CHAPITRE I
qu'elle voulait , p^r rapport aux personnes qui Tentouraient; et, pendant que d'autres mères sollicitaient en vain leurs enfants, sans pouvoir obtenir un simple bonjour ou la moindre réponse à des questions qui leur étaient adressées, et qu'elles trouvaient dans Findocilité de ces petits mutins un calice d'humiliation bien amer, Marguerite n'avait qu'un signe à faire, et Joseph, parlant et répondant avec une ingénuité délicieuse» faisait l'admiration de tout le monde et la consolation de sa mère.
a Pourquoi donc, disait-elle un jour à une voisine, votre fils ne fait-il pas ce que vous lui commandez, et répond-il toujours : Je ne veux pas, moi !.. Est-ce qu'il n'y aurait pas quelquemoyen de l'amener à obéir?
Que voulez-vous , dit la voisine en levant les épaules, ce n'est pas son idée....
— Tiens ! fît Marguerite, depuis quand devons-nous laisser agir nos enfants selon leurs idées? Croyez-vous rendre service au vôtre en lui faisant croire qu'il a toujours raison ? Pour moi , je me fais un devoir de conscience d'accoutumer mon fils à suivre mes idées, en attendant qu'il ait assez de raison et de sagesse pour pouvoir suivre les siennes sans danger. Il me semble que c'est pour cela que le bon Dieu lui a donné une mère, et non pas seulement pour lui verser dans la bouche quelques gouttes de lait pendant qu'il était petit. 9
Le vol , le mensonge, causaient à Joseph une horreur extrême; et, s'il s'en rendait quelquefois coupable, il lui était impossible d'en porter le poids seulement pendant quelques heures.
Un jour, étant allé chez une vieille voisine nommée Ângesse, qui faisait un petit commerce de bonbons, le pauvre enfant se laissa entraîner par la gourmandise
et prit furtivement trois cerises. G*était le plus léger de tous les vols ; mais il n'en fallait pas tant pour embarrasser Joseph. Ayant mangé précipitamment ces cerises, Tenfant rentra chez lui avec un léger hoquet. « Yois^tu , lui dit sa mère en parlant au hasard et sans rien saroir de ce qui s'était passé, si tu ne courais pas tant et si tu n'étais pas allé chez la vieille Angesse, cela ne te serait pas arrivé.
— Eh ! maman, s'écria Joseph qui se crut décou vert y je n^en ai mangé que trois.... d
Qui fut embarrassé à ce mot ? Ce fut sans doute Marguerite, car elle ne tenait encore que la moitié dû secret. Elle eut pourtant l'adresse de ne pas paraître surprise, et il ne lui fut pas difficile d'enlever à son fils le reste d'un aveu qui s'échappait ainsi de luimême. Trois cerises volées, c'était une peccadille ; bien d'autres mères n'auraient fait qu'en rire. Marguerite, qui savait toutes les conséquences d'une première faute quaud elle n'est pas réprimée, voulut que son fils réparât celle-ci en faisant lui-même l'aveu decepetitlarcin àla vieille marchande, et en lui offrant de payer les cerises ou de lui en rendre trois pareilles; ce que la bonne femme n'exigea point.
Joseph était donc toujours sûr d'être réprimandé ou puni quand il faisait mal , ce qui arrivait rarement ; maisaussi, quand il remplissait bien ses devoirs, sa mère lui témoignait toujours une grande satisfaction .
Quelqu'un ayant dit à Marguerite : Ne craignezvous pas de donner de l'orgueil à votre fils en lui laissant apercevoir que vous êtes contente de lui ?
— Peut-être , répondit Marguerite , en aura-t-il un peu , car qui n'en a pas dans ce monde, parmi les petits comme parmi les grands ? Je fais pourtant mon possible pour le prémunir contre cet écueil; mais je
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yerraîs un autre danger à ue jamais lui dire qu*il a bien fait, ce serait de le décourager et de lui laisser traîner son âme dans i*abattement ou Tinsouciance. Je connais en effet des parents qui ne montrent jamais à leurs enfants le plaisir qu'ils éprouvent de les voir réussir; qui s'en plaignent devant tout le monde et ne s'en louent jamais ; qui ne savent point récompenser, même par un baiser, les prix que Tenfant leur apporte; mais je ne crois pas que cette méthode soit la meilleure. L'enfance a besoin d'être encouragée et soutenue , car elle est faible , et les premiers pas dans la vie sont souvent très-difficiles à faire. Ne faut-il pas avoir pitié de cet âge si intéressant? Je suis loin sans doute d'approuver la conduite de ceux qui font de leurs enfants comme autant de petites divinités qu'on encense depuis le matin jusqu'au soir, et dont les moindres paroles sont portées jusqu'aux nues ; mais en évitant ce défaut je ne veux pas tomber dans un autre qui lui est opposé \ et, puisque le bon Dieu lui-même, qui connaît si bien le cœur de l'bomme et ses besoins, a donné tant de louanges à la vertu dans les saintes Ecritures, et qu'il nous encourage par ses éloges et ses promesses , je crois devoir aussi à l'occasion , avec prudence et sobriété, montrer à mon petit jSseph le plaisir que me fait éprouver sa sagesse, afin de le porter à devenir plus sage encore, d
Du reste, Marguerite avait adopté le meilleur moyen de rendre les premières années de Joseph aussi bonnes que possible; c'était de lui mettre chaque jour devant les yeux le plus beau modèle qui pût être proposé à son imitation, celui de Jésus enfant dans ses rapports avec ses saints parents. Joseph n'ignorait aucun des petits faits que les évangélistes nous ont con-
serves de la sainte enfance du Sauveur ; mais il avait surtout remarqué cette parole. // leur était soumis \ et Marguerite n'avait besoin que de la répéter, dans les circonstances les plus difficiles, pour ramener son fils sur les traces de ce divin Modèle et en obtenir tout ce qu'elle voulait.
Elle lut parlait bien quelquefois des saints dont Tenfance a été très-remarquable , de saint Louis de Gonzague, de saint Stanislas et de plusieurs autres ; mais ce n'était que pour le conduire par eux au Sauveur lui-même, qui est notre modèle par excellence, a J'imite, disait-elle en riant, les peintres qui veulent parvenir à faire d'excellents tableaux. Ils passent assez rapidement sur les toiles d'un mérite inférieur; mais s'ils rencontrent un original de Raphaël ou d'ua autre grand maître, ils demeureront des jours entiers à l'examiner et ne veulent presque étudier que cela.»
Il y avait dans cette conduite de Marguerite une profonde sagesse*
^ Erat sabditus illis. Luc, ii. 51.