‹ Joseph, ou, Le vertueux ouvrier: ou le vertueux ouvrierChapitre 21 sur 74 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le tailleur de pierres. — Une bibliothèque de paroisse.

Toutes les professions que les lois humaines autorisent et que la religion approuve sont honorables. Toutes doivent être renoplies pour le bien de la société ; et la Providence y a pourvu en donnant aux hommes des goûts presqu'aussi variés que les traits de leurs visages, et en permettant qu'il n'y ait point cï^état si obscur, si pénible , si dangereux naême , qui b^ait des charnies pour quelqu'un et qui ne trouve des bras pour Texercer.

Il n'y a donc point de profession avilissante par elle-même , point d'état déshonorant ; le vice seul abaisse l'homme et le dégrade. Si mes pieds sont couverts de poussière et quelquefois même d'ordure, tandis que mes yeux, placés au sommet de la tête, se conservent dans une netteté éblouissante, je n'estime pourtant pas moins les uns q^ue les autres -, car si mes yeux dirigent ma marche, ce sont mes pieds qui l'exécutent. Ainsi en est-il dans la société : les fonctions les plus humbles en apparence sont souvent de première nécessité, comme les plus brillantes; et où en seraient ceux qui habitent des palais, s'il n'y avai| pas eu de maçons pour les leur bâtir?

Joseph ne méprisait donc aucune des professions qui se présentaient à lui; mais il ne pouyai^ en cboi-

sir qu^une seule > et la préférence devait être pour celle qui lui offrait le plus d'avantages réels , et qui était le plus en rapport avec ses goûts et son aptitude.

Dès son enfance, il avait aimé à tracer des lignes sur le sable ou sur le papier, et à combiner des proportions. On voyait qu'il y avait du géomètre dans cette petite tête , et Marguerite disait souvent à ses amis : Vous verrez que Joseph sera tailleur de pierres.

En effet, il lui fallait une profession où il pût , à la fois y faire jouer ses bras et exercer son esprit à mesurer des surfaces. Dès Tâge de huit ou dix ans , il s'arrêtait devant les édifices de construction remarquable et semblait dire : Je serai bien heureux quand je pourrai mettre la main à de semblables travaux.

Ce n'était pourtant pas le seul instinct naturel que Joseph eût voulu suivre en choisissant un état : il avait des vues plus hautes ; il était chrétien , et un chrétien doit mettre son salut avant tout dans la balance, quand il s'agit d'un semblable choix.

Joseph consulta sa mère, ses parents, son curé. Ce dernier lui dit : a Mon enfant , si je vous croyais appelé à faire un bon ouvrier dans une de ces profes* sions où l'apprentissage offre tant de dangers , et où il est si difficile de conserver sa foi et ses mœurs, j'aurais le courage de vous dire : Allez de ce côté-là ; Dieu , qui vous y appelle , sera bien assez puissant pour vous y garder, fallût-il renouveler en votre faveur le miracle qui préserva Daniel et ses trois jeunes amis de la corruption de Babylone et des flammes allumées par un roi impie. Oui , je crois qu'un jeune homme qui aime le travail, qui prie Dieu, qui ne se trouve avec les impies que par nécessité, qui fréquente les sactements, peut se sauver partout.

9 Mais cependant je ne puis m'empécher de vous

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dire que j*éprouve beaucoup de joie en voyant que vos goûts vous portent vers une profession moins dangereuse que d'autres. Dans les ateliers où les jeunes gens réunis , rapprochés , entassés , pour ainsi dire , les uns sur les autres , ne se quittent jamais et sont dans un perpétuel contact , que de discours licencieux ils peuvent tenir, que de chansons impies doivent 8^ échapper de la bouche des ouvriers libertins, lorsqu'animés et échauffés par le travail , peut-être même quelquefois par le plaisir et par le vin , ils se trouvent renfermés dans un étroit espace , comme dans une fournaise , où les flammes de Tamour divin ne peuvent guère prédominer! Gomment échapper aux dangers d'une pareille position? J'ai entendu dire à des ouvriers pleins de franchise et de bonne foi , qu'il y avait là un écueil bien redoutable pour les mœurs, et je n'ai pas besoin de beaucoup d'efforts pour arriver a le comprendre et à le croire.

» Dans la profession que vous avez choisie, au contraire, il y a des dangers sans doute , mais celui que je viens de signaler y est moins commun ; je vous en félicite. Le tailleur de pierres n'a pas du matin au soir ses compagnons sur les épaules ; il va , vient , monte , descend , et le bruit des paroles mauvaises , qui peuvent circuler autour de lui , se perd facile* ment dans l'espace. C'est un avantage , mon enfant j vous le sentirez plus tard , et vous en proGterez.

» Je puis même ajouter à cela d'autres considérations,. que je .ne ferais pas devant un jeune homme moins instruit de sa religion. Il me semble que l'état que vous voulez embrasser rappelle tout naturellement une foule de bonnes pensées qui peuvent nourrir et consoler votre foi. Ainsi, quand on a sans cesse à Id main une règle pour mesurer des surfaces, une

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équerre, un plomb pour s'assurer que la moindre pierre est bieo assise et que rédiûce aura de la solidité, pourrait-ou ne pas penser quelquefois que Thomme chrétien a aussi une règle pour diriger ses actions; que celte règle, c'est la loi de Dieu, et qu'il en faut faire à chaque pas une rigoureuse applica^ tion ! Oseriez-vous donner moins de soin à perfectionner votre vie qu'à tailler une pierre brute ? Oh 1 non ; il y aurait pour vous trop à rougir.

2> Que dirai-je encore? Ceux qui habitent les maisons ne songent guère aui fondements qui portent les murailles , et sans lesquels pourtant l'éditice ne tiendrait pas. Mais vous , vous apprécierez à sa juste valeur ce trésor caché , et vous direz : Ces fondements si bas, si obscurs, si peu remarquables en apparence, si nécessaires pourtant, sont une image de la foi, qui porte tout le reste , et qui prête à la morale et aui bonnes actions un appui qui peut seul leur donner une vraie consistance ; car celui qui ne croit ni à Dieu ni aux récompenses qu'il promet à la vertu, comment pourra-t-il prendre la peine de la cultiver soigneusement, constamment? Puis, quand vous verrez les pierres se lever les unes sur les autres comme par enchantement, vous songerez que les chrétiens sont appelés dans l'Ecriture des pierres vivantes ^ , qui doivent rentrer dans Tédifîce de la Religion d'abord, et plus tard dans celui du Ciel. Pour arriver à la place qui les attend, combien de coups de marteau les pierres ne reçoivent- elles pas? Elles s'en plaindraient peut-être, si^Ues avaient du sentiment; mais ce serait à tort, car plus la main de l'ouvrier multiplie les coups sur elles, plus elles deviennent précieuses, et plus elles contribuent à la beauté de l'édifice, i Lapides vivi. I. Pet. ii. 5.

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