CHAPITRE XXI
Une belle vengeance.
La prospérité dont jouissait notre vertuein Joseph avait depuis long-temps produit son effet ordinaire ; elle avait excité l'envie de ceux qui ne réussissaient pas aussi bien que lui et qui n'avaient pas une âme assez noble pour pouvoir lui pardonner ses succès.
Parmi les jaloux , et au premier rang se trouvait un conducteur de travaux, qui aurait bien voulu s'élever comme Joseph , mais qui n'avait pas pris pour cela les mêmes moyens. Doué d'une grande facilité pour te travail , il aurait pu réussir; mais roalheu-reusement il ne se donnait pas de bon cœtir à l'ouvrage : il voulait toujours faire vite sans s'occuper de faire bien. Son unique étude semblait être de gagner de l'argent y et il ne croyait jamais en gagner assez. Du reste , il exerçait sur ses ouvriers une vigilance molle et lâche qui ne retenait point ceux-ci dans le devoir. S'il se trouvait auprès du chantier un café ou un cabaret y notre homme y faisait de longues et fréquentes visites. Il fallait très-souvent l'aller chercher là, pour l'obliger à venir voir les travaux, sur lesquels pourtant il aurait dû sans cesse tenir l'œil ouvert. Les entrepreneurs ne pouvaient avoir en lui qu'une demicontiance, ni se reposer qu'avec crainte sur un homme que pourtant on aurait voulu favoriser, et qui jus-
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qu^alors avait toujours mérité Testime et la consîdératioD des honnêtes gens.
Marius Validon , c'était le nom de cet homme, ne pouvait jamais entendre parler de Joseph sans éprouver une irritation visible qui trahissait la jalousre dont son âme était dévorée. Pendant bien des années il chercha les moyens de lui nuire , et il y réussit quelquefois. S'il savait que Joseph devait être chargé d'une entreprise y il se mettait toujours en travers pour lui barrer le passage. Il inventait contre lui mille calomnies affreuses, faisait parler quelquefois à sa place des bouches moins suspectes, mais non moins perfides ni moins artificieuses; et, quand on disait du bien de Joseph, il ne manquait jamais de s'en moquer comme d'un misérable qui jouait le rôle de dévot pour se faire des amis et qui trompait avec une adresse de tartufe ceux qui lui donnaient leur conliance.
Joseph se défendait de tous ces reproches par une conduite de plus en pfus sage et honnête ; car il savait que la meilleure manière de faire tomber les ca* lomnies, c'est de faire en sorte qu'elles ne puissent porter sur rien de solide. Le temps alors en fait jus*tice^ bien plus sûrement que tous les autres moyens qu'on pourrait prendre pour les détruire.
Cependant si Joseph savait se taire et imiter quelquefois le silence du Sauveur dans sa Passion ^ , il savait aussi parler et se défendre à propos. Mais, en le faisant , il évitait de rendre à Marius les coups de langues outrageants qu'il en avait reçus , persuadé que la charité chrétienne ne doit pas rendre le mal pour le mal , mais qu'elle ne doit songer qu'à triompher du mal à force de faire le bien *.
1 Jésus autem tacebat. Matth. xxvi. 63.
^ Vince in booo malum Rom. zii. 21.
Ali lOSKFH
Marius «'eii devenait pa« Qieilleur. Qo eAt dit que les ménagemeDU de Joseph ne faisaient qu'ajouter ii la malice obsliiiée de son ennemi. Après avoir épuisé les calumaies et les injures , ce misérable voulut en venir jusqu'aux voies de fait. Plusieurs fois il chercha Joseph avec finteniion de lui donner de mauvais coupa. Mais celui-ci eut le bonheur d'éviter les embûches secrètes qui lui étaient dressées.
Et du reste , on aurait pu conseiller à Marius d'y rjegdrder k deux fois avant de se commettre seul à teul avec Joseph , car celui-ci n'ignorait point qu'en cas diî légitime défense il est permis de repousser ia force par la force, et il était^ lui aussi , de taille a se défendre hardiment.
