de sa vie.

M. de Pontmartin raconte qu'il rencontra plusieurs fois Méry à Marseille à l'époque où il travaillait à ses romans. Il parle surtout d'un dîner fait chez Roubion, au restaurant de la Réserve, en 1843. Il y avait là Henri Abel, alors rédacteur en chef de la Ga-^ctte du Midi, Joseph Autran, sous-bibliothécaire de la ville et, plus tard, membre de l'Académie française, Sébastien

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Berteaut, qui fut secrétaire de la Chambre de Commerce de Marseille et qui a écrit divers souvenirs sur Méry. Il y avait enfin Méry et Gaston de Flotte. Le repas fut excellent et on y fit honneur bien que, chez Roubion, la vue soit si belle « qu'une fois assis autour de la table, on ne sait pas si l'on doit manger ou regarder. » Comme toujours Méry fut extraordinaire de verve et d'esprit.

C'est à la suite de ce dîner que M.

de Pontmartin se lia un peu plus intimement avec Méry et qu'ils firent ensemble plusieurs excursions. Il faut laisser raconter une de ces excursions au regretté chroniqueur de la Gazette de France. Cette anecdote montre un peu les travers de Méry, mais ce livre n'est point un panégyrique : c'est un portrait. Avant tout, il faut qu'il soit ressemblant.

M. de Pontmartin avait invité Méry et son acolyte Sébastien Berteaut à

venir passer quelques jours chez lui au château des Angles; pendant quils étaient réunis tous les trois, ils décidèrent d'aller visiter le pont du Gard, que Méry voulait décrire pour la Revue de Paris.

« Sous un soleil de septembre encore très chaud, mais tempéré par une légère brise, nous descendions de voiture, Méry, Berteaut et moi, devant l'auberge de la Foux, qui figure, je crois, dans un des romans de la première jeunesse de Dumas fils. En dix minutes, au petit pas de promenade, on va de cette auberge au pont monumental. Nous avions à côtoyer un ruisseau digne d'Estelle et de Némorin, où trois ou quati^e jolies lavandières, Nausicaas de village, faisaient assaut de battoirs, de bavardages et de frais éclats de rire. Méry nous arrêta pour nous les faire mieux remarquer.

— Regardez, nous dit-il, ces profils romains, ces yeux noirs, ces galbes de

statue antique , à cent pas d'un des plus purs monuments que Rome nous ait légués ! On ne m'ôtera pas de la tête qu'il existe des affinités mystérieuses entre les monuments et les races... Les mères de ces adorables jeunes filles ne sont probablement que de simples paysannes ; mais, depuis leur enfance et, plus tard, pendant leur grossesse, elles ont, du matin au soir, contemplé ce merveilleux pont du Gard ; elles l'ont admiré d'instinct ; elles se sont assimilé les exquises élégances de cette architecture...

Pendant ce speech, qui nous en promettait d'autres, les regards de Méry s'étaient particulièrement fixés sur la plus belle de ces jaunes Romaines. La fine commère n'eut pas de peine à deviner que le poète parlait d'elle, et qu'il n'en disait pas de mal. Quoique Méry ne fut pas précisément un Antinous, l'honneur d'attirer l'attention d'un homme décoré valait bien un sourire.

Elle lui sourit.

A notre grande surprise, Méry, en présence du célèbre pont, nous fit grâce de l'improvisation que Berteaut m'avait annoncée.

— Tu sais, dit-il à son ami, que j'ai à faire trois cents vers qu'attendent les imprimeurs de la Revue de Paris, J'ai besoin de me recueillir encore un moment et de me monter l'imagination en face de ce prodigieux chef-d'œuvre de l'architecture romaine. Si vous m'en croyez, vous prendrez les devants pour aller commander le déjeuner. Je serai à vous dans une demi-heure.

Nous reprîmes, sans nous hâter, le chemin de l'auberge. Nous commandâmes à l'hôtelier de préparer le déjeuner ; nous attendîmes une demi-heure, puis une heure... De guerre lasse, nous allions nous mettre à table, lorsque enfin nous vîmes arriver Méry ; dans quel état, grand Dieu ! Il était pâle comme un linge jhaletant, effaré ; sur son front découlaient de grosses gouttes de

sueur. 11 avait perdu tout un pan de sa redingote, dont les deux manches étaient en lambeaux ; plus un bouton à son g-ilet ; au bas de son pantalon des éclaboussures d'eau savonnée et de boue. A sa chemise et à ses mains du sang î

—Mes amis, nous dit-il d'un ton tragique que justifiait l'effrayant désordre de sa toilette et de sa personne ; mes amis, je suis perdu... je viens de tuer un homme !...

J'eus un moment de stupeur et d'épouvante : ce qui redoubla ma surprise, ce fut de voir Berteaut accueillir avec un calme relatif cette terrifiante nouvelle; il dit à son ami :

— Tuer un homme, vous Méry ! En dépit du commandement : Homicide point ne seras ! C'est affreux, effroyable, inimaginable! Si vous ne me le disiez pas, je refuserais de le croire, et vous, qui le dites^ vous n'en êtes peut-être pas bien sûr... Voyons, contez-nous cela !

— C'est simple comme une tragédie antique... j'étais retourné auprès de la. belle lavandière qui m'avait fait les yeux doux et qui semblait prendre quelque plaisir à ma conversation...

Tout à coup nous voyons sortir des oseraies du Gardon...

— Un monstre furieux ?

