‹ Joseph, ou, Le vertueux ouvrier: ou le vertueux ouvrierChapitre 30 sur 74 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Une Itîtiro.

Ost un âge terrible que celui de radolescence, et Joseph avait eu à soutenir de bien rudes combats pour arrivera ses dix-neuf ans, sans avoir donné dans aucun des excès si ordinaires à la jeunesse. Ce n'est pas que les occasions de se perdre lui eussent manqué; il en avait trouvé mille pour une. Le sang vif et ardent qui bouillonnait dans ses veines était déjà un écueil pour son innocence ; car il se sentait violemment porté au plaisir, et du plaisir on passe vite au désordre quand on ne sait pas se modérer. Toute la puissance de sa raison n'aurait pas suffi à Joseph pour le retenir sur cette pente rapide ; heureusement que la religion était là profondément enracinée dans sou fime, et c'est en elle que Joseph trouvait les encouragements, les consolations, la force surtout, et les autres moyens de persévérance qui n'auraient pu lui venir d'ailleurs.

La piété sans doute ne glaçait pas son âme ; mais elle en régularisait le feu et y empêchait l'incendie. De fréquentes et ferventes prières, de bonnes lectures, l'éloignement des compagnies mauvaises, des rapports discrets et utiles avec un bon confesseur : voilà les principaux secours que la religion fournissait au jeune ouvrier, et qui le maintenaient dans la route dû bien.

Mais il y avail peut-êire au fond de cette Ame , si bonne d*ailleurs, quelqu'orgueil secret, quelque vaine . complaisance pour elle-même, et Joseph avait sans doute besoin de faire une expérience sensible de sa faiblesse qui le portât à se défier encore davantage de lui-même. Il lui fallait une de ces leçons effrayantes et sévères dont le souvenir influe sur toute la vie et préserve plus tard de bien des chutes qu*on eût peut-être fait sans cela.

Joseph s'était lié imprudemment avec un jeune homme qui ne méritait pas d'être son ami. Beau comme Narcisse dont il portait le nom et dont Tâme molle et voluptueuse semblait être passée en lui , cet ouvrier possédait au plus haut degré le taleqt de plaire, et Joseph ne sut point tenir contre une si puis^ santé séduction, il n'aima d'abord dans Narcisse que les belles qualités dont la nature l'avait doué; mais il )es aima avec tant de violence que sou amitié passa les bornas , etarriva bientôt à trouver tout aimable dans ce jeune homme , même ses défauts. Il le voyait presque tous les jours; et quand il était un jour sans le voir, il se croyait malheureux. L'esprit sans cessa occupé de Narcisse, il ne trouvait de plaisir qu'à penser à luj, qu'à se rappeler ses paroles, te son de sa voix , les charmes de sa personne, et qu'à songer qu'il le reverrait et lui parlerait bientôt.

Ce ne fut que lentement que Joseph, en vint jusquelà; mais il y vint pourtant, malgré les terreurs etle3 reproches de sa conscience, dont il fit taire peu à pea 'la voix, et malgré les avertissements de son directeur qu'il s'accoutuma à visiter moins souvent. Il cherchait, du reste, à se tranquilliser et à se rassurer lui-^ même, en s^ disant qu'il n'avait pas l'intention dj& faire du mal; qu'après tojuf , Narcisse n'était paa unei

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femme , auprès de laquelle une affection de ce genre eût pu être criminelle ou pleine de dangers. C'était on jeune homme comme lui , un bon camarade de travail , un véritable frère ; ne lui était-il donc pas permis de l'aimer ?

Sans doute; mais il y avait dans cette affection plus de danger que Joseph n'en apercevait. Il y avait là , comme partout , des règles à suivre , des précautions à prend96, p|us> peut-être même que dans une liaison d*un autre genre, et malheureusement Joseph se laissait aller sans crainte et sans alarmes à la dérive de son cœur, ne soupçonnant pas les écueils contré lesquels il allait donner et le triste naufrage qui peutttre l'attendait.

L*ftme toute pleine de cette malheureuse affection , il sentit peu à peu Taroour de Dieu diminuer en lui ; il n'osait plus prier, s'en croyant quelquefois indigne.; et pourtant la prière eût pu seule charmer ses mauv et les guérir. Joseph le sentait bien ; mais il se persuadait toujours n'être pas si mal , et peut-être même avait-il peur de guérir.

Ses exercices habituels de religion , qui n'avaient pas tardé à lui paraître insipides, lui devinrent bientôt après fatigants et insoutenables. Â l'église comme ailleurs , c'était Narcisse qui remplissait son cœur, o{l l'on eût dit qu'il ne restait plus de place pour personne, pas même pour Dieu.

Pauvre Joseph ! on ne le reconnaît plus , il ne se reconnaît plus lui-même; on le trouve dans des lieux qu'auparavant il n'aurait osé fréquenter. Mais Narcisse l'entraîne ; mais d'autres amis du même genre se joignent à eux. En les fréquentant, Joseph s'aperçoit bientôt qu'il leur ressemble. Ils en triomphent entre eux ; ils se félicitent d'une si belle victoire, fis ont

amené Joseph à rougir moins facilement du mal -, ils espèrent bien le pousser jusqu'au bout. Un infernal complot a été organisé par eux , ils veulent le mener jusqu'aux dernières limites du libertinage; de fête en fête , de plaisir en plaisir, ils arrivent jusqu'à lui faire promettre que le lendemain il noiera les restes de sa vertu dans une orgie dont la seule pensée fait horreur. Joseph , pauvre victime qui obéit à la main du bourreau » ne trouve plus dans son cœur la force de résister à un entraînement si puissant. Il a tout promis y tout juré ; il est vendu au crime , demain il doit être sacriGé.

