‹ Joseph, ou, Le vertueux ouvrier: ou le vertueux ouvrierChapitre 38 sur 74 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

Une chute. — L'Hôpital.

Personne n*aurait pu en montrer à Joseph pour la taille des pierres. Comme il travaillait toujours avec application , que son bon goût le dirigeait jusque dans les moindres choses , et que tous ses coups de marteau étaient de la plus grande sûreté , il n'y avait rien à revoir après lai ; on ne pouvait que dire : G*estbien.

11 avait aussi la réputation d'un excellent poseur, et il lainérittit. Aussi les ouvriers n'étaient-ils jamais plus contents que quand ils voyaient Joseph chargé de cette partie dé la -besogne, car il s'en acquittait avec tant de soin qu'il ne leur laissait jamais de bévues àporriger ni de travail à reprendre* *

Un jour* cependant il faillit être victime de la préférence qu'on lui donnait toujours en pareil cas.

On était arrivé &ans encombre jusqu'au couronnement d'une magnifique maison qui s'achevait dans un des plus beaux quartiers de la ville. G^'était vraiment un petit triomphe pour Joseph; il allait mettre la dernière main à son œuvre /et planter le bouquet que les ouvriers se préparaient à arroser autrement qu'avec de l'eau pure , quand tout-à-coup la joie générale 6t place à une horrible consternation. Une planche de l'échafaudage venait de se briser sous les

pieds de Joseph , et le malheureux jeune homme , n'ayant pu se retenir , avait été entraîné jusque sur le pavé de la rue , où il devait naturellement se briser tous les membres.

Par bonheur, un second échafaudage très-léger se trouvait sur son passage, et, sans arrêter entièrement la chute , il en atténua pourtant Teffet et empêcha qu'elle ne fût mortelle.... Joseph se brisa une jambe, sans parler d'une large blessure faite à la tête et de beaucoup de contusions. Le pavé était tout couvert de son sang.

Les ouvriers qui virent tomber Joseph avaient poussé un granxi cri. On accourut avec empressement pour lui donner des soins ; il revint à lui au bout de quelques minutes , car la violence de sa ehute avait provoqué un évanouissenient. La première pensée de ce bon jeune homme fut alors de remercier Dieu de lui avoir conservé la vie , et sa première parole, celleci : a l^n Dieu, que votre volonté soit faite! »

On alla chercher en toute hâte un brancard , sur lequel Joseph fut placé avec des précautions infinies. Quatre des plu« robustes ouvriers le chargèrent sur leurs épaules ; l'entrepreneur, désolé» marchait auprès d'eux en tenant la main de Joseph ; il y avait des larmes dans tous les yeux.

C'est à l'hospice-général qu'on le portait. Joseph en était bien-aise , car il savait qu'on lui donnerait là des soios qu'on ne peut guère se procurer ailleurs. Il bénissait la Providence, qui, par les mains delà religion , a ainsi ouvert partout un asile aux étrangers malheureux. Le calme et la résignation se pei-* gnaient sur la tigure du pauyre patient. Il semblait moins ému que tous ceux qui l'entouraient } an re<p Qiarqua seulement qu'il versa quelques larmes pen-

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imA le traiet; ce fut au moment où le sovrenir de 8tt pauvre mère, qui était si loin de lui, se présenta vivement à son cœur.

Joseph souffrit avec un courage Yralment héroïque Topération douloureuse à laquelle il fut soumis, et fit un nouvel acte de résignation quand le médecin lui dit : « Mon hon ami, préparea-vous à la patience; TOUS en aurez pour quarante ou cinquante jours sur ce lit de douleur.

La fièvre donna d'abord quelques inquiétudes ; mais les symptômes alarmants disparurent bientôt. Joseph était doué d'un tempérament robuste et heureux , qui le servit beaucoup en cette triste circonstance ; un corps usé par les plaisirs et par de longs excès n'eût probablement pas résisté à une si forte épreuve.

Les amis de Joseph venaient le voir fréquemment, et ils avaient obtenu )a permission de lui apporter divers objets propres à raffermir sa santé, ou à lui procurer quelques distractions dans les journées or» dinairement si longues pour les malades qui se trou* veat parmi des étrangers. C'était quelques fruits saypuf eux , un pen de vin , le meilleur que ies ouvriers pouii^aiest se procurer , et des livres à la fois édifiants et récréatifs.

^ Es-tu toujours content, Joseph , lui disait un de ses amis intimes , de la manière dont on te traite àThôpItal.