— Furieux, oui; monstre, pas tout à fait.,. Un géant; un jeune homme aux formes athlétiques. Il s'avance vers moi avec des gestes menaçants, et me dit dans un français qui aurait mieux fait d'être provençal : « Je vous défends de parler à cette fille, à ma promise. » Vous devinez ma réponse.

Alors cet hercule enragé tire de dessous sa veste un long couteau... Rosa (elle s'appelle Rosa) pousse un cri de désespoir et de terreur : « Etienne !

Etienne ! » Elle se précipite dans les bras de son pûmiou (amoureux), et s'efforce de lui arracher le couteau.

Dans ce mouvement, dans cette lutte

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terrible, le couteau tombe par terre ; je le vois briller au soleil, au moment où le malheureux Etienne prononce ces paroles fatales : « Au fait, mes poignets suffiront. » Quels poignets, mes amis ! De quoi assommer le bœuf Apis ! La situation était de celles qui ôtent au plus sage l'usage de sa raison. Ces poings redoutables étaient suspendus sur ma tête; le couteau gisait à mes pieds; je le ramasse avec la prestesse d'un de ces Thugs que j'ai décrits dans la Guerre du Nizam et, dans la même seconde, dans le même éclair... oh !

mes amis, c'est horrible !... Les poings redoutables d'Etienne s'appesantissent sur mes épaules, et le couteau s'enfonce dans sa poitrine découverte. Je vois couler le sang ; Rosa s'évanouit ; Etienne s'effondre comme un chêne sous la cognée du bûcheron... J'achève de perdre la tête, je m'enfuis, et me voilà !...

— Il n'est peut-être pas tout à fait mort? dis-je timidement.

— Et les circonstances atténuantes surabondent, ajouta Berteaut.

— Que faire, grand Dieu ! que faire ? reprit le poète, qui ne voulait pas renoncer à son meurtre; les gendarmes vont venir, et. ..

— Nous avons le temps de déjeuner avant leur arrivée... Vous dites que le drame s'est passé dans les broutières du Gardon ?...

— Au plus épais.

— Rosa, compromise dans ce tragique épisode, se gardera bien de donner l'alarme... Elle aura commencé par prodiguer ses soins à Etienne, qui n'est peut-être que blessé... qui sait?... une blessure légère...

— Dieu le veuille ! murmura Méry.

— Donc nous avons au moins deux heures devant nous. Déjeunons d'abord; puis nous tiendrons conseil ...

— C'est que j'ai à envoyer à la /?et;we de Paris trois cents vers sur le pont du Gard et les antiquités (Je Nîmes. Il faut

que ces vers, payés d'avance, partent demain matin.

— Eh bien ! mon ami, rien do plus facile, poursuivit Berteaut, qui, décidément, prenait l'avantage. Nous allons déjeuner, puis l'hôtelier vous prêtera une blouse et vous donnera une chambre où vous vous enfermerez sous clef pour écrire vos vers, tandis qu'on raccommodera tant bien que mal votre redingote. Je suis sûr que les émotions de la matinée ajouteront encore à la vivacité, à la magnificence de votre inspiration. Nous, pendant ce temps, nous ferons bonne garde... Si les gendarmes arrivent, nous leur dirons...

nous leur dirons...

Tout se passa conformément à ce programme. Nous n'aperçûmes pas le moindre tricorne. En revanche, tandis que Méry versifiait, nous allâmes, Berteaut et moi, faire un tour de promenade sur le théâtre du crime; nous fûmes vite renseignés.

Méry était allé, en effet, causer et marivauder avec la belle Rosa et ses gentilles corapagnes.il les fit rire ; son succès T'encouragea sans doute à quelque pantomime trop démonstrative. A ce moment arrivèrent les amoureux de ces demoiselles, trois ou quatre robustes gaillards, beaucoup moins polis que Némorin. Ils commencèrent par injurier le Pai^isien qui le prit de très haut et les traita de manants. Alors, malgré les cris plaintifs des lavandières, une grêle de coups de poing défonça le chapeau de Méry, déchira sa redingote, meurtrit son visage. Son nez saigna, et quelques gouttes de sang jaillirent sur sa chemise et sur ses mains. Avouer cette mésaventure, c'était trop humiliant pour le chantre de Napoléon en Egypte. Il aima mieux être, pendant quelques heures,assassin que rossé.

Nous rentrâmes ; Méry nous lut ses trois cents vers, improvisés en trois

heures. Il est probable que nos applaudissements, très sincères et très vifs, lui firent oublier son crime, car il ne nous en parla plus. Seulement, quand nous partîmes de l'auberge du Pont^ du-Gard, il nous demanda de baisser les stores de la voiture. »

Cette aventure est vraie, mais elle s'est passée beaucoup plus tôt que l'écrit M. de Pontmartin, puisque Méry y a fait allusion dans la Revue de Paris du 19 janvier 1834. M.dePont-»

martin, qui s'est plu à montrer le»

travers de Mery, prend occasion de cette aventure pour attaquer beaucoup le poète sur ce qu'il appelle sa pose. Nous avouons que, s'il n'est pas amusant de raconter qu'on a reçu des coups, il n'est pas nécessaire, pour cacher sa mésaventure, de dire qu'on vient de tuer un homme.

Méry venait doncd'obtenir un grand succès avec ses trois romans indiens ; Héva^ la Floride et la Guerre du Ni"

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^ram.Ce succès s'accentua parla publication successive de la Sémiramide,\B.

Ferme de r Orange, nnQ Conspiration au Louvre, où il a finement critiqué les inscriptions des monuments de Paris, une Veuve inconsolable, la. Circé de Paris, Adrienne Chénevrier, les Deux Enseignes, le Transporté, un Mariage de Paris, etc.

