‹ Joseph, ou, Le vertueux ouvrier: ou le vertueux ouvrierChapitre 47 sur 74 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

camarades qui perdent leur temps de la maBhère la plus complète et la plus indigne . qui entourent le biJIard dès neuf heures du matin et qu'on y retrouve encore le soir, et pourtant Tidée ne te vient pas de Jeur jeter la pierre : pourquoi la jettes-tu donc aux prêtres , dont les moments, certes , sont bien mieux employés ?

» Ce n'est pas tout ; ne tVrive-t-il pas journel* lement de voir passer dans de belles voitures , ou la canne à la main , une foule de gens riches qui n'ont plus aujourd'hui d'autres peines que celle de tendre la main pour toucher leur revenus , et qui , après avoir mis à peine huit ou dix ans à gagner une fortune qui n'est pus toujours le fruit d'un travail consciencieux , passent vingt ans , trente ans à se repo*ser , à jouir de la vie, à courir de plaisir en plaisir? t'est-il jamais venu dans l'idée de cracher sur eux quand tu les rencontrais dans la rue? Non» certes , et tu as bien fait; car si leur fortune est acquise légitimement ; ils ont le droit d'en jouir ; et si elle est le fruit de larcins et d'injustices secrètes, Dieu les jugera, ce n'est pas notre affaire. Mais puisque tu es si indulgent pour eux , dis-moi donc pourquoi tu te montres si sévère contre les prêtres ? est-ce parce qu'ils travaillent toute leur vie comme des merce«naires et qu'ils n'attendent de repos que dans le ciel? Où est la justice , Thqmas? as-tu donc deux balances quand il s'agit de peser les hommes?

» Tu dis que les prêtres ne cherchent qu'à voler notre argent : en tons cas ils n'y réussissent guère , car je n'en ai pas encore trouvé beaucoup qui eussent fait fortune dans ce siècle-ci. Eh ! mon ami, ne vois-tu pas que s'ils reçoivent un peu d'argent d'une main, ils ont mille occasions de le donner de l'autre?

Peui-tu ignorer que les prêtres sont les confidents des misères secrètes et cachées aussi bien que des besoins extérieurs des pauvres; que pour peu qu'ils aient de charité , il ne leur est pas possible de (enir contre un pareil spectacle , et quMi leur faut alors ouvrir le cœur et la main pour assister les indigents? Mais comment donneront-ils de Targent s'ils n'en ont pas du tout? veux-tu qu'ils en fassent ou qu'ils en volent?

ù Tu les regardes comme des gens qui nous méprisent et nous fouleraient aux pieds slls le pouvaient : erreur, mon pauvre Thomas , erreur, je te rassure. Je connais mieux que toi les prêtres, car je les ai un peu plus fréquentés ; eh bien ! je suis sûr qu'ils t'aiment , quoique tu ne les aimes pas. Oui , lorsqu'en passant à côté d'eux, dans les rues, tu leur présentes un visage à la glace, et que tu leur lances un coup-d'œil qui les fendrait en deux si c'était un coup de sabre , je suis certain , moi , qu'ils t'aiment de tout leur cœur, même sans te connaître ; qu'ils n'ont par rapport à toi que des pensées de paix , et que s'ils pouvaient te rendre service , te faire du bien , te donner leur sang , il n'y en a pas un qui ne fût prêt à le faire.