Mais si Joseph oubliait son Dieu , le bon Dieu ne l'oubliait pas. Il y avait quelque part une pieuse veuve qui priait pour cet enfant, objet de sa vive tendresse; et le Seigneur, selon la parole de nos livres saints, ne méprise point la veuve qui répand ses gémissements devant lui ^ Marguerite était loin de là, mais les dis* tances devaient 9e rapprocher, et cette bonne mère allait , sans le savoir, sauver son fils du naufrage.

Joseph , après une nuit orageuse, s'était levé triste, abattu 9 mélancolique, et déjà comme fatigué du poids d'un jour qui ne faisait pourtant que de naître, mais qui devait en apparence lui être si fatal. Il est seul dans sa chambre , livré à ses réflexions. On frappe ; c'est le facteur.

Joseph a saisi rapidement la lettre qu'on lui préseute; il reconnaît du premier coup-d'œil l'écriture de sa pauvre mère.

Tout le monde ne sait pas ce qu'il y a de délices pour un voyageur, à toucher seulement un objet qui lui vient de sa patrie. Quand nous sommes à cent lieues du pays qui nous a vu naître , une ligne , un

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mot , un rien qui en arrive , excite en nous les plus vifs transports ; et quand c'est une lettre écrite par une bonne mère, oh 1 alors il n'y a plus dans le langage humain d'expressions pour rendre ce qu'on éprouve.

Joseph tourne et retourne cette précieuse lettre dans ses doigts; il la couvre de baisers, il l'arrose de larmes, et pourtant il craint de la lire. Sa mère si bonne» si courageuse, si sainte! lui si faible, si lâche, si impur déjà! que va-t-elle lui dire, cette mère? Âh ! ce n'est pas sj colère que Joseph redouterait ; c*est la tendresse , la bonté de Marguerite dont il a peur. Il s'en reconnaît si indigne !

Et cependant une voix intérieure semble lui crier, comme autrefois à Augustin dans les angoisses de sa conversion : « Prenez, lisez; prenez, lisez ^ o

Joseph se décide enfin; il ferme sur lui la porte de sa chambre, pour s'isoler complètement et dérober à ses amis qui pourraient survenir le secret de son agitation ; il lit en tremblant ce qui suit :

« Mon cher bnpant ,

» Ta dernière lettre s'est-elle perdue? Voilà bien long-temps que je n'ai reçu de tes nouvelles. Oh! que mon cœur souffre ! je t'écris au hasard ; que le bon Dieu daigne conduire ma lettre , et la faire arriver jusqu'à toi.

s J'ai bien souffert , Joseph , depuis quelques mois. Une maladie longue et douloureuse m'a menée jusqu'aux portes du tombeau. J'ai cru pendant un moment que tu n'aurais ))ientôt plus de mère. Grâce à Dieu, je suis guérie, mais faible encore et pourtant

*■ Tolls, lege; toUe, lege. Conf. viii. 12.

bien affligée par aitlears. Nous avons eu des peines dans la famille , on m'a suscité on procès ; il m'a fallu essuyer mille désagréments , faire une foule de démarches pénibles , et cela pour conserver le petit héritage que nous a laissé ton pauvre père et auquel je tiens à cause de toi.

o Oh ! oui, j'ai eu des peines, mon lils, mais je les compte pour rien quand je pense à mon Joseph. Le bonheur de posséder un fils sage et verlueui fait oublier à une mère toutes ses peines. Tu seras toujours sage , n*est<ce pas Joseph , pour être la consolation et la fortune de ta mère? Je connais si bien ton cœur ! oh I conserverie pur, pour Dieu et pour moi.

B II y a quelque temps , j'ai eu grand peur : je rêvais que tu étais devenu un mauvais stijet. ,1a te voyais passer dans une rue , donnant le bras à de jieunes libertins de ton âge. Tu avais les yeux en feu , la démarche insolente , et tu chantais avec les autres des couplets obscènes. Je te lis un signe au moment où tu passais près de moi : mais ce fut peine inutile, tu paraissais ne plus connaître ta mère. Je tressaillis de douleur et me réveillai tout en larmes; heureusement ce n'était qu'un rôve.... »

Joseph poussa un profond soupir et se fVappa la tète en levant les yeui au ciel ; il souffrait le martyre. H eut cependant encore la force de continuer sa lecture. « Âh ! me disais-je , si mon pauvre fils était réelloment dans cet état , que feraisje pour l'^n retirera Je crois que J'irais à pied d'un bout de la France à l'autre , me jeter à ses genoux pour le conjui^er de ne pas se perdre. Te souviens-tu , Joseph , de ce beau tableau qui est chez M. Rochabrun , ton bienfaiteur, et que tu regardais avec tant d'intérêt quand tu états petit , tu sais bien , la lionne de Floreini^e emportant

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