‹ Joseph, ou, Le vertueux ouvrier: ou le vertueux ouvrierChapitre 6 sur 74 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le petit Savoyard.

Doué d'une constitution solide et qui promettait un homme vigoureux , Joseph aurait plutôt fait la fortune du boulanger que celle de l'apothicaire. Quand un morceau de pain tombait dans sa main y il n'y restait pas long-temps , et Marguerite était obligée de lui rappeler quelquefois qu'en satisfaisant aux besoins réels de son estomac, il devait se défier de la gour* mandise qui accompagne ordinairement la faim , comme une servante passe à l'ûmbre de sa maîtresse'. Joseph avait donc appris de bonne heure à faire des sacrifices et à tenir en bride la sensualité. En voici une preuve qui mérite d'être recueillie.

Un jour qu'il était sorti par la ville, tenant en main an morceau de pain, il fit la rencontre d'un pauvre petit Savoyard qui n'était guère plus âgé que lui.

Les deux enfants se regardèrent avec un air d'intérêt et cette sympathie que le rapprochement des âges produit ordinairement chez les hommes à toutes les saisons de la vie. Mais il y avait dans le regard pénétrant et mélancolique du petit enfant de la Savoie , quelque chose de particulier et qui ressemblait à une prière. Il n'avait pas de pain , lui , et pourtant il avait grand faim. Un autre que Joseph

^ Saint Augustin.

n'aarait peut-être rien lu dans les yeux de cet étranger ; mais lui , que la charité rendait intelligent, devina les besoins du malheureux , et s*arrêtant il lui dit avec un air de compassion :

Il Avez-vous déjeuné ce matin?

— Pas encore , mon bon monsieur, et je n'ai point de petit sou pour acheter du pain. On ne m'a pas fait travailler d'aujourd'hui , et mon maître est dur.*, mais il ne faut pas dire de mal de lui.

— Tenez, dit Joseph en brisant le morceau de pain qui lui restait encore , voulez-vous partager ceci avec moi ? »

Personne ne passait alors dans la rue , et Joseph n'avait rien à gagner du côté de Tamour-propre : Dieu seul était témoin de sa bonne action ; mais c'était assez pour lui , car il ne voulait point d'autre récompense que celle qui a été promise par TEvangile au verre d'eau froide, et sans doute aussi au morceau de pain donné à nn pauvre au nom de Jésus-Christ \

Le petit Savoyard , étonné d'une si bonne fortune, se confondit eu remerctmonts.

a Êtes-vous de loin d'ici ? dit Joseph.

— Je suis du fond de la Savoie, qui est là-bas, là-bas , au bout de la France. Ah ! mon pauvre pays ! quand j'y pense trop fort, je pleure.

— Et votre père?

— Mon père ! ah ! il dort, tout près de notre église, dans le cimetière, où je l'ai vu mettre il y a déjà longtemps. Mats je crois bien que son âme est avec le bon Dieu ; car il était si bon , ce pauvre père I et puis

j'ai tant prié pour lui tous les jours! tous les

jours! D

Joseph sentit des larmes rouler dans ses yeux , car ^ Mattb. X. 42.

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il était orpbetiOy lui aussi. Mais il se reprocha , en ce moment , de n'avoir pas prié pour son pauvre père autant que le petit Savoyard Tavait fait pour le sien. « Et votre mère? continua-t-il.

— Je n'en ai pas non plus , dit le pauvre enfant; elle est morte de chagrin six mois après avoir perdu mon père. Âh ! qu'on est malheureux quand on n'a plus de mère ! on ne sait plus avec qui pleurer quand on a des peines. Les uns ne vous regardent pas; les autres vous disent : Ya pleurer plus loin , tu m'ennuies. Âh ! je dis alors tout bas, si c'était ma mère^ elle pleurerait avec moi.

f> Vous êtes bien heureux, mon petit monsieur, si le bon Dieu vous a gardé la vôtre.

— * Oui , je l'ai encore , dit Joseph tout ému.