C'est aussi peu après la trilogie indienne que parut la Croix de Berny,CQ roman steeple-chase couru à quatre dans le feuilleton de la Presse avec Madame de Girardin, Théophile Gautier, Méry et Jules Sandeau. La Croixde-Berny, située sur les bords de la Bièvre, est l'endroit des environs de Paris où eut lieu la première course steeple chase , nouvellement importée d'Angleterre. Ce fut un événement et, pendant quinze jours, on ne parla que de cela. C'est alors que Madame Emile de Girardin eut, un soir dans son salon, l'idée de courir un roman. Sa proposi-

tion fut acceptée, et chacun des combattants s'apprôta à rompre des lances dans ce brillant tournoi littéraire. Madame de Girardin signa Irène de Chateaudun ; Théophile Gautier, Edgard de Meilhan; Jules Sandeau, Raymond de Villiers; Méry, Roger de Montbert.

Les quatre auteurs réunirent leur œuvre et obtinrent un immense succès. On a reproché cependant bien des choses à ce roman, et principalement le manque d'unité. Mais dans un steeple-chase chacun n'est-il pas libre de son allure f On ne pouvait demander à ce roman que de l'esprit. On en eut et en abondance; aussi, malgré les critiques, la Croix de Berny a conservé depuis cinquante ans les faveurs du public.

Méry se surpassa dans cette œuvre qui fera époque dans l'histoire du ro man. Peu ont écrit avec plus de sens que lui sur la psychologie de l'amour, de cet amour qui est « le plus dur de

tous les travaux », qui est la cause des « supplices qui portent les noms les plus vulgaires et les plus innocents. » Méry a décrit là, en des pages pleines de verve et d'esprit, les ennuis de la poste restante, les mœurs de l'Orient, les aventures les plus extraordinaires. Une des dernières lettres, celle de la provocation, signée : Prince de Montbert, est un chef-d'œuvre de jalousie, de haine, de colère et de méchanceté. Elle dépeint magnifiquement la passion d'une âme vaincue et irritée. La dernière lettre de Méry, celle écrite après la mort de Raymond et d'Irène, deux des héros du livre, est parfaite et elle exprime des sentiments d'une haute portée.

Méry publia ensuite la Chasse aie Chastre, cet oiseau rare qu'un chasseur marseillais poursuit jusqu'en Italie.

Cette ravissante fantaisie, intitulée d'abord la Chasse cVun artiste et dans laquelle les nemrods provençau:^ sont

blagués avec une verve intarissable, est préférable à tout ce qu'on apuécrire de nos jours sur des sujets semblables ; Mérjya résumé toutes les qualités de son charmant esprit. Aussi la Chasse au Chasire est-elle restée proverbiale dans le Midi.

Déjà, en 1833, dans un petit opuscule intitulé Marseille ,d\hnTii des étrangers et des visiteurs, Méry disait : « Dans nos contrées, ce n'est pas le chasseur qui manque, c'est le gibier. Chaque habitant aisé de Marseille a sa bastide qui est le meilleur repos à toutes les fatigues de l'industrie et du commerce : la bastide où l'on va le samedi soir pour en revenir le lundi matin ; la bastide bien chaude et bien close, aveo ses mûriers devant la porte, sa vigne, et ses oliviers tout autour, et au bout le poste à feu. Le poste à feu c'est la poésie, c'est le drame de la bastide, c'est la première et la plus haute expression des joies bucoliques du di-

manche d'automne. 11 y a 20,000 postes aux environs de Marseille. »

C'est l'esprit plein de ce souvenir que Méry écrivit la Chasse au Chastre. Du reste,il a raconté dans une préface comment il fut amené à écrire ce récit dont il s'était entretenu auparavant avec Alexandre Dumas, pendant une visite de ce dernier à Marseille, a Me trouvant à Vienne, en Dauphiné, bloqué par les neiges d'un hiver très rigoureux, et ne pouvant continuer ma routeje m'installai à l'auberge des Trois-Rois et, pour attendre le dégel, je me mis à écrire ma chronique de Ponce Pilate à Vienne, La neige tombait toujours sur la route de Paris. Un souvenir méridional ramena ma pensée vers les tièdes collines où la chasse manque, mais où le soleil ne manque pas et, de rêveries en rêveries, je songeai à l'histoire du chastre. Croyant que Dumas avait oublié cet oiseau à travers les monuments de l'Italie, j'é-

crivis ma Chasse et je la publiai dans la Revue de Paris. Dumas, de son côté,écrivait un délicieux roman sur le môme sujet... Quelques lettrés ont daigné souvent s'occuper do cette double chasse^ et c'est pour eux que je donne cette explication. »

Peu de temps après, Méry publia la Juive au Vatican et Debora, deux des livres les plus exacts et les plus complets écrits sur l'Italie. Ces ouvrages obtinrent un grand succès. La Juive au Vatican surtout fit grand bruit en 1850. Ce roman fut d'abord publié dans VOrch'e. Louis Veuillot l'attaqua à propos de son titre, mais Méry gagna son procès le jour oii il commença sa publication eninsérantune dédicace en vers latins au Pape Pie IX.

