CHAPITRE XX
L'entrepreneur.
Au nombre des amis et protecteurs de Joseph , se trouvait un riche négociant dont la bienfaisance était connue de toute la ville, où i) faisait depuis longtemps un commerce fort étendu. Cet homme , vraiment honorable , s'était acquis Testime publique par une probité si parfaite et si soutenue qu'elle était devenue proverbiale dans le pays. Sa parole était plus qu'un serment dans les affaires , et les habitués de la bourse n'auraient point pardonné à qui eût osé mettre en doute la loyauté de M. Pinel.
On voyait clairement que Tégoïsme ne le dirigeait pas , et qu'en soignant ses .propres intérêts il était dévoué aux intérêts de tous. Avec lui un liard était nu liard quand il le devait à quelqu'un ; mais il n'y regardait pas de si près quand il était question d'exiger ses propres droits ou de risquer quelque chose dans l'intérêt des malheureux.
Dans les temps de disette et de calamités , il n'avait jamais spéculé sur la misère publique pour grossir ses revenus. Au contraire, c'était dans ces circonstances critiques que M. Pinel montrait le mieux sa générosité. Ses mains et son cœur s'ouvraient pour répandre des aumônes, qu'il ne faisait pas sonner haut, mais qui étaient trop abondantes pour n'avoir
pas de reteotissemenl. Aussi était-il chéri de la classe pauvre , qui le regardait moios comme uo bienfaiteur que comme ud père , et , si la moindre menace eût été lancée contre lui dans un moment d^exaspération publique , tous les malheureux seraient accourus pour faire la garde autour de lui et protéger une existence si précieuse.
Cet estimable négociant aimait beaucoup Joseph et cherchait depuis long-temps l'occasion de lui être utile : un jour il le prit à part.
a Joseph, lui dit-il» vous commencez à n^'étre plus jeune, votre famille est nombreuse. N'auriez-vous point envie de vous faire un avenir un peu plus brillant que celui qui attend la vieillesse d*un simple ouvrier? Je sais que votre amour pour le travail et le bon ordre qui règne dans votre maison vous ont mis au-dessus du besoin ; vous pouvez vous soutenir honorablement; mais ne pourriez-vous pas grandir un peu , et n'y a-t-il pas dans cette tête des éléments pour faire un entrepreneur ?
— Monsieur, dit Joseph , je vous remercie bien sincèrement de Tintérêt que vous me portez; j'ai déjà pensé fort souvent à ce que vous me dites là ; mais j'ai toujours été retenu par la crainte de ne pas pouvoir remplir les engagements que je contracterais , et de manger mon petit avoir au lieu de le grossir.
— Cette crainte, Joseph, fait l'éloge de votre délicatesse , mais il ne faut point la pousser trop loin. Qui ne risque rien n'a rien, et celui qui regarde trop quel temps il fait ne sèmera jamais \ Ecoutez, je suis votre ami ; vous n'en avez probablement jamais douté, mais je veux vous en donner une nouvelle preuve au-
< Qui observât ventam non seminat; et qui considérât nubes nunqoam metet. Eccl. xi. 4.
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joard'huî. Je suis bien assez fort pour vous servir de caution', n'esUil pas vrai ? Hé bien , Joseph , je vous ofire mon appui. Marchez ; je serai derrière vous. Si on ne m'eût pas aidé moi-même quand j'ai mis le pied dans Téchelle , je n'aurais pas acquis la position brillante que j'occupe aujourd'hui. Il faut qu'à mon tour j'en mette d'autres sur le chemin de la fortune. Je ne crois pas pouvoir faire plus bel usage de la mienne,
Comptez donc sur moi , Joseph. Je ne vous offre rien dans ce moment , parce que je sais que vos économies et votre petite aisance vous permettent de vous lancer tout seul ; je veux que vous en ayez la gloire. Mais si vous venez à broncher, je suis là« Mon rôle , ajouta-t-il en souriant , sera celui d'un homme qui veut apprendre à un autre à nager. Il se contente de tenir légèrement sa main sous la tête de son élève y et lui laisse ensuite remuer tout seul bras et jambes ; ce secours n'a l'air de rien , et pourtant il empêche l'apprenti nageur de s'enfoncer.
— Je suis vraiment confus de votre bonté , Monsieur, reprit Joseph , et je me croirais coupable en ne profitant pas de vos offres bienveillantes. Oui , je me sens assez de courage pour l'entreprise à laquelle vous me poussez; et, puisque la Providence se fait si bien représenter aujourd'hui près de moi, je ne doute pas qu'elle n'ait l'intention de me bénir, et je vais tendre mes voiles avec la plus grande confiance, d
Effectivement Joseph se mit en mesure de pouvoir prendre rang parmi les entrepreneurs, et tout le monde en fut bien aise , parce que les personnes qui le connaissaient n'avaient pas moins de foi dans sa probité que dans celle de M. Pinel » et tout le monde lui voulait du bien.