— Ah ! je l'ai bien deviné quand j'ai vu ce gros morceau de pain dans vos mains ; j'ai dit : C'est une bonne mère qui lui a coupé ça. x>

Les deux enfants venaient d'achever leur repas. Joseph remarqua que le petit Savoyard conservait une bouchée de pain et la serrait dans sa poche.

a Pour qui donc gardez-vous cela? lui dit-il.

— C'est pour un petit animal qui est là dans cette boîte. Il faut bien que tout le monde vive, i»

Et en disant ces mots il étalait avec complaisance, sous les yeux de Joseph , qui en était ravi, un charmant petit écureuil.

a Je l'ai apporté de nos montagnes , ajouta l'enfant, et je le fais voir pour un petit liard. C'est la moitié de ma fortune , à moi ; l'autre est dans mes bras. Je chante bien aussi quelquefois; mais ce métier ne vas pas quand on a le cœur triste.

^ — Vous aimez donc bien ce petit écureuil? dit Joseph.

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— Ohl beaucoup, beaucoup; et si quelqu*uD touiait lui faire du mal , je me battrais pour le défendre. C'est le compagnon de ma misère; quand j'ai du pain il en a , et je n'ai jamais fait un repas sans lui.

— Ah ! dit Joseph , je vous aime bien , parce que vous avez soin de ce petit animal. Ma mère m'a tou* jours dit que ceui qui sont cruels pour les bêtes le sont souvent aussi pour les hommes, l'ai vu l'autre jour an de mes camarades qui plumait un moineau tout vif» afin de s'amuser à le voir tout nu. Je me suis en allé bien vite, car si j'étais resté là, je crois que j'aurais arraché les yeui à ce mauvais sujet.

— Et moi y dit le Savoyard ^ en passant il y a deux jours au coin d'une rue , j'ai vu un homme (un homme, c'est pire encore qu'un enfant) qui battait un cheval comme on battrait du grain dans une aire; qui lui frappait dans les yeux , lui mordait les oreilles , comme aurait fait un chien enragé. Oh ! le vilain , disais-je tout bas, de massacrer ainsi son pauvre gagne-pain ! Est-ce la faute du cheval s'il ne peut pas traîner ce fardeau qui est quatre fois trop pesant pour lui ? C'est qu'il est vieux , qu'il n'a plus de forces , ou bien qu'il n'a pas déjeûné ce matin ; il aurait plutôt besoin d'un picotin d'avoine que de tous ces coups de fouet et de ces malédictions.

B Mais la pauvre bête n'était pas encore à bout. Voilà qu'à force de s'étendre pour tirer, tirer au-delà de ses forces , elle s'est étendue par terre , et elle y est restée.... Oh ! mon pauvre petit monsieur, croiriez-vous (moi j'ai peine à le croire, quoique je l'aie vu de mes yeux), croiriez-vous que cet homme a bien eu le courage de donner de grands coups de pied sur la tête du cheval , et tant et tant qu'il a fini par lui casser la mâchoire?.... Qu'il aille donc la faire rac->

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commoder à présent. Ah ! si j'étais le roi de France, je voudrais mettre en prison tous ceui qui cassent la mâchoire de leurs chevaux.

— Si encore ils ne cassaient que cela, reprit Joseph ; mais en battant ainsi leurs bêtes à tout propos, ils s'accoutument à être violents et colères. C'est ensuite pour eux un besoin de se fâcher et de frapper ; et , quand ils n'ont plus de cheval pour recevoir leurs coups, savez-vous sur qui ils tombent?

— Oui , oui , je le sais; eh ! mon Dieu ! c'est sur la pauvre femme et sur les petits enfants qui n'en peuvent mais.... Et puis ça trouble la paix de tout le voisinage; et puis, et puis; ah! nous n'en finirions pas de toute la journée.

-— C'est vrai , dit Joseph , et je crains que ma mère ne me gronde , parce que je m'amuse ici trop longtemps.

9 Allons , maintenant que vous avez mangé et pris des forces, allez chercher de l'ouvrage pour gagner votre pain de ce soir.

— Oui , mon petit monsieur ; mais donnez , s'il vous plaît , que je vous embrasse la main avant de m'en aller. »

Et le petit ramoneur laissa sur la main de Joseph l'empreinte visible d'un gros baiser.

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