En 1852, Méry publia les Contes et Nouvelles^ puis les Nouvelles nouvelles^ les Matinées du Louvre^ le Dernier jour d'Herculanuin, le Dernier Fantôme, les Amours de Titus y Mon-

sieur Auguste, le Paradis terrestre, les Uns et les autres, la Comtesse Adrieniie. DaDs ce dernier roman il a prouvé qu'il connaissait la question sociale et il a indiqué aux riches l'emploi qu'ils doivent faire de leur fortune. « Les fêtes des riches sont profitables à toutes les industries et l'or tombé du salon opulent remonte à la pauvre mansarde. Le superflu du riche est le capital de Tindigent. » A ce moment-là, la question sociale commençait à être le sujet de toutes les conversations : rien d'étonnant à ce que Méry offrit son remède comme les autres.

Il est même malheureux que Méry n'ait pas plus souvent mis sa plume au service des grandes causes. Car ce n'est pas à lui généralement qu'il faut demander un plaidoyer romanesque pour les classes laborieuses, ou des mémoires à consulter pour l'amélioration du Code pénal. Certainement il

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est spontané, personnel, mobile, brillant d'une lumière propre dans le coin d'azur qu'il a conquis ; mais, pour lui, ce qui est réellement intéressant c'est de savoir à quelle heure s'ouvre cette fleur, s'envole cet insecte, apparaît cette étoile. Il admirera la robe de soie aux chatoyants reflets, la tasse de porcelaine aux frais coloris : amuser, émouvoir, intéresser, voilà sa loi. Il ne déclame pas, pas assez même, il cause, il raconte. L'idéal est sa patrie, l'impossible son élément. Il est à certains moments un peu nuageax, mais il rachète cela à la page suivante par beaucoup de verve, infiniment d'esprit et du style, du beau style, ce qui est rare maintenant.

Après 1853, Méry publia les A'^uits Anrjlaises, les Xuits Italiennes, les Nuits Espagnoles, les Nuits d'Orient, les Nuits Parisiennes, le Paradis Natal, les Damnés de l'Australie, etc.

En 1858, il écrivit les Etrangleurs de

rinde, puis les Damnés de VInde où il a fait intervenir Surcouf, le héros de la marine ; Boudha- Vai\ les Amours du bord du Rhin qui contiennent de nombreux détails sur l'Allemagne, Robert le Diable à Mansfeld,, Trafalgar^ la Vie fantastique, un Crime inconnu, un Mariage à la mode, les Damnés de Java, le Carnaval de Paris, Raphaël et la Fornarina, Salons et Souterrains de Paris, le Château de la Favorite, le Château des Trois Tours, le Château Vert, la Famille Dherbier, Marthe la blanchisseuse ou la Venus d'Aigles, roman allemand plein d'intérêt ; les Mystères d'un Château, etc.

Il faudrait un volume spécial pour citer toutes les œuvres de Méry et en rendre compte. Une Histoire de Famille est un magnifique roman écrit avec verve et ouvrage d'un puissant intérêt. C'est une belle étude de mœurs ayant toutes les qualités requises et

qui obtint un immense succès. La Vénus d Arles a été un des livres les plus lus de Méry. Dans un Couple affreux il a égalé Paul de Kock. Il n'y a rien de plus comique, de plus original et de plus imprévu. Dans un Musicien couronné, il a été charmant et plein de finesse. Il a critiqué avec beaucoup d'esprit les récompenses accordées aux meilleurs artistes : on leur donne des prix et point de travail, ce qui oblige le grand prix de Rome à mourir copiste, n'ayant pu trouver un directeur complaisant ou intelligent. « Voici un jeune homme qui doit à l'Etat son éducation, ses talents, qui lui doit cinq années de bien-être et de liberté, et, lorsque après un long séjour à Rome, en Italie, lorsqu'après un voyage à travers toutes les capitales de l'Europe, le lauréat rentre dans son pays, il ne sait que faire ; car, 99 fois sur 100, le directeur auquel il présente son opéra lui répond : « Eh quoi ! monsieur, vous ne

VOUS appelez ni Meyerbeer, ni Auber, ni Halévy, et vous prétendez composer de la musique, et vous vous imaginez que vos opéras je les jouerai, moi directeur? Vous affirmez que vous avez eu le prix de Kome ; c'est possible, mais en attendant, moi, je ne vous connais pas. »

Un des derniers romans de Méry fut André Chénier, livre bien écrit, donnant beaucoup de détails sur l'époque révolutionnaire, sur P'ouquier-Thinviile et sur les mœurs des Montagnards républicains. Tous les romans historiques publiés par Joseph Méry sont, du reste, comme André Chénier^ savam^ ment étudiés, remplis de détails puisés aux meilleures sources. Bien des scènes de ces romans se passent en Provence, dans notre Midi, dans ce pays charmant, sur cette plage superbe que lô poète aima toujours et qu il décrivit magnifiquement. Taxile Delord a dit de Méry qu'il était «l'un des hommes

qui honoraient le plus et aimaient le mieux la Provence. »

a Les artistes, disait Méry, arrivent chaque semaine à Marseille : ils dînent à V Hôtel d'Orient, et partent le lendemain pour visiter Malte, Alexandrie et Constantinople. Aucun de ces peintres n'a jamais honoré d'une humble aquarelle ce puissant chaînon méridional qui lie la France à l'Italie par des anneaux de mille couleurs, cette côte splendide qui flotte entre le double azur du ciel et de la mer. »

L'amour passionné de Méry pour le pays provençal a fait dire à un écrivain ; « Pour peu qu'on vive en rapport avec les livres, dès qu'on arrive en vue de la frontière de la Crau et de la Camargue, un nom vient subitement à l'esprit; on le voit s'inscrire dans la transparence lumineuse de l'azur phocéen... c'est le nom de Méry. Méry personnifie Marseille. Méry a fait aimer Marseille au monde entier. Frag-

ments de chroniques, chapitres détachés de l'histoire des Phocéens, il raconte tout. Il saupoudre les faits et les dates d'une poussière de diamant et de saphir qui les fait rayonner comme un prisme. Sans Méry, ces mille tableaux, pris à toutes les perspectives du pays phocéen, n'auraient jamais existé. »