JD'autrieis, à sa place ^ et avec le sentiment d'une aupérioriié bien marquée , n'auraient peut-être pas été fâchés d'une rencontre qui leur aurait perpiis de refoulera coups de poing , dans la bouche de Marius, toutes ses indigoes paroles. Mais Joseph , qui savait qu'en fait de disputes et de batailles les meilleures ont toujours des résultats fâcheux; qu'elles sont sou* yept mal interprétée3 dans le public, et que si l'ian des champions porte les coups, l'un et l'autre porteat ordinairement la responsabilité du fait; Joseph donc, qui ne voulait pas s'attirer la réputation d'un batail- .(eur, aima mieux faire usage de la force de son âme .que jde celle de son corps ; et , méprisant les vaines clameurs et les défis insultants de son adversaire, il persévéra dans la pratique de la modération , dont .tous les ifens sensés lui surent gré.
Marius» ne pouvant le surprendre ni lui {aire à lui-même tout le mal qu'il aurait voulu, cherchait à se dédommager en l'attaquant d'une manière indirecte dans ses enfants , qu'il enveloppait tous dans la
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perséculion dont leur père était Tobjet. Il les faMatt iDRttUer et attaqirer à tous propos par se» propres enfant», devant lesquels ii ne cessait d^invectiver contre Jtoseph , s'efforçanl de leur faire épouser la bainef qu'il portait à son rival.
Il prenait surtout nn malin pfaisir à semer d«8 propos outrageants contre les filles de Joseph , sachant bien que Taltaquer dans Thooneur de ses filles c'était le blesser à la prunelle de Tcetl ; et ce fut en effet ce qui hi le plus souffrir le bon Joseph.
Il aurait bien pu , ici surtout, se venger facilement en renvoyant la balle à son adversaire, dont la famille n'était certes pas à Tabri de reproches , et dont les filtes, en particulier» toutes pleines d'une fierté et d'une sutfisaocc qui ne leur permettait pas de prendre de conseil de personne , se laissaient aller trop facilement au gré de leurs caprices et monlraienl une légèreté qui scandalisait les moins scrupuleux.
L'une d'entre elles , s'obslinant & recevoir les visites et les cadeaux d'un feune homme qui n'était pa» de sa condition , et que néanmoins elle cherchait à^ rencontrer dans les maisons qu'ils fréquentaient tous deoi , était l'objet de mille railleries secrètes et devenait la fable de tout un quartier.
Joseph le savait bien ; mais il était trop charitable et trop prodent pour pouvoir se plaire à faire ressort tir encore davantage la folie de cette jeune personne, dont pourtant ii aurait pu faire retomber l'odieux sur les parents , qui étaient par leur négligence la première cause de ce maL
Joseph se bornait à les' plaindre ; et quand on' lui faisait remarquer combien il lui serait facile de se vei!»ger en exploitant cette veine : « Je ne setai que trop bien vengé , disait-il , sans avmr besoin d'en
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prendre la peioe. Pauvre famille! elle se fait plus de tort à elle-même que vous le pensez. J'ai toujours entendu dire que celui qui creuse la fosse tombera dedans , et que la pierre se relournera contre celui qui Taura roulée ^ o
Joseph était alors prophète sans le savoir; mais ce n*était pas lui qui devait donner à la prophétie son accomplissement.
Le premier des grands coups que la Providence porta à Marius fut de lui enlever son épouse , qui mourut après une maladie longue et douloureuse , pendant laquelle il épuisa toutes ses ressources et fut même obligé de recourir à la charité de ses amis.
Cette mort laissa un grand vide dans la maison, où les enfants, jeunes encore et mal élevés , n'étaient point en état de remplacer leur mère.
Marius dut songer :\ prendre une servante; il en rencontra une dont on lui vantait avec raison la forte tête, mais qui n'était pas si bien pourvue du côté du cœur. Cette femme dure et impérieuse s'érigea bientêt en maltresse et devint pour les enfants de Marius une espèce de mégère qui les tourmenta cruellement.