-^^ Toujours , mon ami , et je ne crois pas qu'il soit possible de demander raisonnablement des soins plus empressés, plus assidus et mieux ménagés. J'avais entendu parler de l'hôpital par des personnes qui s'en plaignaient amèrement; mais je suis convaincu aujourd'hui que ces personnes étaient trop exigeantes

et qu'elles avaient tort de faire sonner si haut leurs murmures.

» Sans doute on ne peut pas avoir ici toutes les douceurs qu'on se procurerait chez soi au sein d'une brillante fortune; on ne peut pas se croire en droit d'obtenir tout ce que le caprice ou la fantaisie peuvent faire désirer, et ceux qui y viennent avec de fortes préventions et avec un caractère difûcile à contenter y verront bien des choses en noir et y maudiront peut-être leur sort ; mais quand on adopte franchement sa position ici , qu'on en supporte les inconvénients et qu'on en apprécie les avantages; quand on y montre un caractère doux et patient, et qu'enHn on sait s'y faire aimer, je crois qu'on n'y est pas malheureux ; et , pour ce qui me concerne , je ne pense pas avoir jamais rien trouvé de plus compatissant et de plus charitable que le cœur de cette bonne religieuse qui me soigne depuis quinze jours.

— il est certain, dit l'autre, qu'elle paraît bien dévouée k tous ces pauvres malades, et qu'on dirait qu'elle en est la sœur ou la mère.

— C'est qu'en effet, dit Joseph, la religion lui a donné un cœur de mère ; et il le fallait bien, pour qu'elle pût surmonter les dégoûts , les ennuis , les difficultés de sa position. Comprends-tu , Georges , ce qu'il faut de courage pour soigner, ptendant trente ou quarante ans peut-être les plaies de gens qu'on ne connaît point, qui sont souvent très-désagréables, et qui n'ont quelquefois aucun sentiment de reconnaissance? Oh ! mon ami , si je ne croyais point à la divinité de la religion , cela^ suffirait peut-être pour m'y faire croire , car jamais une institution purement humaine ne produirait ce dévouement si dilficile et pourtant si soutenu.

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D Je comprends que dans un moment d*exa1 talion , et une fois en passant, tout le monde soit capable de secourir son prochain et de se dévouer pour un in«connu ; mais le faire avec tant de courage , de constance , de désintéressement , ce n'est certainement pas le fait de ceux qui ne voient que la terre. Il faut pour cela croire au ciel et Tespérer ; il faut être soutenu par une grâce de Dieu et trouver quelque part des forces que la nature toute seule ne donnerait pas.

D Jamais je ne saurais te dire jusqu'où va ma vénération pour ces anges de ]a terre qui se sont faites les servantes des pauvres et qui remplissent si bien leur belle mission. Oui , toute ma vie j'aurai présent à mon coeur le beau spectacle que leur vertu m'offre dans ce moment , et partout où je les trouverai , je leur rendrai tout l'honneur qui leur est dû.

— Tu as raison , Joseph , dit Georges , il faut honorer le mérite partout où on le trouve, et n'honorer que lui. Une des choses qui me font le plus souffrir dans le temps où nous vivons , c'est de voir une foule de gens prodiguer leurs louanges , leurs politesses , leurs égards à dès êtres dont la conduite est déréglée, et n'avoir aucune considération pour ceux qui pratiquent la vertu et qui se conduisent bien. Pour peu que cela continue , dans quelques années il n'y aura plus de différence entre un homme et une femme qui se respectent, et ceux qui ne se tespectent pas. Vois-tu, Joseph , cela m'indigne, et je crois découvrir là une des plus grandes plaies dé la société actuelle.

Sans doute il faut avoir de la charité, de la tolérance pour tout le monde; mais il ne faut avoir de Pestime que pour ce qui est bon; autrement la jeu* nesse , qui verra qu'on entoure de prévenances et d'égards ceux et celles qui afdcbent l'immoralité,

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s^imagiaera que tout dans ces personnes est respectable et que le vice n'est pas un si grand mal. Pour moi, je voudrais que ceux qui ont du bon sens et surtout ceux qui ont de Ja religion , s'étudiassent à rendre toujours sensible la différence qui existe entre la sagesse et la dépravation des mœurs. II ne s'agirait pas pour cela de maltraiter les méchants ni de refuser de les secourir ; mais il s'agirait de faire sentir qu'en aimant leur personne on désapprouve et on blâme leurs désordres. Certes , si une femme de mauvaise vie ou de mœurs équivoques tombait à l'eau devant mol , je m'y jetterais pour l'en retirer, sans demander ce qu'elle vaut; si elle mourait de faim , je lui donnerais la moitié de mon pain ; mais mon estime , mes égards, mon salut respectueux , elle ne l'aura jamais si elle ne change pas de conduite ; je les réserve pour la femme honnête, la bonne mère de famille , qui ont tant de difGcultés quelquefois et tant de mérite à être vertueuses. Voilà mes principes , mon ami , ou plutôt les nôtres; car je ne sais pas trop sur quoi nous ne pensons pas l'un comme l'autre.