Un autre écrivain, qui avait plusieurs fois passé de longs mois à Marseille, disait un jour en parlant de la pléiade des auteurs méridionaux : « Ajoutons qu'au milieu de ces astres brillait en Provence, comme un puissant soleil, l'enfant de la cité marseillaise, l'incomparable et spirituel Méry ! Chaque vers de ses poésies ou chaque ligne de ses productions si amusantes devenait un titre de gloire pour ses compatriotes : ils en étaient si fiers, qu'ils se croyaient en quelque sorte transfigurés par son génie, se l'assimilant et en faisant leur propre substance î Maintenant où est la couronne qui

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décore sa statue ? où est le buste du poète ? où son nom même est-il inscrit ? Je le cherche en vain dans cette ville si ingrate et si oublieuse de Marseille ! »

M. de Pontmartin aécritqu'unmarseillais lui avait dit un jour : « Si nous organisions une souscription pour Alexandre Dumas, nous ferions cent mille écus en vingt-quatre heures ; pour Lamartine, cent mille en quinze jours ; pour Méry, pas un sou. »

Est-ce bien vrai? Nous en doutons.

En tous cas, cela donnerait une fois de plus raison au proverbe qui dit que nul n'est prophète dans son pays.

Mais ce qui est certain, c'est que la ville de Marseille a été, sans nul doute, quelque peu ingrate envers Méry.Elle a donné son nom à une rue excentrique et elle a orné de son portrait le grand escalier de la Bibliothèque.

C'est tout, et ce n'est pas assez.

Mais Joseph Méry s'attendait à cette

ingratitude de Marseille et il écrivait un jour à son ami Gaston de Flotte, enfermé dans sa campagne de St-Jeandu-Désert :

Frère, garde-toi bien de croire Que, dans le fracas de nos temps, Les noms suivis d'un peu de gloire Soient des fleurs qui vivent cent ans.

Heureux qui, dans les premiers âges, Chanta ses vers et chanta seul !

Il mourut grand et les orages N'ont pas déchiré son linceul 1

Si le vieil Homère ou Virgile Eût vécu ton contemporain, on eût fait son buste en argile Pour économiser l'airain.

Des grands hommes ! Il en fut mille Dignes chez nous d'être adorés ; Cherche aux angles de notre ville Leurs noms sur des marbres dorés I

Si j'étais grand comme un Homère, Moi qui ne suis rien. Dieu merci, Moi, qui de Marseille ma mère, N'attendrai jamais rien ici,

Je ne voudrais dans mon envie, Pour toute gloire et tout concert, Que deux vers au bout de ma vie Par toi chantés à ton Désert.

L'ingratitude de Marseille et des Marseillais envers Méry se comprend

d'autant moias qu'il a été, a-t-on dit, « un des plus brillants esprits du dixneuvième siècle. » Dans tous ses romanSjSon style est châtié. Sa prose a les qualités do son vers : elle est vive, imagée et ferme; mais elle se plie plus facilement à toutes ses fantaisies et laisse plus aisément paraître toutes les faces de son esprit. Il y est grave, il y est fin, il y est grand, il y est gai; nobles penséeSj larges images, charmante raillerie, larmes, sourires, tout s'écoule par ce large lit. Dans toutes ses œuvres, même les moins réussies, on ferait une récolte de perles et de diamants. Vous diriez une fée nonchalante qui, au lieu d'en former des colliers et des parures, les laisse négligemment tomber sur son chemin.

Méry aimait a faire intervenir dan^ ses romans des personnes contemporaines connues. Dans la Circé de Paris, il a cité b(îaucoup de types toulounais. Il parle de M. Mouttet, qui

justement a écrit des Notes et souvenirs sur Méry, du docteur Auban, médecin du bagne, auquel il a prêté une foule d'histoire de forçats, etc., etc.

Ayant voyagé, il ne se contentait pas de décrire l'intérieur d'un boudoir ou d'un salon, il savait qu' « un des charmes du récit est de faire voyager en supprimant les ennuis du déplacement ». Il décrivait les monuments, et d'une façon si parfaite qu'on a pu écrire qu'il avait « tenu un pinceau plutôt qu'une plume». Il disait les coutumes espagnoles,les mœurs de l'Angleterre, citant des paroles célèbres, des vers de Virgile» et parsemant ses romans d'ànecdoctes pleines de charme.

Si Joseph Méry no mit pas souvent sa plume, ainsi que nous avons eu occasion de le dire déjà, au service des grandes causes, il ne tomba pas du moins dans l'ornière vulgaire des romans de mœurs parisiennes ^tant à la mode aujourd'hui; ces romans où tout le monde

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est riclie, tout le monde plus ou moins vicieux ; ces romans qui « prêchent peut-être la révolte plus éloquemment que les plus farouches orateurs de clubs»; ces romans qui, «non seulement effarouchent la pudeur des vierg-es, mais encore abattent la virilité des hommes. » Méry savait écrire un roman commençant par l'amour de deux jeunes cœurs et se terminant par un mariage. « Le mariage, disait-il, est le plus beau de tous les dénouements; on n'en trouvera jamais de meilleur pour les comédies et les histoires : quand ce mot sacramentel est prononcé, il n'y a plus rien à dire; c'est le grand mot de la fin. Alors, un grand secret commence : la vie privée se mure pour les deux fortunés époux, dans l'histoire; et, sur le théâtre, quand on a prononcé ces mots : Ils sont unis, le rideau tombe. » Aujourd'hui les romans, comme les pièces de théâtre, commencent par un mariage et se terminent par

un adultère, un divorce ou un assassinat.

