LIVRE I
joug le plus honteux , tu es plus digne d'une amitié vertueuse.
Aussitôt il lui prend la main et le conduit dans sa retraite. Là , lui montrant sa cabane: Voici, dit-il, ma demeure chérie en ce triste séjour , voici l'autel que j'ai consacré au Dieu que tu viens de connaître. Le premier homme qui sortit de la main du créateur lui éleva un autel semblable ; et là, inteprète de la nature entière, il lui présenta des vœux simples et sublimes; quelquefois il y entendit la voix de l'Eternel. Ce culte , aussi ancien que le monde , et qui devait durer autant que les rochers et les montagnes, a été trop tôt anéanti par les erreurs et les crimes qui se sont multipliés avec la race humaine. Mon aïeul le rétablit ; et moi , marchant sur les traces de mes pères, j'adore en ces lieux le père de la nature.
Il dit : Itobal, frappé de respect, se prosterne devant cet autel , et là il renouvelle les vœux qu'il vient d'offrir à l'Etre suprême.
Ils quittent cet asile , et , se tenant par la main, ils suivaient en silence le fil de leurs pensées. Tandis que Joseph, comme étonné
a^ JOSEPH.
<les sentîmeiis de joie que son cœur vient d'éprouver, laisse reprendre à la douleur son ordinaire empire, son ami se livre à une foule d'impressions nouvelles. La vertu lui paraît plus aimable, l'esclavage moins accablant , l'amitié plus attrayante, le spectacle même de la nature plus auguste.
Comme le voyageur qui , conduit par la renommée, veut considérer de près un roi digne de ce titre , et dont les bienfaits, tels qu'un fleuve fertile, coulent du haut de son trône dans la vaste étendue de ses possessions; arrivé sur les limites de cet heureux empire, il éprouve quelque sentiment de respect même pour le peuple et le royaume gouvernés par un tel monarque : ainsi le jeune berger voit la nature embellie de l'éclat de la divinité dont elle est l'ouvrage.
Bientôt cette lumièie se répand dans le hameau; tous les cœurs y sont dociles à la voix de la nature. Alors la férocité de leurs mœurs achève de s'adoucir ; ils remplissent à l'envi tous leurs devoirs, et Butophis de jour en jour devient moins farouche. Joseph goûte quelque consolation, lorsqu'en des jours solennels ses compagnons le suivent dans sa retraite, et qu'entonrant l'autel c\e\ é
par ses mains, ils Invoquent d'une commune voix le Dieu de l'univers. Tandis que toute l'Egvpte était livrée à la superstition, et que les grands si superbes se prosternaient devant de vils animaux , des esclaves, dans ce séjour oublié, faisaient monter vers le ciel le seul encens qui soit digne de riiomnie. Les anges qui, cbargés des ordres divins, parcourent la terre, s'arrêtaient dans cette forêt, et, frappés d'un langage inconnu dans cette contrée idolâtre, ils détournaient leurs regards de ses villes et de ses temples profanes, et les attachaient sur cet autel environné d'esclaves vertueux.
Le bonheur et la vertu appellent dans ce séjour l'harmonie des chants; née au milieu des hameaux, elle reparaît ici dans sa simplicité touchante. Les bergers font des lyres rustiques dont ils accompagnent leurs voix. Avec riiarmonie se réveille la sensibilité des cœurs; et l'on voit naître un amour vertueux et délicat. Les fleurs, qui auparavant se fanaient dans les prairies, parent maintenant les bergers et les bergères.
Joseph seul ne prend ])oint en main sa lyre, ne se pare point de Heurs, et n'offre ses vœux à aucune bergère. Il partage la
félicité de ses compagnons , sans être heureux lui-même. Plus d'une fois, tandis que leur troupe s'abandonne à une joie douce et innocente, il se rappelle ces jours fortunés où , jouissant d'un semblable bonheur, il cueillait pour Sélima des fleurs nouvellement écloses , ou l'attendrissait par sa voix. Alors sa mélancolie éclate malgré lui dans ses regards. Dès que les bergers s'en aperçoivent, ils interrompent leurs chants d'allégresse, et, se conformant à la situation de son âme, ils expriment les sons de la douleur. Joseph prêtait à ces tristes accens une oreille satisfaite, oubliait la contrainte, et laissait couler ses larmes; mais sortant tout à coup de cette douce rêverie, et voyant ses mains mouillées de ses pleurs, il se reproche de troubler la joie de ses compagnons, se lève, et cherche la solitude.
Cependant Zaluca, épouse de Putiphar, sort de Memphis dans un char magnifique, et prend le chemin de saretraite champêtre. L'Egypte n'avait point de beauté qui l'égalât. Elle était dans ces années où la nature, attentive à perfectionner son plus bel ouvrage, ne peut plus rien ajouter aux charmes qu'elle développe avec une soigneuse