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Il se présenta une petite affaire ; Joseph fit des soumissions y et il eut Tadjudication des travaux. Ce début devait ]ui être favorable. Les ouvriers qu'il employait lui étaient dévoués et tenaient à le faire réussir. On ne fut dérangé ni par le mauvais temps ni par aucun accident fâcheux. Au jour voulu, Joseph remit les travaux, à Tarchilecte , qui , en les agréant , dut faire au nouvel entrepreneur des compliments mérités.
Joseph n'avait pas fait encore d'immenses profits , mais il s'était fait connaître et estimer dans sa position nouvelle. On parla de lui en ville ; M. Pinel ne dormait pas; tous ses amis, et il en avait qui pouvaient compter, promirent de ne point oublier Joseph, dont la clientèle grandit au point que quelques années plus tard il avait pris rang parmi les forts entrepreneurs.
Gomme d'autres , il eut sans doute des pertes à essuyer , mais il y fit face , sans avoir même besoin de recourir à son protecteur ; et , comme il agissait toujours avec une rare bonne foi , se contentant d'un gain modéré et soignant parfaitement son ouvrage , il n'en manquait jamais et pouvait réparer surabondamment toutes ses pertes.
a N'allons pas trop vite, disait-il quelquefois ; il ne suffit pas de faire fortune , il faut !a faire solidement. J'en ai connu qui n'avaient point assez de dé^ Ijcatesses sur les moyens de s'enrichir. Ils ont beaucoup ramassé en peu de temps , mais le bien mal acquis ne leur a pas profité ; il a mis moins de temps encore à s'en aller qu'il n'en avait mis à venir. »
Ce que disait Joseph , il le faisait , et nous allons en donner la preuve.
Un riche propriétaire vint une fois chez lui , et lui dit en l'abordant :
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a J'ai une affiiire d'or à voas offrir. Vous allez gagner, si vous voulez , mille francs là où un autre n'en gagnera pas cinq cents. »
Et le propriétaire exposa fort au long l'affaire dont il s'agissait. Joseph i'écoutait sans rien dire. Quand il eut long-temps parié et donné à son entreprise , fort peu délicate, un faux air de justice et de probité :
a Je comprends , dit Joseph , tout ce qu'il y aurait à gagner pour moi dans cette affaire. En l'envisageant sous certains rapports , elle est fort belle et a de quoi séduire. Mais , Monsieur, il faut tout voir, et il m'a semblé y découvrir quelque chose avec quoi l'honneur ne se concilie pas.
— Oh ! (it le propriétaire , tous êtes bien délicat, et vous y regardez de bien près. J'en trouverai d'au* très qui passeront sans peine sur cette difficulté. Remarquez bien qu'il s'agit d'un sac à gagner ; mais c'est de l'or en barre.
— Je le vois bien, reprit Joseph, mais ce ne serait pas de l'or pur. Il faudrait mettre un alliage de fourberie , et je ne saurais jamais m'y décider.
— Vous avez grand tort , dit l'autre , de reculer devant les exigences d'une morale si austère et si gênante ; mais savez-vous que tout le monde vole et trompe aujourd'hui ? IC'est la mode ; il faut bien hurler avec les loups. Allons, décidez-vous , Joseph. Envoyez-moi promener tous ces scrupules et cette bigoterie. Mettez votre main là , et prêtez-moi votre concours pour une' affaire où nous aurons tous deux le gras du pot.
— Encore une fois. Monsieur, dit Joseph , je vous prie de ne point insister. Je voudrais vous être agréable , mais la conscience ....
— La conscience ! la conscience ! s'écria le pro-
priétaire en braulaot la tête avec un air de mépris , c'était bon autrefois cela, moD ami , mais aujourd'hui 6n ne connaît plus de conscience; elles sont mortes et enterrées.
— Pardonnez-moi , Monsieur, reprit Joseph en se redressant avec dignité et en posant la main sur sa large poitrine , les consciences ne sont pas toutes mortes ; car j*en sens une, qui bat ici bien vivement et qui se soulève à la proposition que vous lui faites.
— Bonjour, mon ami , h dit le propriétaire en prenant son chapeau.
Joseph le reconduisit en silence. 11 n'y avait plus rien à dire , de part ni d'autre.
a Mille francs de perdus, murmurait tout bas Joseph en rentrant chez lui; ce serait beaucoup si r honneur ne s'était pas trouvé dans l'autre bassin de la balance ; mais quand on a sauvé son honneur, on doit regretter peu tout le reste. En vérité, je crois qu'un honnête homme vaut un peu trop pour se vendre mille francs. x>
Ce ne fut pas le seul sacriGce auquel Joseph fut soumis pour demeurer fidèle à ses principes. Plus d'une fois il recula devant des entreprises fort avantageuses , parce qu'il se serait vu forcé , en les adoptant, de faire travailler les ouvriers le dimanche comme les autres jours, et il n'entendait pas plaisanterie sur cet article.
« Si personne , disait-il , ne donne l'exemple du respect dû à ce saint jour, on unira par le méconnaître entièrement , et ce mépris de la loi de Dieu attirera sur nous ses malédictions. On a beau médire que puisque les ouvriers mangent les jours de fêtes comme les autres jours ils doivent travailler également ces jours-là , je soutiens, moi , que s'ils em-