En un mot, si Mérj n'était pas de ceux qui ont fait du roman l'œuvre littéraire par excellence et qui ont pu envoyer aux quatre points cardinaux, et du salon jusqu'à la mansarde, de précieux enseignements , il était du nombre des romanciers qui ont voulu instruire en amusant et qui ont cherché à ce qu'ion gardât quelque souvenir de leurs œuvres. Il était habile à calculer la portée d'une idée et. en môme temps, presque toujours dédaigneux de tout ce qui peut paraître ennui, prétention, pédantisme ; il prend souvent les allures les plus folles pour dire une chose grave. Mais le rire n'est ordinairement qu'à la surface, et quand, à la seconde lecture, il est permis de remarquer des détails échappés à la première, on est tout étonné de trouver quelquefois un penseur là où l'on n'avait vu d'abard qu un poète et qu'uu homme d'imagination.

C'est tout cela qui lui valut long temps d'ôtre aimé et légitimement po pulairo.

« J'écris volontiers en vers, parce que c'est plutôt fait; les Jignes sont plus courtes. » C'est Joseph Méry qui a dit ces paroles et, en effet, pour lui la poésie n'était qu'un jeu. Il avait une facilité qui tenait du prodige.

Un jour, au Caducée, il s'amusa à mettre en vers les mouvements du port de Marseille, les avis de bourse, les annonces judiciaires, les réclames :

La Bourse de Paris fait parfois des folies. Les opérations ne s'étant pas suivies, La mobile faveur n'a pu se soutenir :

Nous avons vu les cours chanceler et faiblir.

Les huiles ont aussi perdu le mouvement.

Très faibles dans leurs prix, surtout pour fin courant.

Nous avons déjà signalé un grand nombre de poésies de Méry ; nous

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avons cÀté ot fait connaître l'œuvre considérable qu'il accomplit avec la

collaboration de Barthélémy ; nous n'y reviendrons pas. Toutefois, nous devons dire qu'il n'est pas facile de marquer dans cette œuvre la part qui revient à chacun des deux poètes. On a mis cependant au compte de Méry toutes les pièces où l'esprit pétille, où la grâce domine, où l'épigramme vole.

Le vers de Méry se reconnaît en effet, ordinairement, à son allure aisée et coulante, à sa rime riche et sonore.

Barthélémy, plus vigoureux et plus énergique peut-être, mais d'une improvisation plus bornée, plus remplie de fiel, ne possédait que la corde d'airain; Méry,ondoyant et divers, amoureux de soleil, de musique, de poésie pure,traitant ses satires comme des fantaisies et ses malices comme des songes, se riant de la politique comme d'une maîtresse qui ennuie , était prompt à faire bon marché de ses ran-

cunes et de ses haines; nature inoffensive et bienveillante, esprit aimable et charmant, cosmopolite de sensations et d'idées, il ne haïssait réellement que le froid et la pluie ; il voyageait en rêve dans l'Inde et sous les tropiques; Marseillais par le tempérament, Parisien par la causerie, il était irrésistible de dix heures à minuit, entre habitués de divan ou de club, génie prodigue,favori et victime des fées.

Afin de donner une idée de la merveilleuse facilité que possédait Méry pour la versification, il nous suffira de dire qu'un samedi, Barthélémy l'ayant prévenu qu'une indisposition l'empêchait de faire la Némésis qui devait paraître le lendemain, Méry se mit au travail à six heures du soir, au bureau de l'imprimeur, et, le lendemain matin à sept heures, Némésis était distribuée dans tout Paris. Cette satire avait été imprimée à mesure que les vers étaient dictés par l'iniprovisateur; et, loin do

se rcssoutir de la hâte du travail, elle est une des plus belles de tout le recueil;ellea pour titre : le Palais royal en hiver.

Mais quand il écrivit cette poésie, Joseph Méry avait quelque peu abandonné la politique : il n'était plus le pamphlétaire de 1826 et avait oublié la ViUèliade. Retrouvons-le un moment à Marseille peu après l'apparition de ce pamphlet. Le 18 novembre 1827, une élection eut lieu à Marseille : les royalistes, dont M. Strafforello était le candidat, triomphèrent, et les libéraux furent battus. Le candidat de ces derniers était un nommé Thomas

Montagnard bas-alpin et de naissance obscure.

Le lendemain de la défaite des libéraux, Méry publia une pièce de vers intitulé : les Elections à Marseille et dédiée à la jeunesse marseillaise constitutionnelle. Il y proclamait que les royalistes avaient été vainqueurs pour la dernière fois:

Leur dernière victoire est à la fln venue 1

Le labarum français a brillé dans la nue ; Marseille a retenti d'un cri de liberté.

Sa voix a foudroyé des ennemis obscurs ; Et la liberté sainte, élevant sa bannière, Célèbre par des chants sa défaite dernière.

C'est cette jeunesse marseillaise constitutionnelle qui, quelque temps après, se groupa au cercle de l'Athénée. Depuis des années on désirait réunir à Marseille, ville jusqu'alors toute commerçante, des hommes d'art, de science, de lettres. Méry, profitant des loisirs que lui laissait la politique sous le ministère Martignac, se donna tout à cette organisation. Le cercle de l'Athénée, qui a vécu jusqu'à ces dernières années, débuta dans la salle Thubaneau. Il s'ouvrit le 31 mai 1829.