— C'est vrai , dit Joseph , et j'admirais en silence ta noble indignation ; tu ferais un bon orateur à la chambre des députés. Oui , mon ami , je souscris des deux mains à tout ce que tu viens 3e dire, et je don» nerais volontiers de mon sang , autant qu'il en faudrait pour l'écrire dans le cœur de tous ceux qui nous entourent, si cela était possible. »

Georges serra la main à Joseph et lui dit au revoir.

Le lundi suivant, Joseph eut la visite d'un autre ami, qui lui apportait avec une indicible joie quelques gouttes de malaga , dont un négociant charitable lui avait fait cadeau.

« Je voulais te l'apporter hier, dit-il en rentrant,

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mais je n'ai pu m'échapper, noUB avoDS travaillé presque tout le jour. »

— L'ouvrage pressait donc bien à votre chantier, dit Joseph après avoir fait un geste de remerciment.

— Eh ! non ; mais tu sais comme est mon bourgeois ; avec lui il n'y a ni fêtes ni dimanches , il n'y a pas une ombre de repos; tous les ouvriers s'en plaignent , on crie à ta tyrannie ; mais il est sourd à nos plaintes et va toujours son train.

— Est-il possible, dit Joseph en levant les yeux au ciel , d'abuser ainsi de sa position et de forcer les hommes à perdre en même temps leur santé et leurs principes de religion ! Oui » il y a des maîtres qui re* fuseraient de l'ouvrage pendant la semaine à ceux qui ne voudraient pas travailler le dimanche, et po^rrtant il faut vivre ! Ah ! si le jour du Seigneur est méconnu» ce n'est pas précisément aux ouvriers qu'il faut s'en prendre; c'est surtout à ceux qui les emploient et qui ne veulent pas les laisser- respirer.

— Mais crois-tu , Henri , que ces bourgeois-là n'y perdent pas plus qu'ils n'y gagnent?

— Oh ! certainement , dit Heuri ; car le repos est nécessaire à l'homme, et quand on n'en prend pas le dimanche , on doit travailler sans cœur et assez mal les jours suivants.

» Et puis tu sais ce que deviennent les ouvriers chez qui on éteint la foi , eu les mettant dans l'impossibilité de recevoir aucune instruction religieuse et de prier à l'église; ils tombent dans l'impiété ; et quand ils en seront venus à méconnaître et à mépriser leur Dieu, dis-moi , je te prie , comment ils devront traiter leur bourgeois. Ob ! ils leur feront avaler tôt ou tard de rudes couleuvres , sois-en sûr.

d Tu connais M. de la Roche ? tout le monde sait

qu'il affecte de démoraliser ses ouvriers, en blasphémant sans cesse à leurs oreilles et en ne leur laissant pas même le temps de songer quMl y a un dimanche. Eh bien! Tautre jour, il a manqué une superbe affaire, faute d'avoir pu se procurer assez d'hommes pour Texpédier sur-le-champ. Ils étaient tous à riboter dans la campagne, où ils ont passé trois ou quatre jours de la semaine. El crois- tu que cela n'arrive qu'une fois?

— Non vraiment , reprit Joseph , mais je n'en suis pas surpris. Il n'y a rien qui pousse les ouvriers à la débauche comme le travail du dimanche. N'ayant pas le temps de respirer, ils s'ennuient d'une vie si fatigante , d'une vie qui ne serait pas même bonne pour un cheval ; et que font-ils alors ? Pour se délasser et se venger à leur manière, ils se plongent dans mille désordres.

x> Crois-tu que, si on leur permettait d'assister aux offices du dimanche , si on leur en donnait même le conseil et l'exemple , si on les laissait s'amuser honnêtement et franchement ce jour-là , ils ne seraient pas plus calmes et plus tranquilles dans leurs habitudes ? Mon ami ! ils béniraient leurs maîtres , s'attacheraient à eux , comme à des pères , et les serviraient avec respect et dévouement. Mais non ; on-les écrase , on leur fait presque croire qu'ils ne sont que des bêtes de somme; aussi, regarde comme ils sont toujours prêts à envoyer promener leurs maîtres et à s'aller promener eux-mêmes. Ils ont tort sans doute; mais qui pourra le leur persuader, si la religion n'est pas là pour le dire ?

— Heureusement , dit Henri , que tous les maîtres ne sont pas aussi durs que ceux dont nous parlons. Il y en a qui sont humains, charitables , qui ont même

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