» Mon ami , quand nous étions tout petits , tu sais comment nous regardions les soldats. Les bruits de guerre nous avaient tant effrayés , nous avions la tête tellement farcie de Russes et de Cosaques , que la seule vue de l'habit militaire nous faisait frissonner; il nous semblait que sous cet habit-là ne pouvaient se loger que des tigres. Hé bien! aujourd'hui que nous avons du bon sens , nous regardons les soldats comme nous regardons tout le monde , et nous savons que , sous cette poitrine de brave , se cache une

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âme bonne comme la nôtre , et quelquefois même plus généreuse et plus compatissante. C'est la même chose pour les prêtres , mon ami ; il ne faut pas juger de la couleur de leur âme par celle de leur soutane. Tout ce que nous avons de bon , ils Topt comme nous , et , qui plus est, ils sont tenus par état à devenir meilleurs. Finissons-en donc avec toutes nos rêveries d^nfance , et puisqu'on voit si clair aujourd'hui dans toutes les affaires , n'allons donc pas nous aveugler volontairement dans celle-ci.

— Gela est fort beau , dit Thomas ; mais tout le monde ne parle pas comme toi , et je soutiens que ces hommes-là ne valent rien et ne peuvent rien valoir. Ah ! si tu savais tout ce qu'on en dit dans notre quartier, et tout ce que j'en lis sur mon journal !

— Oh ! je n'ai pas besoin que tu me rapprennes , je J'entends comme toi; mais, mon ami, as-tu quelquefois réfléchi sur la position des prêtres dans le monde , sur tout ce qu'elle a de délicat , de difficile , de dur dans un siècle où la foi est si faible et si peu éclairée? Donne-toi la peine d'y songer un peu, et tu t'eipliqueras ce déluge de murmures , de plaintes, de calomnies que tu vois tomber tous les jours sur ces pauvres prêtres. Obligés qu'ils sont de faire une guerre continuelle aux vices , peuvent-ils ne pas déplaire aux gens vicieux ? La morale qu'ils prêchent peut-elle convenir à ceux qui ne cherchent de jouissances que dans l'immoralité? Voilà déjà passable-^ ment de monde contre eux , n'est-ce pas? et pourtant ce n'est pas tout !

» Les prêtres sont appelés à donner des conseils ; peuvent-ils le faire de manière à contenter tout le monde ? Ce n'est guère possible. Combien d'hommes qui s'imaginent que les prêtres poussent leurs péni-

tentes à négliger les devoirs de leur état, pour se li* vrer uniquement aux pratiques de dévotion, pendant qu'ils font tout le contraire et qu'ils suent sang et eau pour amener une femme de ménage à soigner ses enfants et à se rendre agréable à son époux ! J'en ai la preuve , Thomas, et je n'oublierai jamais ce qui s'est passé dans une ville où je demeurais il y a quelques années.

D Un prêtre, encore assez jeune, venait d'être nommé curé. Un homme riche dont la femme avait de la religion , mais dont la tête était, comme on dit , près du bonnet , s'imagina que ce prêtre donnait à sa femme de mauvais conseils ; il osa même venir le lui reprocher en face , ajoutant qu'il allait aller de porte en porte, dans la paroisse, dénoncer le curé comme uç^ perturbateur du repos des familles. S'il Ta fait, que n'aura-t-on pas cru pouvoir dire sur ce prêtre ? Et pourtant la vérité est que cet homme , sans le savoir, était redevable au prêtre de toute la paix dont il jouissait au foyer domestique. Il l'a bien reconnu depuis , et il a eu le courage et le bon esprit d'en venir faire ses excuses au pauvre curé , qui lui a pardonné de bon cœur. Mais les paroles qu'il avait pu lancer n'en étaient pas moins en circulation , et avaient laissé dans bien des cœurs des impressions qui ne s'effaceront peut-être jamais.