Dans cette première séance, Méry lut VOde à Mai-'seille :

Toute joie est ici : bains tlèdes sur nos plages Gais festins sur le roc, parfum de coquillages, Promenade du soir dans le golfe riant ; Quand l'automne à l'hiver abandonne la plaine, Un beau port, où janvier réchauffe son haleine Sous notre soleil d'Orient.

LK POKTE lîT LE LIHllKTTISTE 237

D'autres cités ont la mer pour voisine,

Claires eaux, bois de pins qu'embaume la résine, Coteaux (le thym semés, doux réservoirs de miel; Mais nous avons de plus sur ces filles de l'onde Le plus grand bien que Dieu puisse accorder au monde: La liberté sous un beau ciel .

Méry obtint un brillant succès. Le lendemain, les journaux disaient : « Les applaudissements qui l'ont interrompu à plusieurs reprises ont dû lui prouver que tous ceux qui l'écoutaient sont orgueilleux de son beau talent et savent partager l'enthousiasme et les nobles sentiments qu'il venait d'exprimer avec tant de verve et de poésie. »

Toutefois, dès que V Ode à Marseille eût été publiée, elle fut attaquée par quelques adversaires du poète. On reprochait à Méry de tomber dans le romantisme et d'avoir risqué des expressions telles que : parfum de coquillaQes ! Que diraient les prudes de l'époque et les classiques enragés s'ils revenaient aujourd'hui et s'ils lisaient les romans de M. Emile Zola?

Parmi les adversaires de Méry était Y Echo Provençal^ journal officieux et ultra caî-liste, comme on disait alors, dirigé par le marquis d'Arbaud^ conseiller d'Etat, préfet des Bouches-du- Rhône. Ce journal attaquait souvent Méry et Barthélémy au sujet de leurs poésies. Au lendemain de l'apparition du poème sur Waterloo^ il disait :

« Mais de tous les littérateurs de l'époque, ceux qui ont fait les plus nobles sacrifices aux passions du siècle, sont sans contredit MM. Barthélémy et Méry. Doués d'une heureuse facilité de versification, dont le travail aurait pu faire un talent, ils ont renoncé en notre faveur à toutes leurs espérances de gloire et d'avenir. Ils ont fait abnégation de tout amour-propre au point de se dévouer à servir les haines, les caprices de cet enfant gâté qu'on nomme le public. Insultant ce qu'il insulte, adorant ce qu'il adore, ils ont eu la noble modestie de se résigner à

ne gap^iicr que deTor, quand ils auraient pu peut-ôtre aspirer à des succès et à quoique renommée. »

Méry trouva l'attaque injurieuse, envoya ses témoins au rédacteur, et demanda raison de l'insulte. Le critique répondit qu'il n'avait pas dépassé les bornes de son droit, et la provocation demeura sans effet. Mais le lendemain, le Sémaphore contenait une note ainsi conçue : « Plusieurs des amis de Méry l'ont blâmé de sa démarche;nous nous joignons à eux. Les illustres auteurs de la Villèliade et de Napoléon en Egypte ne doivent jamais se mettre en contact avec des sacristains, des bedeaux, des ex-censeurs et des marquis, poétereaux siffles. »

Toutefois, malgré ces colères.il faut reconnaître que le critique de VEcho Provençal avçiit quelque peu raison.

En effet, si on vante dans les vers de Méry la netteté du rythme et la richesse extraordinaire des rimes, si son

style brille par un éclat et une couleur qui répondent bien à la vivacité toute méridionale de son imagination, on peut dire cependant que la facilité prodigieuse de versification qu'il avait, et que nous avons déjà plusieurs fois signalée, fut, en somme, plus nuisible qu'utile au talent et à la gloire du poète.

Sans doute, nous ne sommes plus au temps où Boileau faisait son Lutrin en six ans, oii il cherchait tout un jour la construction d'un vers dans le labyrinthe de son jardin, oii il disait :

Molière, enseigne-moi l'art de trouver la rime.

Sans doute, nous ne sommes plus au temps où Thomas Corneille demandait à son frère, vingt fois en un jour, l'aumône d'une idée, où les beaux esprits remettaient à chaque heure sur le métier un quatrain qui n'en sortait pas meilleur. Sans doute, la spontanéité de rinspiration et du mot a remplacé

la lenteur de la pensée et de la plume, mais tout c<^>la n'empôche point le travail. Oi*, Méry no travaillait point assez; il avait les défauts de ses qualités; il comptait trop sur sa facilité. « J'ai composé, a-t-il écrit quelque part, plus de deux cent mille vers. » Nous sommes de ceux qui pensent que sa gloire aurait été plus parfaite, s'il n'en avait composé que cent mille et s'ils eussent tous été irréprochables et marqués par l'élévation de la pensée. Avec plus de raison encore que pour Lamartine, on peut dire de lui : « Rien n'a nui à son génie comme la facilité. »

Joseph Méry avait donc pris une part active à la fondation du cercle de TAthénée à Marseille. Des soirées littéraires furent organisées par ses soins et il donna lecture devant une brillante société de plusieurs de ses travaux : Marseille avant et aprèa 1814, le Boulevard des Dames, etc.

En 1833, à l'ouverture du Grandie

Théâtre, Méry écrivit : \Art dramatique à Marseille. Le 8 novembre 1838, jour de l'inauguration du théâtre de la Eenaissance à Paris, la représentation de Ruy-Blas fut précédée d'un discours en vers que le poète marseillais avait composé.

