LIVRE II
J E n'étais pas né , dit-il , clans cet état d'esclavage. Jacob , mon père , est le plus riclie pasteur du pays de Chanaan , condition qui sans doute est ici méprisée puisqu'on l'abandonne à des esclaves, mais qui, au sein de la vertu et de la liberté, ses compagnes ordinaires, est heureuse et respectable. Tandis que les nations étaient plongées dans l'idolâtrie, l'aïeul de mon père fut instruit par la voix de Dieu même: cependant il était un pasteur. Semblable au palmier qui couvre plusieurs générations de son ombrage , sa vertu su])lime devait servir de modèle aux siècles futurs. Son fils hérita de cette vertu, et la transmit à mon père. Hélas , doit-elle s'éteindre avec lui dans le hameau qui la vit naître ? Mes premières années furent un tissu de jours fortunés. J'étais le fruit long-temps attendu d'un doux hymen. Mon père, qui déjà touchait à la vieillesse, me chérissait comme l'heureux gage du plus tendre
amour; et mes frères, loin d'en concevoir' de l'ombrage, tour à tour me prodiguaient les témoignages de leur amitié. Quelquefois je tes suivais dans la plaine, où ils me confiaient un petit troupeau de brebis : je bondissais avec elles; ma main enfantine les ornait de fleurs, ou caressait leur toison. Pardonnez si je m'arrête à des circonstances légères qui me retracent les jours de mon bonlieur.
Ils s'évanouirent comme le printemps disparaît avec ses charmes : les fleurs qui se succèdent, la mélodie toujours variée des bosquets , l'air embaumé que l'on respire sous un ciel pur et serein , et la douce allégresse d'un cœur qui semble s'épanouir avec Ifcs fleurs renaissantes , tout nous dérobe le rapide vol des heures, jusqu'à ce que nous touchions en gémissant à la dernière de ces journées : ainsi se dissipa ma félicité. Hélas ! qui ne l'eût crue durable! La frêle vigne ne s'entrelace qu'autour d'un seul ormeau, et je pouvais serrer dix frères dans mes bras : que d'appuis à ma jeunesse ! Il me semblait qu'il était si doux et si facile de s'aimer! et mon amitié pour eux croissait avec mes années.