» Tu t'étonnes de voir les prêtres chargés de tant de reproches : mais ne sais-tu pas qu'on jes rend responsables des travers de tous ceyx qui entendent mal la religion et qui ne la pratiquent pas bien ? Qu une personne de dévotion fasse une fausse démarche , elle n'en portera pas seule la responsabilité; on croira toujours que le prêtre est de moitié dans tout cela, quoique bien souvent il n'eo

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sache riea ou qu'il ait tout fait pour Pempêcher. » Crois-tu que ceux qui sont passionnés pour l'argent , et qui entendent dire tous les jours que les prêtres sucent les familles riches , au moyen des dévotes, comme on sucerait une orange avec un chalumeau ; crois-tu , dis-je , que ces gens-là ne feront pas mille suppositions contre les prêtres et ne s'imagineront pas les entendre dire sans cesse , Apporte , apporte , pendant qu'ils ne sont occupés qu'à faire régner la justice et rendre à chacun ce qui lui est dû ? et après cela , quelle figure veux-tu qu'on leur fasse ? Quelque vertu que puisse avoir le prêtre , pourra-t-il forcer Testime et l'amour de ceux qui croient leurs intérêts les plus chers compromis par lui ? Non, mon ami, non; l'argent est une puissance, vois-tu ; quand il parle à certains cœurs, tout se tait. D Pauvres prêtres! songe donc, Thomas, que leur position est telle qu'ils ne peuvent même pas faire du bien à une personne sans faire involontairement du mal à d'autres et les blesser. Sais-tu ce que c'est que la jalousie ? sais-tu où cette passion ne se trouve pas ? Elle est au fond de tous les cœurs, mon ami, et ceux qui ne l'ont jamais combattue en sont quelquefois les esclaves sans le savoir. Hé bien ! crois-tu maintenant que quand un prêtre aura fait à une pauvre famille une légère aumône , les voisins pauvres à qui il ne l'a pas^ faite, et qui la croiront mille fois plus grosse qu'elle l'est , ne s'en plaindront pas avec anbertume et ne feront pas voler à la tête du bienfaiteur toute autre chose que des bénédictions ? Mon ami , apprends donc un peu à connaître le cœur humain , et tu deviendras peut-être plus indulgent pour les prêtres que je ne le suis moi-même.

9 Je ne t'ai encore rien dit des embarras qu'un

prêtre éprou?e quaiod il s'agit par exemple de dire faire la première coainuipioQ à ua maufais sujet. Pour lui , prêtre, c'est une affaire de couscience, une affaire de reiigico ; pour certainj» parents, c'est un# affaire de cou^me , d'intérêt , d'amour-propre. Ae^ commode tout cela ensemble , si tu le peui. Ne voistu pas que le prêtre devra néeessairement reculer devant l'idée d'admettre à la table des anges un enfant qui s'pbstine à ne vouloir être qu'un démon. Les pa* rents savent bien ce que vaut l'enfant, ils en con? viennent franchement et à pleine bouche avec leurs voisins , qui le savent aussi ; crois>tu qu'ils en con* viendront aussi facilement avec le curé? Quelquefois, oui f toujours, non. Il en est qui s'obstineront à pré* senter un enfant indigne ! que veux- tu qqe fasse le prêtre alors ? U parle , il prie , il conjure les parents de ne pas cherchera lui forqer la main. L'écouterat-on ? Mais ce serait , à leur ^vis , se donner un dessous.

» Va jmaintenant dans le quartier où habitent ces fftQSrlà ; écoute tout ce qui se dit à tort et à travens «optre le pauvre prêtre, devant les voisins , les amis, ie$ étrangers , les enfants eux-mêmes , et tu seras Asses bon , Thomas, pour t'imaginer que le prêtre #aul peut avoir tort en pareille occasion? et tu t'étonr neras de tout ce qu'on en dit et de la haine aveugle ^qu'on lui porte ?

» Tu me parles aussi de tonxournàl qui trouve toujours le moyen d'iosérer dans ses colonnes une his*toijre dis prêtre plus ou moins scandaleuse. Mais dis^ moi donc, Thomas , est-ce qu'il ne serait pas perv mis de mettre m peu en doute sur cet article la sincérité de ton iournal , dont tout le monde conoatt les. antipathies pour le clergé?