Deux ans après, Méry adresse au lieutenant général vicomte Tiburce Sebastiani, pair de France, un magnifique poème daté de Marseille, le 1" novembre 1840. Il parle de la malheureuse campagne de Russie et dit :

Un jour, quand nos enfants, amoureux de merveilles, Feront de ce malheur l'entretien de leurs veilles Et que les vétérans, témoins de ces grands jours, Seront dans le sépulcre, endormis pour toujours. Les fronts s'inclineront sur les places publiques, Quand les derniers de tous, ces vivantes reliques. Passeront, étalant leurs uniformes bleus, Ce trophée immortel d'un âge fabuleux.

Et vous, jeune témoin du grand pèlerinage. Quand vous aurez atteint les limites de l'âge, Vous êtes réservé par un heureux destin, A parler le dernier de ce passé lointain ; Cet honneur vous est dû: la Corse maternelle Qui garde tous ses fils à l'ombre de son aile.

\.E POKTK ET LK LIDRRTTISTE 243

El qui vous aime tnnt, un jour viendra s'asseoir Chez vous, pour écouter vos ontrellens du soir: Croyez-en le |)OiHc, il !»ait où va le inonde. Oui, ce doit rtre un flis de cotte lie féconde. Qui, survivant à tous, lui parlera souvent Du Corse impérial qu'il vit passer vivant.

Peu do temps après, Joseph Méry fut invité à donner son concours à une ùUe de charité qui avait été organisée à Marseille au profit dos orphelins du choléra. 11 lut une belle pièce de vers :

Non, il ne faut jamais que le soleil qui brille

Sur vous tous, cœurs heureux, opulente famille,

Vous empùche de voir que, loin de vos maisons,

Loin de l'azur, riant à vos doux horizons.

Il existe dans l'ombre, aux riches inconnus.

Tout un peuple couché sur de la paille nue,

El des enfants chrôtiens, marqués du divin sceau,

Condamnés, en naissant, à mourir au berceau,

Qui ne connaîtront pas dans une vie amère

Le sourire ou les pleurs qui viennent d'une raère.

Henri Monnier, le célèbre caricaturiste qui illustra les Chansons de Béranger, et Courdouan, le peintre provençal distingué qui peignit les sites et les côtes maritimes de l'Algérie et de nos contrées méridionales, se rencontrèrent à cette époque à Marseille.

M. Mouttet raconte qu'un soir tous deux étaient assis à la même table et travaillaient ; Tan dessinant un désert d'Orient, l'autre des sujets d'observation comiques; Méry était à leur côté.

On coupa seize morceaux de papier sur lesquels quatre personnes de la société écrivirent seize rimes ; on les remit l'un après l'autre au poète qui lança instantanément les vers suivants :

A COUIÎDOUAS et à Henri MOSSIER

Réunis tous les deux chez une noble femme, De votre art ravissant vous prodiguez \esjleurs ; Tous deux sur le velin peignant avec votre âme, L'un fait sourire et l'autre a fait verser des pleurs.

L'un peint le grand désert^ le palmier, la. fontaine, Sites pleins de terreur et de grâce et d'amour, L'arbre qui voit passer sous sa cime hautaine L'arabe à son départ, l'arabe à son retour.

L'autre, venu du nord sur notre tiède plage, Tient le monde comique au bout de son crayon ; Sa plume et son pi.iceau semant sur chaque page L'esprit, ce don du ciel, brillant comme un rayon .

Tous deux portez au front une vive étincelle ; L'un aime la cité, l'autre le pied des monts, Et l'on dit à lous deux à chaque œuvre nouvelle, C'est la grâce de l'ange et l'esprit des démons.

20iinvior 1844.

l.K POÈTK KT LK LIIJIŒTTISTE 245

Méry était ce jour-là en pleine verve,puisque c'est quelques heures après cette improvisation, qu'il écrivit sa fameuse Ode à rail. Le comte de iMarcellus, ancien chevalier de Malte et député royaliste, puis pair de Franco sous la Restauration, était à cette époque la bote noire des journalistes satiristes et des pamphlétaires libéraux; il composa un poème sur l'ail qui fut pour eux le prétexte d'une recrudesce d'innombrables facéties et quolibets. Le comte de Marcellus se contentait d'en rire, car il était homme d'esprit. Toutefois l'ail était le sujet de bien des conversations et le condiment de bien des mets, mérne à Paris,

Méry reçut un jour cette lettre :

Vendredi, janvier 44^

Mon cher Méry,

Nous (Unions hier jeudi, chez notre ami D..,, un dinor tout parfumé d'ail.

La jeune et charmante fille de la maison a

vivement défendu l'ail fort attaqué par quelques convives; elle a témoigné le regret que vous ne fussiez pas là pour lui venir en aide et chanter les louanges du condiment provençal.

Je me suis engagé en votre nom, et j'ai promis pour jeudi prochain, courrier par courrier, une Ode à L'ail signée Méry.

Je l'attends.

Tout vôtre, toujours du même cœur.

Constantin JOLY.

Méry répondit par la lettre que voici:

20, au soir.

Mon cher Constantin,

L'hiver retarde l'heure des arrivées du courrier ; j'ai reçu votre lettre aujourd'hui fort tard après dîner. J'ai fait illustrer mon ode par Henri Monnier ; j'allais la faire graver, mais le seul, graveur de Marseille était couché.

Votre ami de cœur.

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