CHAPITRE XXIII
Une belle vieillesse. — Une mort plus belle encore.
« Tout le inonde , dit saint Augustin , désire arriver à la vieillesse ; et quand on y est rendu , tout le inonde s'en plaint. » C'est sans doute parce qu*on ne songe qu'aux bénéfices des années qu'elle procure, et qu'on perd de vue le long cortège d'infirmités qu'elle traîne après rite. Dans les autres saisons de la vie , les orages et les 'tempêtes ne manquent point à l'homme; mais, dans ses dernières années, ce ne sont plus des tourbillons qui passent , c'est le froid glaçant de Thiver avec ses neiges , ses frimas , sa pesanteur accablante; c'est un état de faiblesse , d'impuissance ou de langueur qui n'a point , comme dans la jeunesse, de brillants intervalles, de douces espérances. C'est un mal sans remède , qui se soutient , se prolonge , et justifie pleinement cette parole qui est aussi de saint Augustin : « Quand les hommes désirent la vieillesse , que désirent-ils autre chose qu'une longue infirmité? »
Il y en a pourtant quelques-uns qui échappent à cette loi commune , et pour qui la vieillesse ressemble à une de ces belles soirées d'automne qui ont presque autant de charmes qu'une matinée de printemps. 11 y a des hommes dont l'esprit et le corps sont si bien conservés qu'ils peuvent jouir pleinement
de la vie jasqu^à ce qu'elle leur échappe , en payant 4 la misère humaine un tribut si léger que ce n'est vraiment pas la peine de s'en plaindre.
Joseph fut de ce nombre, il avait beaucoup travaillé dans sa vie ; mais le travail bien réglé ne tue pas Thomme : il le nourrit et le conserve. Ce sont les désordres, fruits de Toisiveté, qui abrègent le plus souvent la carrière des ouvriers.
Joseph avait passé soixante-cinq ans : il avait bien quelques droits au repos. Ses enfants étaient bien placés et gagnaient honorablement leur vie. Ils étaient en état de soutenir leur père , mais il n'avait pas besoin de leur secours. En homme prudent, Joseph avait réglé ses affaires de manière à ne dépendre de personne, et il aimait ioûniment mieui pouvoir faire à ses enfants des cadeaux à Toccasion , que d'être obligé d'aller tendre la* main pour leur demander du pain. Il avait donc gardé son bien et s'était fait de petites rentes qui lui permirent quelques années plu« tard de se promener une canne à la main.
Dieu lui conserva long-temps sa vertueuse compagne , et on eût dit que Joseph l'aimait encore plus à soixante-dix ans qu'à vûigt-cinq. C'était pour les voisins et amis le plus beau type de l'union conjugale.
Les jours de dimanches et de fêtes , ils appelaient à leur table quelques-uns de leurs enEants et petits^ enfants ; chacun y venait à son tour, et dans quelques circonstances solennelles tout le monde était invité à la fois ; on eût dit une noce. Joseph n'eût paç échangé pour un diadème royal le plus petit fleuron de cette couronne qui se formait alors autour de lui.
Quand Mélanie eut pris place dans le tombeau commun qui leur était préparé et où Marguerite dor-
CHAPITAE XXIII 485
omit ûè}h depuis loBg-fempe , Joseph ne soffgea plu» qi}*i se préparer à la suivre, en utiiisa&t loutefoit les restes de sa vie par des pratiques de piété et de charité.
il versait souveat des larmes dans ses promesades^ solitaires , en pensant à cefle qui lui tenait autrefofa eompagnie; et, peur distraire un peu sa douleur»> il allait se joindre à quelques bons vieillards de son âge, avec lesquels, assis sur leur bane favori , il étu-^ diait en philosophe chrétien le mouvement qui se foi*^ sait autour d'eus et auquel ils ne pouvaient plus prendre paru
Il est asseï naturel aux vieillarde de s'intéresser à Tenlanee et de ressentir pour le jeune âge une inclination particulière. Joseph aimait beaucoup les en* fimts , et en général les enfants le respectaienr et recevaient volontiers ses observations; ce qui n'est par ordinaire dans ee sièclcf-ci; Trop souvent les vieil** lards sont Tobjcit des railleries de la jeunesse , qui tient peu compte de leurs leçons , mais qui relève^ avec une malice impitoyable leurs défauts ou leur# ridicules.
Joseph eut peu à^ souffrir^de ce eété-li. i^ est vrai que sa personne avait quelque chose de si vénérable qu*elle semblait exiger et commander le respect. 8a taille était haute , quoique légèrement inclinée ; sa tête couronnée d'une belle chevelure blanche ; l'expression de sa figure douce et aimable sous les ridea* qui la couvraient ; et dans sa démarche comme dans ses mouvements, il n'y avait rien qui pût prêter à rire, même aux esprits les plus légers.
Quand Joseph entendait résonner un blasphème à ses oreilles , il ne manquait jamais de donner un signe d'horreur, et si le mot sacriliège partait de la
bouehe d'un enfent , il y joignait une leçon sévère. Toute sa vie il avait eu en horreur les jtireroeDts , et dans tes chantiers où U présidait , on n*en enten*dait jamais deux de suite, a Parlons français, disait-il ; c'est notre langue, et elle est fort belle ; mais n'empruntons pas celle de Penfer. Laissons-la aux démons; le blasphème ne devrait se trouver que dans leur bouche, b
Sur les promenades publiques , comme ailleurs , Joseph témoignait un grand respect pour les jeunes personnes, a Je plains , disait-il , un jeune homme qui s*oublie « et qui , par ses paroles ou ses manières, pèche contre les règles de la bienséance et manque aux égards qui sont toujours dus à une personne du sexe , quelle que soit sa condition. Oui , je le plains, je le blâme; j^aurai cependant quelqu'indulgence pour la fougue de son âge, mais quand je vois un Tieillard se permettre des propos et des badinages inconvenants y et servir de maître à la jeunesse dans la science du vice , je voudrais pouvoir le couvrir de boue, j»
L'été a ses proni^nades , l'hiver a ses soirées. Nuire bon vieillard s'accommodait des unes et des autres. Il n'avait jamais beaucoup joué dans sa jeunesse, c'était alors le temps du travail; et, en se rendant trop habile dans la science des cartes , Joseph aurait craint d'y trouver une tentation délicate, qui lui aurait peut-être été aussi funeste qu'à beaucoup d'autres.
Il avait vu quelquefois, non -seulement de riches propriétaires , mais encore de simples ouvriers que le soleil retrouvait le matin à la même place qu'il les avait laissés le soir près d'une table de jeu. Il avait vu leurs emportements , leurs querelles, leurdéses^