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»'FràBeb€«i«ftt parlant^ mon ami, je ne te cr6y»i8 pas si facile à prendre. Tu te vantais Fautre' jDilr, dans une compagaie d'ouvriers , de ne croire à rien, pa9 plus à ^Evangile qu'à tout le reste , et d*étre en* fin un incrédule par eieellence ; mais je vois bieii aujourd'hui que e'est tout le contraire , et tu m^as Fair passablement crédule pour un esprit qui se dvt fort* Eh ! mon ami , ne vois-tu pas que ton journal qui veut gagner de l'argent, et pour cela plaire à ses abonnés, dont il sait que^ plusieurs n'aiment païf ks prêtres , se fera on devoir de conscience de leur en donner un à déguster tous les jours? Ne vois4H pa» que, dans toute la France qui est é grande , ii^ ne lui sera malheureusement pas difficile de troo-^ ver quelque prêtre qui aura oublié sea devoirs oo^ çui les remplira mal? Et,s*il n'en trouve pas, comme il lui faut absolument du scandale pour vivre , croista qu'il lui en cofttera beaucoup d*eii faire et d'en supposer? Il sait bien qu'on ne prendra pas la peiné de le démentir, ni de rétablir les faits qu'il invente ou dénature. Et puis , notre ami Thomas , qut se» ferait mettre en pièces plotôt que de croire aux mi-* racles de l'Evangile , prendra avec un religieux respect tout ce que lui offre son journal, et jurera sur M parole de gens qui se moquent tout bas en lui servant ce petit plat.

— Biais ! fit Thomas en relevant la tête , qui estce donc qui t'a chargé de plaider la cause des prêtres' avec tant de chaleur ? Serais-tu jésuite , par hasard? Tu as beau faire et beau dire, mon ami, tu ne m'empêcheras jamais de répéter mon refrain favori : Lefsprêtres sont des hommeè tout comme les autres*

— ^ Oui et non , réplicpua Joseph » cajr il faut s'en^ tendre ici et lever toutes les équivoques.

» Veux-tu dire que les prêtres sont composés d*uD corps et d*une âme ainsi que Jes autres hommes » qu'ils oe sont pas de purs esprits , qu'ils ont naturellement toutes nos inûrmités et toutes nos £aîblesses, qu'ils sont capables deiomber dans toutes les fautes que nous commettons nous-mêmes? Oui , mon ami , tu as mille fois raison ; les prêtres sont des hommes tout comme les autres sous ce rapport , . et par conséquent fragiles. Je crois que c'est saint Augustin qui a dit : a 11 n'y a point de péchés commis par un homme qu'un autre homme ne puisse commettre, si le bon Dieu né le soutient et ne l'en préserve. Sans la vigilance et la prière , ils ne tiendraient pas plus que les autres dans la route si glissante de la vertu, o Je sais tout cela comme toi.

p Mais veux-tu dire qu'il n'y a pas dans le prêtre un caractère qui le distingue des autres hommes , et qui mérite toujours nos respects, lors même que l'individu par sa conduite ne les mériterait plus ? Non , mille fois non. Si la religion est vraie , Thomas, et ni toi ni d'autres ne m'en ont encore démontré la^ faus^té; si la parole de l'Evangile est une parole divine , ainsi que l'ont cru depuis dix-huit siècles tant de milliers d'hommes saints et éclairés , c'est-à-dire si c'est la parole d'un Dieu^ , car il faut reconnaître Jésus-Christ pour tel ou cesser d'être chrétien ; et si ce Dieu veut réellement nous conduire au ciel par le ministère de ceux à qui il a dit: a Qui vous écoute m'écoute , <|ui vous méprise me méprise ; les pécbés seront rerois à teux à ipii vous les remettrez ; ceci est mon corps, ceci est mon sang, faites ceci en mémoire de moi : o si tout cela, Thomas, n'est pas un enfantillage, vois-tu quel cachet honorable Dieu a imprimé sur le prêtre et quelle puissance spirituelle il lui a donnée?

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