Et pourtant elle devenait de jour en jour plus nécessaire à Marius pour l'entretien de sa maison et la tenue du ménage. Il crut apporter un remède au mal en élevant cette femme au rang de son épouse; nuiis il se trompa. A peine furent-iJ» mariés que la maison , qui jusque-là ressemblait aux galères , parut se transformer en enfer. Les disputes n'avaient point de fin , et elles se terminaient le plus souvent par des batailles qui avaient dans tout le quartier un déplorable retentissement.
Marius n'y tenait plus; et trouvant sa position in-
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tolérable. il songeait à s'y soustraire par une espèce de divorce , quand la mort se chargea de lui épargner le scandaleux éclat d'une telle séparation. Il fut atteint d'une fièvre cérébrale, et mourut en peu de jour£ , laissant sa maison dans le plus triste état.
Plusieurs années se passèrent. Joseph se trouvait un jour en voyage à une cinquantaine de lieues de chez lui. II entendit parler à Thôtel d'une fâcheuse affaire qui avait eu lieu la veille dans le quartier. Un jeune ouvrier étranger au pays, s'étant battu avec un de ses amis . au café de la Réunion , y avait fait pour dix écus de.dégât. La police avait mis la main sur lui, il était en prison , et on ajoutait que, n'ayant ni ce qu'il fallait pour couvrir cette dette, ni personne qui voulût répondre pour lui , sa position était vraiment fâcheuse.
Joseph prit en pitié ce malheureux jeune homme , et son intérêt redoubla quand on lui eut dit de que) pays était le prisonnier. Il se trouvait être de la même ville que Joseph; c'était un compatriote.
Joseph se rend à la prison ; il obtient sans peine une entrevue avec le jeune détenu, qu'il sera peutêtre , disait-il , en position de. protéger. Quel est son étoonement quand il reconnaît Edouard > le fils aîné de Marius, et celui qui avait toujours le mieux servi la malice de son père !....
Joseph sentit le feu de l'indignation courir dans tous ses membres. Ce mauvais sujet valait-il la peine qu'on fît quelque chose pour lui? la conduite affreuse de son père ne l'en rendait-elle pas indigne? n'étaitce pas une occasion favorable pour se venger ?
Oui : mais il y avait deux manières de le faire . l'une consistait à laisser Edouard se tirer de là comme il le pourrait , et à jouir en secret de son çmbarras ;
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Tautre était cette vengeaiice sublime dont TEvangile a tracé les règles ,'et que saint Paul résume dans ces roots : a Si fotre ennemi a faim , donnez-lui à manger ; s*il a soif, donnez*lui à boire ^ »
Entre ces deui espèces de vengeances , le choix de Joseph ne devait être ni douteux ni difficile ; il était chrétien et profondément pénétré des principes de sa religion.
a Edouard , dit-il après s'être un peu remis de son émotion , vous savez tout ce que m'a fait votre père? J'ai dit bien des fois tout haut que je lui pardonnais. Quelques personnes ont paru croire que ce n'était qu'en paroles et que je gardais au fond du cœur le désir de me venger.
a Je suis heureux que la Providence me fournisse l'occasion de donner ici une preuve sensible et incontestable de mes vrais sentiments. Yoiià trente francs , Edouard ; je ne vous les prête pas , je vou» les donne. Je ne vous demande que deux ohoses : *rune, que vous n'alliez pas plus loin dans la mauvaise route qui vou8 a été tracée et où vous avez marché jusqu'à ce joui ; l'autre , que vous disiez à tous ceux qui pourraient encore en douter, que Joseph a' pardonné du fond du cœur à votre malheureux père. » Et Joseph, sans attendre la réponse d'Edouard qui était resté muet de surprise et de joie , sortit après avoir jeté sur la table six pièces de cinq fraoes.
* Rov. xu. 29.